‹ L'Année géographique (volume 3)Chapitre 71 sur 249 · Lft théorie darwinienne · texte numérisé non relu

Lft théorie darwinienne

s'accordent en ce point, cependant, que nous arrivons à une couche inférieure où Ton ne trouve plus trace de vie. Placez où vous voudrez ce point de départ; supposez que nous avons pensé à tort avoir atteint le commencement de la manifestation YiUHe là où nous trouvons les dépôts cambriens tout à fait inférieurs; supposez que les premiers animaux précédèrent cette ^époque, et qu'il y eut une époque antérieure, plusieurs si vous voulez : il restera toujours ce fait, que la géologie nous fait descendre à un niveau où le caractère de la croûte terrestre y rend la vie organique impossible. Arrivé à ce point, n'importe où nous le placions, l'origine des animaux par développement est impossible, puisqu'ils n'ont pas d'ancêtres. Là est le véritable point de départ. Jusqu'à ce que nous ayons des faits qui prouvent que la puissance créatrice, quelle qu'elle soit, qui donna naissance aux premiers animaux, qui prouvent, dis-je, que cette puissance a cessé d'agir, je ne vois pas de raison de rapporter l'origine de la vie àaucune autre cause. Que nous n'ayonsaucune preuve directe, telle que la science l'exige pour la démonstration positive de seslois, d'une puissance créatrice active, et que nous ne puissions expliquer le mystère de Torigine de la vie, je l'accorde; mais si les faits sont insuffisants de notre côté, ils manquent absolument du vôtre. Assurément nous ne pouvons regarder la théorie du développement comme prouvée parce que quelques naturalistes la regardent comme une théorie plausible ; elle n'est regardée comme plausible que par un très-petit nombre, ef aucun de ses adhérents ne la démontre. Je ne touche pas à ce sujet pour établir une théorie aux dépens d'une autre théorie, quelques fortes que soient mes convictions ; je ne veux qu'une chose, c'est vous prémunir non pas même contre la théorie du développement, mais contre le peu de consistance des méthodes d'examen sur lesquelles cette théorie se base. Quelle que soit en définitive votre opinion sur ce sujet, qu'elle se base sur des faits, et non sur des arguments plus ou moins plausibles. Ceci n'est pas une question d'arguments, c'est une question de faits et de recherches.

S 2. Qaettioni intérieures.

Nous avons dit qu'une des plus graves question^ d'ëco* nomie sociale aujourd'hui soulevées, question de géogra*

phie politique au premier chef, s'agite au Brésil, jia question de raffrancbissemeut des Noirs et du travail tropical ; Toici la lettre que nous avons mentionnée :

Les difficultés et les embarras financiers que nous cause la longue guerre soutenue au Paraguay n'empôcbcnt pas l'attention du gouyernement et du public de se porter sur la question de Tesclavage. Une solution définitive parait à tout le monde plus urgente encore depuis la fin de la guerre civile aux États- Unis, quels que soient d'ailleurs les adoucissements et les ménagements dont on use dans la pratique. Malheureusement , si personne parmi nous ne songe plus à contester la justice et, la nécessité de l'affranchissement des Noirs, il semble moins aisé de faire passer une si grave mesure de la théorie à l'application, et de trouver à conjurer les périls qu'on en redoute, surtout au point de vue économique. Tel est l'objet qui s'impose, depuis tantôt trois ans, aux méditations de nos hommes d'État, et dont l'empereur, les ministres, le parlement, le conseil d'État, se montrent également préoccupés. Ce n'est pas ce qui s'est passé dans les colonies européennes des Antilles lors de l'abolition de l'esclavage qui pouvait nous servir de modèle.

Là, en effet, les métropoles se trouvaient en mesure de mettre à la disposition de leurs colonies des forces assez considérables pour régler les conséquences du changement social. L'affranchissement des Noirs dans les dix États de la graude Confédération américaine s'est également accompli dans d'autres conditions que celle où nous nous trouvons. Il a, à la suite d'une guerre, été imposé par les vainqueurs, sous le régime militaire, en présence de troupes disciplinées et désintéressées dans la question, capables par conséquent de maintenir l'ordre. Il ne s'est appliqué qu'à une fraction restreinte de la nation, et la grande masse de la population, qui d'ailleurs l'exigeait, ne s'en est pas directement ressentie. Chez nous, au contraire, iine mesure radicale, si elle est prise trop brusquement, si la transition n'est pas ménagée, pourrait porter une grave atteinte à tous les intérêts matériels des particuliers ou de l'État. La culture, au Brésil, se trouve presque entièrement entre les mains des Noirs. Gela tient à la fois aux conditions climatologiques et à la nuture môme de nos principales productions, le coton et le café. Les colonies espagnoles, au moment de l'émancipation, décrétèrent, il est vrai, l'abolition de l'esclavage, mais elles se trouvaient à cet égard dans une situation diilérente de la nôtre.

