E. du méridien de Paris
commerciale,. non moins que par l'immense développement de la ligne parcourue, est au nombre des plus grandes et des plus belles explorations scientifiques qui aient été faites eu Asie. L'année qui vient de s*écouler ne nous apporte aucune entreprise qui lui puisse être comparée; notre Revue de 1868 ne pouvait être inaugurée plus dignement.
Nos deux volumes précédents ont fait connaîti'e, d'après les rapports publiés à Saïgon, les premières opérations de l'expédition. Notre dernier volume^ la laissait à I^ak*laï (à la date du 17 avril 1867)^ localité importante des bords du fleuve située un peu au delà du 18** degré de latitude, à 800 milles géographiques ou 1500 kilomètres environ des bouches du Mé-kong. Un nouveau rapport daté du 24 mai, arrivé à Saïgon le 24 septembre, conduit la Commission jusqu'à Luang-phâ-bang, à 100 milles au-dessus de Pak-lai en continuant de remonter le Mé-kong. Ici il faut laisser la parole au chef de l'expédition.
Arrivés à Pak-laî le 17 avril, nous en repartions le 19, et le 20 au matiu, no.us atteignions Luang-phâ-bang.
La navigation du fleuve, facile et sûre en toute saison de Bang-muc à Vien-chan, devient extrêmement pénible à partir de ce dernier point, et les difficultés se continuent jusqu'à Luang-phà-bang.
A quelques milles au-dessus de Vien-chan, la contrée change brusquement d'aspect; on entre définitivement dans la région montagneuse. Sur les deux rives, les collines s'entremêlent, basses d'abord , puis s'élevant à mesure qu'on avance vers le Nord. Le fleuve se fraye au travers un lit sinueux, dont le fond, bouleversé par l'eau et le feu , présente un désordre extraordinaire. Pour se représenter la forme de ce lit, il faut l'imaginer décomposé .en deux parties ; d'abord le lit des eaux basses, canal ceQtral rocheux et à bords taillés à pic , d'une profondeur -moyenne de 25 mètres, d'une largeur variable de 30 à 100 mètres; au-dessus , le lit supérieur que doivent remplir les crues,
large de 300 à 400 mètres, avec 15 ou 18 mètres de berges, toat encombré de blocs énormes.
Le meilleur moment pour la navigation des barques est celai des eauz presque basses : décembre , janvier, février, mai et juin. Aux eaux tout à fait hautes , la violence des courants et des remous est extrême.
n faut renoncer, je crois, à tout espoir d'introduire ici la navigation à vapeur, il n'y a pas de balisage possible dans les conditions où sa trouve le lit du fleuve.
L'accueil qui nous a d'abord été fait ici a été froid, et j'ai pu craindre un instant que le moment des difficultés sérieuses ne fût arrivé ; aucun renseignement ne nous parvenait ; à toutes mes questions intéressant la suite de notre mission , on ne répondait que par des obstacles. A entendre les mandarins, tous les pays voisins étaient en feu , on ne pouvait avancer d'aucun côté , le mieux était de ne pas pousser plus loin notre voyage.
Quant au roi , lors de ma première visite il s'en est tenu à des monosyllabes qu'un mandarin m'interprétait en phrases vides de sens. Évidemment tout le monde était sur ses gardes.
De la patience et beaucoup de cadeaux ont fini cependant par rompre la glace.
Aujourd'hui, tout est en bonne voie; on vient à nous et notre campement ne désemplit pas. Le roi a mis de côté ses puériles vanités et témoigne à notre égard la meilleure volonté. Il vient de m'en donner une preuve évidente en me faisant remettre une lettre en forme qui enjoint à tous les chefs de son territoire de se mettre à notre disposition quand nous réclamerons leurs services.
Malheureusement beaucoup de temps précieux a été perdu, et notre séjour ici s'est prolongé plus que je ne l'aurais voulu. Aucune carte , aucun document ne pouvant nous donner des renseignements sur les contrées voisines, inexplorées jusqu'à ce jour, il fallait absolument avoir des informations précises sur les routes, les populations, leur état politique.
La principauté de Luang-phâ-bang, tributaire de Siam , peut être coînparée, pour son étendue, au Cambodge actuel. Sa plus grande dimension est dans la direction du Sud au Nord. Entièrement montagneuse, elle n'a qu'une population restreinte, et, bien que les documents sûrs me manquent encore, je ne pense pas que les Laociens y dépassent le chiffre de 100 ou de 120 miîle âmes. Le nombre des sauvages soumis parait être
beaucoup plus considérable ; peut-être pourrait-on, sans exagération, Testimer à 200 ou 300 mille âmes.
