CHINE
à Hoang-tcheou, à près de 700 milles de la mer. A partir de ce point, la flottille sera réduite à de petits bâtiments d'exploration, que Ton ne pense pas pouvoir remonter au delà de Kivei, où il y a, dit-on, des rapides; mais nous, naturellement, nous espérons qu'ils pourront aller beaucoup plus loin. Notre parti sera à bord d'un des steamers jusqu'à Hoang-tcheou, où probablement nous fréterons un bateau chinois qui sera remorqué; après quoi, il nous faudra faire de notre mieux pour remonter le fleuve à la façon chinoise jusqu'à Tchoung-khing, dans la province de Sse-tchouan, d'où nous nous proposons de nous rendre par terre à Tching-tou, la capitale de la province. De cette dernière place, nous suivrons très-probablement la route par laquelle l'abbé Hue a été ramené de Lhassa en Chine. De Lhassa, nous longerons le côté nord de l'Himalaya jusqu'à la source de l'indus ; et de là, traversant les montagnes, nous descendrons par Simla dans les plaines de l'Inde, vers le mois d'octobre ou de novembre.»
Ce plan, s'il avait pu être suivi jusqu'à là fin, était gros d'informations importantes et neuves; malheureusement l'état d'agitation dans lequel on trouva le Sse-tchouan (la province occidentale de la Chine, à la frontière du Tibet), ne permit pas aux aventureux explorateurs de dépasser le centre de cette vaste province. Il leur fallut revenir sur leurs pas et redescendre la rivière. Malgré ce fâcheux échec, les résultats obtenus dans ce voyage sont loin d'être indifférents. On a remonté le fleuve jusqu'à 1500 milles géographiques, c'est-à-dire à 625 de nos lieues de France, ou plus de 2600 kilomètres. La carte du fleuve a été relevée depuis Ho-kheou, au confluent du grand lac de la province de Kiang-si, jusqu'à Ping-chan où la barque a dû rétrograder ^ ; des observations astronomiques ont été
l. Le capitaine Blakiston n'a commencé ses observations et ses relerés qu'à Han-keou (les Anglais écrivent Hankow, daus leur aboixkv-
faites, et la nature du pays soigneusement décrite, depuis les basses plaines alluviales du cours inférieur, jusqu'aux dislricts de plus en plus accidentés et montagneux du Sse-tchouan. Un fait qu'il faut constater ici, parce qu'il est important pour l'histoire géographique de la Chine, c'est que ]a carte du fleuve, telle que M, John Arrowsmith, l'habile cartographe de Londres, l'a construite d'après les observations et les esquisses du capitaine Blakiston (n° 152}, ne s'éloigne en rien d'essentiel de celles que d'Anville a dressées il y a cent trente-deux ans sur les matériaux envoyés par les jésuites mathématiciens chargés par l'enapereur Kièn-long de lever, ou plutôt de coordonner la carte de l'empire. Il convient en effet de remarquer, puisque nous avons toucbé ce point d'histoire scientifique, que dans ce grand travail de la carte de la Chine, la tâche des Révérends Pères fut surtout de vérifier et d'assujettir à des observations asirooomiques les cartes particulières que les Chinois possédaient depuis longtemps de tous les cantons de leurs proviflces. Les cartes purement chinoises peuvent être défectueuses dans l'ensemble et les contours généraux ; mais le détail a ce degré d'exactitude que la patiente industrie des Chinois donne à tout ce qui sort de leurs mains.