l'a:«néb gêogr. vu, 20

Les colonies portugaises qui s^établirent en Amériqiie n'agirent pas vis-à-vis des indigènes de la môme façon que les Es* pagnols. Ceux-ci, laissant les Indiens établis à leurs côtés, leur imposèrent, de gré ou même de force, presque tous les travaux agricoles ; ils finirent même, en certains endroits, par les soumettre à une sorte de servage de la glèbe qui n'était pas l'es* clavage. La législation portugaise, au contraire, interdit d'attenter à la liberté des Indiens, sauf le cas où ils seraient prisonniers de guerre, et encore cette exception disparut-elle, en 1753, sous le ministère du marquis de Pombal. Mais, dès que les colons portugais, abandonnant la recherche des mines, voulurent défricher et cultiver, ils ne tardèrent pas à sentir que les travaux de la culture, sous ces chaudes latitudes, devenaient mortels à l'Européen. Ils imitèrent les Anglais et tirèrent en grand nombre, de leurs possessions de la côte occidentale d'Afrique, des Noirs esclaves, auxquels ils abandonnèrent les plantations. Ainsi se formèrent des établissement agricoles considérables, d'immenses fortunes territoriales qui ne furent mises en rapport que par le travail des nègres. Ces vastes plantations eurent d'aulleurs l'inconvénient de détruire autour d'elles toute la petite culture, hors d'état de soutenir contre l'abondance de leurs produits une -concurrence ruineuse, La production dans tout le Brésil en vint donc à dépendre du maintien de l'esclavage. Lorsqu'à lafin du dix-huitième siècle , Wilberforce et d^autres philanthropes anglais rappelant les nations chrétiennes au respect des doctrines prêchées par l'Évangile, amenèrent l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises et françaises, puis dans une partie des États-Unis, le Brésil se crut alors hors d'état de suivre le même exemple.

Les descendants de ceux qui avaient introduit l'esclavage portaient fatalement, comme le dit un de vos publicistes, M. de Tocqueville, la peiine de l'attentat commis par leurs ancêtres contre la dignité de la race humaine. Les colonies espagnoles, où l'esclavage, moins isolidement constitué, se liait moins au développement de la fortune publique, purent s'en affranchir plus aisément. Les Indiens soulevés avaient aidé les colons à combattre les armées métropolitaines, et conquis ainsi le droit à l'indépendance, que des constitutions républicaines, calquées sur les principes français de 89, ne pouvaient d'ailleurs leur refuser. L'émancipation des Noirs qui s'ensuivit fut chose facile. A peine comptait-on 300 000 nègres dans toute l'étendue dô l'Amérique espagnole, de l'Atlantique au Pacifique, du Mexique à

l'extréBiité dn Chili, fin 1822, le Brésil, séparé du Portugal, renfermait plus de 2 500 000 esclaves noirs, contre une population blanche qui n'atteignait pas 4 millions d'âmes. Néanmoins, en 1826, il signa avec l'Angleterre une convention, qui, sans affranchir les eeclaves existants ni leurs enfants, prohibait complètement la traite à partir de 1831. Mais la convention fut mal exécutée. Les blancs du Brésil demeuraient persuadés que les travaux de Tagriculture leur étaient interdits; la petite culture n'osait naître. Maigre la création à Rio d^in tribunal mixte, composé d'Anglais et de Brésiliens, malgré les croisières an- ^aises, la contrebande jeta sans cesse de nouveaux esclaves sur les côtes brésiliennes. Le fameux bili Aberdeen, qui autorisait les crmseurs britanniques à conduire les navires brésiliens suspects jusqu'au cap de Bonne-Espérance, pour y être jugés p» im tribunal exclusivement anglais, ne réussit pas mieux.

