FRANCIS GARNIER
Le dernier voyage en Chine de Francis Gamier. Notes physiques
et topographiqnes.
Le rappel en Gochinchine de Francis Gamier lors de sa seconde expédition dans le sud-ouest de la Chine, en 1873 (V. le dernier volume de V Année, p. 75), rappel si regrettable qui devait avoir pour résultat final la catastrophe du Tonking, a interrompu une exploration qui aurait eu, sans aucun doute, les plus fructueux résultats. Les quelques notes qu'on en possède, d'après les lettres du voyageur (ci-dessus, n* 253), sont d'un très-grand intérêt; le caractère sérieusement scientifique s'y concilie très-heureusement avec le pittoresque de l'expression. Nous en rapporterons un ou deux passages. Voici l'aperçu d'une des vallées du Yun-nan :
te Rien de plus pittoresque que la vallée du Pei-ho, surtout à l'époque où jeTai visitée. Cette rivière, beaucoup plus étroite que le Yuen-Kiang, offre des paysages dont aucun détail n*échappe au regard. Elle coule encaissée entre deux rangées de collines abruptes recouvertes de végétation. Suspendus à 15 ou 20 mètres au-dessus de Teau, deux sentiers serpentent en corniches sur les rives et franchissent sur des arches de pierre les torrents et les ravins qui çà et là les déchirent. De nombreuses cascades tracent leurs sillons d'argent au milieu de la verdure. Au sommet des collines les grès ou les schistes calcaires qui composent le sous-sol surplombent en assises régulières, et ressemblent de loin au soubassement incliné de quelque château détruit. Ces apparences de ruines sont habillées de fleurs. Des buissons d'aubépine, des touffes de glycine suspendent à leurs flancs des festons blancs et roses. Des plantes grimpantes réunissent dans une singulière antithèse les pins aux palmiers ; des escaliers de pierre se dessinent en zigzag sur les pentes et conduisent aux quelques maisons qui se cachent dans les plis du terrain. ))
Voici un autre spécimen, à la fois géologique et descriptif, des terrains de la Chine centrale :
« La petite rivière qui traverse Yu-yang sort d'une grotte à une lieue au nord de la ville, et se perd à une lieue au sud. Après un parcours souterrain de treize lieues environ, elle reparaît à Ghé-pan-tan et va rejoindre le Ou-Kiang à He-ta-pao. Ces singuliers accidents, si fréquents dans les formations calcaires, se multiplient d'une façon étonnante entre Yu-yang et Kun-tan, port situé sur le Ou-kiang, où je devais continuer mon voyage en barque. On peut dire sans exagération que la partie souterraine du réseau fluvial de la contrée est aussi considérable que la partie à ciel ouvert. Il est à peu près impossible de démêler la direction des versants et la distribution des eaux. Il n'y a« à proprement parler, ni vallées ni chaînes de montagnes. On chemine au milieu d'une série de mamelons jetés sans ordre sur un sol présentant des dépressions profondes ; ils offrent parfois assez de régularité pour que l'on puisse se croire dans un vallon. Soudain un bruit sourd se fait entendre : c'est une rivière qui s'échappe d'unegrolteà madroit^,tra verse le valion devant moi, et va se perdre dans une autre grotte que j'aperçois à 200 mètres à ma gauche. Où va cette rivière? d'où vient-elle? Les gens du pays l'ignorent, lin peu plus loin je suis le cours d'un ruisseau qui, grossi de tous les affluents que lui jettent les montagnes voisines, devient peu à peu une rivière. La vallée où elle coule est cette fois nettement dessinée. Tout à coup une cascade haute d'une vingtaine de mètres ferme l'horizon devant moi ; ses eaux se mélangent à celles de la rivière et elles s'engouffrent ensemble dans un précipice d'une profondeur insondable. Ailleurs, la route débouche en corniche sur les flancs d'une sorte de cirque très-profond, que dominent de toutes parts des collines aux formes aiguës. Des rizières s'étendent sur leurs pentes jusqu'au fond du cirque, où une rizière centrale, parfaitement circulaire, reçoit les eaux de toutes les autres. De nombreuses cascades tombent du sommet des collines dans ce bassin naturel. Que devient cette masse d'éau? Sur l'un des cô^ôs de la rizière centrale est un bouquet d'arbres qui masque l'entrée d'une grotte. C'est par là que ces eaux qui ont jailli au faîte des montagnes rentrent avec un bruit sourd dans les entrailles de la terre. Ces paysages bizarres sont décores d'une végétation jjiagnifîque. Des lianes en fleur ornent l'entrôc de cette
M. l'abbé DAVID. 2K)7
grotte et enguiriandent leur» stalactites. Le Gbinois^ qui est' un habile paysagiste^ sait ajouter à propos une pagode, un autel^ une sialue de Bouddha, au point culminant du tableau. Cette Suisse en miniature ne peut manquer d'attirer plus tard la visite de nombreux touristes, j
Les<ifrBièrM<ex|)lonlioa»4e l*Abbé>IlSTi4 dans^ centrale.