Au Sud, son territoire commence à Pak-lal. En remontant du Sud à rOuest , elle touche à la grande province siamoise de Huong-nan , qu'habite une population laocienne , et qui confine elle-même à l'Ouest au Chieng-mal, dont la dépendance par rapport à Siam est plus nominale qu'effective.
De l'Ouest au N. £., Luang-phâ-bang touche aux populations laociennes, connues sous le nom de Laos-4ûs ou simplement Lus, partagées en un certain nombre de principautés tributaires d'Ava ou de la Chine , ou à la fois de ces deux puissances, suivant leur position.
Au N. E. le Yun-nan; du N. E. au S. E. le Tonquin. Sa frontière , mal délimitée de ee côté , est habitée par des tribus mixtes.
Depuis longtemps ces contrées sont dans un état de eonstante agitation; mais depuis cinq ou six ans, les guerres et le brigandage se sont multipliés.
Les embarras de la Chine ont amené la révolte des musulmans, qui sont maitrea, aujourd'hui de la moitié du Yun-nan. Cette môme cause, et Taffaiblissement progressif du gouvernement d'Ava, ont laissé le champ libre aux populations Lus, qui ont cherché à la fois à s'émanciper et à s'agrandir les unes aux dépens des autres. Enfin , la frontière du Tonquin a elle-même été très-agitée il y a trois ans. De la promulgation de la lutte est né le brigandage. Certaines parties sont entièrement dépeuplées, d'autres sont infestées par les bandes.
Cependant les derniers renseignements me font penser qu'il y a en ce moment une sorte d'apaisement , et que le gouvernement impérial reprend dans le Yun-nan une partie de son autorité. Cela me décide à partir.
La ville de Luang-phâ-bang peut avoir de 12 à 14 000 habitants. Elle est enrichie surtout par le travail des sauvages, et son état actuel est florissant.
La cessation de toute felation avec la Chine lui a cependant porté un grand préjudice depuis quelques années, car on n'évalue pas à moins de cinq ou six cents le nombre de Chinois du Nord qu^y amenait chaque année la saison froide. Ce sont aujourd'hui les Birmans anglais qui ont en main le commerce d'importation, et la roupie de l'Inde est ici la monnaie courante, à un taux fort élevé.
A notre arrivée , nous avons éprouvé de trô»-fortes chaleurs 'y
8 ASIE. (n** 1-18)
le thermomètre a dépassé 36® 5. Presque tout le monde a été indisposé. Heureusement les pluies rafraîchissent journellement la température, et la santé générale est restée dans de bonnes conditions. Nous avons un marché parfaitement approvisionné, et j'ai pu donner aux hommes un bien-être qui les remettra de leurs privations passées.
Nous avons trouvé partout ici le souvenir de notre compatriote Mouhot, qui, par la droiture de son caractère et sa bienveillance naturelle , s^était acquis l'estime et raffection des indi* gènes. Tous ceux qui Pont connu sont venus nous parler de hii en termes élogieux et sympathiques. Les regrets que devait nous inspirer la vue des lieux oti s'est accomplie sa dernière latte ont été adoucis par la consolante satisfaction de trouver le nom français honorablement connu dans cette contrée lointaine.
Les serviteurs qui l'accompagnaient ont rapporté fidèlement les détails de ses derniers moments , et aucune circonstance particulière ne m'a été rapportée qui puisse ajouter à l'intérêt du récit publié.
Son corps avait été inhumé à huit kilomètres de Luang-^bàbang, sur les bords du Nan-kan, auprès du village de Naphao. J'ai demandé l'autorisation d'élever sur sa tombe un modeste monument qui attestât notre hommage et conservât sa mémoire dans le pays.
Le roi a accédé à ce désir avec le plus bienveillant empressement, et a voulu fournir tous les matériaux du monument.
J'ai chargé M. Delaporte de faire exécuter ce travail, qui consiste en un massif de maçonnerie en briques de 1 mètre 80 cent, de longueur , 1 mètre 10 de hauteur , 80 cent, de largeur ; une pierre encastrée dont l'une des faces porte le nom de M. H. Mouhot et la date 1867.
