LE POU-SANG EST-IL L' AMÉRIQUE
aller chercher le Fou-sang Jusqu'au Mexique, nous ferons simplement observer que la partie du littoral américain où nous conduiraient les 20000 li nous laisse k plus de cinquante degrés, 1200 lieues au moins, de la côte mexi« caine.
Cette première vue pourrait suffire ; bien d'autres impossibilités se révèlent k la seule lecture du texte.
La description de l'arbre Fou-sang et de ses usages est absolument étrangère à l'Amérique, au Mexique aussi bien qu'à la côte Nord-Ouest. Klaproth fait très-justement remarquer que cette description, par confusion ou par toute autre cause, semble s'appliquer au Morv^ papyrifera, quoique l'arbre vulgairement connu en Chine sous le nom de Fou-sang soit notre Rosier de la Chine, Hibiscus Rosa Chi" nensis.
On n^a jamais pu dire que les misérables sauvages de la côte Nord-Ouest avaient une écriture et fabriquaient du papier ; on n'aurait pas pu dire davantage des tribus plus méridionales ou des peuples du Mexique, dont toute la vie ne fut toujours qu^un combat, « qu'ils ne livraient point de batailles. »
Le bœuf (appliquât-on cette désignation au bison) n'a jamais été employé comme animal de charge chez aucun des peuples indigènes de l'Amérique.
L'Amérique aborigène n'a jamais eu de chars traînés par ides chevaux, des bœufs ou des cerfs, par deux excellentes raisons : d'abord parce que l'Amérique, avant l'arrivée des Espagnols, n'avait pas de chevaux, et puis parce qu'elle ne connaissait pas plus les bêtes de trait que les bâtes de somme.
Jamais les anciens peuples de l'Amérique n'avaient eu l'idée de traire les animaux lactifères. Ils ne connaissaient ni le lait ni ses usages; ils ne fabriquaient donc pas de fromages.
Il serait inutile, croyoufr-nous, d'insister sur ces dissem-
blances radicales. D'un antre cftté, ceux qni vont chercher le Fon-sang an Mexique devraient réfléchir qu'au temps de la vieille monarchie toltèque (d'après les traditions historiques qui sont nos seuls guides) , l'Anahuac avait déjà, dans sa civilisation locale , des monuments religieux, des palais et de nombreuses villes, dojit il serait assez surprenant que la relation bouddhique n'ait pas dit un mot. Ainsi, d'une part, rien de ce que décrit la relation n'est applicable à une contrée ni k un peuple américain quels qu'ils soient ; et d'autre part la relation ne dit pas un mot des seules choses qui auraient dû frapper un étranger qui se serait avancé dans l'Amérique occidentale au temps de la monarchie toltèque.
Nous n'avons pas parlé des difficultés, ou, pour mieux dire, des impossibilités matéri6ll(3S d'une navigation, aller et retour, entre la mer du Japon et l'Amérique, au temps où nous porte la relation bouddhique. Là où tant de contradictions et d'impossibilités radicales s'accumulent, il devient fastidieux d'insister sur les détails. Notez qu'il s'agit non pas d'un voyage accidentel, mais d'une communication régulière, et, k ce qu'il semble, habituelle. Que De Guignes ait pu croire à la possibilité d'une telle communication, dans l'état où en étaient alors les notions de l'Europe sur le nord-ouest du continent américain au-dessus, de la Californie, cela se conçoit, k la rigueur; pour juger combien les notions générales étaient encore, il y a cent ans, en dehors du vrai , il suffit de jeter les yeux sur la carte construite par Philippe Buache pour accompagner le mémoire de De Guignes. Cette carte, il est vrai, dut faire sourire d'Anville; mais Buache n'était pas un d'Anville, et il n'est pas non plus nécessaire de remonter k cent ans pour savoir combien il est ordinaire que des hommes, d'ailleurs habiles, n'aient qu'une idée bien insuffisante du rôle que doivent avoir les études de géographie positive dans les questions d'érudition.
Resterait k rechercher la vraie situation du Fou-sang, si
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cette question avait elle-même la moindre importance. Son seul intérêt est d'avoir été rattachée à la question bien autrement complexe des origines américaines, cette arène ouverte à tant de vaines hypothèses, à tant d'inutiles et fausses spéculations. Gomme tous les problèmes qui essayent de pénétrer la profondeur des siècles pour y retrouver la trace effacée des choses antérieures à l'histoire, celui-ci présente un puissant attrait ; mais de telles recherches ont leurs conditions et leurs voies, dont on commence à peine'', en ce qui regarde l'Amérique, à se rendre sérieusement compte. Le Fou-sang n'a rien à voir dans les questions américaines. Par ce que nous en dit le religieux bouddhiste, on voit seulement qu'il s'agit d'un pays où existe un certain degré de civilisation, ce qui exclut tout d'abord les contrées sauvages de l'Asie au nord du Ta-han (la Sibérie orientale et le Kamtchatka); il faut donc chercher dans d'autres directions. La disposition de ces parties insulaires de l'Asie orientale n'en laisse qu'une, le sud-est et le sud. Klaprôth avait pensé que le Fou-sang devait être une partie de Nippon , la plus grande île de l'archipel ; et cette supposition, quoiqu'on en ait dit, est encore la pdus vraisemblable. Elle deviendrait une certitude, si, comme Klaprôth l'affirme. Fou-sang est en effet un des noms que le Japon a portés.
Je n'ajouterai plus qu'un mot au sujet du Mémoire de M. Gustave d'Eichthal. La thèse du savant auteur est que la civilisation mexicaine non-seulement vient de l'Asie, mais qu'elle est d'origine bouddhique. C'est pour cela sûrement qu'il a chaudement pris en main la défense des idées de De Guignes, qui pouvaient en effet, si elles étaient soutenables, fournir une expUcation directe des analogies que l'on croit reconnaître entre certaines représentations figurées des monuments azteks et quelques-uns des monuments de l'Inde. Fondées ou non, ces analogies n'ont pas une connexion nécessaire avec la question du Fou-sang. Celle-ci est toute
géographique : c'est la seule que j'aie voulu toucher. Les autres ont un côté archéologique dont l'examen appartient à de plus compétents.