CHRONOLOGIE ÉGYPTIENNE
la lista de Manéthon comme formant la vingt^^huitième Dynastie. Si ron retranehe de la liste manéthonienne les nêvf règnes qui remplissent l'espace compris entre le temps d'Hérodote et la destruction définitive de la monarchie des Pharaons en l'année 340, il reste, précisément comme dans Hérodote, trois cent-trente-et-un règnes à partir de Menés. Il est impossible de ne pas être frappé d'un pareil aocord, qui atteste l'exactitude générale des listes telles que les abrévia* teurs nous les ont transmitea. Les altérations qui les défi* gurenty et qui proviennent des copistes, portent seulement sur les noms et sur les chiffres.
Il reste donc établi qu'à partir de Tannée 340, la dernière de l'Empire des Pharaons, les annales des temples comptaient 3 555 ans, en remontant jusqu'à Tavénement de Menés, qui se place ainsi sous Tannée 3895 avant Jé^us-Ghrist, — ou plutôt en 3893, si, par un dernier scrupule d'exactitude, on convertit Tannée égyptienne de 365 jours en notre année Julienne de 365 jours l24. Si c'était ici le lieu de s'étendre en plus longs développements, on pourrait montrer que la même date se retrouve dans Diodore (livre I, chap. m), lequel, comme Hérodote avant lui, recueillit de la bouche des prêtres de curieux renseignements sur les anciens temps de leur histoire nationale,
3895, voilà donc, selon la seule autorité directe que Ton puisse invoquer, Tère initiale de la chronologie historique des Egyptiens ; et nous osons dire que dans toute Thistoire ancienne il n'y a pas une seule date, parmi les mieux consacrées, qui repose sur une meilleure base. C'est à partir de cette limite que doivent s'échelonner les listes royales, soit successives, soitcontemporaines,dontTagencement, en aoooi^ avec les monuments, suffira longtemps encore à exercer la sagacité des égyptologues. Sur ce point initial du règne de Menés, il doit donc y avoir quelque chose à modifier dans les aperçus chronologiques de M. Mariette exposés par M. Renan, lesquels, partant de Tidée absolue des I>yna8ties
saccessives, arrivent à l'an 5000 avant Jésus-Christ pour le commencement de l'Empire égyptien, If 00 ans^ conséquemment, avant la date de la Vieille Ghroniquei seule autorité réelle et directe, nous ne saurions trop le répéter, que nous ayons sur ce point capital des fastes du monde*
C'est avec un vif sentiment d'intérêt que Ton suit le savant voyageur sur le théâtre même des fructueuses explorations de M. Mariette. Nous voici à Sakkarah, village dont l'emplacement fut coinpris dans la vaste enceinte de Memphis :
Nous abordons au village de Bedreschin, sur la rive gauche du Nil, à k& kilomètres environ au sud du Caire. Nous sommes ici probablement sur l'emplacement d'un des quais de Memphis; mais tout a disparu. Des murs en briques crues encore assez bien conservées se voient çà et là; seulement toute la pierre de taille a été enlevée pour bâtir le Caire. On se croirait à peine sur le site d'une ville antique, sans ce gigantesque colosse d'Aménophis III, maintenant renversé et couvert d^eau, que nous laissons sur notre gauche. Nous arrivons au village de Sakkarah, au pied de la chatne libyque, vers le milieu de cette file de pyramides qui s'étend sans interruption d'Abou- Roasch au Fayoum, sur une longueur de vingt-cinq à trente lieues; il y en a en tout de soixante à soixante-dix. La plus voisine de nous est à gradins et bâtie de la façon la plus étrange, composée qu'elle est d^épaulements successiCs se recouvrant comme les enveloppes d^un noyau. M. Brugsch conjecture avec toute vraisemblance que c'est la pyramide de Cochomé^ laquelle fut bâtie par le quatrième roi de la première dynastie. Ce serait donc ici le monument le plus ancien de l'Egypte et du monde ; mais c'est là un témoin bien muet auprès de ceux que nous allons consulter. NégUgeons même, à deux pas de nous, le Sérapéum, cette première et surprenante découverte de M. Mariette, malgré sa haute importance scientifique. N'ayons d'attention que pour les tombeaux dont le sable est parsemé, et dont la plupart ont été trouvés également par noire infatigable ami....
M. Renan décrit quelques-unes des scènes représentées
sur les parois des tombes, et qui nous transportent au milieu de la vie privée de l'antique Egypte. U y voit empreint le génie de ce peuple singulier , qui sous tant de rapports rappelle l'extrême Orient.
