CHINE
Chine qu'an seul progrès considérable : c'est par le côté littéraire. Encore ce progrès ne nous vient-il pas de la Chine elle-même; il est dû tout entier à la profonde application des savants d'Europe, aux travaux d'Abel Rémusat d'abord et à leur excellente direction, et par-dessus tout au génie philologique de notre grand sinologue actuel, M. Stanislas Julien, dont la facilité prodigieuse et la merveilleuse pénétration se jouent des difficultés de la langue ancienne et delà poésie, devant lesquelles s'étaient arrêtés même les plus savants missionnaires. Les rapports intimes nés, depuis quinze ans, de la guerre et du commerce, ont pu aussi nous laisser quelques notions plus vraies, plus pratiques si l'on peut dire, de certains cotés — non des plus beaux, peut-être, — du caractère chinois; mais c'est tout. En histoire et en géographie , nous n'avons rien ajouté jusqu'à présent aux travaux des missionnaires illustres qui ont jeté tant d'éclat sur l'apostolat chrétien dans l'extrême Orient, les Gaubil, les Amyot, les Ricci, les Prémare et leurs dignes émules. Les Lettres édifiantes, les seize volumes in-quarto des Mémoires sur les Chinois, et le grand ouvrage du P. Duhalde, sont toujours le fonds oîi il nous faut puiser nos meilleures et nos plus sûres informations. Il y a cependant un recueil moderne, malheureusement rare en Europe et d'un prix très-élevé, qui pourrait compléter utilement les Lettres édifiantes des anciens PP. jésuites : c'est le Chinese Repository, publication qui compte aujourd'hui une vingtaine de volumes, et quia eu pourcontributeurs ou collaborateurs principaux les missionnaires anglicans. Un journal qui s'était annoncé à Londres il y a dix-huit mois, sous le titre de C/ilnese and Japonese Reposilory, comme devant en reproduire les meilleurs morceaux historiques et littéraires, est mort misérablement après un an d'existence, sans avoir tenu aucune de ses promesses. Pour la géographie comme pour le reste, nous vivons également (sauf la rectification des côtes et la correction des
^t2 ASIE.
ptîncipales positions astronomiques) 9ar le fonds (ie iios anciens missionnaires, sur Tatlas des provinces inséré dans la Description du P. Dohalde, et sur les belles cartes d'ensemble rédigées par d'Anville. La carte de d'Anville a été, quant %. l'orthographe des noms, corrigée par Klaproth; c'est là, quant li présent pour l'Europe y le dernier mot de la cartographie chinoise*.
Un homme connu depuis longtemps par d'excellentes études ethnologiques et climatologiques sur l'Afrique musulmane, et qui s'était joint dans un but scientifique à notre expédîâon de €hine, oîi son nom a eu un douloureux retentissement par suite des traitements atroces qu'un insigne guetrapens lui a fait subir, M. le comte d'Escayrac de Lauture, a voulu réunir dans une publication d'ensemble les documents et les notes qu'il avait pu recueillir durant sa pénible mission. M. d'Escayrac a intitulé son livre : JHfèmoires sur la Chine (n° 1^4). L'ouvrage traite successivement, dans autant de parties distinctes : de l'histoire, de la religion, du gouvernement et des coutumes, le tout précédé des souvenirs personnels de l'auteur , et d*un exposé de ses vues :sur ce qu'en politique on appelle la question chinoise. M. d'Escayrac a -de parti pris laissé de côté les sciences , les arts et la littérature. Nous ne saurions dire qu'il y ait en tout ceci rien d'absolument neuf; néanmoins les Mémoires sur la Chine seront lus avec autant de profit que de plaisir par quiconque voudra s'initier aux choses de ce lointain empire, grâce à la chaleur d'un style nourri de faits et de pensées. On pourra trouver parfois les vues de M. d'Escayrac singulières ou hardies , ses assertions bien tranchantes et son scepticisme outré ; mais ces défauts, si on les prend comme lels, ne sont pas ceux dhm esprit commun,
1. La carte de Klaproth a été jointe au Dictionnaire des noms oncietis et modernes de la Chine d'Ed. Biot (1842) ; on le trouve séparé* ment à la librairie Duprst.
