‹ L'Année géographiqueChapitre 17 sur 236 · Les frères Poncet écrivent Niambara: M. Bono, Tambara · texte numérisé non relu

Les frères Poncet écrivent Niambara: M. Bono, Tambara

vertes auxquelles ils ont conduit forment un chapitre tout à fait distinct dans l'histoire des explorations africaines, ils s'y rattachent cependant par un lien commun, la recherche des sources du Nil. C'est donc ici qu'il convient de leur donner place.

Il nous faut remonter de quatorze ans en arrière, jusqu'aux premières reconnaissances — tout à fait accidentelles — de la région alpine qui domine la côte de Zanguebar à la distance de douze ou quinze journées, et à la découverte des pics neigeux de Kilimandjaro et de Kénia par les missionnaires anglicans Rebmann et Krapf, pour bien faire comprendre le point de départ, l'enchaînement et le caractère des expéditions scientifiques qui se sont portées depuis lors vers cette région orientale de l'Afrique, jusqu'à celle que le capitaine Speke y poursuit en ce moment.

Au-dessus de Zanzibar, en se portant vers le nord, non loin de la ville de Mombaz que les anciennes expéditions des Portugais sur ces plages orientales ont rendue célèbre, il s*est formé, eu 1843, une mission de l'Église anglicane. Le fondateur de cette mission, le révérend Lewis Krapf, était déjà connu par un long séjour en Abyssinie et par des travaux utiles à la science ; c'est un de ces hommes, comme en ont tant comptés les anciennes missions françaises, en qui le zèle évangélique n'a pas étouffé le goût des fortes études et l'ardeur des découvertes. Dans sa nouvelle position à Rabbaï-M'pia (c'est le nom de l'établissement), où il fut rejoint, en 1846, par un autre missionnaire d'origine suisse, le révérend Rebmann, le docteur Krapf voyait s'ouvrir un nouveau champ d'investigations presque sans limites. Ces parages orientaux de l'Afrique tropicale, défendus par un climat dangereux pour les Européens et par la réputation de férocité des peuples de l'intérieur, étaient restés jusqu'alors une des régions du monde les plus complètement ignorées. Au delà des côtes

on ne connaissait rien. Jamais voyageur n*avait tenté de franchir cette zone redoutée.

M. Krapf, aidé de son compagnon de travaux, a fait voir que cette double appréhension était pour le moins exagérée.

Après deux ou trois années consacrées aux premiers labeurs de rétablissement, après s*étre familiarisés avec les tribus voisines de Mombaz et avoir acquis la pratique de leurs idiomes, les deux missionnaires se hasardèrent à des excursions dans Tintérieur. Ces courses s'étendirent graduellement; de 1847 à 1852 elles devinrent de véritables voyages *.

En môme temps qu'elles habituaient les Afiricains de toute cette zone littorale à la présence des Européens, et qu'elles préparaient ainsi la voie aux entreprises scientifiques qui ont eu lieu depuis, ces premières courses eurent déjà des résultats d'une importance réelle (dont la valeur n'a pas été assez appréciée) pour l'extension de nos connaissances géographiques. Une étendue de pays de deux à trois degrés au long de la côte, et au moins autant dans l'intérieur, qui jusque-là étaient absolument en blanc sur nos cartes, se couvrit de noms de rivières, de localités et de tribus; outre des études approfondies du docteur Krapf sur les idiomes de ces populations, études qui n'ont pas peu contribué à éclairer d'une lumière toute nouvelle l'ethnologie générale de l'Afrique au sud de l'équateur.

1. Les relations, au nombre de huit, en furent successivement imprimées aux tomes I à IV du journal des Missions de Londres {the Church Mistionnary Intelligencer) ^ 1850 à 1853. M. Krapf, à son retour en Europe, a réuni et fondu ses différents rapports, en y joignant la substance de ses études antérieures en Abyssinie, et en a publié d'abord une édition allemande (Reùen in Ost-Àfrika , ausgefùhrt in den Jahren 1837-1855; Komthal, 1858, 2 parties in-8); puis une édition anglaise formant un beau volume grand in-8, avec des cartes et des planches, sous le titre de Travels^ ResearcheSj and Missionary labours j during an eighteen years* résidence in Eastern A frira. I^ndon, Trûbner, 1860.

Mais de toutes les découvertes des deux missionnaires, celle qui eut en Europe le plus de retentissement fut rannonce de l'existence, à deux ou trois cents milles anglais de la côte, de deux pics couronnés de neiges éternelles.

L'une de ces montagnes neigeuses, nommée par les aborigènes Kilimandjaro S devait être à peu près sous le parallèle de Mombaz, c'est-à-dire entre le 3* et le 4* degré de latitude australe (les missionnaires n'étaient pas pourvus d'instruments, et leurs évaluations, tant pour les gisements que pour les distances, n'étaient basées que sur l'estime de leurs journées de marche); l'autre montagne, appelée Kénia, pouvait être de deux degrés plus près do l'équateur dans la direction du nord*ouest.

Ni M. Rebmann ni M. Krapf, empêchés par les circonstances, ne purent arriver jusqu'aux montagnes mômes ; mais ils s'en approchèrent assez pour en distinguer clairement Tapparence, et les récits que leur en firent les habitants étaient d'ailleurs de nature à ne laisser aucun doute à cet égard. Sous cette latitude équatoriale, la permanence des neiges indiquait une hauteur de 14 à 15 000 pieds au minimum au-dessus du niveau de la mer.

