VANCOUVER
bien? Vos femmes sont-elles en bonne santé ? Vos enfants sont-ils forts? Vos gens ont-ils en abondance les fruits et le poisson? — Oui, répondit le vieux chef, nos familles sont en bonne santé, la tribu a de la nourriture en abondance ; mais qui sait combien de temps cela durera? Nous voyons vos navires, et nous entendons des choses qui fopt que le cœur nous manque. On dit qu'il va venir d'autres hommes Kin' George (c'est ainsi qu'ils appellent les Anglais), et qu'on va nous prendre notre terre, et nos arbres, et nos endroits de pêche, qu'on nous placera dans un lieu très-petit, et qu'il nous faudra faire toutes les fantaisies des hommes de Kin' George. — • Est-ce que vous croyez tout cela? leur demandai-je. — Dites-nous alors ce qu'il en est. — Hé bien, il est vrai que d'autres hommes de Kin' George arrivent et qu'ils seront bientôt ici ; mais on vous payera votre terre un bon prix. — Mais nous ne voulons pas vendre notre terre, ni notre eau ; que vos amis restent dans leur pays.
A quoi je répondis, poursuit M. Sproat : Grand chef, le chef supérieur des hommes de Kin' George, voyant que vous ne travaillez pas votre terre, ordonne que vous la vendiez. Elle ne vous sert à rien. Vous n'avez pas besoin d'arbres. Vous pécherez et vous chasserez comme vous le faites à présent, vous aurez du bois pour vos feux, des planches pour vos cabanes, du cèdre pour vos canots. L'homme blanc vous donnera de l'ouvrage ; il achètera votre poisson et votre huile. — Mais nous ne nous soucions pas de faire ce que veulent les hommes blancs. — Que vous le vouliez ou non, les hommes blancs vont venir. Vous savez bien qu'ils sont vos supérieurs. Ce sont eux qui font les choses que vous recherchez. Vous ne savez pas faire les fusils, ni les couvertures, ni le pain. Les hommes blancs apprendront à vos enfants à lire l'écriture ; ils en feront des hommes comme eux. — Nous n'avons pas besoin de l'homme blanc. Il nous prend ce que nous avons. Nous voulons vivre comme nous sommes. |
Les deux parties ont chacune leur logique^ et de son point de vue chaque logique est bonne ; mais il y a audessus d'elles la terrible logique des choses, logique inflexible, implacable, qui a prononcé dès l'origine des temps la disparution des races inférieures. Absorbées, transformées ou détruites, elles doivent faire place à la race qui seule a su allier ces deux choses divines : le travail et Tintelligence.
348 AMÉRIQUE DU NORD. (N°' 4'22-443j
Quant à Tépisode que nous a fourni M. Sproat, n'est-ce pas en quelques lignes l'histoire tout entière de la colonisation de rÂmérique ?
Les renseignements que fournit M. Sproat sur Vancouver et ses populations ne manquent pas de valeur. Il a séjourné cinq ans dans l'île, chargé de fonctions qui le mettaient en contact fréquent avec les indigènes, et il a mis cette position à profit pour recueillir d'amples notions sur les tribus, leur vie intime et leur langue. Il en a formé un vocabulaire très-ample, qui sera d'un grand secours pour les études ethnologiques encore si incomplètes de cette région du Nord-Ouest. M. Sproat a désigné sous le nom générique d'Aht le groupe de tribus de la côte occidentale de Vancouver, au nord et au sud de la baie Noutka, parce que le nom de toutes ces tribus se termine par la finale Aht. Leur face plate et Içurs yeux obliques les rattachent aux races littorales de la région arctique de deux continents. On avait déjà une nomenclature des tribus de Vancouver dressée par un missionnaire anglais, M. Will. Duncan, et publiée en 1862 par M. Mayne dans son excellente rela« tion de la Colombie anglaise ; cette nomenclature est complétée et améliorée par les informations de M. Sproat.