MISSION EN THRACE
Ce que les anciens et les modernes ont connn de la Thraoe est bien résumé par M. Albert Dumont dans le passage suivant :
Les hi^riens ne nous ont laissé sur les Thraces que des témoignages vagues et contradictoires, obscura varietas^ comme disait Ammien Marcellin, cherchant dès son temps à mettre d'accord les renseignements que la critique contemporaine est encore impuissante à bien comprendre. Hérodote ne connaît pas beaucoup plus la vallée de THèbre que les forêts de la Germanie. Thucydide, mieux informé, nous donne une grande idée de la puissance des Thraces, mais il ne nous conserve aucun iétail sur leurs mœurs, leurs cultes et leur gouvernement. Xénophon, qui avait vécu dans leur pays, n'ajoute qu'un petit nombre de faits nouveaux à ceux que nous apprend Thucydide. Tite-Live a une idée précise des parties de la Thrace dont il parle; mais les Romains dont il raconte les guerres s'éloignent peu de la côte ou des frontières de la Macédoine. Tacite méprise toutes ces tribus c égales par leur obscurité. » Pline se demande s'il n'est pas indigne de lui d'épumérer ces peuples ; il se décide à nommer ceux auxquels on peut sans trop de scrupule faire cet honneur, c quos nominare non pigeât. * Les Romains, cependant, connaissent beaucoup mieux la Thrace que les Grecs ; ils nous permettent tout au moins de retrouver en partie la géographie de ces vastes contrées.
Si l'antiquité nous a laissé si peu de détails sur la Thrace, les modernes n'ont jamais cherché à éclairer l'histoire primitive du pays par l'étude des monuments qu'il renferme encore. G'eat à peine si, au siècle dernier, Marsigli et Paul Lucas ont TU en passant Andrinople et Philippopolis. Les frontières seules de la Thrace ont été explorées, mais avec un rare bonheur. Le chapitre consacré par M. Heuzey, dans son exploration de la Bfacédoine, au canton de Zikhna. montre le genre de monuments qu'on trouve dans ces contrées, rintérét qu'ils présentent pour les progrès de l'histoire générale.
Sur ce que nous apprennent les monuments qu'il a retrouvés dans son voyage, M. Dumont ajoute :
Dès le quatrième siècle avant notre ère, les commerçants
298 EUROPE. (n** 474-493)
grecs visitaient la Thrace barbare : ils y venaient sans doate comme nous allons aujourd'bui dans les cantons reculés de l'Australie, dans les parties du Soudan qui avoisinent PAlgêrie et le Sénégal. Ils ont hissé dans la vallée supérieure de VHèbre des monnaies qui sont des dates, des tétradrachmes d'Athènes de l'ancien et du nouveau style, des pièces de Thasos, de Maronée, de Byzance. La Turquie d'Europe, que Strabon appelle nUyrie et la Thrace, recevait deux sortes de voyageurs : les uns venaient d* Athènes, des colonies de la mer Egée et du Bosphore, et remontaient jusqu'au delà de l'Hémus : il&s'arrâ" talent à la rive droite duMargus; les autres appartenaient aux grandes villes de l'Adriatique, en particulier aux colonies de Dyrrachium et d'Apollonie : ils exploitaient la moitié occiden« taie de la péninsule. La comparaison des médailles recueillies jusqu'ici enRoumélie, en Serbie, en Bosnie, rend ces conclu* sions évidentes ; elle permet de retrouver la plus ancienne géographie commerciale de ce pays. Au troisième siècle, la civili* sation pénètre dans l'Hémus. On peut voir dans le cimetière turc de Tatar- Bazar jik (l'ancienne Bessapara) un marbre con* temporain d'Alexandre. Les Ottomans le regardent comme une pierre sacrée ; ils viennent y attacher des fils arrachés aux vêtements des malades, y prendre une poussière qui a des vertus miraculeuses. C'est une stèle grecque qui porte une inscription en très-beaux caractères. Elle témoigne de Peziatence, dans cette région, d'une ville et d'une admimstration helléniques ; elle fait mention de panégyries, du culte d'Apollon, de récompenses décernées aux vainqueurs agonistiques. G^est à la même époque que se rapportent des objets de bronze qui ont toute la perfection des œuvres athéniennes des plus beaux temps. Plus tard, cette civilisation s'étendit dans toute la Thrace, mais surtout dans les plaines. Les inscriptions et les bas-reliefs attestent Texistence de centres importants. Le nom de ces bourgs est perdu ; mais nous constatons facilement combien ils étaient nombreux. On admettait généralement que la civilisation répandue dans le pays à l'époque de la conquête romaine était latine ; il faut renoncer à cette opinion. Sous l'empire, la langue générale des villages et des villes était le grec ; les textes latins sont d'une extrême rareté. Les campagnes de Thrace, comme celles de la Gaule aux temps romains, étaient divisj^es en pagi ou villages ; plusieurs pagi formaient une famille ou genos. Les villes avaient l'administration de toutes les grandes cités gréco- romaines. Les bas-reliefs nous