L'Egypte, dit- il, est une Chine née mûre et presque décrépite, ayant toujours eu cet air à la fois enfantin et vieillot que révèlent ses monuments et son histoire. La divine jeunesse des Yavanas' lui fut toujours inconnue. Qu'elle ait débuté par le réalisme, parla platitude, cela ne m'étonne pas plus que de la voir débuter par le bon sens, la bonne économie domestique, le droit sens de dignes fermiers sachant exactement le nombre de leurs oies et de leurs ânes. Nous ne sommes point ici en la terre d'Homère et de Phidias; nous sommes en la terre de la conscience claire et rapide, mais bornée et stationnaire. Ce prêtre de Sais que vit Selon crut sans doute faire une amère critique de la Grèce : a Vous êtes des enfants ! il n'y a pas de vieillards parmi vous, vous êtes tous jeunes d'esprit. > Erreur profonde d'un conservateur étroit, fier de ce qui fait son infériorité. Il est permis de n'être plus jeune; mais il faut l'avoir été.
Bientôt la pensée de l'écrivain, irrité de ce réalisme étroit, s'élève à une vue aussi juste qu'éloquemment exprimée :
L'Egypte fut de tous les pays le plus conservateur. Pas un révolutionnaire, pas un réformateur, pas un grand poêle, pas un grand artiste, pas un savant, pas un philosophe, pas même un grand ministre ne s'est rencontré en son histoire. Si des hommes capables de jouer de tels rôles s'élevèrent en son sein, ils furent étouffés par la routine et la médiocrité générale. Le roi seul existe, a un nom. Ne ditçs pas que cela est arrivé par la faute des annalistes et des biographes, que l'Egypte eut peut-être aussi des grands hommes, mais qu'il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous raconter leurs actions et nous retracer leur caractère. C'est là précisément la plus sévère condamnation de ce pauvre pays. L'oubli le plus souvent est juste à sa manière. Une grande civilisation a toujours de grands his-
1. Nom primitif des Grecs au sein de la famille arienne. Yavanas. Ifmes, les Jeunes (juvenes).
toriens. « Il y a eu des br.iycs avant Agamemnon, et pourtant tous, à jamais écrasés par la nuit, d^rni iront sans qu'on les pleure, car ils n'ont pas eu de poète sacré* > C'est ce poëte sacré qui a manqué aux grands hommes de rÉgypte, et s'il leur a manqué, ce fut leur faute. Il leur a manqué, car eux-mêmes n'eurent pas cette haute originalité qui transporte un siècle, s'imprime en la mémoire des hommes, commande le génie à l'artiste, à l'écrivain, s'impose à l'avenir, triomphe de la mort. Les grands hommes de la Grèce ont eu des poètes et des historiens immortels, car ils appartenaient à un monde noble, fier, léger, distingué, aristocratique dans le vrai sens du mot. Là tout était du même ordre. Miltiade, Thémistocle, Cimon, Périclès, procédaient du même souffle divin qu'Eschyle, Hérodote, Thucydide, Phidias. Socrate trouvait Xénophon pour l'écouter, Platon pour Tidéaliser, Aristophane pour le railler. En Grèce, le poëte et l'historien font le grand homme ; mais le grand homme, de son côté, fait le poëte et Thistorien. 11 n'en est pas de même en Egypte. Dans cette triste vallée d'éternel esclavage, on dura des milliers d'années, on cultiva son champ, on fut bon fouctionuaire, on porta sa pierre sur son dos, on vécut fort bien sans gloire. Un même niveau de médiocrité intelleo<« tuelle et morale pesa sur tous. Voilà la cause qui a produit ce phénomène de persistance extraordinaire dont les histoires grecque, romaine, germanique, moderne, nous laissent à peine concevoir la possibilité.
Il faut entendre le voyageur, poursuivant ce parallélisme entre l'Egypte et l'Orient, faire ressortir les dilTérences profondes qui séparent les grandes races de l'ancien monde.
Depuis que je suis dans ce pays, un rapprochement m'obsède et m'apparait chaque jour plus frappant. Je veux parler des rapports entre la civilisation égyptienne et la civili-. sation chinoise. L'Egypte et la Chine sont vraiment deux sœurs en histoire, non en ce sens qu'il faille chercher entre elles aucune analogie de langue ni de race, mais parce qu'elles ont suivi des lignes de développement parallèles. De part et d'autre, l'usage de l'écriture, d'abord idéographique, puis hiéroglyphique, se perd dans la nuit des temps et se rattache presque aux origines de la parole. Une conséquence de