DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES
ET DE l'enseignement DE LA GEOGRAPHIE EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE.
:hçv historique.
Kzposer l'état comparé des sciences géographiques et de l'enseigoement de la géographie en France et en Allemagne depuis un siècle et demi, c'est toucher à un chapitre important des études européennes ; c'est entrer, par un de ses c6tés les plus dignes d'intérêt, dans tout le système de l'éducation générale. C'est aussi nous fournir l'occasion d'un retour sur nous-mêmes et d'une sorte d'eiamea de conscience , utile peut-être et certainement ioBtructif, dût cet examen solliciter notre impartialité
L'aHKEe oEooi). II. V
plus que notre orgueil. Car, il faut bien le reconnaître, une suprématie que la France a possédée pendant plus d*un siècle s'est déplacée. A quelles causes attribuer ce déplacement et cette déchéance? C'est aux faits à répondre.
Nous n'apprendrons rien à ceux qui connaissent, même dans ses phases les plus générales, l'histoire scientifique de l'Europe, en leur rappelant que c'est à la France qu'appartient l'honneur, après la renaissance des études au seizième siècle, sinon d'avoir créé de nouveau la science géographique, au moins d!en avoir pris de bonne heure la direction souveraine. Du commencement du seizième siècle à la fin du dix-septième, plusieurs pays de l'Europe occidentale eurent des savants d'un mérite éminent, qui travaillèrent, par des voies diverses, à tirer la géographie du chaos où l'avait laissée le moyen âge. Durant cette période de gestation rénovatrice, l'Allemagne peut citer Apianus, Sébastien Munster et Cellarius; la Flandre hollandaise, Mercator et Ortelius; l'Italie, Riccioli; la Hollande, Varenius. Munster, le premier, essaya de décrire le monde moderne, comme autrefois Strabon avait décrit le monde romain ; Ortelius et Mercator entreprirent, presque simultanément, la tâche plus difficile de représenter les diverses contrées du globe en une suite de cartes, qui sont restées au nombre des monuments scientifiques du seizième siècle; le Hollandais Varenius, dans un livre qui mérita d'avoir le grand Newton pour commentateur, assujettit la géographie mathématique et physique aux formules de la science moderne; Cellarius enfin, dans un ouvrage encore utile, réduisit en un corps de doctrine l'ensemble des données que fournissent sur le monde ancien les auteurs grecs et latins. Dans le même temps, un obscur ingénieur d'Abbeville en Picardie, Nicolas Sanson, reprenait les travaux cartographiques de Mercator et d'Orteliusy et, mis en vue par le fructueux patronage de Louis XIU,
obtenait rapidement la réputation méritée de premier géographe du temps.
Tel était l'état de la science à la fin du dix-septième siècle : la géographie physique était née avec Varenius, la géographie descriptive avec Munster et Riccioli, la géo* graphie ancienne avec Cellarius, la cartographie moderne avecOrtelius, Mercator et Nicolas Sanson. Beaucoup était fait, mais plus encore restait à faire. Cellarius avait réuni avec infiniment d*( rudition et disposé sous une forme régulière tous les passages des anciens auteurs propres à fournir une ample description du monde gréco- romain; mais il n'avait pas même essayé de mettre ces notions en rapport avec la géographie moderne. De môme, les cartes géographiques, uniquement fondées sur des reconnais* sauces, des portulans ou des arpentages partiels, et n'ayant encore, pour assurer leurs bases, ni grandes opérations de géodésie, ni observations astronomiques, restaient trèsfautives quant aux formes générales des grandes régions et aux dimensions des continents. La Méditerranée, dans les cartes de Sanson, est trop longue de trois cents lieues, et les côtes extrêmes de TAsie y sont de quinze cents lieues trop avancées à l'Orient.
L'époque de Leibnitz et de Newton ne pouvait laisser plus longtemps se perpétuer de pareilles erreurs. L'astronomie pratique n'avait pas fait de moindres progrès que les autres branches des sciences mathématiques ; de«puis Galilée, qui inventa le télescope en 1609, l'art des observations s'était répandu et généralisé. La seconde moitié du dix -septième siècle avait déjà fourni bon nom^ bre de déterminations de longitudes pour les diverses contrées de l'Europe et du Levant ; de savants missionnaires en rapportèrent de l'Inde et de la Chine. Dès le temps de Sanson, on possédait assez de données positives pour montrer que la carte du monde était à reconstruire tout entière. Ce n'étaient plus des corrections par-
belles qu'appelait la science, c'était une refonte absolue, une réforme radicale. Mais cette réforme voulait une main vigoureuse; Nicolas Sanson, ai ses fils, qui furent ses contiouateurs, ni aucun de leurs copistes en Europe, n'osèrent l'entreprendre : l'honneur en était réservé à Guillaume Delisle.
Guillaume Delisle porta sans hésiter la hache dans 1r vieil édifice, et du premier coup fît disparaître les erreora séculaires dont le principe remontait k Ptolémée. Sa célèbre mappemonde de 1700 donne aux grands continents du globe leurs dimensions réelles et leurs vraies proportions. Delisle est le véritable réformateur de la géographie moderne. A dater de cette époque mémorable de 1700, bien mieux encore, et à plus juste titre, que des travaux de Nicolas Sanson, nul en Europe, durant près d'un siècle, n'a pu disputer à la France le sceptre de la géographie scientifique. Cependant la réforme de Guillaume Delisle ne fut elle-même qu'un premier pas. Déjà se formait silencieusement, par des lectures assidues et de profondes études, un homme qui allait inaugurer un progrès plus remarquable encore et tout à fait décisif. Cet homme est Bourguignon d'Auville, l'bonneur éternel de la science ', Delisle avait seulement touché aux traits d'ensemble et aux contours extérieurs; d'Anville allait embrasserions les détails dans leur diversiti infinie. Delisle, ramenant en partie le dessin de ses cartes aux proportions de la nature, avait notablement adouci les monstrueuses gibbosités qui figurent les montagnes dans les cartes encore
1. Guillaume Delisle est roori en 1726. Le» premières cartes de d'An- TiUe (pour la Detcription de la France de l'abbé Longuerue) sont de 1719; son second travail notable, l'Allsi de l'empire chinois pour le grand ouvrage de Duhalde, est de 1729-1730. Hais c'est seulement! partir de 17^6 que furent publiées ses cartes des quatre pallier du monde, et de 1163 i ITSâ que parurent ses grandes caries du monde ancien.
