‹ L'Année géographique (volume 2)Chapitre 85 sur 368 · DES CHRONIQUES CHINOISES · texte numérisé non relu

DES CHRONIQUES CHINOISES

Le fou-sang est-il l'Amérique? Les Bouddhistes de l'Inde ont-ils civilisé le Mexique? Les systèmes et les textes.

192. Karl friedrich Neumann. Ostasien und Westamerika; nachchinenischen Quellen aus dem fûnften, sechsten und sie^)enten Jahrhundert. Zeitschrift fur AUgemeine Erdkundej Berlin, n- 130, avril 1864, p. 305-330.

M. Neumann avait défendu la même thèse dans VÀuêlwid dès 1845, à l'occasion d'un mémoire de M« Taravey, VAmérique sous le nom de Fou-sang citée dans les Annales de la Chine ^ 1844.

193. Gustave d'EiCHTHAL. Des origines asiatico-bouddhiques delà civilisation américaine. Revue Archéologique, sept, et nov. 1864, p. 187-201, 370-385; janvier 1865, p. 42-49.

194. Le Fou-sang, traduit de Ma-louan-lin, liwe cccxxvii, folio 1 et suiv. (traduction inédite), par M. Stanislas Juuen.

Rien n*est plus difficile à déraciner que les erreurs d*uQ homme célèbre. La question reprise dans deux mémoires récents et qui sert de thème au paragraphe actuel, en est un remarquable exemple.

Je n'ai nullement l'intention d'opposer un mémoire en forme à celui de M. Neumann (n° 192), non plus^qu'au travail beaucoup plus large, et très-curieux à plusieurs égards, de M. Gustave d'Eichthal (u? 193). Ce dernier tra-'

yail, d'ailleurs, bien que M. d'Eichthal, ait cru devoir le rattacher au mémoire de De Guignes, n'y tient en réalité que d'une manière fort indirecte. Ou je m'abuse fort, ou il suffira de présenter tout uniment les faits^ en y joignant un bien petit nombre de remarques prises au fond même du sujet, pour ramener à son vrai jour une question fort simple en elle-même, et que différentes causes faciles à apprécier ont complètement dénaturée.

C'est le savant et laborieux De Guignes *, l'auteur justement renommé du monument d'érudition orientale intitulé Histoire des HunSy qui a le premier fait connaître en Europe le nom de Fou-sang. Qu'est-ce que c'était que le Fousang? tout simplement un pays obscur de l'extrême Orient, qui n'avait et n'a jamais été vu par aucun voyageur, chinois ou autre, et dont la mention très-vague fut apportée en Chine, il y a un peu plus de treize cent soixante ans, par un chaman indigène. Ce qui a jeté sur le nom de Fousang un certain reflet scientifique, c'est la pensée qu'eut De Guignes, d'après son interprétation du texte, que ce pays ignoré pourrait bien se trouver en Amérique, vers la Californie *. D'autres ont depuis suivi cette idée, et ont cru pouvoir l'appuyer de nouvelles analogies. Nous allons voir à quoi se réduisent ces rapprochements, et ce qu'il faut en penser. Quant à De Guignes, une opinion hasardée ne dimi-

1 . Membre de Tancienne Académie des inscriptions, mort à Paris en 1800 dans sa soixant^-dix-neuvième année. Son fils, Louis Joseph de Ciiiignos, mqf t en 1845, l'a suivi, mais de très-loin, dans la carrière (le l'érudition orientale. Son Voyage à Péking et le Dictionnaire chinois auquel il a attaché son nom, lui ont néanmoins valu une certaine notoriété.

*2. Le mémoire de De Guignes a pour titre : "Recherches sur les narigations des Chinois du côté de V Amérique; il est imprimé au t. XXVIII des Mémoires de l'Académie des inscriptions, publié en 1761. Ainsi qu'on l'a fait observer depuis longtemps^ le titre du mémoire est inexact, attendu que le pays de Fou-sang dtlt-il se chercher en Amérique, il n'est nullement question dans les textes de navigations chinoises poussées dans cette direction.

nue en rien le mérite de ses grands travaux, pas plus qu*uDe antre idée non moins bizarre qu'il a aussi mise en avant, Torigine égyptienne des Chinois. De pareils paradoxes ont néanmoins besoin d'être rachetés par des ouvrages d'une mérite solide, pour ne pas peser à tout jamais sur la mémoire d'un érudit.

