Voir le 5* vol. de V Année géographiquey 1866, p
mais ces qualités mômes les rendaient victimes de maîtres avides et injustes. De là un sentiment dMnimitié et de haine, qnia eu ses conséquences habituelles. Les mines d'argent de Louson-fou, dans le Yun-nan, étaient exploitées par des Panthals sous la direction d'officiers chinois. Un jour une dispute s'éleva aux mines; les mineurs, exaspérés par un traitement injuste, eurent recours à la force et massacrèrent tous les officiers chinois qui leur tombèrent sous la main. Un soulèvement général des Panthals s'ensuivit dans tout le Yun-nan ; et comme ils sont trèsinférieurs en nombre aux Chinois, ils se retranchèrent dans les bois et les montagnes, d'oti ils portaient partout une guerre acharnée de guérillas. Cette tactique leur réussit partout, et ils furent bientôt joints par un grand nombre de tribus à demi indépendantes qui vivent dans les montagnes voisines, Chân, Kakhyèn et autres ; si bien qu'ils se virent en état de descendre dans les plaines et d'assiéger de grandes villes. Le gouvernement local, qui ne recevait pas d'assistance de Péking, a fini par succomber; et les Panthals, devenus dominants à leur tour, ont établi un gouvernement à eux, qui a son quartier général à Tali-fou, localité qui n'est qu'une ville de second ordre, mais où l'élément musulman a toujours été très-fort. Quelques tentatives assez faibles ont été faites de temps à autre par le gouvernement pour rétablir son autorité dans le Yun-nan ; mais ces tentatives ont toutes échoué, et les troupes impériales ont presque toujours été repoussées avant même qu'elles n'aient pu pénétrer dans la province.
Le gouvernement actuel des musulmans du Yun-nan est présidé par un chef militaire auquel les Panthals donnent le titre de Soulemân, et les Chinois celui de Tou-ouïn-tsèn. Il a pris les insignes de la royauté, la robe jaune, etc. Son gouvernement est établi à Momein, grande ville située près de la frontière chân, dans l'ouest du Yun-nan.
Les Panthals sont sunnites (musulmans orthodoxes), et se montrent fiers de leur origine arabe ; beaucoup d'entre eux ont conservé l'usage de l'arabe, et leurs prières sont dans cette langue. Ils ont des mosquées et des mescheds dans le pur type national, et ils observent scrupuleusement les prescriptions de leur culte. Autant que j'ai pu m'en assurer, néanmoins, le fanatisme religieux n'estpour rien dansle soulèvement actuel. LesChinois sont généralement tolérants vis-à-vis de tous les cultes, et il n'est pas à présumer qu'ils auraient inquiété sous ce rapport les musulmans du Yun-nan. Les Panthals ont adopté le costume
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chinois à peu près complètement. Ce sont du reste des hommes de haute taille, fortement bâtis et blancs de peau. U n'est pas probable qu'après douze années de soulèvement et d'indépendance, ils retombent sous le joug qu'ils ont secoué. •
Le colonel termine sa note par des considérations commericiales : Les échanges effectués par la voie de Bamé entre li Chine et le haut Barmâ s'élevèrent en 1854, dit-il (l'année qd à précédé Pinstirrection musulmane), à an demi-millioti de livre! sterling. Les caravanes du Ssé-tchouèn ont cessé de paèftef par le Yun-nan depuis rétablissement de la domination panthal, et le commerce par cette route a presque entièrement cessé. Cependant un mouvement d'échanges considérable avait lieu antrefois avec le Tun-nan seul, et il est à espérer, dans tous les oas, que la route des caravanes se rouvrira prochainement. Elle a l'avantage peu commun d'avoir été en usage comme ligne commerciale pendant des siècles, etelle a maintenu sa vitidité jusqu'à présent au milieu des influences perturbatrices du flux et du reflux de la prédominance chinoise ou barmane, preuve évidente de la nécessité des échanges entre les deux pays.
S 2. Coup d*œU sar les provinces du Nord.
Une correspondance de Tiën-sïn (point avancé de établissements du Nord) fournit des renseignements non moins précis sur celte autre région des insurrections chinoises. La lettre est de la fin de février 1868.
J'ai eu déjà l'occasion de vous entretenir des divers groupes d'insurrection qui se sont formés dans plusieurs provinces de là Chine, menaçant soit la dynastie qui règne à Péking et le trône du jeune empereur Tong-tche, soit l'organisation même de l'empire, son état social et religieux. Malgré l'extrême difficulté que l'on trouve ici à se procurer des informations exactes et concordantes sur les affaires de la politique intérieure, et bien que les Européens aient quelque peine à se rendre compte d'une situation à laquelle le caractère môme du peuple, la nature des sentiments qui le dirigent, ses croyances, ses mœurs, étent tonte analogie avec ce que nous sommes accoutumés à voir; bien que les règles de la critique historique et politique applicables à
l'Europe ne le soient pas au même degré à la Chine, Je me trouve en mesure de vous envoyer de nouveauk renseignemeilté, faisant suite à ceux que je Vous ai déjà adi'esëés, sur les prô^ grès des bandes insurgées. 11 n'y a pas là d'ailleurs seulement un sujet de satisfaction pour la curiosité. L'importance des récoltes de soie et de coton, qui intéresse de plus en plus le coiâmerce européen, dépend, pour une large part, de la pacificatioii plus ou moins complète des provinces productrices.