grossières du diz-septième siècle ; à d'Anvillo était réservé d'achever cette première amélioration , et d'associer la parfaite élégance du dessin, la proportion des dét&ils et l'harmoNie de l'ensemble, i l'analyse approfondie des sources, à l'exactitude de la nomenclature et à la détermination rigoureuse des positions. Cette élégance extérieure, bien qu'elle ne soit qu'un mérite secondaire, n'est pas, k beaucoup près, une chose sans importance ; car c'est par la finesse d'exécution qu'il est possible de rendre la vérité des contours et l'exactitude des détails. Daus les cartes de d'Anville, cette perfection barmonieuse est d'autant plus admirable, qu'elle était sans antécédents et n'avait pas de modèles. 11 faut comparer les belles pages de son Atlas aux cartes qui se publiaient dans le même temps en Angleterre, en Allemagne et dans les autres pays de l'Europe, si l'on veut se former une idée exacte de la prodigieuse supériorité que d'Anville avait donnée tout à coup à la cartographie française.
Ce qui caractérise les travaux de d'Anville, c'est que leur supériorité est la même sous quelque point de vue qu'on les étudie. On peut dire que pour l'époque qu'ils représentent dans la science, — le milieu du dix-huitième siècle, — ils réalisent la perfection absolue. Ses cartes modernes sont la parfaite image des notions alors acquises sur toutes les contrées du monde ; et dans ses cartes de l'ancienne géographie, achevant l'œuvre de Cellarius, il a rapporté à la topographie actuelle la nomenclature grecque et romaine. 11 renoua, pour la géographie, la chaîne des temps, que le moyen âge avait brisée. Ce sont là ses deux titres el sa gloire impérissable.
La double série des travaux de d'Anville sur la géographie moderne et sur la géographie ancienne suit d'ailleurs te double courant des études et des tendances scientifiques du dix-huitième siècle. Elle en est la plus complète expression. La culture des sciences exactes, qui préparait
les voies aux grandes explorations', marchait de front avec les investigations profondes de l'érudition. La géographie savante était alors en grand honneur au sain de TAcadémie des inscriptions; les fréquentes lectures de de la Nauze, de Bougainville, de Gibert, de de la Barre, de Bonamjy et surtout celles du profond et judicieux Fréret, captivaient l'attention et devenaient Toccasion de fhictueuses controverses. D'Anville s'était nourri de ces fortes études, et son génie, déterminé peut-être, mais certainement entratoé par ce mouvement de l'érudition vers la restitution du monde ancien, produisit cette longue suite de cartes et de mémoires qui remplissent tout un demisiècle, et qui sont restés comme autant de modèles, ceuxci pour la discussion, celles-là pour l'expression figurée des éléments géographiques. N'oublions pas que dans le même temps François Cassini, petit-fîls de l'illustre astronome italien Dominique Cassini, que Colbert, en 1669, avait su attacher à la France, concevait et réalisait le plan de la carte topographique du royaume à laquelle il a laissé son nom, œuvre mémorable qui est ic/stée le premier modèle des grands travaux chorégraphiques que, depuis lors, tous les Etats de l'Europe ont tenu à honneur d'exécuter à son exemple.
un ne nous accusera pas de nous être arrêté avec trop de complaisance sur la période dont nous venons d'esquis-
1. L'ère des grandes explorations scientifiques s'ouvre presque simultanément, sur terre, par les voyages de Karsteo Niebuhr en Arabie (1761-17^8), et, sur mer, par les trois voyages du capitaine Cook (1768-1779). D'Anville, mort en 1782, ne vécut pas assez pour connaUre les résultats du dernier voyage du grand navigateur anglais.
sar rhistoire ; car ce n'est pas seulement une époque glorieuse dans les fastes scientifiques de la France, ce fut aussi un temps de splendeur pour les études géographiques. La France était fière de cette supériorité incontestée, qui malheureusement n'a guère survécu à notre grand géographe. D'Anville emporta avec lui, en môme temps que le secret de sa rare élégance dans la disposition des cartes, le don de sagacité presque intuitive empreint dans tous ses travaux. Ses élèves, s'il en avait formé, ne surent garder aucune des supériorités du maître. Bientôt éclatèrent les tempêtes de 89 et de 92 ; et dans ce sanglant holocauste de tout le passé de la France, on put croire un instant que la culture des lettres et des sciences, cette gloire immortelle de la nation, allait être comprise dans la proscription des vieilles institutions politiques. Les académies furent détruites ; la culture de l'esprit fut notée comme un stigmate d'aristocratie. L'heure de la réaction devait sonner bientôt, cependant; un pays comme la France ne peut rester longtemps la proie des barbares. Mais, hélas ! pour plus d'une branche d'érudition, la régénération fut loin d'être aussi rapide que l'avait été la chute. Les sciences géographiques surtout ne se relevèrent que bien lentement, et aujourd'hui encore il s'en faut qu'eUes aient retrouvé chez nous l'éclat que d'Anville leur avait donné. A cette décadence trop réelle il y a eu plus d'une cause. Parmi ces causes, les unes appartiennent au passé : ce n'est plus que de l'histoire ; d'autres affectent encore le présent, et, si Ton n'y porte remède, compromettent l'avenir.