Les découvertes de M. Rebmann et de M. Krapf auraient été déjà d'un bien grand intérêt, alors même qu'elles n'auraient eu pour résultat que de révéler une région physique si remarquablement caractérisée ; mais elles prennent un intérêt bien plus grand encore et plus général par les rapports qu'elles ont avec quelques-uns des problèmes les plus importants de la géographie africaine, et en particulier avec le plus célèbre de tous, celui des sources du Nil. On sait que depuis Ptolémée, ce fut une notion populaire que le fleuve d'Egypte venait de plusieurs grands lacs situés très-avant dans le sud au cœur du continent, et

1. Le nom propre est Ndjaro; kilima signifie seulement montagne.

r'''p6tée par les écrivains arabes : et ce >, fk-|)uis le seizi'';!]!'^ hi!'cl(\ ont [lU r- cueil de l'Afrique du Sud parmi les population it confirmée dans ses traits essentiels. Il u[uestion de grands lacs situés au milieu c d*où s'écouleraient, au rapport' des i grandes rivières, tant vers le nord que i s de Test et du couchant. Parmi ces la indigènes en signalaient un surtout d'un< ]ue Ton nommait le lac d*Ouniamézi.

lions voir bientôt ces informations orales c ageurs justifiées et précisées par le voy Speke. Dans celles que le docteur Rrapf vi le son excursion aux approches du mont i de curieuses particularités qui s*accorden brt remarquable avec celles que Ptoléméo ans ses Tables. On parla à M. Krapf de lacs lu mont Kénia, dont les eaux s'écoulent en iirection du nord; une de ces rivières étai \ le nom de Toumbiri. Or nous voyons i

à un mois de là, entre le levant et le midi, dans un pays où elle se partage en quatre bras. Il y a dans ces deux informations indépendantes un rapport assurément fort remarquable > alors même que de part et d*autre le nom de Toumbiri ou Toubirih ne serait qu'une appellation générique. Nous pourrions relever d'autres rapports; il suffit de rappeler ceux-là pour montrer de quel intérêt il sera de poursuivre de ce côté les informations du missionnaire de Mombaz.

Et pourtant il s'est trouvé en Angleterre un de ces esprits tristement négatifs qui croient relever leur propre valeur en outrant les inductions de la critique ; un homme instruit cependant, et connu par des travaux recommandables, n'a pas craint non-seulement de mettre en doute ( la possibilité du fait physique, mais encore de jeter de malveillantes insinuations sur le caractère et la véracité des deux missionnaires. Cette critique inconsidérée avait déjà attiré sur son auteur les sévères mais justes représailles d'un homme dont le nom jouit dans la science d'une autorité incontestée, le docteur Augustus Petermann de Gotha *, lorsque deux observateurs savants sont allés vérifier sur les lieux mêmes les renseignements transmis par M. Rebmann et le docteur Krapf, et en ont constaté la parfaite exactitude. C'est au mois de juillet 1861 que le baron de Decken^, auquel un géologue anglais, M. Thorn-

1. On peut voir dans VAthenœum anglais, iV" 1789, 1790, 1792 février, mars 1862) deux lettres du D"^ Petermann et un essai de réplique de M. Desborough Cooley.

2. La lettre du baron de Decken est imprimée dans la Zeitschrift fîir allge!neine Erdkunde de Berlin, n" ICI , novembre 18G1 , p. 369- :{70; celle de M. Thornton au VI" volume, n''2, des Proceedings de la Société royale de géographie de Londres, p. 47-''i9. Sur une des questioQS soulevées parles rapports du D' Krapf, la distance (estimée) du mont Kénia à la côte, il faut voir une lettre du voyageur dans le Journal of he American Oriental Society, vol. IV, 1854, p. 453, et la comparer à la page xxvii de Vlntroduction de M. Rav(»nstein, dans l'édition anglaise de voyages du missio inaire.

ton, s'était joint pour cette ezcnrsion, est allé de Hombaz au Kilimandjaro, Les voyageurs n'avaient pu accomplir l'ascension de la montagne jusqu'au sommet, les guides les ayant abandonnés en route par suite de craintes superstitieuses ; on avait dû s'arrêter à la hauteur de 8000 pieds. L'existence de la neige dont le sommet de la montagne est enveloppé avait été parfaitement reconnue; on avait été témoia de deux avalanches, La hauteur de la monta* gne, trigonométriquement mesurée, dépasse 20 000 pieds (6&00 mètres), dont 3000 environ, & sa partie supérieure, restent couverts de neiges permanentes. Le Kilimandjaro est une montagne volcanique. Plusieurs autres pics de 17 à 18000 pieds, au nord-ouest et à l'ouest, constituent une véritable région alpioe; la longitude du Kilimandjaro avait été déterminée. M. de Decken, revenu à Zanzibar le 1 1 novembre, se proposait d'y faire un séjour de plusietu*s mois pendant lesquels il mettrait au net ses observations et construirait la carte de sa route ; après quoi il se proposait de repartir pour l'iatérieur et de pousser au moins jusqu'au mont Kénia. On n'a pas eu jusqu'à présent de nouvelles ultérieures.

if Central equaiorial Africs , wlth notices of md tbe sources ot the Wbite Nile. Being Ihe resuit oF an eipedilion underlsken under the patronage of H. M. governoient and the Royal Geographical Society of London. in the jears ISIi7-1859. — Forme le lame IXIX du Journal of llie Royal Geographieal Society. Umd., 1S59, in-S.

-!3. Tbe Laie Régions of Central Arrica, a Picture of eiploration. By Richard F, Burtos. London, 1860, S rolumes. avec caries eiflg.

14. Capt. 1. H. Spekb's DUcOTery ol the Vicloria Nytnza Lake. Dans le BtackteootF» Kagaxine, sept-, ocL et noT. 1839.

15. Voyage aux Grands Lacs de l'Afrique orientale, par le capitaine BoBTON. Ouvrage traduit de Panglais, avec l'autorisation de l'auteur, par Mme H. Loreau. Paris, 1862, l voL gr. in-8de 719 pages, avec cartes, planches et vignettes.

La fie et les voyages du capitaine Borton avant 1857.

Malgré sa date de trois années, le voyage de MM. Burton et Speke nous appartient à un double titre : d'abord parce qu'il est devenu le point de départ, et qu'il reste la préface nécessaire du voyage actuel du capitaine Speke ; en second lieu, par la traduction de Mme Henriette Loreau (déjà connue par son élégante et fidèfle traduction de la relation de Livingstone), qui a doté notre littérature du livre important du capitaine Burton. Nous en devons donc le précis à nos lecteurs, aussi bien que de la notice particulière que le capitaine Speke a donnée dans une revue de Londres de son excursion au lac Nyanza (n^ 14).

Nonobstant la part active dévolue au capitaine Speke, le capitaine Burton est resté le héros de l'expédition de 1858. C'est lui aussi qui en a été Thistorien. Et même il l'a été deux fois : en premier lieu, pour la Société royale de géographie de Londres, dont il remplit un volume tout entier (n* 12);ipuis, avec moins de détails scientifiques et plus d'impressions personnelles, pour la généralité du public anglais, dans ses deux volumes intitulés î/ie Lake Régions of Central Afrika, c'est-à-dire la Région des Lacs de l'Afrique centrale (n^ 13). C'est ce dernier texte qu'a traduit Mme Loreau (n" 15).

