‹ L'Année géographique (volume 4)Chapitre 99 sur 337 · Ou Maroungou · texte numérisé non relu

Ou Maroungou

s'arrôtaient même les . plus stupides de mes hommes. Ua des coarants, le Lofou, que je mesurai à 50 milles de son embouchure, avait 90 mètres de large au gué, Peau venant jusqu'à la cuisse ou à la ceinture, et coulant avec rapidité sur un lit de grès durci : c'était au mois de septembre, etles dernières pluies étaient tombées le 12 mai. Partout ailleurs le Lofou exige des canots. Le Louzua, dont le cours est semé d'iles herbeuses, apporte au Lièmba un volua e coDsidi^rable d'eau calme. Le lac a de 18 à 20 mètres de profondeur. Un autre des quatre courants est, dit-on, plus considérable que le Lofou; mais la circonspection exagérée d'un chef officieux a fait que de ce dernier afÛuent et du quatrième je n'ai vu que les embouchures. Le lac n'est pas grand; il peut avoir une trentaine de kilomètres dans un sens, et de 55 k 60 dans l'autre. Son inclinaison est au N. N. 0., et un prolongement pareil à une rivière de 3 kilomètres de large, d'après ce qu'on m'en a dit, verse ses eaux dans le Tanganîka. Je l'aurais regardé comme un appendice do ce dernier lac, n'était que sa surface est à 853 mètres audessus du niveau de la mer (2800 pieds angl.), tandis que d'après Speke le Tanganîka n'est qu'à 562 mètres (1844 pieds '). J'essayai de suivre le. déversoir qui communiqne d'un lac à Tautre, mais j'en fus empêché par un conflit qui venait d'éclater entre le chef d'Itava et un parti de traitants d'ivoire arrivés de Zanzibar. Je redescendis alors au sud, dans l'intention d'aller à 150 milles tourner vers l'ouest pour dépasser le canton agité, et pouvoir explorer l'ouest du Tanganîka; maïs après une marche de 80 milles (130 kilomètres), je rencontrai le parti d'Arabes. Je leur montrai une lettre du sultan de Zanzibar que je dois aux bons offices de S. E. sir Bartle Frère, gouverneur de Bombay, et ils me fournirent aussitôt de provisions, d'habits et de verroteries; bref, ils eurent pour moi toutes les prévenances possibles, et ils me témoignèrent la plus grande sollicitude pour ma sûreté et ma réussite. Les chefs de la caravane s'aperçurent bientôt que la continuation des hostilités était synonyme de clôture du marché d'ivoire; mais il n'en fallut pas moins trois mois et demi pour rétablir la paix et la bonne entente. [Je dus séjourner avec eux dans un village dont l'altitude au-dessus du niveau de la mer est de 1432 mètres

1. Cette difficulté n'en est pas une, attendu que Ton sait par Speke lui-même que son observation ne mérite aucune confiance à cause de rétat de son baromètre.

244 AFRIQUE. (n°' 411-414)

(4700 p. a .)]. Je fus charmé de voir comment ces gens procédaient dans leur commerce d'ivoire et d'esclaves, — un parfait contraste avec les ns et coutumes des bandits de Kiloaet les procédés atroces des Portugais de Tetté, avec lesquels le gouverneur d'Almeida a été de connivence. »

Les derniers paragraphes de cette dépêche, d'un si grand intérêt malgré sa concision^ nous conduisent aux parties du plateau les plus occidentales où Livingstone eut pénétré à la date de ses lettres, c'est-^-dire au milieu de la large dépression lacustre où coule du sud au nord, h l'ouest *du Tanganîka, la grande rivière que le voyageur croit être la tête tant cherche'e du fleuve d'Egypte. Que cette conjecture soit vraie ou fausse^ les aperçus entièrement nouveaux que nous trouvons ici n'en promettent pas moins des acquisitions précieuses quand viendra la relation complète du grand explorateur.

« Après que la paix fut conclue, continue -t-il, je fis une visite à Msama, le chef d'Itava ; et ayant quitté les Arabes, je me dirigeai vers le lac Moero que j'atteignis le 8 septembre 1867. Dans sa partie du nord, le Moero a de 30 à 50 kilomètres de large; plus au sud sa largeur est bien de 100 kilomètres. Du sud au- nord 'il peut mesurer 80 kilomètres. Des rangées de montagnes boisées bordent ses deux côtés; mais dans la partie la plus large les montagnes de l'ouest s'éloignent hors de vue. Longeant le côté oriental du Moero, nous arrivâmes à la ville du roi Cazembé *, dont les prédécesseurs ont été visités trois fois par les Portugais. Sa ville est située sur le bord N. E. du petit lac de Mctfoué, dont les dimensions sont de 3 à 4 kilomètres sur 6 à 7. 11 est semé d*i!ots bas, couverts de roseaux, et ses eaux nourrissent une grande abondance de poisson, — une sorfe de perche. Il ne communique ni avec la rivière Louapoula ni avec le Moero. •

« Je passai quarante jours à Cazembé. J'aurais pu aller au

1. Nous rappellerons que le nom de Ca^fcmb^, sous lequel cette place est communément désignée dans les relations, n'est proprement que le titre royal du prince qui y a sa résidence; le vrai nom de la ville est Lucciida, ou, comme le mot doit se prononcer, Loucenda.