M. Delaporte me remet un dessin qui pourrait être adressé en son nom à la famille de Mouhot.
Près d'un an s'écoula, à partir de la date de ce rapport, sans aucune nouvelle directe de l'expédition. On n'avait ni à s'en étonner, ni à s'en inquiéter. Les explorateurs étaient entrés dans la zone absolument inconnue du voyage, sans aucune communication possible avec l'Europe. Enfin nn message de Chang-haï arriva à Saigon, annonçant que la Commission avait heureusement gagné la frontière chinoise.
qu'elle avait pénétré dans le Yun-nan, et qu'après une longue exploration des parties supérieures du Yang-tsékiang (la grande artère du centre de la Chine, qui sort du Tibet et vient déboucher dans la mer Orientale), elle descendait le fleuve pour revenir par Ghang-haï. Le personnel de la mission avait vaillamment supporté les épreuves de ce pénible voyage. Ces messieurs se louaient beaucoup de l'accueil qu'ils avaient reçu de l'autorité chinoise. Le résultat de leurs recherches, au moins quant à leur objet principal, pouvait se résiuner ainsi : Le fleuve Mé-kong cesse d'être navigable vers le 20* degré de latitude nord, longtemps avant de pénétrer sur le territoire du Yun-nan, à cause des nombreux obstacles que présente son cours. Quant à la question de savoir où sont les sources du fleuve, question d'ailleurs accessoire, elle n'avait pu être élucidée qu'imparfaitement. On avait reconnu seulement que vers le 27* degré de latitude nord, c'est-à-dire à la limite extrême de la province de Yun-nan, le volume des eaux du Mé-kong était déjà considérable, ce qui fait supposer que les sources de cette rivière sont encore éloignées. Un triste événement assombrissait ces bonnes nouvelles; le chef de l'expédition, le capitaine Lagrée, avait uuccombé atix fatigues inouïes du voyage, et ses restes reposaient au fond de la Chine.
Aujourd'hui (depuis les premiers jours de septembre) les membres de la Commission, moins leur regrettable chef, sont rentrés en France. Us rapportent de leur longue traversée une masse énorme d'observations et de documents, sur une des parties les moins connues de l'Asie. Sans parler des résultats politiques et commerciaux plus ou moins prochains que doit avoir le voyage, les résultats scientifiques seront d'une importance immense pour la géographie et l'ethnographie de toute la partie orientale de Tlndo-Chine. Le Yun-nan lui-même et le Ssé-tchouèn, les deux grandes provinces du sud-ouest de la Chine que la Commission a traversées, sont jusqu'à présent à peu près inexplorés par
10 ASIE. (n^ 1-18)
les Européens. Une publication digne de la grandeur de l'entreprise et de la richesse des résultats va couronner ce beau voyage y sans tomber toutefois, nous Tespérons bien, dans l'abus si souvent signalé des grandes publications inabordables par le format et le prix. En attendant, les résultats généraux du voyage ont été résumés dans une note émanée de la Commission ; c'est un document d'un grand intérêt, qui mérite d'être conservé.
oc L'expédition envoyée il y a deux ans par le ministère de la marine pour remonter le cours du Cambodge et explorer l'Indo-Ghine vient de rentrer en Fraiice, après une longue et pénible odyssée dont nous allons retracer les principales péripéties.
< Placée sous la direction de M. le capitaine de frégate Dondart de Lagrée, à qui cette entreprise devait malheureusement coûter la vie, la Commission d'exploration était composée de MM. Gamier (Henri-Joseph-François), lieutenant de vaisseau, commandant en second ; Joubert (Eugène-Lucien) et Thorel (Clovis), médecins auxiliaires; Delaporte (Louis-Marie-Joseph), enseigne de vaisseau, et de Carné (Louis), élève consul. Elle partit de Saigon le 5 juin 1866, et remonta le fleuve en canonnière jusqu'à Gratièh, point où s'arrêtaient alors les dernières reconnaissances hydrographiques. Au-dessus de ce point, la navigation devenant impossible pour des navires à vapeur, le commandant de Lagrée dut se servir des barques du pays pour franchir la longue zone de rapides, qui, en cette saison surtout, sépare le royaume du Cambodge des premiers centres de population laociens. Il arriva à Bassac, point important du Laos inférieur, dès les premiers jours de septembre, et y séjourna, comme le prescrivaient ses instructions, pour y attendre le retour de la saison sèche et l'envoi des passeports et des instruments qui manquaient encore à l'expédition. Mais la révolte du Cambodge avait éclaté sur ces entrefaites, et toute communication se trouvait interrompue
EXPÉDITION DU MÉ-KONG. Il
avec la colonie de CochiDchine. Une première tentative faite par la route du fleuve pour rouvrir cette communication demeura sans résultat. Enfin, le second de l'expédition réussit, en faisant un long détour dans l'Ouest, à gagner Punm-Peinh (près de la frontière de la Gochinchine française), puis k rejoindre le commandant de Lagrée,avec les passe-ports attendus, dans les premiers jours de mars 1867. Â partir de ce moment, l'expédition accéléra sa marche vers le Nord sans rencontrer de difficultés sérieuses, et, en mai suivant, atteignit Luang-Phâ-bang (ou Pra-bang), ville importante du Laos située sur le fleuve à 920 milles de son embouchure, et déjà signalée par la mort de l'explorateur français Mouhot.