La vie du voyageur lui-même est assez curieuse pour nous arrêter un moment. Nul mieux que M. Richard Burton ne pouvait convenir à la mémorable expédition de 1858. En lui se trouvaient réunies à un haut degré les conditions exigées par une pareille entreprise : l'intrépidité, l'initiative, la prudence qui prévoit les obstacles, la ruse et le

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sang-froid qui lesdétoument ou les dominent, le méprisdes

fatigues, l'insouciance du péril et des privations, les rudes vertus du pionnier jointes aux qualités émînentes de l'observateur scientifique. Jeune encore et déjà célèbre, sa vie n'est qu'une longue odyssée.

Depuis quatre ou cinq ans, l'annonce des découvertes de MM. Krapf et Rebmann dam. les parties de l'Afrique orientale voisines de l'Equateur avait fait grand bruit dans le monde géographique. Ces reconnaissances, faites sans instruments ni observations, appelaient une exploration à la fois plus rigoureuse et plus complète; d'autant plus que dans leurs courses les denz missionnaires avaient recueilli, ainsi que nous l'avons dit, de nombreux rapports sur de grands lacs situés au cœur de l'Afrique australe. Dans ces informations concordantes, mais encore vagues, il y avait une série de problèmes ébauchés que l'entrât ne ment scientifique de notre époque ne pouvait plus laisser en suspens. L'existence et la situation précise de ces lacs intérieurs de l'Afrique australe, leur liaison, réelle ou supposée, avec les sources du Nil, la conformation générale de cette région équatoriale de l'Afrique , oîi est le nceud de toute la disposition physique du continent, le rôle qu'y joueut les pics neigeux qui venaient d'être reconnus par les missionnaires, sans parler de bien d'autres questions géographiques ou ethnologiques : autant de points à éclaircir et à préciser.

L'heure était venue d'une exploration décisive; une tâche difficile, mais glorieuse, était ouverte aux hommes de science et de dévouement. M. Richard Burton, le premier, en revendiqua l'honneur. Dans un projet adressé, en 1856, au conseil de la Société de géographie de Londres, il s'offrit pour l'entreprise. Ses offres furent immédiatement acceptées, et un subside considérable du ministère en assura la réalisation. M. Burton s'était associé 1" lieutenant Speke, dans lequel il a trouvé une coopéra-

tion aussi intelligente qu'utile, quoique de misérables questions d*amour-propre les aient depuis séparés.

Le Toyage aax Grands Lacs, en 1 857 et 4 868.

Burton et Speke arrifèrent de Bombay à Zanzibar au milieu de décembre 1856; mais une préparation était nécessaire avant de s'engager dans l'intérieur. M. Burton voulait acquérir une connaissance préliminaire de la langue kisaouahiÛ qui se parle sur toute la côte du Zanguebar, et qui est un moyen habituel de communication jusqu'à de grandes distances dans les terres. Plusieurs courses au long de la côte, et la nécessité d'attendre la fin de la saison des pluies, conduisirent jusqu'au mois de juin 1857. Dans cet intervalle, M. Burton recueillit de nombreuses informations sur les tribus littorales. La dénomination générique de ces tribus est Saouahîli *. Ce mot signifie simplement <' les Littoraux » ; c'est une dérivation du terme arabe sa?iel, qui signifie la côte. Les Arabes fréquentent ces parages de temps immémorial; ils y étaient déjà établis depuis une époque inconnue il y a dix-huit cents ans, lorsque .les marins grecs, qui faisaient chaque année le voyage de la mer Rouge à la côte occidentale de Tlnde, abordèrent pour la première fois sur cette côte, où ils avaient été poussés par les vents.

Ces Saouahîlis sont une race de métis. Sur le premier fond, qui est nègre, s'est greffé — probablement dès avant l'arrivée des Arabes — un rameau de sang caucasien, qui n'a pu être qu'une branche des Gallas (lesquels confinent aux Saouahîlis du côté du nord) ; et à ce premier mélange

1. L'ethnique se modifie de diverses manières au moyen d'affixes. Ouasaouahili désigne le peuple en général, la nation; ousaouahili, le pays; m'saouahîlij l'individu; kisaouahilij la langue.

s*est ensuite ajouté , mais d'une manière moins générale, l'immixtion du sang arabe. Qu*il nous soit permis de remarquer que la race hybride de rAfrique australe, ▼- les négroïdes, comme les désigne M. Burton, — ne se trouve pas seulement sur la cAte du Zanguebar. Elle s'est propagée au sud jusqu'en Cafrerie, fort au delà du canal de Mozambique , et dans l'intérieur elle paraît occuper une vaste zone de territoires intermédiaires, séparant la contrée des Gallas des pays purement nègres du Zambézi et du Zaïre. Dans l'état des notions actuelles, cette vue est né* cessairement incomplète; mais elle peut devenir par la suite d'une importance considérable pour Tétude de l'eth-nologie africaine.

Au physique, les Saouabtlis sont d'une conformation supérieure aux nègres purs ; au moral , le contact de la demi-civilisation arabe leur a apporté , le climat aidant, plus de vices que d'améliorations. Fourbes, menteurs, défiants à l'excès, indolents, sensuels, profondément ignorants et superstitieux , ils offrent le triste spécimen d*une race dont nulle éducation morale n'a développé les qualités natives.

Vers le milieu de juin , le fort de la saison des pluies tirant à sa fin, et les dispositions du voyage étant terminées, on put enfin songer à se mettre en route.

Durant le premier mois, on eut à traverser un pays plat ou légèrement ondulé, sans pente sensible ni grands accidents de terrain, entremêlé de savanes, de terrains boisés et de vallées herbeuses, où les eaux, débordées au temps des pluies, laissent après elles, quand vient la saison sèche, une multitude de lagunes, de terrains vaseux et de marécages couverts d'énormes roseaux , demeure infecte de myriades de reptiles et d'insectes qui sont le fléau de ces terrains bas. C'est un pays de fièvres endémiques. Cette étendue de terrains plats, de formation alluviale, constitue la zone maritime ; sa largeur, entre la côte et la première

ligne de hauteurSt peat être de cent cinquante milles anglais ou cinquante lieues environ.