Rn dépit des croiseurs, la contrebande trouvait dans ce trafic une source de profits considérables. En 1851, le Brésil possédait 2 800000 esclaves. L'Angleterre dut céder; mais, dans l'intervalle, Topinion publique avait marché. L'inhumanité de l'esclavage était apparue plus clairement. Le gouvernement brésilien se chargea lui-même de réprimer la traite ; il le fit avec sévérité et énergie. En même temps, pour dissiper les craintes que l*on concevait; sur l'avenir économique du pays s*il se voyait un jour privé du travail servile, il chercha à attirer rémigration européenne. En 1861, on comptait au Brésil environ 70000 Européens travaillant la terre, soit à leur compte, comme petits propriétaires sur diverses colonies situées dans les pro- Tinces de Rio Janeiro et de Saint-Paul, soit comme ouvriers engagés dans de grandes plantations. On essaya de l'émigration chinoise, qui ne réussit pas ; enfin, l'an passé, on a tenté, sans grand succès il est vrai jusqu'à présent, d'attirer dans les provinces méridionales une émigration des planteurs ruinés des États-Unis. Aujourd'hui la traite a complètement cessé; on s'en aperçoit à la diminution du nombre des Noirs. De 2 800 000 en 1B51, il serait tombé aujourd'hui à 1800 000, d'autres disent li^OOOOO, tandis que la population blanche a considérablement augmenté.

Cette diminution dans la population noire fixée au sol paraît tenir à deux causes : la mortalité y est très-considérable par suite du travail, des maladies souvent mal traitées, des épidémies qui ont sévi depuis quinze ans. Le nombre des femmes introduites par la traite est toujours resté fort au-dcy^ous de celui

des individus du sexe masculin, dans la proportion de on pour deux. L'inconduite en frappe beaucoup de stérilité. Il est présumable néanmoins que cette disproportion entre les naissances et les décès ne se maintiendra pas, et que la population noire finira par se fixer entre deux chiffres extrêmes, qui resteront encore assez considérables pour conserver toute son urgence à la question de Taffranchissement. Celle-ci a fait de grands pas depuis quelques années. Le gouvernement s'y montre évidemment favorable. Un impôt annuel existait déjà dans les villes, par tète d'esclave, sur le propriétaire. Les campagnes en restaient exemptes. En 1867, Pimpôt vient d'être augmenté, déclaré pro> gressif, et étendu aux esclaves des villages ou bourgs. Le gouvernement, qui depuis longtemps n'employait que des bras libres aux travaux publics, et ne conservait sur les domaines de l'État qu*un nombre d'esclaves très-restreint, les a affranchis, sur l'initiative de l'empereur, dont la cassette a remboursé au Trésor les frais d'affranchissement. Ces esclaves ont été incorporés dans l'armée du Paraguay. La guerre a môme eu le grand avantage de poser plus nettement encore qu'auparavant la question de l'affranchissement.

Les Noirs déjà libérés ont été pris de préférence aux blancs ; d'autres ont été affranchis par des particuliers, qui, désirant s'exonérer du service militaire, leur ont fait tenir leur place dans les rangs. Il n'est pas admissible que la population noire, dont une partie aura défendu Je drapeau brésilien dans une guerre nationale, puisse être longtemps maintenue en esclavage. Aussi le principe de l'abolition est-il admis sans contestation; ce sont les moyens d'application qui restent^ encore à trouver. Le café brésilien fournit à plus de la moitié de la consommation do monde ; la culture du coton ^ pris chez nous une grande extension. Ces deux sortes de plantations ne peuvent être, parait-il, travaillées par les blancs, qui ne résistent pas au climat. Il s'agit donc d'affranchir les nègres sans se priver de leur travail. A ce titre, les soldats noirs qui reviendront de l'année après la guerre, habitués à l'ordre et à la discipline, tout en se trouvant libres, pourraient être employés utilement pour maintenir et diriger leurs compatriotes affranchis. Le conseil d'État avait pensé à rendre libres les enfants des esclaves au fur et à mesure des naissances. On a reculé devant l'immoralité d'une mesure qui laisserait les parents dans les fers quand leurs enfants jouiraient de la liberté, et on ne s'est encore fixé à aucune solution* Blaift la question qui se pose à chaque session du parlement sera sans

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