Les musulmans établis dans les provinces frontières du hdtd^ ouest et du sud-ouest, mus par d^s (notifs religieux oti ^bt de6 désirs d'indépendance politique, se sont presque entièrement soustraits à l'autorité chinoise. Mais ils paraissent plus dêsiretit de donner aux territoires qu'ils occupent une entière autonomie, que de remplacer par un candidat de leur race ou de leur choix le souverain qui règne à Péking. Jusqu'à quel point la rébellion s'étend- elle parmi les populations mahométanes du Turkestan chinois? quel appui pourrait-elle trouver dans le fanatisme des Ëtats et des tribus sunnites de TAsie centrale ? C'est ce qu'il ne m'est pas possible de vous indiquei^.
A côté de l'insurrection musulmane dans les pfovinees du centre de l'empire, la secte politique des Tal-ping, jadis niaitressé de Nanking et des campagnes riches en soie qui avoisinent Ghang-haï, a laissé d'assez profondes racines, malgré les défaites qu'elle a essuyées en 1861 et 1862, la mort de ses principaux chefs et la dispersion de ses membres. Ceux qui sont restés en armes prennent le nom de Tchan-maô (Hommes aux Longs cheveux). Ils portent en effet les cheveux longs en sigiie de protestation contre la dynastie tartare. Il est encore ube autre secte, celle des Pal-lièn-kiao (les partisans du Néiiufa^ Blanc), sorte de société secrète qui a des affiliés danâ tôtis le^ pays de l'Asie où règne le bouddhisme, et qui mêle sans dotite à des théories religieuses contraires aU culte officiel des idées dé rénovation sociale. Ces Pal-lièn-kiao, en dépit des poursuites et des supplices, se comptent en ^rand noinbre dans \ei provinces chinoises du Nord. Ils se recrutent en secret, inais incessamment, de nouveaux initiés à des rites et à des doctrines qui me sont jusqu'à présent demeurés inconnus.
Au milieu de cette agitation qui trouble profondément la société chinoise, il s'est naturellement rencontré des homtnefc qui, îndifi'érents à toute opinion politique ou religieuse, recheN chent surtout le brigandage et les profits qu'il peut rapporter. Des bandes se sont formées, vraies compagnies de pillards et
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de détrousseurs de grands chemins, qui se sont accrues successivement des mauvais sujets de toutes les provinces, de ceux mêmes à qui leurs opinions politiques et religieuses avaient mis les armes à la main. Par exemple» un grand nombre de Tal-ping, sous le nom de Tchan-mad, se sont joints à ces bandes après la prise de Nanking. Elles comptent même dans leurs rangs un certain nombre de musulmans, plus partisans du pliage que des préceptes du Coran. Sous le nom de Nièn-fd (malfaiteurs-pillards) ou de Tzi-ma-tzé (hommes à cheval), elles se sont organisées régulièrement et paraissent obéir aujourd'hui à une discipline assez sévire. Elles se sont donné toute la hiérarchie du commandement, depuis le général jusqu'aux officiers subalternes. Ceux-ci, il est vrai, ne sont pas toujours obéis, surtout quand il s'agit de pillage ou de partage du butin. On ne saurait mieux, je crois, les comparer qu'à ces grandes compagnies, qui, au moyen âge et pendant la guerre de Cent ans, ravagèrent tour à tour toutes les provinces de ]a France, détroussant également les Français et les Anglais , qui battirent à Brignais les armées royales commandées par Jacques de Bourbon, et dont notre Duguesclin chercha à débarrasser la France en les entraînant à sa suite en Espagne.
Les Nièn-fel chinois, qui jadis ne se tenaient guère que dans le voisinage du fleuve Jaune, se sont mis depuis quelques années à parcourir toutes les provinces, pillant, rançonnant, ravageant, et se recrutant facilement parmi cette multitude de mendiants que les villes et les campagnes chinoises ne peuvent ni employer ni nourrir. Ces bandes, depuis que l'accession des Tchan-maô leur a donné un caractère plus politique, sont devenues menaçantes non plus seulement pour la tranquillité du public, mais pour la sécurité de la dynastie. Après avoir menacé Péking, elles viennent de se rejeter vers Tièn-sin, ou leur approche n'est pas sans exciter de vives appréhensions.