<ft 'A ^ % ttoâjoHrs à gagner avec qui vous fait penser, mena» ^qWflird ïl y a divei^ence entre ses idées et les ïtôtfies. Où tîNmVfe 'd^Henrs ém^ la partie intitulée « flistoite » une fmAe nottifefeirse de cartes cpii montrent les limites , l€(s ^ttûndcs divisions ^ la nomenclature de la Chine d'époqne ^^tti «^qxre; 'fcè travail , qni repose sur une sorte d« Krùse î(«i4eS^rtiïier chinois, est befauconp plus riche en détails Hftle les indications analogues données par KJaproth da»$ ses TWAeaux hii^oriques de l'Asie. Nous devons avo«er ^q«e ïious n'aimons pa^ le système orthographique adopté paï Flrafcettr, ni 'surfont l'emploi des lettres de l'alphabet russe ^pofiï* expiiînfe'r ce^ines articulations auxquelles notre écrî- *tu!fèHie*iïtettne apparence phis complexe. Bien que KJaproth, éitts son Asia Potyglotta, eût déjà donné l'exemple de cette hfigaYmre, il en résulte un effet étrange, qu'on anra grand'pèine, je le crains, à nous faire accepter, à nous autres leclettfs fiançais.
^ouvrage se fait d'ailleurs remarquer par une beauté ^'•exécution rare. L'impression et les gravures font également honneur aux ateliers et aux presses de M. Best, qui nous a du reste habitués depuis longtemps, par son Magasin Pittoresque, à cette exquise perfection artistique.
5 2. Sur les plus auciens temps de l'histoire géographique de la Chine. Le plus vieux document géographique du monde.
Le livre de M. d'Escayrac touche à deux questions qui méritent à tous égards Tintérèt qu'aujourd'hui plus que jamais on y attache : la question des origines et celle des changements physiques du sol. Sur ces deux points, en ce qui se rapporte à la Chine, la grande, ou pour mieux dire la seule autorité, est celle qui se tire de l'antique histoire nationale écrite par Ûonfucius sous le titre de Ghou-king; qu'il nous soit peirmis 4e nous y arrêter ^un inslant.
La connaissance des temps anciens de la Chine repose
aujourd'hui sur deux autorités principales : le Chou-king deConfucius, écrit en l'année 484 avant J.-C, etleSsi-ki de Tssé-ma-thsien, rédigé au commencement du 1" siècle également avant notre ère. Gonfucius, en composant le livre auquel on donna plus tard le titre de Ghou-king (le Livre de la Doctrine Certaine et Immuable), s'était proposé de réunir en un seul corps d'ouvrage d'une étendue médiocre ce que l'immense quantité de documents antiques qui existaient de son temps renfermait de plus certain quant aux faits, et de plus utile quant à la morale pratique, sur les temps antérieurs de la monarchie chinoise ; il ne crut pas pouvoir remonter à plus de dix-sept siècles avant l'époque oîi il écrivait, c'est-à-dire à l'année 2200 environ avant notre ère. C'est à cette époque qu'il met le règne de Yao, le premier souverain qu'il ait cru pouvoir inscrire dans son tableau de l'ancienne histoire, regardant sûrement comme trop incertains et enveloppés de trop de fables les règnes mentionnés avant celui de Yao. Le biït du célèbre philosophe n'avait pas été, du reste, d'établir la suite complète des anciens règnes avec leur chronologie exacte, mais seulement de recueillir les époques et les faits les plus dignes de souvenir dans la longue série des annales antérieures. Le livre de Confucius subsista dans sa forme primitive jusqu'à l'année 213 avant J.-C, époque où l'un des empereurs de la dynastie des Thsïn, qui avait succédé à un régime de confusion féodale, ordonna sous les peines les plus rigoureuses de livrer aux flammes tous les anciens livres, sur lesquels les chefs d un grand nombre de petites principautés appuyaient leur prétention à Imdépendance. Les livres de Confucius périrent comme les autres* , dans cet anéantisse-
1. Sur cette destruction de Tancieiine littérature historique de la Chine, voyez Gaubil, Traité de la chronologie chinoise, p. 64 (t.XYII des Mémoires concernant les Chinois, Paris, 1814, in-4). Âdd. p. 72 et suiv.