Ce sacvant^miteioniiaiiid français qui s'est illustré' par ses longs voyages en Ghin& et qui a enrichi notre MÏiséum' de tant de- préisieusech aoUections^ d'histoire naturelle, M. Tabbé David, vient de revenir en France^ à k suite^ d'une troisième exploration quia diiré seizemois et demi. U se proposait de faire dë^vivevoix, à une dès'séasioes^dé la' St)ciété derGréogmphie, un expesé^^de ses pérégrinations' àr travers' la Qhine centrale^ mais sa samtéj fort' éprouvée, Pén a empêché. Le directeur de TÉcole des Mines, M. Daobrée, a Bien voulu le suppléer et donner lecture à ses ooU lègues de' là Société d^une notice rédigée par le voyageur (ci-dessuSi à la bibliographie, n^ 25^);
ce Ainsiqu'ill'avaittentédiuisses'deuz premières explo« rations, M. l'abbé David voulait atteindre les hauts pla* teaux'du Koko-Noor et du Tibet sept^trional. U sollicita du gouvernement chinois un passe-port qui lui fut refusé, parce qu'au moment de son départ lès provinces qui conduisent à ces dernières contrées étaient encore au pouvoir des musulmans révoltés. Il partit néanmoins de Péking le 2 octobre 1872, espérant' que quelque circonstance fa^ vorable lui permettrait de réaliser son projet. U mit trentedeux jours pour atteindre la- capitale du Ghen-si, Si-^nganfou, qui est située à deux mille six cents liy c'est-à-dire à environ quinze cents kilomètres de Péking: II consacracinq mois et demi à explorer la grande chaîne dès monts Tsin-ling. Après avoir reconnu que les prodtictions zoolo^ giques de cette région ne différaient pas sensiblement de
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celles qu'il avait déjà étudiées au Se-tchuen, et voyant que la persistance des troubles dans le Kan-sou ne lui permettait pas de s'engager dans des régions plus occidentales, il s'embarqua le 18 avril 1873 sur leHan-kiang, et arriva àHan-keou après vingt jours de navigation. C'est dans l'un des nombreux rapides de cette grande rivière qu'il eut la douleur de perdre une partie de ses collections et de ses bagages. Le Han-kiang, qui est assez rapide dans les deux premiers tiers de son cours navigable (la pente moyenne est d'un mètre par six kilomètres), ralentit ses eaux dans le dernier tiers, jusqu'à son confluent avec le fleuve Bleu.
« La dernière partie de l'exploration s'accomplit dans le centre du Eiang-si et du Fo-kien. Malheureusement, la saison et les fièvres paralysèrent en grande partie l'activité du voyageur. II explora cependant le massif montueux à Test du Fo-kien, mais dans des conditions de santé déplorables. Dans une de ses ascensions, le voyageur, à bout de forces, dut se faire traîner par une corde que ses guides avaient attachée autour de ses épaules. Il tomba plusieurs fois évanoui sur la route. Bientôt ses deux aides tombèrent malades, et lui-même, en proie à la lièvre la plus ardente, fut pris en outre d'une bronchite aiguë qui le réduisit à l'agonie. Il survécut pourtant et put gagner à pied le Kiang-si, et de là parvenir à Ghanghaï vers le milieu du mois de mars 1874. A Chang-hai, l'abbé David souffrait encore de la fièvre et de sa bronchite, qui sont devenues chroniques. 5>
En lisant cette notice, M. Daubrée a fait ressortir les services rendus par M. Tabbé David. Il est un des voyageurs auxquels notre Muséum doit le plus de richesses. Son dévouement pour la science a été extrême ; ses moyens d'action étaient bornés, son train des plus modestes. C'est à peu près le seul voyageur européen qui dans ses longues pérégrinations en Chine ne se soit fait accompagner
B de deux domesticpes, dont il se servait à la fois comme ides-naturalistes et comme de chasseurs. Si les condins de santé dans lesipielles s'est accompli le dernier ^age étaient des plus défavorables, cependant la science
a encore recueilli quelques avantages marqués. L'explorateur a pu prendre des notes sur une vaste mdue du pays qu'il ne connaissait encore qu'imparfainent et que les naturalistes d'Occident ne connaissent s du tout ; il a pu étudier d'une manière générale la nfiguration géographique et les conditions géologiques une route d'environ 800 lieues de parcours ; enfin il a L rapporter à l'administration de notre Muséum d'hisire naturelle dix caisses remplies de ses collections, dans ^quelles on trouve bon nombre d'espèces nouvelles et iutres que notre établissement national ne possédait A encore.
