‹ L'Année géographique (volume 3)Chapitre 80 sur 249 · VANCOUVER · texte numérisé non relu

VANCOUVER

S 3. M. Sproat et les Aborigènes de Vancouver. Les faces pâles et les

Peaux Rouges. Ëtude morale.

M. Sproat a publié à Londres, sous le titre d'Études et Scènes de la vie sauvage (n"" 420), un livre qui sous des dehors modestes et sans apparat scientifique, n'en est pas moins une des relations remarquables que Tannée qui s'achève nous a données sur TAmérique. Sa valeur n'est pas dans le sujet même, qui ne dépasse pas les obscures limites de quelques pauvres insulaires de la côte américaine ; elle est dans sa portée philosophique. Un journal anglais Ta bien comprise et bien fait ressortir, dans une sorte d'apologue où le sérieux contenu et l'amertume de la pensée se cachent sous une forme à demi-humoristique, oc M. Sproat, à certains égards, a sans y songer apporté sa part d'instruction dans la grande question qui s'agite entre l'homme Rouge et son frère à peau blanche. Cette question, c'est le visage pâle qui l'a posée. Ce n'est pas l'homme Rouge qui est allé au visage pâle. Le visage pâle a fait connaître à rhomme Rouge l'eau de feu et la poudre, la rougeole et la petite vérole, sombres fléaux de sa race. La face pâS^ enlevé à son frère le Peau-Rouge les espaces pour la chîC^e et les retraites pour la pêche ; il a enclos les terres, abattu les arbres, troublé les eaux, et il n'a rien donné en retour, ou peu de chose, à celui qui les possédait auparavant. La face pâle a fait disparaître le buffle et l'élan pour mettre b leur place le porc et le mouton, animaux qu'il ne laisserait ni chasser ni tuer. Même quand il s'est montré sous les dehors d'un ami, la face pâle n'a laissé son frère le Peaurouge ni vivre à sa guise ni posséder la terre que ses pères avaient possédée. Il l'a refoulé de plus en plus loin des frontières du peuple blanc, et de progrès en progrès il a fini par extirper l'homme Rouge du sol cultivable de

r Amérique. « Or, rhomme à peau rouge n'a pu comprendre encore la justice de cette manière d*agir. L'homme Rouge n'est pas initié aux principes de la science économique. Dans les ténèbres où son esprit est plongé, il s'est laissé emporter par la colère. Il scalpe le pauvre émigrant qu'il rencontre sur son terrain de chasse, et il lève Sur la race blanche cette rétribution de sang que les Ghéydnnes ont prise à Sand Creek.... n

Lorsque M. Sproat eut sa première entrevue avec les Indiens de Barclay Sound (dans l'Ile de Vancouver, oîi s'étend actuellement la colonisation britannique), il fut, à ce qu'il semble, très-étonné que les indigènes ne se montrassent paé enchantés de la proposition qu'il venait leur faire d'abandonner leur village aux blancs. Il faut transcrire la scène :

Près d'une jolie pointe sur un des côtés de la baie, sur le bord d'une crique ombragée de jeunes arbres, nous trouvâmes une tribu d'indigènes dans son campement d'été. Un grand mouvement se produisit à notre arrivée ; toute la nuit nous vîmes leurs torche)^ de bois résineux qui allaient et se croisaient à travers les arbres. Le matin venu, j'envoyai un canot chercher le chef, et je lui expliquai qu'il fallait que sa tribu quittât le campement, attendu que nous avions acheté de la reine d'Angleterre tout le terrain environnant , et que nous avions dessein de nous établir là précisément où ils se trouvaient campés. Il répondit que la terre était à eux.

Un arrangement fut passé, cependant. On leur donna une certaine quantité d'articles divers, pouvant valoir une vingtaine de livres (500 fr.), en échange de leurs terres. Les Indiens sentaient bien qu'ils faisaient là un marché de dupes, et ils n'auraient pas mieux demandé que de se défendre ; mais que faire? Les hommes blancs avaient du canon et des fusils ; que pouvait contre eux une pauvre tribu dans ses abris de planches et de paille, qui auraient été en feu en moins de dix minutes? Il fallut abattre les cabanes et les transporter sur un autre point. Quand M. Sproat, deux ou trois jours après, leur fit une visite, il eut une conversation avec les chefs.

— C3iejb des Sechaht, dis-je en entrant, vous tronves-vous

Page 1