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L'année musicale et dramatique, oct. 1886[-1893]

|L y a déjà un mois que, dans la plus belle demeure de Paris, s'est e'teinte une douce et digne créature, une femme d'un beau nom et d'un grand cœur. On a parlé d'elle avec respect, avec reconnaissance, mais avec la hâte, la brièveté et peutêtre un peu de cette banalité que comportent les articles nécrologiques, faits le lendemain de la mort. Si la modestie, l'humilité même de M™® Érard commandaient d'épargner à son souvenir l'apparat des louanges officielles, une âme aussi aimante que la sienne n'eût certes pas répudié par avance un adieu tout à la fois cordial

et respectueux, un simple, mais sincère hommage de gratitude et d'affection. C'est celui-là que nous voudrions offrir ici à sa mémoire.

N'a-t-elle pas droit d'abord à notre reconnaissance artistique, celle qui fut la compagne, l'auxiliaire intelligente d'un Pierre Érard ? Celle ,qui, demeurée seule, a su conserver la place d'honneur à cette industrie, pour ainsi dire esthétique, dont elle avait pris la garde, avec la gloire ? Nous en étions tous arrivés, en jouant les instruments qui nous venaient de sa munificence, à regarder un peu M"** Érard comme une discrète,, mais véritable collaboratrice. A de pareils pianos, tous les pianistes devaient quelque chose : les uns, de jouer moins mal ; les autres, de jouer mieux encore. Quand, dans le salon de la Muette, un Liszt, un Rubinstein, un Planté, un Diémer, nous ravissaient, quand, sous leurs doigts agiles, s'envolaient les notes puissantes et douces, on remerciait l'artiste; •mais l'artiste à son tour remerciait la maîtresse de la maison, et sur le visage de Taimable femme passait alors un fin sourire de satisfaction, j'allais dire de fierté presque maternelle.

Comme tant d'autres, nous avions nous-

même connu d'abord M"** Érard par un bienfait, par le don généreux d'un piano de sa maison, don qu'elle offrait chaque année aux lauréats du Conservatoire. Ce n'était là qu'un détail, le seul dont nous puissions parler, dans un ensemble de libéralités qu'elle cachait avec un soin qui donnait plus de prix à ses bontés. Combien d'artistes furent secourus, soutenus, sauvés par cette main discrète et charitable !

Ce serait manquer à sa mémoire que révéler les secrets qu'elle a voulu taire. Ce que nous pouvons dire ou rappeler, c'est la grâce de son accueil, l'agrément de son entretien, fait à la fois de simplicité, de candeur et de malice légère. Tous ces attraits nous avaient ramené souvent à ce magnifique et pauvre château de la Muette, qui a vu tant de douleurs, depuis celles des reines jusqu'à celles des simples femmes.

On la trouvait, soit dans l'immense salon, soit à l'ombre des vieux arbres, gracieuse, menue, comme la bonne vieille Mamette du conte provençal de Daudet. Elle semblait la petite fée, hospitalière et souriante, de la royale demeure ; mais une fée craintive, qui n'aurait pas été tout à fait sûre de sa baguette. Avec la simplicité, près-

que la naïveté d'un enfant, M"^*^ Érard en avait la timidité, une timidité que rien ne rassura jamais : ni son immense fortune, ni sa longue habitude du monde, ni ses relations avec Félite artistique de la France et de l'Europe, ni la vénération dont elle vivait entourée. Les égards ne faisaient que redoubler son trouble; une question inattendue la couvrait de confusion ; une marque de respect ou de reconnaissance la mettait au supplice. Pauvre chère femme ! Je la vois encore, émue et rougissante, devant un petit élève du Conservatoire, un enfant de vingt ans, auquel elle avait donné un piano et qui venait la remercier.

Si les petites choses faisaient trembler cet humble cœur de femme, les grandes, les belles, le faisaient vibrer. Ces yeux qui osaient à peine vous regarder, je les ai vus briller d'émotion et d'enthousiasme ; Tadmiration les a parfois mouillés de larmes. Hélas ! aussi la souffrance : la souffrance physique et l'autre, non moins cruelle.

La Muette aura servi d'asile à bien des tristesses, et ses bois savent surtout les secrets de la douleur. Mais ils savent aussi ceux de la patience, de la vertu et de l'héroïsme. Avec la sainteté de

la jeunesse infirme, ils auront abrité la sérénité de la vieillesse mourante. L'âme de M*^® Érard, cette âme de charité et de douceur, était aussi une âme de justice et de courage ; elle n'a jamais été timide devant la souffrance et le devoir. La crainte humaine et naturelle de la mort a été dominée chez elle par l'espérance surnaturelle et divine d'une vie meilleure, due à sa foi et à ses œuvres.

