Psalm. cxliii
Préface générale. xj
particuliers à ceux de cette Epouse, chérie de l'Epoux et toujours exaucée ! Et c'est pourquoi le Seigneur Jésus nous a appris à dire notre Père, et non mon Père ; donneznous, pardonnez-nous, délivrez-nous, et non donnez-moi , pardonnez-moi , délivrez-moi. Aussi, pendant plus de mille ans, voyonsnous que l'Eglise, qui prie dans ses temples sept fois le 'jour et encore au milieu de la nuit, ne priait point seule. Les peuples lui faisaient compagnie, et se nourrissaient avec délices delà manne cachée sous les paroles et les mystères de la divine Liturgie. Initiés ainsi au Cycle divin des mystères de l'Année Chrétienne, les fidèles, attentifs à l'Esprit, savaient les secrets de la vie éternelle ; et sans autre préparation, un homme était souvent choisi par les Pontifes pour devenir Prêtre ou Pontife lui-même, afin de répandre sur le peuple chrétien les trésors de doctrine et d'amour qu'il avait amassés à leur source.
Car si la prière faite en union avec l'Eglise est la lumière de l'intelligence, elle est aussi,
Eour le cœur, le foyer de la divine charité. ,'âme chrétienne ne se retire pas à l'écart pour converser avec Dieu et louer ses grandeurs et ses miséricordes, parce qu'elle sait bien que la société de l'Epouse du Christ ne l'enlève pas à elle-même. Ne fait-elle pas elle-même partie de cette Eglise qui est l'Epouse, et Jésus-Christ n'a-t-il pas dit : Mon Père, qu'ils soient un en la manière que nous sommes unll Et quand plusieurs sont
i. Johan. XVII, II.
jrij Préface générale.
rassemblés en son nom, le même Sauveur ne nous assure-t-il pas qu'il est au milieu d'eux • ? L'âme pourra donc converser à l'aise avec son Dieu qui témoigne être si près d'elle ; elle pourra psalmodier comme David, en présence des Anges, dont la prière éternelle s'unit dans le temps à la prière de l'Eglise.
Mais trop de siècles déjà se sont écoulés depuis que les peuples, préoccupés d'intérêts terrestres, ont abandonné les saintes Veilles du Seigneur et les Heures mystiques du jour. Quand le rationalisme du xvie siècle s'en vint les décimer au profit de l'erreur, il y avait déjà longtemps qu'ils avaient réduit aux seuls Dimanches et Fêtes les jours où ils continueraient de s'unir extérieurement à la prière de la sainte Eglise. Le reste de l'année, les pompes de la Liturgie s'accomplissaient sans le concours des peuples qui, de génération en génération, oubliaient de plus en plus ce qui avait fait la forte nourriture de leurs pères. La prière individuelle se substituait a la prière sociale : le chant, qui est l'expression naturelle des vœux et des plaintes même de l'Epouse, était réservé pour les jours solennels. Ce fut une première et triste révolution dans les mœurs chrétiennes.
Mais, du moins, le sol de la Chrétienté était encore couvert d'églises et de monastères qui retentissaient, le jour et la nuit, des accents de la prière sacrée des âges antiques. Tant de mains levées vers le ciel en faisaient descendre la rosée, dissipaient les orages, assuraient la victoire. Ces serviteurs et ces servantes du
i. Matth. xviii, 20.
Préface générale. xiij
Seigneur, qui se répondaient ainsi dans la louange éternelle, étaient députés solennellement par les sociétés encore catholiques d'alors, pour acquitter intégralement le tribut d'hommages et de reconnaissance dû à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie et aux Saints. Ces vœux et ces prières formaient le bien commun ; chaque fidèle aimait encore à s'y unir; et si quelque douleur, quelque espérance, le conduisait parfois au temple de Dieu, il aimait à y entendre, à quelque heure que ce fût, cette voix infatigable qui montait sans cesse vers le ciel pour le salut de la Chrétienté. Bien plus, le Chrétien fervent s'y unissait en vaquant à ses fonctions ou à ses affaires ; et tous possédaient encore l'intelligence générale des mystères de la Liturgie.
La Réforme vint, et elle frappa tout d'abord sur l'organe de la vie dans les sociétés chrétiennes : elle fit cesser le sacrifice de louanges. Elle joncha la Chrétienté des ruines de nos églises; les Clercs, les Moines, les Vierges furent chassés ou massacrés, et les temples qui survécurent furent condamnés à demeurer muets dans une partie de l'Europe. Dans l'autre, mais surtout en France, la voix de la prière s'affaiblit; car beaucoup de sanctuaires dévastés ne se relevèrent pas de leurs ruines. Aussi vit-on la foi diminuer, le rationalisme prendre des développements menaçants, et enfin, de nos jours, la société humaine chanceler sur ses bases.
Car les destructions violentes qu'avait opérées le Calvinisme ne furent pas les dernières. La France et d'autres pays catholiques encore furent livrés à cet esprit d'orgueil qui est
Préface générale.
ennemi de la prière, parce que, dit-il, la prière n'est pas faction ; comme si toute œuvre bonne de l'homme n'était pas un don de Dieu, un don qui suppose la demande qu'on en a faite et l'action de grâces qu'on en rend. Il se rencontra donc des hommes qui dirent : Faisons cesser les fêtes de Dieu sur la surface de la terre l ; et alors descendit sur nous cette calamité universelle, que le pieux Mardochée suppliait le Seigneur d'écarter de dessus son peuple, quand il disait : Xe fennec pas, Seigneur, les bouches de ceux qui chantent vos louanges -.
Mais, par la miséricorde de Dieu, nous n'avons pas été entièrement consumés 3; les restes d'Israël out été réservés 4 ; et voici que le nombre des croyants s'est accru dans le Seigneur 5. Que s'est-il donc passé dans le cœur du Seigneur notre Dieu pour motiver ce retour miséricordieux ? C'est que la prière a repris son'cours. De nombreux chœurs de vierges sacrées, auxquels se joint, quoique en nombre bien inférieur encore, le chant plus mâle des rïls du cloître, se font entendre sur notre terre, comme la voix de la tourterelle 6. Cette voix prend plus de force chaque jour : daigne le Seigneur l'agréer, et faire enfin briller son arc-en-ciel sur la nue! Puissent bientôt les échos de nos Cathédrales se
i. Psalm. lxxiii, 8