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26 APERÇU raSTORlQUE.
Parmi les explorateurs qui, depuis le milieu du dernier siècle, ont concouru à l'étude scientifique des diverses contrées du globe, un grand nombre, et des plus éminents, appartienoent à l'Allemagne; c'est un des titres d'honneur dont elle peut s'enorgueillira Qu'elle apprécie ce titre et qu'elle en soit fière, c'est ce que montre assez le fait récent de la souscription nationale pour l'expédition à la recherche de Vogel. On sait qu'un jeune Hambourgeois, Edouard Vogel, astronome et naturaliste d'un mérite déjà éprouvé, fut choisi, en 1853, par le gouvernement anglais pour aller rejoindre le docteur Barth dans l'Afrique centrale, et que depuis 1856 qu'il se porta dans la direction du Ouadâi (un pays du Soudan oriental), on a tout à fait perdu ses traces. Quoiqu'on ne pût guère conserver de doutes sur le sort de l'infortuné voyageur (aujourd'hui ils sont tous dissipés), c'était un devoir pour l'Europe, et en particulier pour sa patrie, d'en recueillir 1ns témoignages directs, en même temps qu'on tâcherait de recouvrer les journaux et les papiers du voyageur, et qu'on essayerait aussi d'achever la difficile entreprise à laquelle il a succombé. En 1860, une expédition fut organisée à Gotha dans ce triple but, — expédition dont la conduite fut confiée à M. de Heuglin, — et pour en couvrir les frais, qui devaient être considérables, une souscription, exclusivement allemande, fut ouverte. L'Allemagne tout entière répondit à cet appel ; et ce qui est surtout caractéristique, c'est d'avoir vu, dans un concours de cette nature, le denier de l'artisan figurer dans une proportion notable à
l. Nous parlons toujours de l'Allemaûine en général; nous devons dire cependant que la plupart de nos remarques s'appliquent surtout à l'Allemagne du Nord, à la Prusse, à la Saxe et aux territoires de la même région. L'Allemagne du Sud, l'Allemagne autrichienne, a sans doute aussi produit des savants très-distingués, des explorateurs d'un mérite éminent, mais dans une proportion infiniment moindre quo l'Allemagne protestante. Nous n'avons pas à rechercher ici la cause de cette différence : il nous suffit de constater le fait.
côté des riches ofifrandes des villes et des princes. Une souscription semblable, de ce côté-ci du Rhin, aurait-elle eu le même succès? Il n'est guère, hélas! permis de le croire.
Depuis la fin du seizième siècle, les pays du Levant, et l'Asie en général, avaient été parcourus par une armée de voyageurs affairés ou curieux ; mais le premier voyage qui ait eu un caractère véritablement scientifique, le premier qui ait été entrepris dans un but spécial d'études ethnographiques et géographiques , en même temps que d'archéologie et d'histoire naturelle, est celui de Karsten Niebuhr en Arabie, il y a aujourd'hui précisément un siècle. Niebuhr était Allemand (c'est le père du célèbre auteur àe.VHistoire de Rome)j quoique sujet danois ; TAllemagne a donc eu l'honneur d'ouvrir cette voie des explorations savantes, où elle n'a pas cessé d'être représentée par des noms glorieux. Il en est un qui domine tous les autres, et qui se présente d'autant plus naturellement ici, que sans aucun doute il a puissamment contribué à donner à l'Allemagne du Nord la suprématie qu'elle a conquise dans les études géographiques : ce nom, c'est celui d'Alexandre de Humboidt, cet homme illustre à tant de titres ; en qui se personnifie la science universelle des temps modernes. Par sa liaison d'amitié personnelle avec le roi Frédéric-Guillaume III, non moins que par sa haute position scientifique, M. de Humboidt eut une grande influence sur la création des établissements littéraires et scientifiques de ce règne si diversement éprouvé, en quoi il fut puissamment secondé par son frère Guillaume de Humboidt, le grand philologue. Tous deux furent amis de Cari Ritter, que la voix de l'Allemagne, ratifiée par l'Europe, a proclamé le premier géographe du siècle. Gomme toutes les vocations impérieuses et les talents fortement trempés, Cari Ritter se serait sans doute ouvert sa voie même à travers les aspérités et les obstacles ; mais la pro^
tection puissante d'Alexandre de Humboldt lui aplanit la route. Il vit s*élever pour lui, à l'Université de Berlin, une chaire otL il a pu développer et répandre un fructueux enseignement; et dès lors, libre de ces préoccupations extérieures qui enchaînent le talent et en paralysent Tessor, il put se donner tout entier à l'œuvre monumentale qui a rempli quarante années de sa vie, et que pourtant il a dû laisser inachevée. De même que toutes les œuvres humaines, la Géographie générale de Garl Ritter^ a ees imperfections, sans doute ; au point de vue de notre esprit français, qui exige de la clarté dans l'ordre, de la simplicité dans l'exposition, de la sobriété dans les détails, on peut lui reprocher ses développements excessifs et son manque de proportions : mais le mérite immense qu'il faut reconnaître dans ce grand ouvrage, c'est la pensée môme qui a présidé à sa composition, c'est l'esprit éminemment scientifique qui le remplit et le soutient. Ce que l'auteur s'y propose, c'est de décrire avec un soin scrupuleux la surface et le relief de chaque région du globe, et de faire ressortir constamment la corrélation de cette conformation, et des conditions physiques qui s'y rattachent, avec le développement de la vie organique, depuis la plante jusqu'à l'homme. Cette pensée, aussi simple que féconde, d'autres l'avaient eue déjà ; mais Ritter est le premier qui en ait fait la base d'une description générale du globe terrestre. A ce mérite, il en joint un autre qu'aucun écrivain géographe n'avait eu au même degré : c'est la connaissance^approfondie des sources, soutenue par une lecture immense qui
1. Die Erdkunde im Verhâltnût xur Natur und xur Geschichte der Mentchen^ oder (iUgemeine vergleichende Géographie, etc.; c*est-à-diro, autant qu'un titre allemand peut se traduire littéralement : « Géographie générale, ou Etude de la Terre dans ses rapports avec la nature et avec l'histoire de Thomme. » Ritter en mourant (au mois de septembre 1859) a laissé son ouvrage composé de dix-huit volumes (non compris deux volumes de tables) , dont un est consacré à l'Afrique et dixsept à l'Asie, qui n'est pas achevée.
ne lui laisse rien ignorer de ce qui a été fait ou écrit sur le sujet qu'il aborde, et qui donne la certitude que son exposition, sur quelque point que ce puisse être, sera toujours la complète expression des notions acquises jusqu'à Theure où il écrit.
Mais ce mérite, si grand qu'il soit, n'est, après tout, qu'un mérite de préparation. Ce n'est pas là, pour nous, le titre principal de Cari Ritter. Son grand titre de gldre, celui qu'on lui peut attribuer sans restriction ni réserve, c'est le mouvement prodigieux que son enseignement et ses travaux ont imprimé à la science; c'est, on peut dire, l'école qu'il a fondée, ce sont les disciples éminents qui se sont formés ou perfectionnés sous son influence plus ou moins directe, les Berghaus, les Petermann,les Kiepert, aujourd'hui ses émules et ses dignes continuateurs. Le progrès a été éclatant; c'est un bien remarquable exemple de l'action qu'un homme et un grand enseignement peuvent exercer sur toute une génération. Par la diffusion des études géographiques, par le nombre et la continuité de travaux excellents destinés à populariser la science et ses applications , par la supériorité tout à fait magistrale des publications qui sortent périodiquement des deux foyers principaux de cette grande branche d'études, Berlin et Grotha, et par la beauté artistique de l'exécution des cartes qui les accompagnent,
— cette partie si importante de toute œuvre géographique,
— l'Allemagne est autant au-dessus de ce qu'elle était il y a trente ans, qu'elle-même alors était déjà au-dessus des autres pays de l'Europe.
La capitale de la Prusse et la ville ducale de Gotha ne sont pas, tant s'en faut, les seuls foyers scientifiques de l'Allemagne. Le morcellement politique y a créé un grand nombre de centres secondaires d'où la vie scientifique rayonne avec éclat, et qui impriment à la grande communauté germanique un mouvement intellectuel plus actif et plus rapide que si toutes les forces du corps social allaient
s'absorber dans un centre unique. Mais il y a une chose qui leur est commune à tous au milieu de cette diversité : c'est la profondeur et Tuniversalité des études, partout également honorées, suivies partout avec une égale passion ; c*est enfin l'importance attachée aux études historiques , dans les cours universitaires comme dans renseignement libre, non pas seulement à une ou deux branches privilé* giées , mais à toutes les branches indistinctement, et au premier rang aux études géographiques, parce qu*on a compris depuis longtemps que sans celles-ci on ne peut s*attacber sérieusement à aucune des autres.
Un homme dont le monde savant déplore la perte récente, un de ces rares esprits chez lesquels la poursuite approfondie des sciences les plus austères n'exclut ni l'amour ni la culture des lettres, M. Biot, écrivait, il y a longtemps déjà : « L'omission complète des notions relatives aux contrées étrangères est un vide de notre éducation classique qui se montre dans les esprits les plus cultivés, même dans ceux pour lesquels l'instruction est un goût autant qu'un devoir. Tout ce qu'on nous apprend est cjmpris entre le méridien des Colonnes d'Hercule et celui dejlfanisalem : ce qui est hors de ces limites appartient à une érudition exceptionnelle ou à la curiosité des naturalistes. Je sais bien que notre civilisation a ses racines et sa souche dans cette bande étroite du globe que nous appelons l'Occident. La poésie, les arts, les chefs-d'œuvre de l'éloquence, les modèles historiques, la philosophie, la géométrie, l'astronomie nous viennent des Grecs. Nous possédons une partie des richesses littéraires que les Romains avaient ajoutées à celles-là; c'est d'eux aussi que nous tenons les
fondements de nos lois et les origines de notre langage. Nous ne saurions mieux faire que de puiser dans ces sources, pour nous primitives, les principes du goût, de l'élégance, de la force et de la justesse d'esprit. Notre religion a pris naissance chez les Hébreux, et le livre qui en contient le code primordial est écrit dans leur langue. Leurs croyances et leur histoire sont donc les éléments nécessaires de notre enseignement religieux. Mais, après cela, pourquoi omettre toute notion des générations humaines qui sont placées hors de ce cadre, à moins que des accidents de guerre ne les aient mises fortuitement en con« tact avec celles qui y sont comprises î Pourquoi omettre môme des nations qui occupent, depuis un temps immémorial, une immense portion du globe, dont l'existence sociale, les mœurs, les institutions, les lois, les arts, sont écrits dans des documents authentiques, et se suivent continuellement depuis quarante siècles, ayant régi pendant tout ce temps, sous un même empire, presque la moitié du genre humain? Nous justifierons-nous de les ignorer et de les dédaigner, parce qu*elles ont été étrangères aux événements de notre propre histoire, ou parce que leurs mœurs sont trop différentes des nôtres, ou parce que, en raison de cette dififérence, leur littérature ne nous offre point d'attrait? Ce serait borner à des conditions bien restreintes l'étude philosophique de l'humanité. »
Ces lignes sont aussi vraies aujourd'hui qu'elles Tétaient il y a vingt ans ; elles sont aussi applicables qu'elles l'étaient alors au système mutilé de notre éducation classique. Si le courant des affaires publiques et la lecture des journaux nous obligent d'avoir quelques notions générales sur les Etats et les pays de l'Europe ; si de temps à autre un événement fortuit, une guerre qui se déclare, un traité qui se conclut, une entreprise, un voyage, une découverte, nous apportent le nom d'une contrée lointaine, telle que la Chine, l'Inde, le Japon, la Cochinchine, la Californie, le Mexique,
alors nous ouvrons quelqu'un de nos dictionnaires, — si ÏDComplets et si booteusement arriérés , — ou , mieux encore, nous attendons qu'un de nos journaux nous fournisse telle quelle notre provision de science improvisée : mais de penser à prendre le mal à sa racine, il n'en est pas question. Non-seulement nous ne songeons pas au remède, mais c'est à peine si nous soupçonnons le mal, et c'est pour cela qu'il est si grand.
Nous avons insisté sur le contraste qui existe entre la France et l'Allemagne du Nord, en ce qui touche à l'éducation géographique, parce que, sous ce rapport , l'Allemagne est le pays le plus avancé de l'Europe. L'Angleterre ne sort guère des notions matériellement pratiques; la Russie déploie depuis un siècle une grande et louable activité, mais seulement dans le rayon de ses propres territoires ; à un moindre degré , on en peut dire autant de l'Allemagne du Sud; l'Italie, non plus que l'Espagne, ne comptent plus guère, depuis longtemps, dans cette partie du mouvement scienti&que : l'Allemagne du Nord seule, grâce à l'organisation largement libérale de son éducation publique, sait répandre et populariser la science dans la complète acception du mot, A cet égard, L'Allemagne possède tout ce qui nous manque.
Les sciences géographiques y occupent une place considérable dans l'enseignement secondaire et dans l'enseignement supérieur, une place proportionnée à leur importajice et à leurs nombreuses applications dans l'ensemble des connaissances humaines : chez nous, elles sont reléguées au dernier rang , abandonnées à des mains souvent insoucieuses, et on ne les juge même pas dignes d'occuper une chaire dans te seul établissement de haute instruction oà elles pourraient reconquérir le rang qu'elles ont perdu. L'Allemagne a pour les sciences géographiques des Manuels et de bons livres élémentaires : il est impossible d'être plus misérablement dépourvus que nous ne le
sommes sous ce rapport. L'Allemagne a d'âicelleuts atlas, et, au premier rang, ceux de M. Eiepert, à Berlin, et de Stieler, à Gotba, ce dernier complété par le docteur Auguatus Petermanu ; et ces atlas, aussi remarquables par l'exécution que par la science , sont répandus à des prix qui les mettent à la portée de tous : nous n'avons, nous, à l'heure actuelle, cela est triste à dire, que des caries marchandes, dénuées de science et d'autorité, et qui suffiraient seules à donner la plus triste idée de l'état d'abaissement où sont arrivées chez nous les études géographiques. L'Allemagne enfin possède deux excellents journaux géographiques, notamment les MUlheilungen ou Communications du docteur Petermann, recueil mensuel qui par son plan et son exécution, par l'universalité, la promptitude et la sûreté de ses informations, par les cartes toujours originales dont il est accompagné , et enQnpar la modicité de son prix, — considération toujours importante, — laisse bien loin en arrière toutes les publications antérieures et contribue beaucoup à populariser la science. Nous ne sommes pas moins pauvres de ce chef que de tous les autres. Un seul recueil de création récente, le Tour du Monde, est arrivé à une grande publicité ; mais combien de lecteurs le recherchent surtout pour les belles gravures dont il est orné !
Ainsi donc, l'Allemagne féodale est, quant à cette partie si importante de l'ins traction, dans des conditions infiniment plus libérales que la France démocratique. Et c'est à dessein que nous employons celte qualification : si l'esprit des institutions démocratiques est d'élever, non d'abaisser le niveau de l'éducation générale , pourquoi négliger, comme nous le faisons, une branche aussi considérable, une des branches mères de l'enseignement? Nous avons été dans le passé les précurseurs et les instituteurs de l'Allemagne ; que l'Allemagne, à son tour, nous serve d'exemple et de modèle !
C'est encore par l'Afiiùque qu'il nous faut aborder celte année le voyage universel que nous allons eatreprendra k travers les diverses régions du monde. Le grand évtoement géographique de 1863, c'est la traversée de la ione équatoriale du continent africain heureusement accompli» par le capitaine Speke et sou compagnon de voyage le ca-> pitaine Grant, entreprise glorieuse, poursuivie avec autant d'énergie que d'intelligence à travers toutes sortes de difficultés et de périls. En ouvrant aux explorateurs européens l'accès désormais facile de la région centrale où sa cachent les sources du Nil, les deux officiers anglais ont sinon résolu complètement, au moins préparé la solution complète et prochaine du plus ancien problème de la géographie du globe, et ils ont glorieusement inscrit leur nom parmi tes plus grands noms de l'histoire des découvertes.
LA nAOION DES BOIJHCES DD NU. ESPI/OBes POUR LA PREIOtU roia PAR DES tOTAGEiniS EDROPËEKB. — LB CAPTTAnE steh ET LE CAPITAINE GRANT.
]. lohn Hanning Spbkb, Capt. indian araiy. Jouiual of th« dînovery or Ibe source of the Nile. Lond., 1863, in-S*, xm-^H pages,vitb map, portraits and illualralioni (Blackwood).
S 1. De Zanzibar au lac Nyania.
Rappelons en peu de mots les circonstances auxquelles le mémorable voyage du capitaine Speke doit son origine.
Lorsque le capitaine Burton, en 1857^ conçut la pensée d'une exploration intérieure de l'Afrique australe *, il s'associa dans cette expédition hasardeuse le capitaine (alors lieutenant) Speke, comme lui officier de l'armée de l'Inde, et qui déjà avait partagé sa fortune dans un premier voyage au pays des Somâl, sur les bords du golfe d'Aden. On sait quels furent les résultats de cette expédition de 1858 ', et combien elle a contribué à enrichir la carte d'Afrique. Elle restera le grand titre de gloire du capitaine Burton; mais Speke, lui aussi, y eut une belle et large part. Les deux explorateurs avaient achevé, à onze cents milles de la côte orientale, la reconnaissance du grand lac central de Tanganîka, lorsque, au retour, leur attention fut appelée, par les rapports des marchands arabes, sur un autre lac d'une non moins grande étendue qui se trouvait, leur disait-on, dans la direction du nord. Burton , affaibli par la fièvre , était en ce moment hors d'état de prendre part à cette nouvelle excursion ; Speke tenta seul l'aventure. Elle fut couronnée d'un plein succès. Ce second lac est celui que les indigènes appellent Nyanza, ce qui signifie la Grande-Eau '. Notre voyageur ne put ni le contourner ni en reconnaître toute l'étendue; mais il en vit l'extrémité méridionale, qu'il fixa par une observation à 2 degrés et demi au sud de Téquateur. Les habitants, d'un commun accord, lui as-