On sait quelle propension entraîna le dix-huitième siècle vers les idées spéculatives. Les systèmes sont des formules de transition, une ébauche, de synthèse scientifique. Au dix-huitième siècle, la plupart des sciences cherchaient leur formule définitive, les sciences morales et philosophiques, comme les sciences cosmiques et les sciences natu-
relies. Jeau-Jacques Rousseau écrivait le Contrat social , dans le niême temps que Bufifon voulait expliquer rorigine des mondes et retrouver Thistoire des grandes époques de la nature. Ce fut alors aussi que l'astronome Sylvain Bailly, pour expliquer les rapports qu'il croyait apercevoir entre les théories astronomiques des différents peuples anciens et la précision qu'il attribuait à ces théories, imagina sa bizarre hypothèse d*un peuple primitif ayant occupé le plateau de la Tartarie à une époque antérieure aux souvenirs de Thistoire, et y ayant possédé une civilisation scientifique dont les civilisations éparses de Tantiquité historique n'auraient été que les débris. On a peine à comprendre, aujourd'hui que les études positives en ont fait justice, la fortune singulière du peuple primitif, ou, pour mieux dire, de cette insaisissable civilisation primitive qui était le fond du système. Cet enfantement de l'imagination de Bailly, et les conséquences qu'on y ratta> chait, se sont, pendant quarante ans au moins, impatronisés dans la science; ils ont presque fait école.
Par un triste privilège, ce sont les investigations de la géographie critique qui, chez nous, en ont été particulièrement infestées. Un homme d'un savoir réel, mais d'une faible critique sous des formes sévères, crut y trouver l'explication des divergences des anciens auteurs dans les mesures terrestres, et il appliqua cette idée à une longue suite de mémoires qu'il réunit, en 1813, sous le titre de Recherches sur la géographie sysltniatique des anciens. De même que Bailly pour l'astronomie, Gossellin, pour la géographie, partait de ce principe imaginaire que les an* ciens avaient eu la connaissance rigoureusement exacte des dimensions du globe et de la longueur du degré terrestre, et que toutes leurs mesures itinéraires étaient déduites de cet étalon primordial; d'où il concluait que les mesures diverses de la circonférence du globe qui se trouvent dans les anciens auteurs n'étaient que l'expression
d'uoe même unité en mesures différentes. Dire à quelle quantité d'incroyables aberrations Grosscllin est conduit par ce point de départ, serait impossible; et cependant telle est la puissance de certaines idées régnantes et de certaines réputations acquises, tel était aussi le prestige des formules et de l'appareil de discussion qui régnent dans les mémoires de Gossellin, que nombre de bons esprits furent entraînés. Parmi les noms qui ont eu dans la science une valeur réelle durant la première moitié du siècle actuel, il n'en est guère qui aient échappé à la contagion. On crut de bonne foi l'ancienne géographie régénérée; le sévère édifice élevé par d'Anville fut remplacé par une construction fantastique, dont la base se perdait dans le vide et le sommet dans les nuages. Les hommes d'une valeur sérieuse, M. Letronne en tète, secouèrent promptement le joug ; mais nous ne répondrions pas qu'au fond de quelques esprits, qui représentaient naguère encore la génération du premier Empire, un reste du vieux levain n'ait fermenté jusqu'aux derniers jours.
Les erreurs de Gossellin ne furent pas de celles qui, restant isolées, sont sans conséquence; elles pesèrent longtemps sur les études de géographie critique. Elles en faussèrent la marche, et, sans aucun doute, elles ont eu chez nous, sur cette branche de l'érudition historique, une influence fatale. Le malheur voulut que ni au sein de l'Académie reconstituée, ni en dehors de l'Académie, il ne se trouvât un autre homme préparé pour cet ordre d'études. Les savants qui, du temps de Gossellin, et longtemps encore après lui, sont plus ou moins entrés dans cette voie, Sainte-Croix, Barbie du Bocage, Silvestre de Sacy, Letronne, Daunou, Walckenaër, Bureau de la Malle, Etienne Quatremère , — noms illustres auxquels nous pourrions joindre , parmi les vivants, des noms d'une non moindre valeur, — tous ces esprits éminents qui ont été depuis un demi-siècle ou qui sont encore l'honneur de l'érudition
française, n'ont touché à la géographie critique que d'une manière partielle, secondaire, accidentelle. Nul n'en a fait son domaine exclusif, nul n'y a concentré sa pensée, nul n'y a rapporté la suite tout entière de ses études et de ses travaux. La conséquence a été ce qu'elle devait être. Comme il n'y a pas eu en haut d'impulsion forte et suivie, il y a eu en bas indifférence et stagnation.
Un moment, cependant, on put croire que les esprits allaient sortir de cette apathie; on put espérer que la France allait rentrer, par une éducation nouvelle, en po^ session d'une étude qui si longtemps y fut en honneur. Un étranger, un Danois, que l'exil avait jeté en France et qui s'y était fait promptement une place remarquée, parmi les écrivains périodiques, par l'heureuse flexibilité d*un talent nourri de fortes études, fut frappé de la triste lacune de notre éducation géographique. J'ai à peine besoin de nommer Malte-Brun. Il vit là un champ ouvert et un nom à conquérir. Sa première tentative, que le succès justifia, fut la création d'un recueil périodique, sous le titre à*An~ nales des Voyages^ à l'imitation des journaux de môme nature qui existaient déjà en Allemagne*. Mais un dessein plus vaste occupait sa pensée. Aucune langue vivante ne possédait alors un traité de géographie où les données de la science, harmonieusement groupées dans un ordre naturel, fussent colorées de ce style véritablement littéraire qui seul fait vivre une œuvre et la rend populaire. Cet ouvrage qui manquait à TEurope, Malte-Brun voulut le donner à la France. Il voulut faire pour la géographie ce que Laplace, dans son Exposé du système du monde, avait fait, déjà pour l'astronomie. Telle fut l'origine du Précis de la géographie universelle^ dont l'auteur a lui-même heureuse-
1. Ce recueil commença à paraître en 1808 Diverses mains l'ont continué jusqu'à nos jours; et aujourd'hui, par un heureux retour, c'est le fils môme de Malte>Brun qui en a la direction.