Deux peuplades s*y succèdent» après les Saouahllis qui Jbordent la mer : les Ouazaramo et les Ouakhoutou ^ Les premiers portent encore la marque d*un certain degré de mélange physique; mais le sang nègre domine de plus en plus. Cest chez eux, à un village appelé Déghéla-Hhora, que fut assassiné» en 1845» un jeune officier français plein de talent et d'avenir, le lieutenant de marine Hdzan, qui avait dès cette époque conçu le projet d'une exploration des contrées centeales. Un lieu appelé Zangoméro marque Textrémité occidentale du bas pays ; c'est un grand bandârl, ou centre de trafic entre les caravanes de la c6te et celles de l'intérieur.

Après Zangoméro commence une région d'un caractère tout nouveau. Le pays s'élève sensiblement, et bientôt les voyageurs ont à gravir des pentes rapides coupées de ravins et de défilés. Oo est arrivé aux montagnes qui marquent l'extrémité de la zone maritime et forment l'entrée du haut pays. Ces montagnes» qui» vues des plaines inférieures» se présentent comme une longue chaîne prolongée du sud au nord, et qu'on retrouve» à des distances variables de la côte» dans presque toute l'étendue de l'Afrique australe» né sont» à vrai dire» que l'escarpement oriental du plateau intérieur; seulement, sur une largeur de près de quarante lieues» cette extrémité du plateau est surmontée de pics» et sillonnée de vallées qui en font une véritable région alpestre» région bien arrosée de nombreux cours d'eau» et qui» par ses conditions climatologiques, infiniment plus tempérées et plus salubres que la zone littorale» peut devenir un jour une des plus riches contrées de l'Afrique.

]. D'après la remarque de la note précédente, les ethniques ou noms propres de ces deux peuplades sont Zaramo et Kboutou.

Bile est occupée par les Ouasagara, peuple noir qui se construit des huttes coniques de roseaux et d'osier , qui élève du bétail, et se livre activement à la culture du sol quand il n'est pas inquiété par les chasseurs d'esclaves de la cAte. Les Ouasagara regardent comme une beauté d'agrandir autant que possible le lobe des oreilles, au moyen d'épais cylindres de bois qu'ils y insèrent et de pesantes pendeloques qu'ils y attachent; si bien que souvent, surtout chez les gens âgés, l'oreille, monstrueusement distendue , vient tomber jusque sur l'épaule. Cette mode dépravée, qui se retrouve chez bien d'autres peuplades africaines, explique la fable recueillie par les anciens de peuples éthiopiens qui pouvaient s'envelopper entièrement 'de leurs oreilles, et s'en former comme un manteau pour le repos de la nuit.

Le premier col que l'on eut à franchir, au sommet de la crête qui domine Zangoméro , fut trouvé , par le degré d'ébullitiou de l'eau (dont les indications sont difficilement d'une rigueur absolue), de 700 mètres environ au>dessus du niveau de la mer ' ; à l'autre extrémité du pays d'Ouasagara vers l'intérieur, un autre col beaucoup plus élevé, connu sous le nom de Roubebo, accusa 1737 mètres (5697 pieds anglais). Une coupe transversale que M. Burton a jointe à sa carte ', fait bien ressortir cette disposition du pays et en accuse clairement le relief général.

A la descente de ce second col, on a devant soi le plateau proprement dit. C'est une suite de plaines largement ondulées, tant&t se perdant à l'horizon en landes brûlées par la soleîi, tantât couvertes d'une épaisse végétation

]. 3IB6 pieds Bngliis, soil 697 mètres.

ï. C'e»l sur la carie joinle à U relation insérée au journal de U Société de géographie de Londres qu'il !»M éludier de préréreace cette coup* hypsométrique, ainsi que les détails de l'ilinêraire. Dans la relation écrite pour le publie, U carte a été réduite, et, qui pis est, ■MM négligeai ment.

presque impénétrable; au total , ayant plus de forêts vierges que de culture^ plus de déserts que de forêts, et moins d'hommes que de bétes sauvages. L'altitude moyenne de ces plaines (c'est-à-dire leur hauteur au-dessus du niveau de rOcéan) se maintient entre 900 et 1400 mètres.

La route des voyageurs, qui se portait à Touest sans grandes déviations, traversa successivement le territoire d'un assez grand nombre de peuplades formant autant de petits Ëtats ayant chacun leur chef particulier. Le plus considérable de ces Ëtats paraît être celui d'Ouniamoëzi, qui occupe une position centrale à 250 milles environ, ou 80 lieues, de la grande passe de Roubého.

Ce nom a été connu des Portugais dès le seizième siècle comme appartenant à une grande nation nègre de Tintérieur, qui entretenait des relations avec les trafiquants européens de la côte orientale. Les anciennes relations écrivent Monoémuji. Ouniamoëzi, dans les idiomes du sud de l'Afrique, siguifie littéralement, « Pays de la Lune », et l'on n'a pas manqué d'élever sur ce nom un échafaudage d'hypothèses et de rapprochements, — sans fondement réel, très-probablement, — avec les montagnes de la Lune du géographe Ptolémée.

Les Ouaniamoëzi paraissent avoir une certaine supériorité sur les autres nègres du plateau. La construction de leurs huttes est mieux entendue , la population plus dense, l'industrie plus développée. L'agglomération irrégulière de huttes qu'on appelle leur capitale, et qui porte le nom de Kazèh, passe pour le centre commercial le plus important de l'Afrique australe ; les Arabes y envoient des caravanes*, et y ont un résident à demeure. M. Speke détermina (autant que le lui permirent ses instruments endommagés) la position astronomique de la ville, qu'il croit pouvoir placer par 5 degrés environ de latitude australe, et 33 degrés à l'est du méridien de Greenwich. Entre Kazèh et la côte de Zanguebar, l'intervalle est de 6 degrés astro-

nomiques^ et la route parcourue, d'après l'estime des voyageurs, mesure à peu près 560 milles anglais, ce qui revient à 200 de nos lieues communes de France.