Bangouélo, le plus grand des diiOférents lacs de celte régioD de l'ouest ; mais on était arrivé au temps des pluies, et le lac, d'après ce qu'on m'en rapportait, est alors très -insalubre. N'ayant plus un atome de médicament d'aucune sorte, et la fièvre, quand on ne peut pas ]a couper, produisant des effets trèsdésagréables, je pensai qu'il serait fort imprudent de m'aventurer dans un canton oh le gonflement de la glande thyroïde et l'éléphantiasis (scroti) sont très-communs. Je me remis donc en route vers le nord pour Oudjidji, ot m'attendaient de^ envois, de la côte, et, je l'espérais, des lettres : car depuis deux ans et plus je n'avais aucune nouvelle du monde. Mais j'étais encore à treize journées du Tanganika, lorsque l'inondation du pays qui s'étendait devant moi m'arrêta court. Une troupe de gens du pays qui venait de traverser ces cantons me représenta la plaine comme tellement couverte d'eau qu'on en avait souvent jusqu'à mi-corps, et qu'il était difficile de trouver des endroits à sec pour y passer ia nuit. Cette inondation dure jusqu'en mai ou en juin. Il fallut m'arrôter; mais bientôt l'inactivité me pesa au point que je rebroussai chemin et revins à Gazembé. [Nous étions en avril.]

a Pour donner en petit une idée de l'inondation qui a lieu plus bas dans cette partie de la vallée du Nil', je mentionnerai un seul fait. J'avais àfranchirdeux coursd'eau qui débouchent dans la partie nord du lac Moero, l'un qui est large d'une trentaine de mètres^ l'autre de 30 à 35, et qui sont traversés par des ponts; or l'inondation couvrait le sol de chaque côté de l'un de ces ruisseaux sur une largeur de 400 mètres au moins, et Tautre sur une étendue totale d'un kilomètre et demi. Il nous fallut traverser ces plaines noyées , ayant de Teau au moins jusqu'à mi-cuisse, et parfois jusqu'à la ceinture. De plus, le débordement de l'un des deux, le Luao, avait couvert une plaine voisine du Moero, si bien qu'il nous fallut barboter dans une vase noire et des herbes qui nous dépassaient la tète. Les pieds de ceux qui avaient passé là avant nous y avaient creusé des Ofuières et des trous oh nous glissions à chaque pas, amenant chaque fois à la surface des centaines de cloches qui répandaient en éclatant une effroyable odeur. Nous eûmes quatre heures de cet agréable exercice, et le dernier quart d'heure

1. De la vallée supposée, bien entendu. Nous sommes toujours obligé de tenir le lecteur en garde contre la manière affirmative dont le voyageur s'exprime ici, si opposée à la sage réserve qu'il montrait tout à l'heure.

fut le pire ; aussi ce fut avec un véritable bonheur que nous atteignîmes la plage sableuse du Moero, où nous pûmes nous plonger dans les eaux claires et tièdes du lac.

d Continuant de remonter la rive du lac, nous eûmes de nouyeauà passer quatre torrents, l'eau jusqu'à mi-cuisse; puis une rivière large de 75 mètres, avec j)rès de 300 mètres de terrain détrempé sur l'autre rive ; puis enfin quatre ruisseaux encore larges de 4, de 10 et de 15 mètres [avant d'atteindre Cazembé]. L'un de ces derniers ruisseaux, le Tcbungou, présente un triste intérêt : c'est là que mourut le pauvre Lacerda.Lacerda est le seul voyageur portugais dans ces parties qui ait eu quelque éducation scientifique, et cependant sa latitude de la ville de Cazembé sur la Tcbungou est en erreur de 50 milles (80 kilom). Il est probable qu'au moment de sa dernière observation son attention était obscurcie par la fièvre ; et quiconque sait quelle est alors la prostration de l'esprit et du corps, verra cette erreur avec compassion. »

Qu'on nous permette, avant d'aller plus loin, de rapporter à ce sujet une remarque essentielle du docteur Petermaiin. c Sans aucun doute, fait observer le savant directeur des Mitlheilungeriy Livingstone rabaisse par trop la valeur des travaux portugais ; et lorsqu'il dit que la latitude de la ville de Cazembé, déterminée par Lacerda en 1798, est en erreur de 50 milles anglais, il oublie qu'en réalité nous n'avons pas la détermination de latitude obtenue par Lacerda. U est très-douteux que Livingstone ait eu en main une construction faite avec le soin nécessaire des itinéraires portugais conduisant à Cazembé.