De Guignes, dans ce qu'il dit du Fou-sang, s'appuie du témoignage d'un historien chinois, Li-yan, qui vivait au commencement du septième siècle de notre ère. À a rapport de Li-yan, ceux qui partaient du golfe de Leao-toung (extrémité la plus septentrionale de la mer de Chine, entre Péking et la Corée), avaient à faire par mer 12000 li pour arriver au Japon. A quel point du Japon ? c'est ce qui n'est pas dit; sans doute à quelque port du sud-ouest. Du Japon, une route de 7000 li vers le nord conduisait au pays de Ouen-chin, ou des hommes peintSy qu'un autre historien met au-delà des Mao-gin ou hommis velus^ lesquels confinaient au Japon, Du Ouen-chin on avait à faire encore 5000 li du côté de l'orient pour arriver au Ta-han, dernier terme qu'eussent atteints dans cette direction les marins chinois ^ .

Où était précisément le pays de Ta-han, que cette circonstance d'avoir été au nord le dernier terme des navigations chinoises rend intéressant ? c'est ce qu'on ne pourrait guère déduire avec certitude des indications de l'historien . Le point de relâche au Japon n'est pas spécifié, les directions sont très-vaguement notées, et surtout on ne peut rien conclure de tant soit peu précis des distances indiquées, d'abord parce qu'on ignore de quel module de li (mesure extrêmement variable) se servent les relations, et ensuite parce que les marins n'ayant eu que des moyens très-grossiers de relever les distances, leurs chiffres ne peuvent être

1. Li-yan, cité par De Guignes, Mém, de VAcad, des insc, t.XXVIII,

pris que pour de très-larges approximations. Prétendre faire de la géographie positive avec de pareils éléments, autant chercher sérieusement sur la carte remplacement des Âegipans et des Gorgones.

Il faut donc s'en tenir ici aux indications générales. Nous en trouvons heureusement plusieurs qui ne permettent pas de se porter beaucoup hors de la vraie direction. Les hommes velus (Mao-gin), entre les montagnes du Japon (méridional) et le pays de Ouen-chin ou des hommes peints (ou tatoués), désignent clairement les Âïnos ; d*où il suit que le Ouen-chin doit se chercher sur un point quelconque du pourtour de la mer du Japon (comprise entre l'archipel japonnais et la côte de la Tartarie), soit vers l'extrémité nord de la grande île Nippon, soit dans l'ile de Yézo (qu'on nomme aussi Matsmaï), soit enfin sur un point du continent asiatique (la Mandchourie) qui borde à Touest la mer japonnaise S

Du Ouen-chin, un dernier trajet maritime conduisait au pays désigné sous le nom de Ta-han. Ce n'est ni la distance (5000 li), ni la direction (le levant), qui peuvent nous servir beaucoup dans la recherche de ce terme extrême ; heureusement un autre document nous fournit sur ce point des

1 . Voici la notice que les chroniques chinoises, copiées par Ma-touafilin, donnent du Ouen-chin. « Le royaume de Ouefî-chin a été connu (des Chinois) sous la dynastie des Liang (502-587); il est situé à 7000 li au N. E. du Japon. Les hommes ont sur le corps (chifi) des lignes (ouen) comme (certains) animaux. Ceux qui ont sur le front trois lignes droites sont estimes (ou considérés comme nobles). Si les lignes sont petites et courl)eSj ils sont méprisés. Les habitants vivent dans la joie; les produits divers sont abondants et à bon marché. Les voyageurs qui vont dans ce pays n'ont pas besoin de se munir de vivres. Il y a des maisons; les villes ne sont pas murées. Le palais du roi est orné d'or et d'argent ; l'extérieur est tout couvert (littéralement entouré) de matières précieuses et d'une grande beauté.

Les habitants creusent une fosse large d'un tchang (dix pieds) et la remplissent de vif argent. Quand il pleut, Teau coule sur le vif argent. Dans les marchés, (au lieu de monnaies) ils font usage des fruits les plus estimés.

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