ment universel da tous les titres de la nation. Mais les Thsïn ayant été renversés bientôt après^ le chef de la dynastie nouvelle (celle des Han)) fit rechercher avec le plus grand soin tous les livres qui avaient pu échapper à la mesure sauvage de Ghi-houang-li. Ost ainsi que le Chouking fut restitué^ trente-sept ans après Tincendie^ en partie parle secours d'un vieillard qui en savait par cœur un grand nombre de chapitres, en partie au moyen d'un manuscrit que Ton en retrouva, mais gâté et détruit dans plusieurs endroits. L'œuvre du grand philosophe , ainsi rétablie avec un soin religieux dans la forme oii on la possède encore aujourd'hui, a toujours été regardée depuis lors par les lettrés chinois comme la source la plus authentique et la base la plus solide de Tancienne histoire de la nation. Le caractère et l'instruction de son auteur, la nature et le nombre des matériaux qui servirent à la composition originale de l'ouvrage, les soins minutieux qui furent apportés à sa restitution après l'incendie, enfin la lecture même du livre et sa froide appréciation par la critique historique, justifient, en effet, le rang élevé que la vénération des lettrés chinois attribue au Ghou-king, et en font incontestablement un des plus précieux documents de l'histoire du monde an-
cien*.
Le Ssé-ki de Tssé-ma-thsien ne saurait être placé sur le même rang, quoique jouissant aussi d'une grande autorité. On a nommé Ssé-ma-lhsien l'Hérodote de la Chine ; il en serait plutôt le Tite Live. Il a le premier rédigé en un corps d'annales régulier les fastes de l'empire, qui n'avait eu jus-
l. Sur Iç.Chou-king, son histoire, sa nature et son authenticité, on peut voir : le P. Gaubil, préface de sa traduction de l'ouvrage, 1770; du même, Traité de chronologie chin., p. 81 sq. et 121 (imprimé à Paris, 1814, in-4); Estai sur V antiquité des Chinois (travail rédigé par deux missionnaires chinois et revu par le P. Cibot), dans les Mémoires concernant les Chinois, t. 1, 1776, p. 59 et 152; Klaproth, Mémoires relatifs à l'Asie, t. 1, 1824, p. 401.
l'annâr géogr. m. 15
qu'alors, à part le Ghou-kîng de Gonfucius, que des chroniques partielles et des mémoires particuliers. Ssé-mathsieu commença son ouvrage en Tannée 104 avant notre ère et y consacra sa vie entière. II fit dans son travail une large part k l'histoire morale, aux usages, aux sciences, aux arts, à la géographie ; et pour apporter plus d'exactitude dans le récit des événements, il visita toutes les provinces de la Chine qui en avaient été le théâtre, en examina les anciens monuments, et conféra avec les savants de chaque pays, n remonte plus haut que ne l'avait fait Gonfucius dans l'histoire primitive ; mais lui-même avertit que pour ces anciens temps la supputation des années est très-douteuse, et que c'est seulement k partir d'une époque qu'il déterpine (cette époque répond k Tannée 841 avant notre ère) que la chronologie devient certaine ^ Il convient toutefois de remarquer que cette incertitude de la chronologie chinoise au-dessus du neuvième siècle est renfermée dans certaines limites^ et que s'il y a, quant aux dates, des divergences et des lacunes, la chaîne des règnes et des événements n'en remonte pas moins^ avec une approximation très-suffisante pour les besoins de l'histoire, jusqu'au vingt-troisième siècle avant notre ère, sinon plus haut. II faut voir la discussion de tous les anciens documents dans le Traité de chronologie chinoise du P. Gaubil, œuvre capitale qui ne laisse rien k désirer sur ce sujet^. Au total, on peut dire que la chronologie des anciens temps de la Ghine, même k partir du neuvième siècle oùs'arrêtent les dates certaines du Ssé-ki, présente encore infiniment moins de disparates et de vides
1. Voy. Touvrage cité du P. Gaubil sur la Chronologie chinoise, p. 123 à 136. Add. p. 219 et suiv.
2. Paris, 1814, in-4, p. 115 et suiv. et p. J36. Add., sur Ssé-ma-thsien, i'ai'ticle biographique que lui a consacré le P. Amiot dans ses portraits des Chinois célèbres, Mémoires concernant les Chinois, t lU, 1778, p. 77; comp. Abel Rémusat, Nouveaux mélanga asiatiques , II, p. 132; et Klaprotb, Mém, relatifs à VAsie, t. I, p. 405.