On a deux relations de l'expédition du Yang-tse-kiang : celle du colonel Sarel, qui n'est qu'un simple journal, substantiel, mais succinct (n° 151); et celle que le capitaine Blakîston a écrite avec beaucoup plus de détails, et une plus grande variété d'observations, pour le public anglais (n' 152), Le capitaine Blakiston a été amené à parler de l'état d'agitation insurrectionnelle auquel est livré l'empire; ' roici ce qu'il dit à ce sujet : ■ On croit généralement en Angleterre qu'il n'y a actuellement en Chine qu'une rébellion, celle des Taïpings. Je voudrais qu'il en fût ainsi; mais
nable orthographe qui rend si sourenl les noms étrangers presque méeontiaissables) ; le cours inférieur du fleuTe, depuis la mer jusqti't Han-keou, a iti relevé par la marine uiglaise «n 1858.
tel est l'état de décadence où la corruption et le péculat éhonté des mandarins a fait descendre l'empire sous la dynastie régnante, qu'il n'y a pas aujourd'hui moins de quatre soulèvements distincts. La révolte est devenuei'itat normal de toutes les provinces de cet empire, autrefois sî prospère. Outre les Taïpîngs sur le Yang-tse-kiang inférieur, il y a un corps formidable d'insurgés dans la province de Chang-touug, de la région du nord-est ; puis les rebelles de Sse-lchouan, les Tu-feb, qui sont confinés, à ce qu'il semble, dans cette province de l'ouest; puis enfin il y a un soulèvement considérable de Cbinois musulmans dans le Yun-nan. ■ En d'autres termes, c'est l'empire tout entier qui semble menacé d'une dissolution générale. Des informations analogues sur les insurgés musulmans du Yun-nan, désignés sous le nom de Paitsîs ou Pandjcis, sont aussi arrivées en Europe par le pays barman'.
sa. s
Qu'au fond de ces insurrections qui éclatent et se maintiennent aux quatre régions de l'empire, à l'est et à l'ouest, au nord et au midi, il y ait vis-à-vis de la dynastie tartare qui règne sur la Chine une question de nationalité plus ou moins nettement accusée, plus ou moins généralement sentie, cela n'est guère douteux ; mais ce n'est pas à cette question toute moderne et toute politique que s'adresse notre paragraphe actuel : nous allons au delà.
Dans la géographie comme dans l'histoire, tout ce qui touche aux vieilles races des diverses contrées du inonde a pour nous un vif et puissant intérêt ; la science, qui aime à remonter aux origines, aussi bieo que l'imagination que
captivent le lointain et TinconnUy se sentent également attirées vers ces questions qui plongent au plus profond de l'histoire. La Chine nous en présente une de ce genre.
Les plus anciennes traditions de Tempire, réunies par Confucius environ 500 ans avant Tère chrétienne et consignées dans le livre qu'il intitula le Choti-kingy c'est-à-dire h Livre des AnnaleSy parlent, sous le nom de Miao, d*un peuple indocile qui habitait dans l'intérieur du pays. Ce nom s'est conservé dans la langue officielle. Aigourd'hui encore on appelle Miao-tse des tribus montagnardes et i demi sauvages répandues dans les cantons les plus difficilement accessibles des provinces du sud et du sud-ouest : le Ho-nan, le Kouang-si, le Koueï-tcheou et le Yuô-nan. Ces tribus se regardent comme indépendantes du gouvernement impérial, et n'obéissent qu'à leurs propres chefs. Elles parlent des idiomes qui leur sont propres et qu'on a lieu de croire très-diflFérents les uns des autres, quoique dans certains cantons des provinces centrales ces idiomes ne soient, selon toute apparence, que des dialectes plus ou moins rapprochés. Au total, comme on n'a avec ces tribus montagnardes que peu de rapports, elles sont restées jusqu'à présent très-peu connues ; et les livres mêmes de la Chine, si abondants en détails sur les populations frontières, fournissent à peine quelques rares notices, superficielles et insuffisantes, sur les Miao-tse. Je ne sache pas qu'on ait recueilli de spécimens de leurs idiomes, ce qui serait un élément précieux d'étude comparative.
