ANTIQUITÉS CHINOISES
encore les préjugés de sa nation, ou pent-ètre craignant de ne pas trouver parmi ses propres dignitaires des hommes k la hauteur d'une fonction si nouvelle, Tempereur, en accréditant un plénipotentiaire auprès des puissances occidentales avec lesquelles il a conclu des traités, n'a point osé confier ce posté à un de ses sujets ; il a choisi pour le représenter M. Anson Burlingame, qui pendant six ans a été ministre des États-Unis en Chitië, et qui vient de quitter le service fédéral. La mission ou l'ambassade, comme elle en porte le titre, que l'empereur envoie à TEurope et à l'Amérique^ se compose de M. Bdrlingame, premier ambassadeur, de Chi-kiang et de Sung-kia-kou, dignitaires du quatrième rang, décorés du Bouton rouge, seconds plénipotentiaires et hauts fonctionnaires du département des relations extérieures. Ces personnages sont accompagnés de M. Brown, secrétaire pour le chinois, ancien secrétaire de la légation britannique, de M. Deschamps, ancien collecteur des douanes à Kiou-kiang, interprète, et de vingtquatre officiers et secrétaires chinois de différents grades.
S 3. Quelqaeê mou sar les antiquités chinoises. — De la critique liistorique.
Le Journal asiatique a publié cette année deux longs mémoires de M. Pauthier « sur l'antiquité de l'histoire et de la civilisation chinoises (n^ 23). » M. Pauthier est connu par de nombreux travaux dans plusieurs branches de l'érudition orientale, et en particulier dans les études sinologiques; mais on voudrait que dans ces travaux, toujours utiles et parfois remarquables, le savant sinologue eût toujours apporté autant de rigueur de critique que d'ardeur de recherches et de zèle désintéressé. Dans ses deux derniers mémokes, à côté des qualités solides que les juges impartiaux se plaisent à lui reconnaître, on retrouve, il faut le dire, le défaut qu'on lui a plus d'une fois reproché.
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Malheureusement ce défaut est bien grave dans les choses d'érudition. C'est surtout dans la difficile investigation des temps antiques qu'il faut se défier des lueurs trompeuses et des faciles impressions. L'enthousiasme n'y suffit pas : il est un danger de plus. Une autre nécessité des recherches de cette nature, c'est d'étudier une question non pas seulement par un de ses côtés, mais sous toutes ses faces. Lorsqu'il s'agit de la Chine et de ses anciens rapports avec le monde occidental, il importe de ne jamais passer à cAté des conditions géographiques, non plus que des £aits qui caractérisent les deux grandes régions ethnographiques entre lesquelles l'Asie se partage. A cet égard les considérations de M. Maurice d'Irisson sur le côté physiologique du génie chinois (n^ 21) sont bonnes à lire et à méditer, bien qu'il ne soit pas besoin, pour être fixé sur les aptitudes de la race, de se plonger aussi profondément dans les spéculations psychologiques.