< Une nouvelle saison de pluie commençait : aux difficultés matérielles qu'elle allait opposer à l'expédition vinrent s'ajouter les obstacles suscités par des chefs défiants et soupçonneux.
t II fallut toute l'énergie et toute la persévérance du commandant de Lagrée pour aller plus loin, même au prix des plus douloureux sacrifices. On fut obligé de transporter les échantillons géologiques et botaniques déjà recueillis, d'abandonner une partie des instruments, des livres et des efi'els même les plus indispensables. Des maladies graves vinrent éprouver successivement tous les membres de l'expédition, et ce fut dans un état d'épuisement presque complet et dans un dénûmënt absolu que la petite caravane arriva enfin, le 23 décembre 1867, dans la capitale du Yun-nan.
« L'accueil fait par les autorités chinoises à nos voyageurs fut d'une cordialité complète, etils purent se remettre pendant leur séjour dans cette ville de leurs fatigues excessives. La route de retour leur était ouverte, prompte et facile ; vingt-cinq jours de marche seulement les séparaient de la partie navigable du Yang-tsé-kiang.
c Mais le commandant de Lagrée crut ne pas avoir assez fait, et, fort de l'avis unanime de tous ses compagnons, il
12 ASIE. (n'» 1-18)
résolut de reconnaître un nouveau point du Mé-kong à
sa sortie du Tibet. La révolte des mahométans contre le
gouvernement chinois, et la guerre acharnée que soutes naient les deux partis, rendaient impossible la route directe. Il fallait contourner le théâtre de la guerre en remontant le Yang-tsé-kiang, et redescendre ensuite sur la ville de Ta-ly, située sur les bords d'un lac que l'on savait se déverser dans le Mé-kong. Le commandant de Lagrée ne put malheureusement pas réaliser lui-même ce projet. H tomba malade àTong-tchouan,et dut charger son second, M. G-arnier, de diriger cette dernière reconnaissance. Le docteur Joubert, médecin de l'expédition, resta seul auprès de loi. « La Commission, ainsi réduite, parvint jusqu'à Ta-ly, mais fut obligée là de battre en retraite devant l'attitude menaçante des autorités musulmanes. Lorsqu'elle revint à Tong-tchouan, au mois d'avril, le commandant de Lagrée avait déjà succombé depuis trois semaines à la maladie. La petite expédition prit alors définitivement la route du fleuve Bleu, ramenant avec elle le cercueil de son chef. Le 12 juin 1868, elle arrivait à Ghang-haï, où elle recevait l'accueil le plus empressé. En résumé, ce voyage, le plus considérable peut-être de tous ceux qui ont été entrepris en Asie (l'expédition a parcouru en Indo-Chine et en Chine dix mille kilomètres environ, dont six mille en barque et quatre mille à pied), va fixer à peu près complètement la carte de rindo-Chine; le cours du Mé-kong a été reconnu sur une longueur de quinze cents milles , celui du Yang-tsé-kiang, trois cents milles au-dessus du point où s'était arrêtée la dernière exploration anglaise; les origines du fleuve du Tong-king ont été fixées; les bassins du Mé-nam et de la Salouên déterminés d'une manière plus précise. Au point de vue archéologique et ethnographique, l'expédition rapporte de précieux et intéressants documents, qui, s'ils ue donnent pas une solution complète du problème compliqué que présente à cet égard l'Indo-Chine, en faciliteront au
moins singulièrement la recherche. Ces résultats sont assez beaux pour faire honneur à Tinitiative de l'administration qui a conçu une pareille entreprise, et aux efforts aussi intelligents que courageux des hommes dévoués qui Tout accomplie. »