Rivière de Canton. Corrigée en août 1869. ti^ 103Sf
S l''. Courses d'an naturaliste misdonnaire, et voyages d*an géologue aU»* mand dans llntérieur de la Chine et dans les parties limitréphes du Tibet. Le P. David. Le baron de Richthofen.
Parmi les voyages, ou plutôt les courses assez nombreuses en différentes parties de la Chine qui ont marqué les deux ou trois dernières années, il en est deux qui se distinguent par leur étendue et leur caractère tout particulièrement scientifique : je yeux parler des longues explorations du P. Armand David, qui a pu consacrer une partie considérable de ses tournées comme missionnaire à des investigations savantes, et de celle du baron de Richthofen. Les recherches des deux explorateurs avaient particulièrement pour objet l'histoire naturelle, mais on sait assez combien des investigations de cette nature profitent à la géographie physique, surtout pour les contrées incomplètement étudiées, telles que le sont les provinces intérieuree de la Chine. En ce qui regarde le P. David (n^ 123), nous reproduisons une note communiquée à TAcadémie des sciences par M. Emile Blanchard, dans la séance du S6 juin 1871.
« Au commencement de Tannée 1870, arrivèrent au Muséum d'histoire naturelle de grandes collections formées par M. l'abbé Armand David| dans la principauté de Mou^
piD. Depuis JoDgtemps, rien de plus saisissant n'était parvenu d'un pays lointain : tous les groupes du règne animal se trouvaient représentés par des formes jusqu'alors entièrement inconnues, par des espèces déjà observées en divers points de TAsie centrale, et par des formes qui frappent par leur ressemblance avec celles de certaines espèces européennes.
La, principauté de* Mou-pïn, encore si peu connue quo nous ne la voyons indiquée sur aucune de nos cartes, est une portion du Tibet oriental qui confine à la Chine. Si* tuée entre 30 et 32 degrés de latitude nord, elle touche i la province de Sse-Tchouen. Région froide, pluvieuse, d'un accès difficile, où, selon les expressions de Tabbé David, les montagnes raides et aiguës semblent entassées les unes sur les autres, la principauté indépendante de Mou-pïn parait n'avoir élé visitée par aucun Européen antérieurement aux explorations du savant lazariste^ qui pendant huit années a étudié avec une rare sagacité les productions naturelles de la Chine et des pays limitrophes. La contrée est boisée, et des ifs gigantesques, comme en ont vu des voyageurs anglais sur les pentes méridionales du Tibet, constituent la principale essence des forêts habitées par une foule d'animaux. Dans la partie occidentale du Sse-Tchouen, à une trentaine de lieues de Tching-tou, la capitale de la province, s'élèvent déjà de hautes montagnes qui sont les premiers contre-forts du Tibet oriental. Les animaux qu'on y rencontre donnent la preuve que les deux côtés de la frontière du Céleste-Empire appartiennent à la même région naturelle. En un mot, la bordure occidentale de la Chine se rattache au Tibet oriental, comme les montagnes du nord des provinces de Pè-tchè-li et de Chan-si marquent les véritables limites de la Mongolie....
« C'est au mois de mars 1869 que M. l'abbé David, franchissant les limites du Sse-tchouèn, a pénétré danç le Mou-pin. Une région complètement inexplorée promettait
d^întéressantes découvertes : elles ont dépassé toutes les prévisions. Quelques-unes étaient de nature à causer un véritable étonnement. Ainsi, sur des montagnes où l'hiver est très-long et très-rude, on a trouvé des singes. On se demande par quelle singularité ces animaux frileux, qui en Asii^, en Afrique, en Amérique, sont les habitants des plus chaudes contrées, ont des espèces organisées pour vivre dans des conditions si différentes. H est vrai qu'un explorateur de TEimâlaya, Hogdson, a rencontré, il y a déjjt plus de trente ans, des singes sur les montagnes boii^ées du Népal; mais ceux-ci n'ont peut-être pas un séjour aussi triste que les hôtes des forêts de Mou-pïn. Au reste, la végétation tropicale a offert un exemple comparable : des fougères en arbres et des palmiers ont été observés en quelques endroits près des glaciers. Les singes que Tabbé David a découverîs portent d'ailleurs un vêtement capable de les garantit* contre les intempéries d'un climat rude; les uns, du genre des macaques, sont couverts de très-longs poils fourrés d'un brun obscur ; les autres, du genre des semnopithèques, ont un pelage nuancé de teintes dorées 6t argentées, et si fourni que volontiers on le comparerait à la toison d'une chèvre.
c En quittant la Mou-pïn, l'abbé David ne peut se défendre du regret de renoncer k des explorations dans le « Tibet. « Il faudrait, dit-il dans une de ses lettres, s'a- « vancer vers les sources du FleuVe-Bleu et du Fleuve- « Jaune, à travers un plateau hérissé de montagnes inac-
< cessibles, habité par des peuplades clair-semées qui sont
< les plus barbares de TAsie. » Malheureusement, pense l'infatigable lazariste, Texploration de ces lieux inconnus et inhospitaliers ne serait possible qu'à un groupe de plusieurs Européens, accompagnés de Chinois fidèles et pourvus de ressources pécuniaires considérables. Il est donc probable qu'il s'écoulera de longues années avant qu'un Européen puisse s'aventurer dans cette région, on
soDger même à visiter les montagnes abruptes du Moupïn. »
Le P. Armand David est rentré en France vers la fin de 1870; prendre un peu de repos dont il avait grand besoin ; mais il est tout disposé à retourner dans un. court délai sur le théâtre de ses fructueuses explorations.