Il serait important de savoir aussi quels noms ces tribus se donnent. Le nom de Miao-tse est une appellation plutôt qu'un nom spécial. Bien que quelques missionnaires aient vécu au milieux d'eux, on ne possède jusqu'à présent aucune notice satisfaisante et circonstanciée sur ces tribus agrestes, qui sont restées une sorte d'énigme historique. On s'accorde à y voir les restes d'une population abo-
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rigène répandue dans le bassin .du grand fleuve central de la Chine (le Yang-tse-kiang), arant que la race chinoise, descendue des plateaux du nord-ouest, vînt occuper ces vastes territoires. On suppose avec une très* grande probabilité que les Miao-tse appartiennent à la même souche que les Tibétains et les populations de lindo-Ghine ; du moins le fait ne parait pas douteux en ce qui regarde ceux de la province de Yuô-naû, qui forme Fangle sud- ouest de la Chine sur les confins du Barmah et du pays de Siaoï.
Duhalde avait fait une courte mention des Miao-tse dans SSL Description de la Chine il73b) ; néanmoins le nom de ces rudes montagnards n'a acquis une sorte de notoriété en Europe que depuis la relation écrite par le P. Amiot, en 1775, d'une expédition militaire envoyée par l'empereur Kien-loDg contre quelques tribus des confins du Ssetchouan ^ Cette relation est tout historique; elle ne fournit aucune information sur la vie intérieure des montagnards, non plus que sur leurs idées religieuses, sur leur aspect physique*, sur leur idiome, en un mot sur ce qui aurait pour nous un véritable intérêt. Ce qu'on a depuis lors écrit de plus détaillé sur ce peuple est le morceau assez étendu que Cari Ritter lui a consacré au tome IV de son Erdkund^ '; mais cette notice, pas plus que celle du P. Amiot, ne contient d'informations véritablement ethnologiques.
Dans cette pénurie de renseignements sérieux sur des tribus qui présentent ce singulier intérêt d'une population'
1 Au tome m des Mémoires sur les Chinois , 1778, in-4.
2. Le missionnaire portugais MagalhaSns, qui séjourna de 1640 à 1648 dans les provinces méridionales de la Chine, dit des montagnards indépendants de ces provinces (les Miao-tse) que « le teint de ces peuples et la forme de leurs corps sont tout à fait semblables k ceux des Chinois. » {Nouvelle relation de la Chine y trad. franc., p. 244. Paris, 1688, in-4).
primordùde restée à demi sauvage au milieu d'un des pays les plus anciennement civilisés du monde, nous avons dû donner place ici à quelques extraits d'un mémoire communiqué par M. Williams Lockhart k la Société ethnologique de Londres, et inséré au dernier volume des Transactions de la Çociété'. Bien que ce mémoire soit tiré en grande partie d'une sorte d'Album chinois, et qu'il soit bien loin de répondre aux desiderata de la science, comme pourrait le faire la relation d'un observateur européen, on ne laisse pas d'y trouver quelques renseignements nouveaux et des détails intéressants. N'aurait-il pour résultat que de rappeler à l'attention des futurs explorateurs tiu des sujets d'étude les plus dignes de leurs investigations, c'en serait assez pour justifier l'insertion de ce morce:iu. Nous laissons la parole k M. Lockbart.
• Les régions montagneuses du Nan-liug et du Heî-ling, entre le Kouang-si et le Koueï-tcheou, sont occupées par de nombreuses tribus de Miao-tse. c'est-Si-dire à'tnfanlt du toi, comme le nom peut se traduire', et ce que sans doute ils sont en effet. li est singulier qu'une seule de ces tribus ait pu se maintenir si longtemps indépendante, quand une grande partie d'entre elles se sont soumises à la règle chinoise. Celles-ci sont distinguées par l'épithète de chuh, ou soumùrs ; les autres sont qualifiées de nang. c'est-à-dire de sauvages, ou icsoumises.
■ Celte race, comparée aux Chinois, présente tant de différences physiques*, que je suis porté à eu conclure qu'elle est