APERÇU HISTORIQUE. Il
ment exposé l'ordonnance et la pensée dans les lignes qui lui servent de début. < Nous nous proposons, dit-il, de renfermer dans une suite de discours historiques l'ensemble de la géographie ancienne et moderne, de manière à laisser dans Tesprit d'un lecteur attentif l'image vivante de la terre entière, avec toutes ses contrées diverses, avec les lieux mémorables qu'elles renferment et les peuples qui les ont habitées ou les habitent encore. > Ce dessein, on sait avec quel bonheur il fut réalisé. Les quatre premiers volumes, publiés de 1810 à 1813, eurent, malgré les agitations de cette période néfaste, un succès inespéré. De 1813 à 1820, Malte-Brun publia deux nouveaux volumes; et il travaillait au septième, qui devait être ravant-dernier de cette vaste composition, lorsque la mort le frappa, à la fin de 1826. Une autre main, celle de M. Huot, géologue et naturaliste distingué, dut achever ce septième volume et composer le huitième. M. Huot, dans ce travail difficile, où il fit preuve d'un véritable talent, sut se plier heureusement à la manière du maître, et parfois il en retrouva le style de manière à faire presque illusion.
L'apparition du Précis fut un événement littéraire. On fut surpris et charmé tout à la fois de voir ainsi présenté, en un style élégant, souple, vivant, coloré, un sujet livré jusqu'alors à la lourde manipulation des compilateurs, ou hérissé d'arides nomenclatures et de chiffres rebutants. Malte-Brun n'avait admis dans ses descriptions que ce qui fait le fond même et l'essence d'un tableau du monde, les formes générales des continents, l'aspect et la conformation caractéristique de chaque région , les conditions fondamentales de relief et de situation qui créent les climats, qui déterminent la faune et la végétation, et qui par là influent puissamment sur le caractère des races, sur le développement des civilisations, sur le rôle historique de chaque peuple et sa place inégale dans le mouvement de l'humanité. Ce qui est mobile et transitoire, les divisions
politiques et administratives, les chiffres de population, de production, d'échange commercial, toutes les données numériques, vraies pour un jour seulement, qui constituent ce que Ton nomme la balance politique des Etats et qui font la joie des statisticiens, étaient rejetés dans des ta*bleaux à la fin de chaque description. En écartant ainsi du tissu de sa composition ce qui est changeant et sujet à vieillir, Malte-Brun avait voulu donner à son livre un cachet de durée que n'ont pas les traités de géographie tels que les conçoit le commun des auteurs.
Je n'entends faire ni Tanalyse ni la critique de Touvrage de Malte-Brun ; mais j'ai dû m'arrêter à ce livre remarquable, et qui fait époque. 11 est évident que, dans la peoiée de l'auteur, le Précis devait rester dans notre littâratore avec les proportions antiques et le caractère immuable d'un véritable classique. C'était le Strabon des temps modernes, comme on l'a dit avec vérité : — un livre qui marque l'état du monde et l'état de la science à un moment donné. C'est bien en effet sous cet aspect qu'il nous apparaît aujourd'hui, à la distance d'un demi-siècle, quand nous nous reportons à l'œuvre originaire telle qu'elle est sortie de la plume de l'auteur. Si Malte-Brun eût vécu, on peut croire qu'il aurait, à plus d'une reprise, retouché certaines parties de son travail, non pour en modifier l'ordonnance, si simple et si heurei^se, mais pour le tenir au courant des conquêtes de la science et du progrès des découvertes. Lui mort, l'œuvre devait rester scellée à tout jamais. Tout au plus pouvait-on éclaircir par quelques notes, compléter ou rectifier par quelques additions toujours distinguées du texte, ce que les études ou les explorations auraient apporté de faits nouveaux, comme on élucide, par des notes ou des commentaires, les classiques de l'antiquité ; et cependant, on a vu, de nos jours surtout, le mercantilisme s'abattre avec impudeur sur l'œuvre du maître, la dépecer, la marteler, la déshonorer de toutes les
APERÇU HISTOniQUE. 13
manières, et continuer pourtant d'abriter sous le nom de Malte-Brun ces honteuses profanations, faites pour soulever d*indignation l'ombre du grand géographe. Si TËtat doit hériter, après une ou deux générations, de Tœuvre des écrivains, qu'il sache donc aussi la protéger contre les abus sacrilèges et les souillures de la spéculation.
Le succès du Précis^ commencé dans les derniers jours de TEmpire, grandit encore sous la Restauration. Durant ces quinze années, qui furent une époque si mémorable d'effervescence intellectuelle en môme temps que de fermentation politique, alors que la poésie comme l'histoire, que la science ainsi que les arts, ceux-ci avec une ferveur toute nouvelle d'investigation , celle-là avec une ardeur, parfois avec un emportement, qui depuis, hélas ! se sont bien amortis, cherchaient et trouvaient de nouvelles formes, s'ouvraient des voies inconnues dans toutes les directions, une œuvre telle que le Précis devait prendre un rang élevé dans la littérature historique. Une grande et légitime autorité s'attacha au nom de Malte-Brun. La France lui eut une autre obligation. Il fut, en 1821, un des premiers et des principaux promoteurs de la fondation de notre Société de Géographie.
Voilà bien des symptômes de régénération : un grand et bel ouvrage, où la science se présente sous des formes élégamment littéraires à une génération passionnée pour la littérature et les choses de l^ntelligence ; une association fondée par des hommes éminents, dans le but de travailler à l'avancement de la science et des découvertes géographiques. Certes, on put croire que la jeunesse, rendue par la paix aux habitudes studieuses, allait se rattacher à
cette branche, depuis longtemps négligée, des connaissances humaines. Il n*en a pas été ainsi. Notre éducation géographique non-seulement ne s'est pas relevée, mais il est trop vrai de dire que, depuis quarante ans, l'affaissement et l'indifférence à tous les échelons de la société ont toujours été grandissant. Faut-il attribuer cette anomalie à l'explosion de 1830 et aux agitations qui en furent la suite? Mais les autres études, un moment troublées par la fièvre politique, ont repris depuis longtemps leur cours régulier. La triste exception que nous rencontrons ici tient donc à des causes plus générales et plus profondes. Ces causes, il faut avoir le courage de les reconnaître, au risque de s'attaquer à certaines susceptibilités. Ecartons les illusions, si nous voulons envisager la réalité des faits ; regardons nettement la route stérile que nous avons suivie, si nous voulons entrer dans une voie nouvelle. Parlons d'abord de la Société de Géographie, à laquelle appartenait la direction du mouvement qu'elle devait inaugurer.
Il est impossible de ne pas rendre hommage aux intentions excellentes de tous ceux qui, depuis Torigine, ont pris une part plus ou moins directe aux travaux de la Société, au zèle des hommes qui y ont concouru d'une manière active, au dévouement de quelques-uns en particulier, qui en ont eu plus spécialement la direction, et surtout du plus ancien de tous , M. Jomard , dernier survivant des fondateurs de 1821, et dont la science déplore encore la perle récente. La Société a marché d'un pas ferme et soutenu dans le cercle qu'elle s'était tracé, et elle y a rendu d'incontestables services. Elle a publié sans interruption un Bulletin, qui renferme de très-bons documents; elle a commencé une série de Mémoires, qui comptent à juste titre parmi les meilleurs recueils de cette nature que possède l'Europe; elle a (originairement surtout) provoqué par des prix les voyages de découvertes, et, en dehors de ceux dont elle a eu l'initiative, elle s'est toujours efforcée
d*encourager Tesprit d'investigation et d'entreprise, en décernant solennellement chaque année une médaille d*or au voyageur, sans acception de Dationalité, qui a le plus ajouté à nos connaissances sur un point quelconque du globe. Ce sont là des titres dont il faut lui tenir grand compte. Elle en a d*autres encore : elle a provoqué, par son exemple, la formation de sociétés semblables en divers pays de l'Europe, de TAsie et de l'Amérique. L'Angleterre, la Prusse, la Russie, le Brésil, les Ëtats-Unis, l'Inde anglaise, l'Autriche et la Suisse ont vu s'élever, depuis 1821, des associations géographiques dont quelques-unes ont pris une très-grande importance; toutes ces sociétés étrangères (aujourd'hui au nombre de quinze) sont plus que lelt sœurs, elles sont, on peut dire, les filles de la Société de Paris.
Voilà les services qu'a rendus notre Société géographique. Ces services sont grands, assurément; mais, faut-il le dire? c'est moins l'intérieur que le dehors qui en a ressenti l'action : ses plus beaux fruits, c'est l'étranger qui les a récoltés. Aussi, ce n'est pas en France, c'est au dehors que la Société jouit de la plus grande notoriété, que ses travaux sont le mieux appréciés, que ses jugements ont le plus d'autorité et le plus d'influence. Elle a rencontré là un terrain en général mieux préparé. Si la Société avait trouvé, comme en Angleterre, un public auquel ses relations et ses intérêts commerciaux font, en géographie, une instruction pratique aussi étendue que générale, ou, comme dans le nord de l'Allemagne, une jeunesse fortement préparée, par des études universitaires très-variées et trèssérieuses, à s'approprier les enseignements nouveaux, nul doute qu'elle n'eût vu ses efforts couronnés d'un plein succès. Au contraire, la Société se trouvait vis-à-vis d'une éducation géographique très- négligée, très-faible, qui avait besoin avant tout d'être relevée et fortifiée. Ce qu'on avait salué dans le beau livre de Malte-Brun, c'était surtout
Tœuvre littéraire. C'est un livre de cabinet, ce n*esi pas un livre d'éducation. Il s'adresse aux intelligences déjà préparées par ded études antérieures, et il est admirablement propre à en développer le goût comme à en faire comprendre les applications ; mais il n'est pas fait pour les premières études de la jeunesse. Aussi avait-il glissé sur la génération plus qu'il ne l'avait entamée. Il en a été de môme, il faut bien le dire, de la Société géographique. Ses publications et ses travaux n'ont trouvé chez nous qu*im public très-restreint, précisément parce qu'ils dépassaient de beaucoup le niveau de l'éducation commime. C'est sur l'éducation môme qu'il aurait fallu agir.
Agir sur l'éducation du pays, la Société le pouvait-elle? le pourrait^elle encore ? Non, sans doute, elle ne suffirait pas seule pour cette tâche; mais il nous parait indubitable qu'elle y pourrait contribuer dans une mesure considérable. Supposons qu'au lieu de se porter tout entière vers les voyages d'exploration, sur lesquels elle n'exerce, au total, qu'une action très-secondaire, elle sût donner une part de son attention aux moyens de propager chez nous et de servir directement l'instruction géographique ; qu'elle eût insisté près du pouvoir sur une organisation plus large, plus complète et plus efficace de cette partie de l'enseignement ; qu'au lieu de consacrer exclusivement chaque année le plus clair de ses minces ressources à décerner aux travaux extérieurs des prix qui profitent très-peu à la science, et qui, d'ailleurs, n'en seraient que plus recherchés s'ils étaient plus rares, elle mit au concours, en y attachant un prix considérable, ia rédaction d'un Manuel d'études géographiques; qu'à l'exemple de l'Académie française pour le Dictionnaire de la langue, mais avec plus de suite et d'activité, elle eût organisé dans son sein la rédaction d'un Dictionnaire géographique à la hauteur de la science, un de nos grands desiderata ; enfin, qu'elle eût entrepris de combler une autre lacune, la plus fâcheuse
APKRÇU HISTORIQUE. 17
de toutes peut-être, en dirigeant la construction d'une suite de cartes à grande échelle, propres à former, pour la géographie moderne et pour la géographie historique, un Atlas complet, un véritable corps de géographie savante, qui fût pour notre époque ce que TAtlas de d'Anville a été pour le dix-huitième siècle : supposons, dis-je, que la Société géographique eût fait tout cela, sans préjudice, bien entendu, des autres travaux qui rentrent dans ses attributions de compagnie savante, peut-on douter que sa popularité ne se fût grandement accrue, en même temps que son utilité ? Et n*est-il pas également hors de doute qu'à une société ainsi consacrée d'une manière active à des travaux à la fois savants et pratiques, d'une application générale et souverainement utile, l'administration n'aurait pu refuser un concours ef ticace ? Môme quand ils ont le bon vouloir, les gouvernements ont souvent besoin qu'on les incite et qu'on les éclaire. Ces vues, qu'une longue expérience a suggérées, je ne puis ici que les indiquer; mais je ne pense pas qu'elles soient contestées par quiconque connaît bien l'état des choses.
Ce qui nous fait défaut avant tout et par-dessus tout, nous le répétons, c'est renseignement. Un Atlas, un Dictionnaire, un Manuel, ces trois choses capitales, se rattachent à l'enseignement et en sont le corollaire. L'enseignement à tous les degrés, c'est la base fondamentale, la seule sur laquelle on puisse édifier quelque chose de grand et de durable. Pour nous rendre compte de ce qu'est en France l'enseignement géographique, il suffit de jeter les yeux autour de nous ou de nous replier sur nous-mêmes par la pensée et le souvenir. Il suffirait, d'ailleurs, de voir combien peu sont répandues les notions un peu précises sur les contrées et les peuples étrangers ; par les fruits on peut juger l'arbre, et par l'arbre la semence. Il est une foule de notions que les gens du monde, les classes éclairées, rougiraient d'ignorer; cette pudeur de l'esprit ne
18 APERÇU mSTORIQUB.
s*étend pas aux choses géographiques. On ne se repproche pas une indifTérence que tant de gens partagent. Il ne m'appartient pas de désigner les mesures propres à relever chez nous le goût et la culture de la géographie en agissant par le haut enseignement ; mais je puis insister sur notre pénurie de bons livres élémentaires. Nous en sommes réduits à d*arides nomenclatures, propres seulement à rebuter l'esprit et la mémoire, chargés de choses inutiles et de détails secondaires, mais où l'on chercherait vainement le trait net, précis, caractéristique, qui s'adresse à l'intelligence et grave l'image dans le souvenir. 11 n'y a point de livre avouable pour le premier degré d*étude ; il y en a moins encore pour l'étude supérieure. Ce qu'il faut à la première étude, c'est un livre simple sans puérilité, concis sans sécheresse, d'un style naturel et pur, donnant des idées justes mais sommaires, des impressions plutôt que des formules. Nous voudrions que, dans la mesure compatible avec l'état actuel des conuaissances, celui qui entreprendra cette œuvre difficile dans sa brièveté eût présente à la pensée la Géographie latine de Pomponius Mêla. Pas de nomenclatures, pas de termes barbares : que ce premier enseignement parle doucement aux jeunes intelligences, où il déposera un germe fécond qui se développera plus tard; c'est moins une étude qu'une préparation. Tout autre serait le véritable livre d'étude, le livTe destiné aux jeunes gens d'une intelligence déjà mûrie, à ceux qui devraient aborder et suivre fructueusement cette branche de l'éducation historique, à ceux aussi qui voudraient y retremper leurs souvenirs. De celui-ci tout doit être scientifique, la forme et le fond. Ce doit être un guide complet, un Manuel dans la haute acception du mot, où la géographie historique, de même que la géographie astronomique et la géographie mathématique, auraient leur place à côté de la géographie descriptive. Il y a longtemps qu'on a remarqué que la supériorité de certaines études en Allemagne tient
surtout à l'excellence des Manuels qui leur sont appropriés, et L'on sait aussi que les meilleurs de ces Manuels ont été cor.posés par les plus illustres professeurs, par des savants ou des écrivains de premier ordre. Nous pourrions citer chez nous un ou deux ouvrages de la même portée, notamment pour l'histoire ancienne; et nous pouvons ajouter que les études qui tiennent habituellement la tète dans les cours universitaires sont précisément celles qm ont été dotées de ces excellents guides. Il faut qu'il en soit ainsi pour la géographie, si l'on veut sérieusement qu'elle se relève chez nous de son affaissement actuel.
Nous avons raconté la triste histoire d'une décadence ; nous avons maintenant à mettre en regard l'histoire d'un rapide et magnifique progrès. Nous avons vu comment le niveau s'abaisse ; nous allons voir comment il s'élève.
Dans son immense travail de restitution du monde ancien , représenté par cette belle suite de cartes que l'on admire encore et par les nombreux mémoires qui constituent son œuvre y d'Anville , en dehors de la géographie comparée proprement dite, c'est-à-dire de l'identification des sites et des noms anciens aux localités modernes, ne s'était occupé que très-secondairement du côté historique de l'ancienne géographie et des questions de pure érudition. Les généralisations et les théories avaient trouvé peu de place dans sa vie, pourtant si longue et si bien remplie. Ce côté de la science a néanmoins une grande importance et un puissant intérêt; c*est par là surtout qu'elle se rattache à l'histoire de l'esprit humain et aux développements de la civilisation. Des hommes éminents, dans l'ancienne Académie , en touchèrent des points nombreux ; mais aucun
20 APERÇU HISTORfQUE.
n'avait embrassé dans leur ensemble les doctrines géographiques de l'antiquité et Thistoire même de la science. Il faut pourtant en excepter Fréret, le plus illustre et le plus complet représentant de l'érudition française an dixhuitième siècle, qui, vers 1730, exposa, avec son savoir habituel et une grande hauteur de vues , le système tout entier de la géographie gréco-romaine, dans un long mémoire intitulé Observations générales sur la géographie ancienne. Mais ce beau travail, qui, même aujourd'hui, n*a rien perdu de sa valeur, n*a été retrouvé et publié que de nos jours seulement (il y a treize ans) ; comme il était resté manuscrit, on en avait perdu tout souvenir après la mort de Fauteur, arrivée en 1749. Gossellin, un demi-siècle plus tard, aborda la même tâche; malheureusement, nous Pavons vu, de fausses théories et des idées systématiques se mêlèrent à ses recherches et leur ont enlevé toute valeur sérieuse.
Dans le même temps, un esprit d'une trempe plus sévère commençait en Allemagne uoe entreprise analogue. Conrad Mannert, alors professeur dans une des écoles supérieures, ou, comme ou dit en Allemagoe, dans un des gymnases de Nuremberg, avait pu s'y nourrir des fortes traditions qu'y avait laissées son prédécesseur, le célèbre Gatterer. Comme celui-ci, Mannert tourna principalement ses études vers l'histoire de l'antiquité et la géographie classique. Il conçut de bonne heure la pensée de donner à sa patrie un corps de géographie ancienne mise en rapport avec les informations modernes. C'était compléter la savante compilation de Cellarius; c'était, d'un autre côté, faire pour l'Allemagne, sous la forme littéraire, ce que d'Anville avait fait en France par la publication de son Atlas, ou, pour mieux dire, c'était seulement transformer Toeuvrc de d'Anville en la développant dans une exposition méthodique, car on ne pouvait encore ni beaucoup y ajouter, ni la modifier en rien d'essentiel. Le premier volume.de la géographie des
Grecs et des Romaios ' parut en 1788; le dernier volume n*a vu le jour que trente-sept ans plus tard. Une bonne critique, un jugement net, une grande clarté de méthode et d'exposition, outre la parfaite connaissance des sources, distinguent cet excellent ouvrage, qui ne laisse guère à désirer que là où les informations modernes faisaient défaut.
C'était, il est vrai, le cas encore pour une grande partie des contrées comprises dans les limites de la mappemonde ancienne. L'étude véritablement scientifique des pays en dehors de l'Europe n*a guère commencé (sauf un petit nombre d'exceptions) que dans les premières années du siècle actuel , et surtout après la pacification générale de 1815. Les études et les explorations de cette époque mémorable, où l'activité intellectuelle de TEurope, comprimée depuis viugt-cinq ans, éclata tout à coup avec une ardeur inouïe et se déploya dans toutes les directions, apportaient déjà ou promettaient assez de notions nouvelles pour qu'un jeune et savant professeur de Gotha, le docteur Ukert, crût pouvoir reprendre l'élaboration de l'ancienne géographie, concurremment avec l'œuvre encore inachevée de Mannert. Dans son premier volume, publié en 1816 *, Ukert fait un exposé, à la fois historique et dogmatique, des connaissances géographiques de Tantiquité, et le sujet y est
1. Géographie der Griechen und Rœmer. L'ouvrage, qui se compose de dix parties (Theilen), divisées, selon la méthode nlleciande, en quinze volumes, n'a été terminé qu'en 1825. Mannert, né en 1756, est mort, conseiller à l'université de Munich, en 1834. Parmi ses ouvrages historiques, qui' sont assez nombreux, on distingue son Histoire des Vandales {nSb) j une Histoire des successeurs d'Alexandre (1787), VHistoire primitive de la Bavière (1807) et VHistoire de Bavièrtf (1826). Mais c'est surtout dans son grand ouvrage géographique que se concentre la vie scientifique de Mannert.
2. Ukert a conservé à son ouvrage le titre, déjà consacré par son prédécesseur, de Géographie d^r Griechen und Rœmer , en y ajoutant seulement comme développement von den frùhestcn Zeiten his auf Ptokmâus.
traité avec une étendue et une profondeur d'érudition supérieures à tout ce qu'on en avait écrit jusqu'alors, car le grand mémoire de Fréret était encore inconnu. Ukert conserve la même supériorité dans les quatre parties suivantes de son travail , publiées à de longs intervalles jusqu'en 1846, et qui traitent de raispanie, de la Gaule, de la Germanie et de l'Europe orientale. Là, malheureusement, s'arrête ce savant ouvrage, qui très-probablement ne sera jamais terminé.
Malgré les lacunes inévitables du livre de Mannert, et bien que celui d'Ukerf^oit resté inachevé, ces deux grands ouvrages avaient d*un seul coup placé l'Allemagne à la tête de l'érudition géographique. Ils représentaient, en effeti un courant général d'idées et d'études qui depuis longtemps déjà s'y était formé, et qui s'y étendait de plus en plus. Tandis qu'ailleurs on balbutiait encore cette langue de la forte et saine érudition , ou qu'abandonnant les bonnes routes et les grands modèles on se perdait dans des aberrations systématiques, l'Allemagne entrait résolument dans la seule voie qui conduise aux œuvres durables, l'étude approfondie des sources et des monuments. Les imperfections et les vides qui restaient dans le travail des deux savants professeurs étaient du temps, non des auteurs; mais dans la marche rapide des études et des explorations, chaque jour, chaque heure on peut dire, apportait les moyens d'efifacer les unes et de combler les autres.
C'est un spectacle bien fait pour enorgueillir la pensée que le mouvement intellectuel du demi-siècle que nous venons de traverser. Il n'y a peut-être qu'une époque dans l'histoire du monde, la Renaissance du seizième siècle, qui se puisse comparer à celle-ci, du moins pour le prodigieux élan des sciences historiques, des sciences physiques et des sciences mathématiques, cette triple expression de nos connaissances positives. C'est la môme ardeur d'investigation, la même rapidité de découvertes, la même uni-
versalité d'études, le même enfantement de prodiges dans les choses et dans les hommes. Si le seizième siècle (auquel on peut donner les dernières années du quinzième) ajouta tout un continent à la carte du globe; siCoperniCy précurseur de Kepler, de Galilée et de Newton, découvrit les véritables lois du mouvement des astres et de l'harmonie des sphères ; si l'on tira de la poussière des cloîtres ce que le moyen âge avait épargné des écrivains de l'antiquité classique, et s'il se forma toute une génération d'érudits pour épurer et commenter ces textes vénérés que propageait la merveilleuse invention de Gutenberg, notre époque n*a-t-elle pas vu se multiplier une race d'explorateurs tels que n'en ont pas eu les siècles précédents? N'a-t-on pas achevé ou ne poursuit-on pas la reconnaissance des dernières régions inexploréçs, en môme temps que les pays déjà connus sont étudiés de nouveau par des méthodes savantes, qui changent en notions rigoureuses les informations approximatives? L'astronomie, la physique, et les méthodes mathématiques qui en sont les instruments, n'ont-elles pas été portées aux dernières limites de la perfection par des hommes tels que Laplace, Biot, Lagrange, le Verrier? L'étude des propriétés des corps et des lois mystérieuses de la nature n'a-t-elle pas enfanté des applications qui ont mille fois centuplé les forces de l'homme? Et dans un autre ordre d'études, fautil rappeler qu'on a vu marcher d'un pas égal toutes les sciences qui tiennent à l'histoire? L'archéologie dans ses branches multiples, la numismatique, l'épigraphie, sont entrées de plus en plus dans le cercle des investigations historiques pour y apporter leur lumière et leur certitude. Des méthodes que ne soupçonnaient pas nos devanciers ont conduit à des découvertes qui ont quelque chose de merveilleux, telles que la restitution des écritures et des langues inconnues cachées sous les hiéroglyphes et les cunéiformes. Enfin, une science toute nouvelle, la philo-
logie comparée, est née de l'étude approfondie de ridiome sacré des brahmanes, nous apportant du même coup les titres oubliés de nos origines européennes, et, ce qui n'est pas moins précieux, une méthode de critique générale dans les recherches d'érudition qui les rapproche de la rigueur des démonstrations mathématiques.
Voilà ce que le dix-neuvième siècle a fait jusqu'à présent'pour les progrès de la science. Tous les peuples de l'Europe ont participé, mais dans des proportions fort inégales, à cet immense progrès : à la tête du mouvement, et à des titres égaux, quoique divers, marchent les trois grandes nations de l'Europe occidentalci l'Angleterre, la France et l'Allemagne. L'Angleterre dirige principalement ses efforts vers la réalisation des progrès matériels et pratiques; la France, engagée très-avant dans la même voie, fait cependant encore une large part aux choses de l'esprit et aux recherches d'érudition ; TAllemagne, enfin, est surtout portée, par sa nature spéculative, vers les études historiques et le côté philosophique des connaissances humaines. Sans doute, il ne faudrait pas donner à ces distinctions un sens trop absolu; mais on n'en peut méconnaître la vérité générale si Ton embrasse dans son ensemble la direction scientifique de chacun des trois pays, et la propension dominante qui se manifeste soit dans l'éducation générale, soit dans les travaux des corps savants. Quant à l'Allemagne, il suffit de remarquer que c'est là surtout que se sont élaborés, depuis quarante ans, les grands travaux philologiques auxquels l'érudition contemporaine doit son caractère élevé et les admirables résultats qui en sont sortis.
APERÇU mSTOWQUE. "25
C'est le grand mérite des études géographiques et des eiplorationsqui s'y rattachent, de fournir aux études historiques et économiques leurs meilleures données et leur point de départ le plus assuré. Ce que nous savons des peuples étrangers, c'est-à-dire des trois quarts des habitants du globe, de leurs habitudes et de leurs besoins, de leur industrie et des productions de leur pays, les informations, en un mot, sur lesquelles reposent nos relations de politique, de science et de commerce, c*est aux voyageurs qu'on les doit. Sans les relations des voyageurs, Montesquieu n'aurait pas écrit VEsprit des Lois; c'est au rapport des voyageurs contemporains sur l'Egypte, sur les pays de l'Euphrate et sur Tlnde, que sont dus les premiers matériaux et la première inspiration des études qui ont abouti à la lecture des hiéroglyphes, au déchiffrement des écritures cunéiformes et à la création de la philologie indoeuropéenne, ces trois magnifiques découvertes qui sont l'honneur de l'érudition moderne, et qui ont tant agrandi rhorizon des temps historiques. Il n'est pas une seule de nos connaissances qui n'ait son point de contact avec l'étude de la terre et de ses habitants; aussi est-il vrai de dire que partout et toujours les connaissances géographiques d'une époque ont été en rapport avec sa civilisation. Voilà pourquoi la faiblesse des études géographiques est un triste symptôme dans l'éducation d'un peuple; et c'est pour cela aussi que là où l'éducation générale est forte et développée, les études géographiques sont en honneur. Par là seul s'expliquerait la supériorité actuelle de l'Allemagne dans cet ordre d'études. Mais d'heureuses circonstances en ont favorisé le développement.