Mais les convictions de M. Pauthier n'admettent pas de restrictions. Pour lui, la littérature chinoise, « par le nombre, la variété et retendue de ses monuments, peut rivaliser avec celle de toutes les nations modernes. » Ne lui demandez pas si elle rivalise également avec nos littératures européennes et nos grandes littératures classiques par la puissance des conceptions, la hauteur intellectuelle, l'éclat ou la délicatesse du style, la pureté du goût et le sentiment exquis des proportions ; ne lui demandez pas si dans les trois ou quatre mille ans (plus ou moins) qu'embrasse leur histoire littéraire et scientifique, les Chinois comptent des hommes qui se puissent comparer, même de loin, de trèsloin, à un Homère ou à un Virgile, à un Newton ou à un Descartes, à un Bossuet ou à un Montesquieu, à un Laplace, ou à des esprits tels que les deux Humboldt, — sans parler des merveilleuses applications que nos sciences spéculatives fournissent chaque jour au génie pratique des arts et de l'industrie ; ne dites pas, en un mot, assez haut
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du moins pour être entendu de M.Pauthier, que la poésie, l'histoire, la philosophie, Tart et la science mettent une distance infinie, — un abîme, — entre le génie chinois et le génie de nos races occidentales : le fougueux sinologue est homme à vous &ire un mauvais parti. U s'en faut de peu que pour lui les Chinois ne soient la première race du monde, la première non pas seulement par la date, mais par les facultés de civilisation ; car sous ce rapport « la Chine nous a devancés sur un grand nombre de points que nous sommes encore loin d'avoir atteints. » Nous apprenons aussi de M. Pauthier que < depuis plus de 5000 ans la nation chinoise a conservé la plupart des traditions de V ancien mondôy dont elle a été contemporaine. »
Mais ces exagérations ne sont rien encore auprès des découvertes que l'auteur a développées dans la suite^ de son deuxième Mémoire. Ceux qui ont suivi depuis dix ans la marche des études cunéiformes savent quelle part immense y revient à M. Julius Oppert. Malheureusement, comme dans toute fouille nouvelle, il y a eu des scories mêlées au précieux métal; le temps n'a pu faire encore son œuvre de séparation et d'épurement. M. Oppert est un savant profondément versé dans la connaissance de la plupart des idiomes anciens et actuels de l'Asie occidentale et de l'Inde; mais dans une carrière d'investigations aussi vastes, aussi difficiles que celle des écriture^ cunéiformes et des idiomes qu'elles recèlent, dans des restitutions presque divinatoires, . dans une reconstitution où la conjecture doit 'souvent précéder et parfois remplacer le fait acquis, qnelle science assez réservée, quelle critique assez sobre, quelle nature assez ferme sauront toujours se tenir en garde contre de âiciles entraînements? Ils sont bien rares les esprits de la trempe de notre illustre et toujours regrettable Eugène Burnouf, qui, maîtres d'un sujet où leur parole est souveraine, savent s'y arrêter dès que le terrain devient moins solide. Non pas qu'il faUle réprouver absolument les esprits plus
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aventureux : si leur marche est moins sûre, d'heurenaes découvertes ont parfois couronné leur audace. A la condition, toutefois, de n'attacher à ses conjectures qu'âne importance relative et une valeur provisoire, de ne pas faire d'une hypothèse un système, de ne pas s'admirer trop complaisamment dans sa propre création. M. Oppert, i côté de ses belles et profondes études philologiques, n*a pu résister à la séduction d'un système historique; pour loi, oe ne sont plus les Babyloniens ou les Assyriens qui sont les inventeurs de l'écriture assyro-babylonienne que les inscriptions nous ont conservée, c'est-à-dire des plus anciens tâtonnements par lesquels les antiques tribus de la Baby« lonie cherchèrent à exprimer les sons de la parole et las conceptions de la pensée au moyen de signes figuratifis : les auteurs de cette invention primordiale, si merveilleuse encore même dans ses imperfections, ce sont les Scythes touraniens, c'est-à-dire des Turcs ou des Yogonles, que l'on dit être descendus de leurs froides solitudes du Nord dès ces temps reculés.
Cette hypothèse bizarre, qui a contre elle non pas seola^ ment la vraisemblance, mais tous les faits connus de Hût» toire, n'en a pas moins séduit M. Pauthier; bien phis. il a trouvé la chaîne d'un si beau métal, qu'il a vonlo, fau aussi, y souder son anneau. Pour M. Pauthier, Técritiirt idéographique des Scythes babyloniens de M. Oppert, et la plus ancienne écriture usitée en Chine, c'est tout on; c'est la même écriture, ce sont les mêmes inventeurs 1 II faut voir de quels rapprochements M. Pauthier étaye sa découvertSi et quelles ressemblances son imagination plus que com^ plaisante découvre entre les cunéiformes touraniens de M. Oppert et les caractères du chinois primitif I H y a surtout (p. 360) un certain signe qui désigne, ou plutôt qui représente le poisson pour les riverains primitifÎB du Tigre comme pour ceux du Hoang-ho; ici l'argument est sans réplique. Même image, même écriture, mêmes inventeurs :