A l'ouest de Kazèh, le pays s'abaisse d'une manière peu sensible, mais continue ; tout annonce qu'on se dirige vers une dépression intérieure. Le sol, mieux arrosé , prend aussi un meilleur aspect.

Les cultures présentent moins d'interruptions. Le riz, la canne la sucre et tous les produits de l'Inde viennent ici à profusion. Après avoir ainsi marché l'espace d'environ 200 milles (près de 75 lieues) à travers le territoire de cinq à six peuplades, en suivant en partie la vallée d'une rivière considérable qui coule à l'ouest^ on atteignit une ligne de hauteurs au sommet desquelles la caravane fit halte. De ce point, une ligne brillante se dessinait à travers le feulK lage. « Quelle est cette lumière? demanda le capitaine^Burton. — Je crois que c*est Yeau^ » répondit le guide. C'était le Grand Lac. Le capitaine avança vivement de quelques pas, et vit tout à coup se dérouler à ses pieds une perspective qui le remplit d*admiration, d*étonnement et de délices. Ennuis et fatigues, tout fut oublié : on était au but.

C'était le 13 février 1858, date qui marquera dans les fastes des découvertes africaines.

On contemplait enfin ce lac presque légendaire, sur lequel, depuis trois cents ans, les Européens ont recueilli tant de récits exagérés ou contradictoires. Les nègres le nomment Tanganyika ; les Arabes lui donnent plus communément le nom d'Oudjidji, d'après la ville principale de son bord oriental. MM. Burton et Speke se procurèrent une des frêles embarcations des pécheurs riverains, et opérèrent la reconnaissance de la moitié septentrionale de cette grande nappe d*eau, sans pouvoir néanmoins en atteindre le point extrême.

On leur assura que, de ce côté, une grande rivière vient

y déboucher S et que de hautes montagnes Tentonrent. D'aprfts ce qu'ils ont vu ou appris , le Tanganyika peut avoir une longueur de 300 \nilles anglais du sud au nord, entre le troisième et le huitième parallèles sud , avec une largeur variable dont le chSSre extrême ne parait pas dépasser une quarantaine de milles. Sa forme générale est un ovale allongé.

Les observations du lieutenant Speke, déduites, comme nous Tavons dit, du degré thermométrique auquel Teau pore entre en ébullition , lui ont donné pour Taltitude de la surface du lac 1844 pieds, ce qui revient à 562 mètres. Le Tanganyika parait être le réservoir de toutes les rivières environnantes. Ses bords sont fort élevés et sdh encaissement considérable. Les eaux sont douces et trSspoissonneuses. Entre le lac et la côte de Zanguebar, l'itinéraire des voyageurs donne un peu moins de 800 milles (280 lieues), ce qui est à peu près le tiers de la largeur du continent à cette latitude ; il se trouve, conséquemment, à 1500 milles environ, ou 550 lieues, de la côte occidentale, à la hauteur de Testuaire de Za'ire. Les voyageurs parlent en termes peu favorables de la valeur morale des populations nègres avec lesquelles ils se trouvèrent en contact pendant leurs excursions aux environs du lac.

Après un séjour de onze semaines, laborieusement employées en courses, en informations, et trop souvent aussi en démêlés avec les noirs, et surtout avec les chefs, qui n*ont guère retiré de leurs rapports avec les Arabes qu'une insatiable rapacité, l'expédition reprit le chemin de Kazèh.

Le lieutenant Speke avait été rudement éprouvé par les fièvres durant la première moitié du voyage, et par le sol humide sur lequel il fallait souvent s'étendre pour passer

1. M. Speke croit, au contraire, qu'elle en sort ; on ne peut rien affirmer, ni sur cette opinion ni sur ces rapports, tant qu'une recoi}européenne n'aura pas tranché la question.

U nuit; naaintenant, c'était au tour de M. Burton de se seotir atteint par le dangereux effet de ce climat débilitant. Cependant, on recueillait de la bouche des marcbands arabes de nombreux rapports sur un autre Uc aussi grand au moins, disait-on, que le Tanganyika, et qui se trouvait à quelques journées de Kazèh, daàs la directioa du Nord. Ces rapports méritaient attention. Comme les forces du capitaine Burton ne lui permettaient pas cette nouvelle reconnaissance, il fut décidé qu'il s'arrêterait à Sazëh pendant que son compagnon irait vérîSer ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans les informations arabes. U s'est trouvé, au total, que cette partie de l'expédition en est devenue, & certains égards, le cAté le plus important.

a particulière du cupiUunc Spcke vcn le nord, du 8 Jaillel an Sfi ■DOCIBliB. La déctiuTïrIe du lac Njania, i î degria el demi ea deçt de réqualeur.

Speke, accompagné d'une portion de l'escorte, se mit en route le 9 juillet. Une marche de vingt-cinq journées, à travers un pays qui n'offi-it pas de difficultés sérieuses, le conduisit au terme de sa recherche. U était arrivé, en eSet, sur les bords d'un vaste lac, que les indigènes appellent seulement Nyassa (l'Eau), et auquel il appliqua le nom de lac Victoria. Il n'en dépassa pas l'extrémité méridionale, dont il Sza la position, par une observation astronomique, à 2 degrés 24 minutes de latitude australe. Le degré d'ébuUition de l'eau lui donna pour l'altitude du lac, autant qu'on peut compter sur l'exactitude très-incertaine de son observation, 3740 pieds anglais (1140 mètres).

Il estime que le Nyassa se trouve à peu près sous le même méridien que Kazëh , c'est-à-dire vers le 33' degré à l'est de Greenwich *. Cette estime porte à environ

I. On sait que le méridien de l'obwrTatoire Je Greenwich Ml^lphu

4 dqprés, oa une centaine de lieues, à Touest de la montagne neigeuse de Kilimandjaro découTerte par H. Rebmann, et nous met aussi aux environs* du méridien du haut fleuve Blanc i dont le dernier point reconnu (par 4» de latitude N. environ) est séparé de la partie observée duNyassa par un intervalle de 6 degrés et demi à 7degrés. Dans Tétat actuel des choses, il ne faut prendre tous ces chiffires que comme des approximations ; mais il ne saumon t s'éloigner beaucoup, en définitive, des positions vraies , et ils permettent d'apprécier suffisamment le champ d'explorations où a dû se porter la nouvelle expédition anglaise de l'Afrique centrale.