délies de M. deRichthofen (n® 124), bien qu'elles n'aient duré que deux années, — de 1868 au milieu de 187Q, — ont procuré des informations abondantes et neuves sur la géologie de plusieurs grandes provinces. M. de Richthofen fit originairement partie de l'expédition scientifique organisée en Prasse il y a quelques années pour l'Asie orientale ; il se sépara bientôt de Texpédition, voulant se consacrer à certaines explorations préférées. Il employa plusieurs années à parcourir la Californie et Tlndo-Chine; il arriva en Chine en 1868. Ses explorations géologiques ont marqué en quelque sorte une ère nouvelle dans Tétude économique de ce grand Empire. Il y a constaté sur une vaste échelle la présence du charbon et du fer, ces deux véhicules de la grande industrie. Il croit qu'après un passé de plusieurs milliers d'années^ des rapports plus intimes avec l'Europe pourraient ouvrir à la Chine une autre carrière d'un avenir incalculable.
S 3. La Chine devant l'Europe.
Nous trouvons dans une communication de M. François Garnier sur notre expédition scientifique du Mékong et de la Chine méridionale (voir sur cette expédition le précédent volume de l'Année, p. 236), quelques réflexions que nous nous faisons un plaisir de reproduire. Gela e^t bien vu et bien dit.
« Les admirateurs passionnés ne manqu'^nt pas plu"^ à la
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Chine que les détracteurs implacables. Tous ceux qui ont fait un long séjour dans le Céleste-Empire se sont laissé plus ou moins gagner par Tinfluence de cette civilisation singulière, unique dans les aonaleo du monde.
c L'uniformité extrême que présente à tous les points de vue cette gigantesque nation finit par s'imposer à Tesprit; la rigidité des usages, l'importance de la forme, la gravité et la dignité extérieures avec lesquelles s'accomplissent les actes les plus insignifiants, donnent, aux yeux de l'étranger qui s'absorbe dans cet étrange milieu, le caractère de nécessaire et d'indispensable aux moindres évolutions de la vie chinoise. Perdu au milieu de cet inmiense océan humain, tout point de comparaison s'efface et lui échappe bientôt. Le dédain de cette société lettrée et polie pour tout ce qui vient du dehors finit par l'atteindre et le troubler; il croit supérieure et infaillible une sagesse qui résulte de l'expérience accumulée de tant de siècles; il admire cette monotone harmonie qui l'enveloppe de toutes parts, et ne laisse arriver jusqu'à lui aucune note étrangère; et, remplaçant enfin ses préjugés européens par des préjugés chinois, il n'est pas loin d'affirmer avec ses nouveaux compatriotes qu'en dehors de la Chine il n'existe que des barbares.
« Cette manière de voir aurait été à bien peu de chose près celle des premiers voyageurs qui nous ont fait connaître la Chine, si elle n'avait été contenue et modifiée par le sentiment religieux, qui a toujours si puissamment influé sur les appréciations et les jugements des Occidentaux. Dans tous les récits des navigateurs qui abordèrent dès le seizième siècle sur les côtes du Céleste-Empire, éclate une profonde et naïve admiration. Le souverain du Cathay y est représenté comme le plus puissant monarque du monde , et ce n'est qu'à genoux et en tremblant que se présentent devant lui les premiers envoyés des nations européennes.
c Qu'on se reporte d'ailleurs par la pensée vers l'année
1500, et qne Ton essaye de se représenter l'Europe à cette époque : un commerce k peu près nul, une agriculture en enfance, une immense quantité de terres en friche, peu ou point de canaux ou de routes, nulle part de communica,tiens sûres et régulières, une ignorance profonde et presque générale, chez le peuple une misère navrante, partout l'arbitraire, rintolérance et la guerre : tel était le tableau en regard duquel venait s'offrir le spectacle si animé et si paisible des riches provinces orientales de la Chine, où le Portugais Pemand Perez d'Ândrada aborda pour la première fois vers 1517. Gomme législation, comme mœurs, comme productions, la supériorité du nouvel empire sur l'Europe ressortait incontestable ; comme science, il n'avait encore rien à apprendre de l'Occident, dont toutes les grandes découvertes sont venues depuis.
c II est donc naturel que la première impression produite, au sujet de la Chine, par les merveilleux récits qui furent transmis alors en Europe, ait été celle d'une civilisation accomplie et d'une puissance presque sans limites. L'étude approfondie que les Jésuites firent dans le siècle suivant'de l'histoire, de la littérature, de l'industrie, des ressources de cette grande nation, confirmèrentcette opinion en Tappuyant sur des chiffres et des faits précis. Les écrivains du dix-huitième siècle s'emparèrent avec empressement des arguments et des exemples de toute nature que venaient apporter à l'appui de leurs thèses économiques et philosophiques le long passé jusque-là inconnu, et la constitution politique et sociale de trois cents millions d'hommes. »
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