A Verdi. — Lettre de cinquantaine.

7 décembre 1889.

Maître,

IL y a cinquante ans que parut à la Scala de Milan votre premier ouvrage : ObertOy conte di San-Boni- ' facio Le dernier a été représenté au même théâtre, il n'y a pas trois années encore. Cinquante ans ! Ce long espace de vie et de labeur n'a point brisé votre corps, ni lassé votre inspiration, ni enorgueilli votre âme. Votre vieillesse auguste porte sans défaillance le redoutable fardeau d'un demi-siècle de gloire. Vous vous êtes dérobé, il y a quinze jours, aux ovations que vous préparait à Milan, à Gênes, Tenthousiasme de vos compatriotes. Vous avez voulu méditer dans la solitude et le silence ce grand

anniversaire. A Tombre de vos arbres que Tautomne effeuille, vous aurez jeté sur le passé un regard sérieux et recueilli. Mais le glorieux témoignage que vous avez refusé d'entendre proclamer tout haut, une voix intérieure vous Taura rendu tout bas. Permettez-nous de nous associer à cette voix, pour vous faire agréer notre hommage et d'en appeler de votre modestie à votre conscience.

Vous touchez au terme d'une carrière qui a été incomparable, parce que vous Tavez suivie sans détour, et surtout sans retour. Vous n'avez jamais regardé en arrière que pour vous jurer de n'y point revenir. De vos propres mains vous avez reporté de plus en plus loin, de plus en plus haut, un idéal que vous rêviez de plus en plus pur.

Il serait facile de tracer le diagramme de votre vie : une ligne droite, qui monterait toujours. Cette ascension constante, vous-même et vous seul en avez ressenti la noble ambition. Le succès, la popularité vous avaient suivi dès le début sur la route où vous vous étiez engagé ; tout un peuple vous y faisait cortège. L'Italie, que votre première manière avait charmée, était

ravie de la seconde et n'en exigeait, n'en attendait peut-être même pas une autre. On se fût contenté, au delà des Alpes, du Trovatore, de RigolettOy de la Traviata, Plus se'vère, sans avoir été aveugle à vos premiers éclairs de génie, la France vous savait gré de lui avoir dédié Don Carlos^ Tœuvre d'où Ton pourrait dater votre dernière évolution. •

Vous seul n'étiez pas encore satisfait. Pareil au héros de la comédie antique, vous vous tourmentiez vous-même, mais d'un noble tourment. L'amour du progrès, la passion du mieux' vous faisaient votre juge, presque votre bourreau, et parmi les lauriers de vos couronnes, vos mains n'oubliaient jamais de glisser quelques épines. Juste parfois, votre propre rigueur vous a toujours été salutaire. Elle vous a miraculeusement préservé du déclin ; grâce à elle, vous n'aurez pas eu besoin, pour mourir au jour le plus glorieux, du bienfait d^une mort hâtive. C'est à la dernière heure que vous aurez été le meilleur ouvrier.

Don Carlos^ Aida et le Requiem^ Otello^ voilà vos trois étapes décisives, vos trois grands coups d'aile. D^Oberto di San-Bonifacio à Otello,

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quelle distance ! Que de souvenirs jonchent votre chemin ! Si vous avez, hélas ! perdu les enfants de votre chair, parmi ceux de votre génie, beaucoup aussi sont morts. Mais ceux-ci, vous Pavez compris, ne méritaient pas un long deuil. Vous les avez oubliés, vous ne les avez pas regrettés plus que Tarbre ne regrette le surcroît de ses fruits tombés et séchés à terre.

Après Aïda^ Ton écrivait de vous :

« Arrivé à ce point de sa carrière, Verdi ne « s'y arrêtera pas ; fort de sa virtualité native « et des riches trésors acquis, il tentera au « théâtre comme ailleurs d'autres explorations, « et le jour qu'il lui plaira de s'inspirer d'un « poème intéressant, varié, poétique et surtout c( mieux en rapport qu'une chronique du temps (c des Pharaons avec les idées et les goûts de « l'âge actuel, ce jour-là, l'auteur d^Aïda lui- « même aura trouvé son maître*. »

Une fois au moins, un critique aura été prophète. Vous ne vous êtes pas arrêté. Le maître que dans son ambition et sa modestie tout ensemble cherchait encore Tauteur d'Aïda^ vous

I. Blaze de Bury, Musiciens du passée du présent et de l'avenir.

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l'avez trouvé : c'est le maître d^OiellOy de cet admirable Otello qu'avec une obstination irritante on s'entête à nous refuser.