Les indigènes ne pouvaient rien dire de certain sur l'extension du lac vers ]e nord; aucun d'eux n'en avait jamais vu la fin. Il s'étendait sûrement, disaient-ils, jusqu'au bout du monde. Tout ce qu'on put conclure de leurs exagérations, c'est que cette étendue doit être considérable. Speke aurait bien désiré pousser plus avant; mais il fallait rejoindre le capitaine Burton. II revint donc, en se promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour reprendre plus tard cette reconnaissance forcément ajournée. Les vœux de Tardent explorateur ont été remplis par l'expédition qu*il conduit en ce moment; espérons, à notre tour, que la science en retirera tout le profit qu'elle en attend.

Le 25 août, Speke était de retour à Kazèh, où il trouva Burton en état de se remettre en route. Le capitaine parle en très-hauts termes des cantons qu'il venait de traverser. La culture, sur cette partie du plateau, lui parut plus active et plus générale que dans les autres territoires que la mission avait visités ; le pays présente aussi moins de landes stériles et de parties abandonnées. A cette époque

oceidental de 2 degrés 20 minutes (et une fraction en secondes) que le alridieB de robserratoire de Paris.

de Tannée, qui répond à notre hiver et qui est encore la saison sèche, le climat était des plus salubres, et la température très -supportable. La plus grande chaleur, au fort de la journée, excéda rarement 31 degrés de notre thermomètre centigrade. Durant les six semaines que dura son excursion, Speke n*eut que de bons rapports avec les habitants.

Aperça des réiultats généraux de rexpédition de MM. Barton el Speke.»

Les quatre mois employés pour le retour de Kazèh à la côte (du 26 septembre au 3 février 1859) fournirent peu â*observations nouvelles; les voyageurs étaient fatigués, la fièvre leur livrait de fréquents assauts, et leur plus grande préoccupation était de gagner Theure du repos. Les résultats de l'expédition, s'ils pouvaient laisser le regret de quelques parties inachevées, étaient d'ailleurs de nature à satisfaire amplement leur ambition. Une immense lacune de la carte d'Afrique venait d'être comblée. On connaissait maintenant, au moins dans ses traits généraux, une vaste région où jusque-là aucun Européen n'avait pénétré; l'intérieur de l'Afrique australe entrait enfin dans le cercle des notions européennes, comme les explorations du docteur Barth venaient d'y faire entrer d'immenses parties du Soudan. La conformation physique de l'Afrique n'était plus un mystère ; les reconnaissances qui venaient d'être accomplies, rapprochées des observations faites depuis longtemps dans les régions littorales, permettaient maintenant d'affirmer, en ramenant à leurs justes termes les hypothèses antérieures, que l'intérieur du continent austral est occupé par un large plateau d'une hauteur médiocre, et qu'il existe au centre de ce plateau une dépression considérable dont le fond recèle une véritable Caspienne, un grand lac (sinon plusieuro)

sans écoulement extérieur. Nous avons à peine besoin d'ajouter que d'importantes déductions çUmatologiques se rattachent à cette donnée générale.

Voilà pour la part de la géographie physique. Les autres branches de la science ne s'étaient pas moins enrichies/On venait pour la première fois d'étudier sur place les popula^ tiens d'une bonne partie de l'intérieur, et par là d'étendre considérablement les notions acquises sur Tensemble de l'ethnologie africaine, tout à la fois sous les rapports physiques et sous le rapport moral. La grande vue déjà émise, sur des moyens descomparaison plusrestreints,de Taffinité originaire et des étroites analogies que présentent entre eux une grande partie des idiomes de l'Afrique australe, — faK d'autant plus remarquable, qu'il tranche sur l'extrôme diversité que présentent habituellement, même dans des régions d'une médiocre étendue, les langues des peuples barbares, — cette vue s'était fortifiée d'un grand nombre de rapports nouveaux. Enfin, ici encore, on avait pu étudier les populations natives de l'Afrique dans les conditions d'habitation les plus diverses, et on en rapportait de nouvelles preuves, après tant d'autres , que nulle part l'aptitude civilisatrice des races noires de l'Afrique n'a pu dépasser les premiers rudiments de la vie policée.

Partout le nègre est resté un peuple enfant, gouverné par les instincts de la vie animale. Nulle part, la moindre trace de la prédominance du sentiment moral sur l'impulsion physique. Et, cependant, cette région de l'Afrique recèle des éléments de prospérité égaux à ceux des parties du globe les plus favorisées. Mais les siècles se sont accumulés sans que les habitants aient su ni les découvrir ni les mettre à profit.

La terre est restée sauvage ainsi que l'homme. Supposez que l'Européen porte dans ces contrées du tropique son activité et son in'dustrie; qu'il mette la hache dans ces forêts éternelles, repaire de hideux reptiles et d'animaux

sauvages; qu*il ménage un écoulement régulier au tropplein des pluies périodiques, qui crée les marécages et enfante à la fois les insectes venimeux et les miasmes mortels ; qu'il sache en même temps distribuer les eaux du ciel, ou faire jaillir les eaux souterraines pour répandre un principe fécondant d*humidité dans les cantons privés d'eaux permanentes ; qu'il ouvre des routes et crée de faciles communications ; qu'il fasse, en un mot, ce que les hommes de sa race ont fût autrefois dans les pays vierges de notre Europe, où se portèrent les premières colonies, ce qu'ils ont fait, depuis trois cent cinquante ans, dans les régions tropicales du nouveau monde, ce qui, aujourd'hui encore, se fait chaque jour sous nos yeux dans les solitudes sauvages de l'Amérique du Nord et de l'Australie ; supposez, dis-je, que l'Européen entreprenne ce travail de transformation dans les chaudes contrées de l'Afrique du Sud, comme il l'a déjà fait dans les territoires voisins de la pointe australe : avec quelle rapidité tout y prendrait un nouvel aspect !

Mais ce changement, qui donnerait à la civilisation une terre jusqu'à présent déshéritée, ce changement que l'Européen seul peut opérer, le verrons-nous jamais s'accomplir, et quelle serait alors la destinée finale des peuples aborigènes ? Immenses problèmes que le présent entrevoit à peine, et qui sont les secrets de l'avenir.