« Nous ne doutons pas que Livingstone ait aussi apporté une grande attention à la détermination astronomique de ce point important, bien que les seules observations de latitude dont il ait jusqu'à présent donné communication soient celle de son point de passage du Tchambézé (10^ 34' S.) et sa détermination de la ville de Bemba (10^ 10' S. et 31^^ 50' E. de Greenw.). Au total, le grand mérite de Livingstone en regard des Portugais est à nos yeux dans les reconnaissances d'ensemble, dans la liaison que ses travaux

établissent entre tous les grands traits de cette configuration géographique. » Ces remarques nous paraissent fort justes, surtout si Ton ajoute à ces mérites éminents du grand voyageur, sans parler de sa rare et froide énergie, l'autorité scientifique qni s'attache à ses longues explorations, et le caractère de certitude qu'elles donnent à la carte d'une immense région naguère inconnue ou peu s'en faut, malgré les indications vagues et flottantes de ses prédécesseurs. Nous reprenons la suite des tribulations du voyageur, au milieu d'un pays que les pluies tropicales venaient de transformer en immenses nappes d'eau présentant plus d'une sorte de dangers.

a Les eaux gonflées du Tchungou nous venaient à la poitrine, et il fallait nous hausser autant qu'il nous était possible pour éviter de nous mettre à la nage. L'état des rivières et du pays m'avait obligé de ne prendre qu'un très-léger bagage; j'avais dû me borner aux instruments les plus nécessaires. Je n'avais d'autre papier qu'un couple de calepins et ma Bible. Ayant fait la rencontre inattendue de gens qui allaient àjia côte, j'empruntai quelques feuilles de papier à un Arabe ; vous serez assez bon pour excuser les défectuosités inévitables en de telles circonstances. [Je confie mes lettres actuelles à la caravane qui se rend à la côte par l'Ousango]. Quatre de mes hommes seulement sont venus jusqu'ici; les autres ont lâché pied sous un prétexte ou sous un autre. Le fait est qu'ils sont tous fatigués de ce piétinement perpétuel, et véritablement je le suis aussi. N'était que je ne puis prendre sur moi de céder devant les difficultés sans avoir fait l'impossible pour les vaincre, j'aurais renoncé, niioi aussi. Mais je puise de nouvelles forces dans l'espérance qu'en faisant mieux connaître ce peuple et ce pays j'aurai fait quelque chose d'utile, et qu'en apportant çà et là quelques informations nouvelles, j'aurai servi les vues de la Providence. y>

Rappelons en finissant que les lettres dont nous venons de donner le texte sont datées du 8 juillet 1868; elles ont maintenant trois ans et demi de date. L'explorateur, dorant ces trois années, a sûrement agrandi encore le car*

248 AFRIQUE.. ^ (n°" 411-414)

de de ses recherches et beaucoup ajouté à ses reconnaissances. Pas un mot, dans ses dépêches, ne fait pressentir l'intention de reprendre le chemin de la côte avant d'avoir poussé aussi loin que possible dans le nord l'investigation du plateau central et de son réseau hydrographique.

Des communications récentes nous apprennent toutefois que des nouvelles indirectes du voyageur étaient arrivées au commencement de mars 187] , par des Arabes venant du grand Lac. Il était question d'une lettre écrite par le chrétien à la date du 15 octobre 1870, et arrivée à Oudjidji le 10 novembre ; le docteur était toujours de l'autre côté du lac, à un lieu nommé Manakoso, et sa santé était bonne. Des provisions, des marchandises , des ravitaillements de toute sorte avaient été expédiés de Zanzibar par les soins du consul britannique.

Autre nouvelle encore plus importante. On annonce qu'au mois de février dernier (1870) M. Stanley (dont le nom nous est d'ailleurs inconnu) a quitté Zanzibar pour se rendre directement au lac Tanganîka, ayant pour guide Bombay, un des fidèles de Speke et Grant. Si la nouvelle est exacte et que le voyage s'accomplisse sans encombre , l'Europe doit être fixée avant peu sur la position et les projets ultérieurs de l'illustre explorateur.

Malheureusement il a été question depuis d'agitation dans les pays intermédiaires, qui pourraient bien entraver ce nouveau voyage de recherche.

Cet ensemble de circonstances vient de déterminer la Société de géographie de Londres à adresser au gouvernement la demande d'une sérieuse expédition de secours et de recherche, qui serait envoyée à bref délai vers la région du grand Lac. Le projet est à l'étude.

Livingston nous a retenu longtemps près de lui : c'est que là est toujours le grand (intérêt des explorations africaines.

Page 1