Tout en vous transformant, vous ne vous êtes jamais complètement renié. Vos qualités n'ont fait que s'épurer, tandis que vos défauts s'atténuaient. Entre le Verdi d'autrefois et celui d'hier, il y a eu conciliation plutôt que rupture. Vous avez progressé dans l'identité de vousmême et vous n'avez pas eu besoin de dénaturer votre génie pour Tennoblir.

Vous aurez été l'un des grands Italiens du siècle, et dans les arts, après Rossini, le plus grand. Mais vous aurez été de votre pays autrement que Fauteur du Barbier de Séville, Il en était par la joie ; vous en êtes par la tristesse. Il semble, et d'autres avant moi l'ont noté, que votre patrie ait été de tout temps partagée en deux familles d'esprits et d'âmes opposées, en deux régions : celle du sourire et celle des larmes. Vous appartenez à la seconde ; votre place ne sera pas avec Boccace, Arioste, Rossini, mais après, et, si vous voulez, au-dessous de Dante et de Michel-Ange, les grands affligés. Vous avez chanté l'Italie souffrante, mais triomphante aussi .

Vous êtes même de ceux qui aidèrent à son triomphe, et pour vous du moins elle n'a pas e'té ingrate. Elle a vu dans l'artiste le collaborateur, involontaire peut-être, mais efficace, du prince, du ministre et du condottiere qui l'ont unifie'e. Elle vous a su gré même de votre nom, et les cinq lettres qui le composent ont flamboyé' sur ses murailles comme un signe de ralliement, comme un emblème mystérieux et providentiel de révolution et de liberté. « La musique de Verdi », disait Rossini, « c'est de la musique avec un casque. » Il ne croyait peut-être pas si bien dire.

Mais il n'avait raison qu'à demi. Si votre musique a un casque, vous n'en avez pas vousmême : ni casque ni panache^ Vous êtes le plus simple des artistes; j'allais -écrire : des artistes italiens, mais je retire cette épithète restrictive. Vous avez sans doute oublié l'accueil que vous nous avez fait à Milan lors des représentations d^Otello ; mais nous y pensons toujours. Nous vous avons dû alors la rare jouissance de trouver chez un artiste la parité de Tâme et des œuvres. Je ne sais quelle faveur divine vous a épargné les petitesses humaines : la vanité.

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l'envie, Tamour-propre et, devant la critique, l'impatience, la révolte et quelquefois la rancune.

Je vous ai vu porter votre gloire avec dignité, mais avec modestie ; vous défendre, presque vous indigner des manifestations provoquées il y a trois ans par votre dernier succès. Il vous déplaisait de reparaître dix fois sur un théâtre ; il vous eût été odieux de laisser traîner votre voiture par la foule. Un soir pourtant, après la première représentation d^Otello^ il a bien fallu revenir au milieu des acclamations, marcher, par une nuit d'hiver, sur les camélias et les roses, et trouver, au seuil de votre demeure, l'œuvre d'un des premiers artistes d'Italie : votre portrait parmi des monceaux; de fleurs. Mais bientôt vous avez demandé qu'on fît silence et qu'on se retirât. Seul avec Celui qui donne le génie, vous Taurez remercié sans doute, et la fièvre de l'orgueil n'aura ni retardé la venue, ni troublé le calme de votre sommeil.

On peut se permettre à votre égard (et nous, très humble, l'avons souvent éprouvé) les plus franches critiques. L'erreur même d'un ignorant ou la mauvaise foi d'un méchant, vous offense

moins que vous ne dépitent la sottise, Timpropriété et comme l'impertinence de certaines louanges. Qu'un de vos interprêtes trahisse une de vos intentions et risque de compromettre la fortune d'un de vos ouvrages, peu vous importe. Si la musique est belle, dites-vous, elle se sauvera elle-même. Sinon, elle ne me'rite pas de vivre. A votre table, la seule loi qu'impose à vos convives votre hospitalité, c'est le silence sur votre personne et sur vos œuvres. Au théâtre, il n'est pas de loge assez obscure pour vous dissimuler, pour rassurer vos craintes d'être reconnu et fêté. Dans la retraite où s'écoule la moitié de votre vie, vos journées se partagent entre le travail, la nature et la charité, entre la recherche du beau et la pratique du bien. Votre village vous doit un hôpital, auquel la délicatesse de votre modestie n'a refusé qu'un don : celui de votre nom.