A cet aperçu général nous ajouterons quelques notes :ées d'une autre communication du voyageur. Après avoir rappelé les empêchements de diverses sors qui ont contrarié ses recherches, l'abbé David ajoute : « 1"* Nous avons voyagé en plaine presque parfaite delis Péking jusqu'au Hoang-ho, ayant un horizon sans )rnes à Test, et longeant, à notre droite, le Si-chan. — es Pékinois donnent ce nom (Si, occident, Chariy mont) cette chaîne montueuse qui, après s'être rapprochée jusu'à quelques lieues de la capitale, s'étend vers le midi isqu'au fleuve Jaune, offrant sur tout cet espace des pics ; des crêtes d'une altitude moyenne de 1000 à 1500 mèes. — Avant d'arriver près du Hoang-ho, la route tourne srs le sud- ouest, de même que la chaîne des montagnes ccidentales; et l'on rencontre là plusieur petites collines )ngues et basses, qui forment comme d îles au milieu e la plaine....
« C'est en face de Ho-nan-fou que l'on traverse le Hoang* 0 sur de grands bacs qui emploient plusieurs heures à
l'année GÉOGR. XIII. U
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odte henogtté. IM^ te fieuvé etft ti^è^-bf^éf, rapide, pt^ profond et eïiconnbré de platged J[)^iieu9e^ : «ttntA fl'éet-il pas navigable, nrême pour le* jon(|tie9 chinois. De ce point jusqu'à la capitale An Cben-^i^b grande ronfe se dirige à Touest^ en lotfgeant ]h chaîne an Tsih-Hùg d'un c^, et ayant à droite le flenve Jaune d'abord, et plus haut la rivière à laquelle les habitauti^ du payi^ donnent le nom de Yn-ho....
« 2* Parlons maintenant du ïsin-ling, que Ton aperçoit à quelques lieues au sud de 8i-ngan-foti. Cette chaîne de mohtagnes encore peu connue est plus considérable que nos Pyrénée* ; sortie du Kan-sou méridional et se rattachant sans doute à quelque arête du Kôko-Noor, ëUë s'étend ters l'est^ sous le 83" degré de latitude jusqu^àu milieu du Ho-nati, en eohservant partout une grande pro^ fondeur. Je n'ai point su qu'il y existe des pics très-élcvés,mais moi-même j'ai mesuré le sommet d'une montagne centrale dite le Eouang-than-GhaU , qui m'a donné tine altitudede 11 133 pieds, à 30 ou 40 liehes au sud-ouest de Si-ngan-fou^ et j'ai vérifié qu'il existe sur différents poiiite de la chaîne plusieurs autres crêtes de même hauteur, c'est-à-dire d'environ 4009 mètres.
« Il y a trois passages pour se rendre du versant sep^ tentrional du Tsin-ling dans la belle et riche vallée de Han-tchang-fou : l'un près de la frontière du Kan-sôù, l'autre sur les limites du Ho-nan, et un troisième plus au centre.
ce C'est à peu de distance à l*ouest de Han-tchong-foU que se trouve Tintéreësante colline de Liang-chan, remarquable par le grand nombre de coquilles marines pétrifiées (d'orthoceratites en particulier) qu'offrent ses roches antiques, et par cette curieuse couche de charbon, fossilifère aussi, qui est enclavée dans un calcaire dur et sonore comme le verre.
ce Les provinces du Cban-si et du Se-tchuan renfermeilt