§ 3. Seconde expédilion du capitaine Speke avec le capitaine Grant, depuia 4880. Dispositions. Dernières nouyelles.

Le capitaine Speke, nous l'avons dit, ne s'était éloigné du lac Nyassa, en y laissant sa découverte inachevée, qu'avec la pensée de la reprendre dans un nouveau voyage, afin de poursuivre sa reconnaissance du lac, d'en déterminer l'extension vers le nord, et de vérifier s'il est en

aPEKE. — SOURCES DU NIL. 51

eommonication directe arec le fleuve Blanc, ainsi qae les rapports indigènes, conformément en ceci avec les anciennes données du géographe Ptolémée, portent à le supposer. La Société de géographie de Londres est entrée chaudement dans les projets du voyageur, et lui en a facilité là réalisation. Chez nos voisins, il faut leur reaàre cette justice, l'intérêt que Ton prend aux grandes entreprises de cette nature ne se borne pas, comme il arrive souvent ailleurs, à des vœux platoniques. Un subside considérable (au delà de 100000 francs), alloué en grande partie par le gouvernement, a permis à l'explorateur d'organiser largement l'expédition, tf. Speke a pris sa route par k Cap, et au mois d'octobre 1860 il quittait Zanzibar en compagnie du capitaine Grant, un de ses compagnons d'armes dans Tannée de Tlnde, se dirigeant vers rintérieur par la route qu'il avait suivie en 1857 avec le capitaine Burton. Une nombreuse caravane de soldats d'escorte et de porteurs les accompagnaient. Entre autres dispositions qui avaient été prises pour ajouter aux chances favorables de Texpédition, il avait été décidé que M. John Petherick (celui dont il a été question plus haut), organiserait à Khartoum, où il réside maintenant avec le titre de consul britannique, une embarcation bien pourvue de provisions et de ravitaillements de toute sorte, avec laquelle il remonterait le fleuve Blanc jusqu'à Gondokoro, en calculant son temps de manière à se trouver au mois d'octobre 1861 à cette dernière station, époque o*ù l'on présumait que l'expédition du sud pourrait y arriver de son côté.

Mais la marche de MM. Speke et Grant a éprouvé des lenteurs qui ont trompé toutes les prévisions. Jusqu'ici, du reste, les nouvelles de l'expédition ont été rares. Depuis tme lettre du capitaine Speke, datée du 12 décembre 1860, neuf mois se sont écoulés avant que les voyageurs aient pu rassurer sur leur sort leurs amis d'Europe, et ces

dernières nouvelles, datées du 30 septembre 186k, ont mis elles-mêmes treize mois à parvenir en Angleterre. A la date du 12 décembre 1860, Texpédition était arrivée à un lieu appelé Khoko, à quatre cents milles anglais de la c6te, à mi-chemin environ du lac Nyanza. A la date du 30 septembre 1861, il s'en fallait encore de cinq à six journées qu'ils eussent atteint le lac. Ce retard avait été amené par différentes causes, qui avaient fait perdre huit mois entiers qu'on avait dû passer à Kazèh, dans rOuniamoëzi.

Le capitaine Speke prévoit, dans cette dernière lettre, le cas où des obstacles inattendus s'opposeraient à ce que du Nyanza il pût arriver au fleuve Blanc. S'il en était ainsi, l'expédition tâcherait de revenir à la côte orientale par une route directe, aussi voisine que possible de l'équateur, ce qui le conduirait vers les montagnes neigeuses de Kénia, découvertes par le docteur Krapf en 1849.

C'est la première fois qu'il est question de ce plan de retour; mais il est bien rare que dans ces lointaines expéditions, la marche qu'on s'était tracée d'avance n'ait pas été modifiée plus ou moins, sinon changée complètement par les circonstances. Au reste, le retour direct de Nyanza à la c6te de Zanguebar par une ligne parallèle à l'équateur, serait aussi d'un haut intérêt géographique. De toute manière, si nul accident n'entrave l'expédition, elle ne peut qu'étendre considérablement nos connaissances, encore si faibles , sur cette région centrale de l'Afrique.

$ 4. Qaelqaes rues sur les explorations à effectuer dans la zone

équaloriale de T Afrique.

Nous avons dit de quelle importance serait une étude complète de la région du mont Kénia, où se trouve indu-

L*AnUQlIX ÂQUATORIALE. 53

bitablement un des prindpauz points de départ des eaux qui concourent à former le grand fleuve d'Egypte. Lorsqu'on parle» en effet, de découvrir la source du Nil, il ne &ut pas perdre de vue qu'on énonce un problème trèscomplexe. Comme tous les grands cours d'eau du globe, le Nil, à son origine, se ramifie nécessairement en un grand nombre de branches d'importance inégale ; ce n'est qu'après les avoir reconnues toutes et les avoir comparées, qu'on pourra dire à laquelle appartient le titre de bras principal, quelle est la branche mère, en un mot, et quels sont les affluents. Ce n'est pas notre génération qui verra Taccomplissement entier de cette tâche difficile. Néanmoins, la branche qui, sans aucun doute, descend du mont Kénia, doit être, nous le répétons, sinon la tôte même du fleuve, au moins une de ses artères principales ; et dans tous les cas, ce qu'on peut affirmer dès à présent d'après les faits acquis, c'est que si le problème à résoudre reste encore très-vaste et plein de périls, il n'a pas le caractère indéterminé qu*il présentait encore il y a peu d'années. Les inconnues en ont été graduellement écartées ou réduites; l'objet, aussi bien que la limite des dernières investigations à poursuivre , sont désormais bien déterminés. C'est im point immense. Et l'on peut ajouter, quant à la question de prééminence entre les deux grands bras du Nil éthiopien , le Bahr el-Abyad ou fleuve Blanc, et le Bahr el-Azrek ou fleuve Bleu, que l'étude physique a confirmé, en faveur du fleuve Blanc', la tradition des siècles. En admettant que le capitaine Speke ou d'autres explo-

l. VAstajntsàes anciens, qu'Eratostbène appelle le corps du fleuve. M. Charles Beke, qui occupe un rang éminent parmi les explorateurs savants de TAbyssinie, s'est beaucoup occupé de Thistoire physique du haut Nil. 11 a repris et développé, il y a deux ans, sous ce titre : the Sources of the NHe , heing a gênerai survey of the hasin of Ihat river and ofits head-slreams, London, 18G0, in-8, un sujet qu'il avait déjà traité en 1846.

54 AFAIQUB.

rateurs actuels (le baron de Decken, par exemple), parviennent à reconnaître dès à présent le vaste triangle compris entre le lac Nyanza^ le mont Kénia et Gondokoro, et que leurs explorations fassent bien connaître le système fluvial de cette partie de la zone centrale, il restera à remplir une autre tâche bien autrement longue et difficile : c*est une ligne d'exploration qui partirait aussi de la région du Kilimandjaro ou du mont Kénia, mais qui se porterait obliquement au nord-ouest pour aller se rattacher, vers le sud du lac Tchad, aux reconnaissances de M. Barth dans rAdamâûua et dans le bassin moyen de la Binoué. C'est une traversée de plus de six cents lieues en ligne directe. Le hardi voyageur qui osera se lancer dans ces espaces inconnus aura sûrement à a&onter d'immenses fatigues , probablement à surmonter de grands dangers; mais si l'entreprise est hasardeuse, quelle gloire dans la réussite ! Des dernières lacunes qui restent à combler dans la géographie africaine , après les découvertes de Barth, de Livingstone, de Elrapf et* de Burton, celle-ci, outre qu'elle est la plus vaste, est celle qui promet les plus beaux résultats, parce que c'est là, dans la zone équatoriale, que se concentrent les plus grandes questions qui sont encore à résoudre. C'est là qu'ont leur origine toutes les rivières importantes dont l'exploration est inachevée, non-seulement les affluents supérieurs de la gauche du fleuve Blanc, mais le Chàri, la Binoué , et beaucoup d'autres. Ce rayonnement de rivières considérables qui s'écoulent vers toutes les mers environnantes indique assez qu'une région élevée existe au voisinage^ de l'équateur. Il faudra reconnaître la nature de cette région et déterminer la hauteur de ses montagnes , auxquelles il faut sûrement rapporter, si elle a quelque part une application réelle, la vieille appellation de montagnes de la Lune'.

1. M. Charles T. Beke^ dont nous avons rappelé tout à Theure Pex-

AFRIQUE AUSTRALS. 55

lUppeler ce qu'on attend de ces expéditions futiûres , c'est ajouter à l'honneur de ceux qui en ont [préparé les voies ; c'est faire encore mieux ressortir l'extrême importance non- seulement de l'expédition anglaise de 1857 aux grands lacs intérieurs, mais aussi des découvertes des deux missionnaires de Hombaz, le révérend Rebmaon et le D' Krapf, qui en ont posé les premiers jalons.

L» Ammn hégions de l'afbiqiis austrau.

S I. JToQfdlei eiplorttioni deM. LiTiogMone dans le bmln

inférieur da Zambéii.

Nous n'avons pas besoin, disions-nous récemment dans le Tour du Monde ^ de rappeler à ceux qui ont lu les Voyages et recherches d^un Missionnaire dans V Afrique mèridionale\ la place élevée que M. David Livingstone a conquise dans la noble pléiade des grands explorateurs qui, depuis quinze ans, ont renouvelé l'aspect de la carte d'Afrique. Après avoir accompli, de 1852 à 1856, un véritable voyage de découvertes dans la moitié supérieure du

cellent travaU sur le bassin du haut Nil, dans un mémoire lu, en 1861, devant l'Association britannique pour rAvancement de la science , et qui n'est, à proprement parler, que le complément de celui de 1860, a développé cette vue que Tappellation de montagnes de la Lune, empruntée par Ptolémée à Touvrage de Marin de Tyr, doit s'appliquer au système de montagnes méridiennes qui domine à distance la côte de Zanguebar, et dont les deux sommités principales, jusqu'à présent connues, sont le mont Kénia et le Kilimandjaro {On the mountains forming the eattem side of the basin of ihe Nile , and the origin of the deeignation '* Mountains of the Moon, *' Ëdinb. , 1861 , in-8 , 15 p.)* Cette vue a, en effet, pour elle de grandes probabilités.

1. Traduction française, par Mme Henriette Loreau (1859, chez Hachette) des Missionary Travels and Eesearehes in South Afriea, Loudon, 1S57, 1 vol. in-8.

vaste bassin du Zambézi , un des trois grands fleuves du continent africain, le savant missionnaire a quitté de nouveau r Angleterre au commencement de 1861, pour retourner sur le périlleux théâtre de ses premiers travaux, se proposant cette fois d'étudier le Zambézi inférieur et quelques-unes des autres rivières qui débouchent dans le canal de Mozambique, en regard de Madagascar. Un petit bateau à vapeur, le Pioneer^ construit en vue de cette exploration fluviale, devait le transporter sur les difiërents points qu'il se proposait de reconnaître dans ces pacages. Une première tentative pour remonter la Rovouma, qui a son embouchure non loin du cap Delgado, entre le dixième et le onzième degré de latitude australe, a dû être ajournée faute d'y être arrivé en temps utiles Selon certains rapports indigènes, la Rovouma viendrait d*un grand lac intérieur nommé Nyanza' (ce nom, qui se retrouve sur plusieurs points de l'Afrique australe , signifie seulement la Grandç Eau); et cette information, qu'elle soit ou non fondée, n'a pu qu'augmenter le regret de cet insuccès. Mais si M. Liviugstone n'a pu atteindre de ce côté la grande eau intérieure, il y est arrivé par une ^utre voie, et il a réalisé ainsi une conquête géographique qui n'est pas indigne de figurer à côté des belles découvertes de son premier voyage.

Jetez les yeux sur une carte d'Afrique, sur une carte tout à fait récente, vous voyez le fleuve Zambézi verser ses eaux dans le bras de mer qu'on nomme le canal de Mozambique (qui sépare l'tle de Madagascar du continent africain), par un vaste delta dont les bras se déploient entre le 18* et le 19** degrés de latitude australe. Quand on

1. Lettre du D' Livingstone ^ du 9 avril 1861 « dans les Proceedmgs de la Société de géographie de Londres, toI. VI, p. 20.

2. C'est le même nom que le Nyassa, sous lequel les indigènes désignent le grand lac découvert en 1858 par le capitaine Speke, à 2 degrés et demi au sud de l'Equateur.

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