Au commencement du siècle, la ruine du battelage sur le fleuve Jaune et le grand Canal impérial, après la rupture des digues, priva de leurs moyens d'existence plus de 60000 personnes qui ne vivaient que de cette industrie. Les jeunes gens cherchèrent des ressources dans le pillage des convois de marchandises. Ils s'étaient organisés en corporations. Un des leurs, plantant un drapeau à la porte de sa maison, invitait tous ceux qui voulaient le suivre à écumer les grands chemins sous sa direction. Quand la bande jugeait le butin suffisant, chacun rentrait chez soi, quitte à recommencer bientôt une nouvelle cam-
pagne de pillages. La prise de Nanking par les Tal-ping intercepta la navigation du fleuve Jaune et fit congédier les équipages des 3000 jonques appartenant au gouvernement qui la desservaient. Ces hommes se réunirent aux corporations Nièn-fel qui existaient déjà. Les autorités impériales rendirent ellesmêmes pi as faciles la formation et l'existence des bandes : pour se défendre contre les Taï-ping, elles avaient ordonné Tinstitution de milices locales dont les soldats, déshabitués du travail, ne cherchèrent bientôt plus leurs moyens d^existence que dans le vol, plus ou moins régulièrement organisé. Un lettré, homme énergique, Miao-pel-lïn, mis à la tête de -ces milices pour les discipliner, et qui devint bientôt l'ennemi du commissaire impérial, les rendit plus dangereuses. Il fut, il est vrai, condamné à mort et exécuté en 1864; mais l'organisation qu'il avait créée subsista. En 1865 uiie compagnie de Nièn-feî pénétra dans le Chan-tong et ne put être dispersée par le général impérial Sang-ko-lln-sln, qui fut tué dans un combat (mai 1865).
Dans le même temps, une bande considérable, composée de Nien-feï et de Tchan-maô, qui à Tamour du pillage unit des intentions hostiles à la dynastie, a traversé le Hou-pé, s'est jointe aux musulmans du Cheng-si, a bataillé quelque temps avec eux, puis les a abandonnés pour se jeter dans la province de Tché-li, ot est situé Péking (janvier 1868). Elle comptait, dit-on, retrouver la bande du Chan-tong; mais celle-ci venait d'être battue et détruite. Les Nièn-feï et les Tchan-maô unis sont donc restés dans le Tché-li, se dirigeant versTièn-sïn, saccageant tout sur leur passage et dévastant l'établissement que les pères jésuites ont créé à trois journées de Tièn-sïn. On a peine à s'expliquer comment cette bande de rebelles, qui comptent environ, dit-on, 25000 combattants, fantassins ou cavaliers, n'a pas déjà été écrasée entre les cinq ou six armées impériales envoyées pour l'arrêter. L'une de ces armées ne compte pas moins de 80000 hommes. Du côté des insurgés, l'avant-garde se compose d'environ 1500 cavaliers. Le gros de l'armée, formé d'infanterie, est également couvert par une cavalerie nombreuse. Pour arme ils se servent d'une lance de bambou fort longue, qu'ils manient très-habilement. Quelques-uns ont des fusils en assez mauvais état. Il ne parait pas qu'ils emmènent d'artillerie. A leur suite, ils traînent leuts chariots, remplis de butin, les chevaux et les mulets qu'ils ont dérobés, et aussi des femmes et des jeunes filles qu'ils ne gardent que quelques jours,
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et qu'ils remplacent volontiers par de nouvelles prisonnières. Ils se montrent généralement très-bons cavaliers.
Les troupes impériales envoyées contre les rebelles opèrent, à ce qu'il semble, d'une façon étrange. Une série de marches et de contre-marcbes, en arrière et en avant, sans bnt^ sans résultat, et surtout sans en venir jamais aux mains : c'est là toute leur tactique. Du reste, ces troupes ravagent les districts qn'ellai traversent presque aussi volontiers que les rebelles. C'est là dn moins ce que prétend le peuple....
An milieu des dangers qui rentourent et la menacent', il semble que la dynastie étrangère qui règne à Péking^ tende à se rapprocher de rEurope, dont elle a éprouvé naguère rimmense supériorité, comme pour s'y retremper daps nn nouvel élément de force. L'empereur actuel a pu se souvenir que la période la plus brillante de sa race est celle oti ses glorieux prédécesseurs, Eang-hi etKièn-long, avaient autour d'eux des missionnaires français qui étaient en même temps des savants, des lettrés, des artistes, des hommes éminents dans tous les genres. Nous avons déjk signalé Tan dernier la création à Chang-hai, par ordre du gouvernement impérial, d'un collège supérieur sous la direction de professeurs européens^; aujourd'hui un nouveau pas est fait, peut-être encore plus difficile et plus significatif. La cour de Péking avait toujours reçu des ambassadeurs des puissances occidentales, mais sans leur avoir jamais envoyé les siens : pour la première fois elle vient d'entrer dans la voie de la réciprocité diplomatique. Une mission est partie de Péking, au mois de novenîbre 1867, pour l'Europe et l'Amérique. Toutefois, ménageant