que la chronologie admise des anciens peuples de TOccident antérienrement au huitième siècle avant notre ère, où commencent les Olympiades. L'Egypte seule, grâce à ses monuments, dont rinterprétation est une des grandes conquêtes de notre époque, nous fournit pour les anciens Âges du monde une chaîne chronologique qui peut être mise en parallèle avec la chronologie ancienne de la Chine. Ce sonc deux immenses colonnes, graduées par la main des siècles, qui se dressent aux deux extrémités du continent, comme pour servir de mesure commune aux échelles chronologiques des autres nations de TAsie, s'élèvant d'espace en espace à des hauteurs inégales, mais toutes très-inférieures.
Nous aurions voulu que l'espace nous permit de donner id le texte même du chapitre du Ghou-king (le 6*) où Gonfucius a consigné la plus ancienne description de la Chine qui se soit conservée ; outre son intérêt propre en ce ^i touche à la Chine elle-même, ce chapitre de topographie locale est peut-être aujourd'hui le plus vieux document géographique qui existe, et une traduction inédite qve M. Stanislas Julien a bien voulu mettre entre nos mains, nous garantissait un texte parfaitement sûr. Nous sommes obligé de renvoyer à la version du P. Gaubil*.
Or, que voyons-nous dans ce texte vénérable î Une société qui paraît nouvelle encore, bien qu'arrivée déjà à un certain développement. La vie sociale et politique telle que le Chou-king nous la retrace dès le siècle de Yao n'est plus celle de la tribu pastorale ; c'est Torganisation régulière d'un peuple agricole, obéissant à l'autorité monarchique, quoique la monarchie ne paraisse pas assise encore sur la base héréditaire. La plupart des arts utiles sont inventés;
1. Le Chou-king, p. 43 à 57. Sans serrer le texte d'aussi près, et avec .lutaiil de certitude dans le détail, que la version de M. Stanislas Julien, celle du P.Gaubilest d'une fidélité suffisante pour l'étude historique.
récriture est connue ; les premières notions astronomiques sur lesquelles se fonde le Calendrier agricole sont acquises. L'autorité du prioce s'étend sur la vaste étendue de plaines et (I9 vallées que le Houang-ho arrose depuis sa sortie des montagnes jusqu'à la région maritime, c'est-à-dire sur une zone de près de 300 lieues de Touest à Test. Cette étendue de pays, qui forma le royaume chinois durant de longs siècles, avait été originairement répartie en neuf grandes divisions. Chun, successeur de Yao, en établit douze ; Yu, qui régna après Chun et fut le chef de la première dynastie impériale, celle des Hia (vers 2205), revint à la division originaire en neuf provinces, qui subsista sous les trois premières dynasties, c'est-à-dire jusqu'au milieu du troisième siècle avant notre ère. Ces grandes divisions des premiei-s temps de l'empire étaient désignées sous la dénomination de tcheoUj qui signiGe proprement île, pays entouré d'eau % sans doute parce qu'elles avaient été originairement circonscrites par des fleuves ou des rivières; dans les temps postérieurs, le tcheou prit une acception beaucoup plus restreinte dans Tordre des divisions administratives '. Les chais de chaque tcheou, au temps de Chun et sous la première dynastie, portaient le titre de Mou, qui signifie pasteur.
Il est rapporté par les anciens commentateurs du Chouking que Yu fit fondre neuf grands vases de cuivre {kieouting)y et qu'il y fit graver la représentation de chacune des neuf divisions de l'empire, avec la liste des redevances de chaque département'. Si le fait est exact, et nous le croyons tel, ces premiers rudiments de cartes gi'ographiques se-
1. Voy. Ed. Biot, Nouv, Jonrn. Asiat. aoiH 1842, p. 170. L'usage de circonscrire par des canaux les grandes divisions territoriales était encore en vigueur sous la troisième dynastie, comme on le voit pur un document officiel du douzième siècle avant notre ère (le TcheouU. trad. par Ed. Biot, t. I, p. 193, 20H, eipa&siin).