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même que le fait était tel que ses frères le lui racontaient ? Oui, Thomas était un homme sage, un homme prudent, qui ne se confiait pas outre mesure; il était digne de servir de modèle à beaucoup de chrétiens qui jugent et raisonnent comme lui dans les choses de la foi. Cependant, combien est accablant, dans sa douceur si pénétrante, le reproche de Jésus! Il a daigné se prêter, avec une condescendance inexplicable, à l'insolente véritication que Thomas avait osé demander; maintenant que le disciple tremble devant le divin ressuscité, et qu'il s'écrie dans l'émotion la plus sincère: « Oh! vous êtes bien mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus ne lui fait pas grâce de la leçon qu'il avait méritée. 11 faut un châtiment à cette hardiesse, à cette incrédulité; et ce châtiment consistera à s'entendre dire : « Tu as cru, Thomas, parce que tu as vu. »
Mais Thomas était-il donc obligé de croire avant d'avoir vu ? — Et qui peut en douter ? Non seulement Thomas, mais tous les Apôtres étaient tenus de croire à la résurrection de leur Maître, avant même qu'il se fût montré à eux. N'avaient-ils pas vécu trois années dans sa compagnie ? Ne l'avaient-ils pas vu contirmer p;;r les plus divins prodiges sa qualité de Messie et de F'ils de Dieu ? Ne leur avait-il pas annoncé sa résurrection pour le troisième jour après sa mort ? Et quant aux humiliations et aux douleurs de sa Passion, ne leur avait-il pas dit, peu de temps auparavant, sur la route de Jérusalem, qu'il allait être saisi par les Juifs qui le hvreraient aux gentils; qu'il serait flagellé,
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couvert de crachats et mis à mort ? (Luc. XVIII, 32, 33.)
Des cœurs droits et disposés à la foi n'auraient eu aucune peine à se rendre, dès le premier bruit de la disparition du corps. Jean ne fit qu'entrer dans le sépulcre, que voir les linceuls, et aussitôt il comprit tout et commença à croire. Mais l'homme est rarement aussi sincère ; il s'arrête sur le chemin, comme s'il voulait obliger Dieu à faire de nouvelles avances. Ces avances, Jésus daigna les faire. Il se montra à Madeleine et à ses compagnes qui n'étaient pas incrédules, mais seuTement distraites par l'exaltation d'un amour trop naturel. Au jugement des Apôtres, leur témoignage n'était que le langage de quelques femmes que l'imagination avait égarées. Il fallut que Jésus vînt en personne se montrer à ces hommes rebelles, à qui leur orgueil faisait perdre la mémoire de tout un passé qui eût suffi à lui seul pour les éclairer sur le présent. Nous disons leur orgueil : car la foi n'a pas d'autre obstacle que ce vice. Si l'homme était humble, il s'élèverait jusqu'à la foi qui transporte les montagnes.
Or Thomas a entendu Madeleine, et il a dédaigné son témoignage; il a entendu Pierre, et il a décliné son autorité; il a entendu ses autres frères et les discip.es d'Emmaûs, et rien de tout cela ne l'a dépris de sa raison personnelle. La parole d'autrui qui, lorsqu'elle est grave et desintéressée, produit la certitude "^dans un esprit sensé, n'a plus cette efficacité chez beaucoup de gens,, dès qu'elle a pour objet d'attester le
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surnaturel. C'est là une profonde plaie de notre nature Icscc par le péché. Trop souvent nous voudrions, comme Thomas, avoir expérimenté nous-mêmes; et il n'en faut pas davantage pour nous priver de la plénitude de la lumière. Nous nous consolons comme Thomas parce que nous sommes toujours du nombre des disciples; car cet Apôtre n'avait pas rompu avec ses frères ; seulement il n'entrait pas en part de leur bonheur. Ce bonheur, dont il était témoin, ne réveillait en lui que l'idée de faiblesse; et il se savait un certain gré de ne le pas partager.
Tel est de nos jours encore le chrétien entaché de rationalisme. Il croit, mais c'est parce que sa raison lui fait comme une nécessité de croire; c'est de l'esprit et non du cœur qu'il croit. Sa foi est une conclusion scientiliquc, et non une aspiration vers Dieu et la vérité surnaturelle. Aussi cette foi, comme elle est froide et impuissante ! comme elle est restreinte et embarrassée ! comme elle craint de s'avancer, en croyant trop ! A la voir se contenter si aisément de vérités diminuées (Ps, xi), pesées dans la balance de la raison, au lieu de voler à pleines ailes comme la foi des saints, on dirait qu'elle est honteuse d'elle-même.
Elle parle bas, elle craint de se compromettre; quand elle se monire, c'est sous le couvert d'idées humaines qui lui servent de passeport. Ce -n'est pas elle qui s'exposera à un atïront pour des miracles qu'elle ju^e inutiles, et qu'elle n'eût jamais conseille à Dieu d'opérer. Dans le passé comme dans le présent, le merveilleux i'cliVaie; n'a-t-elle pas
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eu déjà assefz d'eftort à faire pour admettre celui dont l'acceptation lui est strictement nécessaire ? La vie des saints, leurs vertus héroïques, leurs sacrifices sublimes, tout cela l'inquiète. L'action du christianisme dans la société, dans la législation, lui semble léser les droits de ceux qui ne croient pas; elle entend réserver la liberté de l'erreur et la liberté du mal ; et elle ne s'aperçoit même pas que la marche du monde est entravée depuis que Jésus-Christ n'est plus Roi sur la terre.
Or c'est pour ceux dont la foi est si faible et si près du rationalisme, que Jésus ajoute aux paroles de reproche qu'il adressa à Thomas, cette sentence qui ne le regardait pas seul, mais qui avait en vue tous les hommes et tous les siècles: « Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont crul » Thomas pécha, pour n'avoir pas eu la disposition à croire. Nous nous exposons à pécher comme lui, si nous n'entretenons pas dans notre foi cette expansion qui la mêlerait à tout, et lui ferait faire ce progrès que Dieu récompense par des flots de lumière et de joie au cœur. Une fois entrés dans l'Eglise , le devoir pour nous est de considérer^désormais toute" chose au point de vue surnaturel ; et ne craignons pas que ce point de vue, réglé par les enseignements de l'autorité sacrée, nous entraîne trop loin. « Le juste vit de la foi » (Rom. i, 17); c'est sa nourriture continuelle. La vie naturelle est transformée en lui pour jamais, s'il demeure hdèle à son baptême. Croyonsnous donc que l'Eglise avait pris tant de soins dans rinstruction de ses néophytes,