Nous en avons dit assez, trop sans doute à votre gré. Pardonnez-nous si, à l'ouverture d'une saison musicale, à la veille d'avoir à juger des œuvres et à blesser, hélas ! des hommes, nous nous sommes souvenu d'un homme invulnérable; si nous avons voulu vous adresser un hommage à la fois esthétique et moral. Quand

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nous verrons désormais s'assombrir des visages qui nous souriaient jadis et se retirer des mains tendues autrefois, nous nous reporterons aux jours que nous avons vécus dans Tintimité de votre œuvre et de vous-même, et nous remercierons Dieu d'avoir uni chez quelques-uns de ses élus un grand génie à un grand cœur.

Concerts du Châtelet : VOde triomphale de M^e Augusta Holmes. — Concerto pour piano de M. E. Lalo; M°»« Krauss. — MireillCj à l'Opéra-Comique. — Lucie de Lammermoor, à POpéra.

i5 décembre 1889.

|UE Fauteur de Lucie ne soit plus de ce monde, cela est fâcheux : d'abord pour lui; ensuite pour le public, parce que Donizetti, à défaut de ce qu'on appelle aujourd'hui le talent, avait un peu de ce qu'on appellera toujours le génie. Mais cela est heureux pour nous ; car, s'il vivait encore, nous compterions, à la fin de cet article, un ami de moins ou un ennemi de plus. Nos lecteurs nous permettront-ils, à ce propos, de nous entendre avec eux une fois pour toutes sur la critique telle que nous la comprenons, sur ses devoirs et sur ses droits? *

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Cette minorité de gens aimables ou méchans, intelligens ou sots, quelquefois très riches, jamais très pauvres, ce groupe social qui se croit toute l'humanité et s'appelle le monde parce qu'il se prend pour l'univers ; le monde paraît étrangement méconnaître le rôle et l'honneur de la critique, lorsqu'il lui reproche trop de rigueur ou de franchise seulement. Notre seule vertu nécessaire est la sincérité. Le public ne peut exiger de nous le talent, qui est rare, ni le goût, chacun ayant le sien; mais nous lui devons la vérité, ou du moins ce que nous croyons la vérité. Qu'il nous pardonne des erreurs; mais qu'il n'ait jamais à nous reprocher un mensonge.

Au nom de quels principes le monde prétendrait-il nous imposer la dissimulation et le silence? Par respect pour la vieillesse? — Mais je ne sache pas que le don de produire et le droit de juger se mesurent aux années. Des critiques peuvent commencer très jeunes et des compositeurs finir très vieux. — Par égard pour des amis ou d'anciens maîtres? — Mais c'est à eux-mêmes et non à leurs ouvrages que nous devons notre déférence et notre gratitude, que nous gardons notre amitié, souvent plus fidèle, hélas ! que la

leur. Faut-il donc laisser notre conscience artistique à la merci de nos affections aujourd hui, demain de nos rancunes? Si encore, de cette indulgence qu'on nous prêche, on nous donnait Texemple avec la leçon ! Si le monde, qui nous conseille la complaisance, pratiquait seulement la charité! Mais il faut les entendre, ceux et celles que la libre critique d'art effarouche, diffamer les gens comme nous ne discuterions pas les œuvres, ne reculer devant aucune médisance, aucune calomnie. Colporteurs de scandale et d'infamie, leur bouche, comme disait Henri Heine, est une véritable guillotine pour toute bonne renommée. Prêter des amans à M"° X. .. « est-ce péché ? Non, non. » Mais faire des réserves sur la romance ou le ballet de M. ZI... « Juger V œuvre d'autrui, quel crime abominable ! »

Si nous entendons parler à cœur ouvert, nous ne prétendons pas juger à coup sûr. Nous ne croyons pas rendre des arrêts, mais nous voulons encore moins rendre des services. Comme des devoirs moraux envers les êtres, on a des devoirs intellectuels envers les choses, et le premier est la justice. Elle est souvent cruelle et nous savons ce qu'il en coûte d'écrire selon sa pensée et contre

son cœur. Il le faut cependant, et pour cela le mieux encore est de s'en tenir à la vieille devise : Amiens Plato, sed magis arnica veritas. On ne lui obéit ni sans regrets ni sans périls; mais on ne la trahirait pas sans honte, ni, je veux le croire à leur honneur, sans perdre l'estime de ceux-là mêmes auxquels on l'aurait sacrifiée.

Et maintenant que nous nous sommes expliqué (je vous prie de ne pas lire : excusé), oseronsnous juger l'œuvre d'une femme et d'une artiste sympathique : VOde triomphale de M™* Augusta Holmes? