‹ L'Année géographique (volume 2)Chapitre 330 sur 368 · LE MONT ROSA · texte numérisé non relu

LE MONT ROSA

la hauteur des cimes, la ligne des fattes. L^habitant des plaines ou des collines, habitué à embrasser d'un regard de vastes étendues de pays, ne peut s'imaginer les obstacles que présentent à l'observateur ces prodigieuses inégalités, ces murs à pic, ces croupes puissantes qui bordent les routes suivies par le voyageur. Engagé dans les ravins étroits où serpentent presque toujours les chemins praticables, on peut marcher des journées entières sans soupçonner la configuration réelle du canton qu*on traverse. Un rocher vertical de quelques centaines de pieds vous empêche d'apercevoir une crête très-rapprochée qui en mesure des milliers. On contemple avec stupeur au-dessus de sa tète, perdus dans les nues, des habitations, un clocher; on ne s'explique pas que Phomme puisse résidera ces hauteurs vertigineuses; on gravit jusque-là, et Ton voit alors que ces villages sont assis sur des plateaux couverts d'épais herbages et même de moissons jaunissantes, et que bien audessus se dressent d'effroyables escarpements, dominés à leur tour par des pics beaucoup plus élevés encore. Tout pour la vue est incertitude et déception. Ces sommets neigeux qui se détachent là-bas sur le bleu profond du ciel, à quelle distance se trouvent-ils? à quelle hauteur atteignent-ils? se relient-ils à ces cimes en apparence si voisines, ou en sont-ils séparés par quelque profonde vallée? Comment le déterminer, et d'ailleurs qui autrefois aurait cherché à le faire?

Avant ce siècle-ci, les gens à l'esprit cultivé n'aimaient pas les montagnes. Ils les trouvaient formidables, horribles; elles leur inspiraient une invincible terreur ; on les croyait habitées par des monstres en rapport avec le sauvage chaos de ces lieux désolés. Le docteur Scheuchzer lui-même insère au commencement de son ouvrage Timage authentique des dragons qui hantaient le mont Pilate, près de Lucerne, les environs de Grindelwald et les forêts solitaires de Claris. Fallait-il franchir les Alpes pour passer en Italie, on se hâtait de traverser les cols qui y mènent, et Ton remerciait Dieu d'avoir échappé aux mille dangers auxquels on croyait avoir été exposé. Le sentiment esthétique ne se plaisait alors qu'aux aspects de la nature asservie, embellie par la main de l'homme. C'est un savant, de Saussure, qui le premfer a su rendre ou du moins fait sentir la beauté des Alpes. Lisez les autres écrivains du dix-huitième siècle, Rousseau lui-même, qui décrit avec tant de vérité et de poésie les paysages cie la région inférieure, et vous n*y trouverez que des phrases banales et des épithétes vagues.

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Pour arriver au mot juste, au ton vrai, il leur manquait ce que rien ne remplace, la connaissance des choses. C*est au moyen de données exactes, de nombres et de mesures, que la science communique à Tesprit le pouvoir de comprendre et par conséquent de décrire les formes de la matière où semble apparaître rinfini dans Tespace et dans le temps.

La position du mont Rosa et la disposition da massif dont il fait partie sont ainsi décrits :

Entre la vallée de la Doria Baltea, en Piémont, qui court vers rOrient, et celle du Rhône, en Suisse, qui se prolonge dans une direction parallèle, mais vers Toccident, se dresse un puissant massif de montagnes qu'on appelle les Alpes Pennines. Cette partie de la grande chaîne des Alpes qui forme Tenceinte de Tltalie de ce côté commence au passage du Grand-Saint-Bernard et finit au passage du Simplon. Le mont Rose en marque le point culminant. La structure de ce massif présente le type parfait d'une grande ride de soulèvement. Au milieu, dans la direction de l'est à l'ouest, se profile Taréte principale qui détermine le partage des eaux entre le bassin de l'Adriatique et le bassin de la Méditerranée. Des deux côtés partent de formidables contre-forts, les uns allant directement vers le sud, les autres vers le nord, semblables aux arcs-boutants qui soutiennent le vaisseau d'une cathédrale, aux vertèbres qui se relient à Tépioe dorsale d'un cétacé, ou aux côtes qui s'attachent à la quille d'un navire. Et, qu'on le remarque bien, ces comparaisons, nous ne les multiplions pas au hasard : elles révèlent une loi géométrique qui s'impose aux œuvres architectoniques de l'homme comme aux lentes formations de la nature. Entre ces contre-forts se creusent des gorges étroites et profondes qui coupent à angle droit la vallée de la Doire ou celle du Rhône, et qui toutes se terminent, là où elles viennent aboutir à l'arête centrale, par des glaciers et des champs de neige. Ce sont, du côté du Valais, les vais d'Entremont, de Bagne, d'Hérémence, d'Anniviers, d^ Saint-Nicolas et de Saas, du côté italien le val Anzasca, le val Sesia, le val Lésa, le val Tournancbe et le val Pelline.

Les sommets non-seulement de la ride principale, mais même ceux de ses contre-forts, dépassent les cimes les plus élevées des Alpes bernoises : treize d'entre eux sont plus hauts que la

ALPES. LES ASCENSIONS. 'll9

Jungfrau. Tandis que le Mont-Blanc surgit isolé, humiliant ses voisins, qui s'abaissent devant lui, le mont Rose est semblable a un souverain trûoaat au milieu de ses pairs, tous revÈtus de leurs blancs manteaux d'hermine éttirnelle. Comme le haut de ce massif plonge dans cette froide zone de l'atmosphère où les neiges ne fondent plus, il existe là tout un monde de glaciers superposés et reliés les uns aux autres. Les frères Schlagîntweit en ont compté cent trente-cinq dans les Alpes Pennines, dont quinze primaires et cent vingt secondaires. Ce sont d'immenses espaces de glaces et de névés dont rien n'approche en Europe ni comme étendue, ni comme altitude moyenne.

II faut lire dans les pages même chaJetireu sèment tracées par M. de Laveleye le récit de ses excnreions à travers les accidents de cette nature splendide, et les impiessions qu'elle éveille dans l'âme du voyageur. Enthousiaste des scènes de grandeur que présente le monde des Alpes, l'auteur proleste avec l'éDei^ie d'un admirateur passionné contre ceux qui se demandent à quoi peuvent servir ces aveuiurruttes expédilions oii l'on risque sa vie et celle des guidett qui vouh accompagnent, — et celte année même a fourni au\- fastes de l'Alpine Club une catastrophe qui montre si ces périls sont réels. L' auteur rappelle que le poète américain Longfellow a écrit un chanl sublime intitulé Excelsior. Un jeune homme s'avance dans une hante vallée des Alpes. ■ Oi^ vas-tu? • lui dit-on. Il ne répond que ce mot : Excelsior. . Une jeune fUle, uu vieillard, lui représentent les mille dangers qui l'attendent ; et lui, toujours il répète : Excelsior. C'estbieuU, dit M.de Laveleye, le sentiment qu'on éprouve ea visitant ces régions : on veut monter, monter toujoars; on voudrait atteindre les dernières cîmes. Gens qui ont opposé le sarcasme ou le raisonnement à ces impérieuses aspirations n'ont jamais au sous les yenx cette nature fasci-nante.

Tous ceux qui ont éprouvé ces sensations de vie pleine et de sereine satisfaction que doune le spectacle des hantes mon-

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tagnes peuvent affirmer que ce sont de plus nobles tendances qui attirent chaque année un si grand nombre de voyageurs dans la région supérieure des Alpes. C'est tantôt le mftle plaisir de surmonter les difficultés des ascensions et de braver les terreurs des abîmes grâce aux forces d'une volonté ferme, d'une tête aguerrie et d'un corps endurci à la fatigue, tantôt le besoin de se retremper dans l'air vivifiant des glaciers et dans les impressions simples de l'existence primitive où la nature seule, et non la société, vous résiste, vous charme et vous absorbe tour à tour ; tantôt le désir d'étudier l'histoire de U formation de noire terre dans les colossales ruines où l'on peut deviner la marche de ses révolutions successives. Tout ce qui nous arrache à nous-mêmes, tout ce qui nous met en face des lois de Tordre universel et nous les fait comprendre, est vraiment salutaire. De telles contemplations agrandissant l'horizon intellectuel et nous rendent meilleurs. Nul ne revient d'une excursion dans les montagnes sans se sentir Pâme plus dégagée des préoccupations étroites, et l'esprit plus ouvert a\uc vues générales.

LA BELGIQUE, LA HOLLANDE ET L'aNGLETERRB.

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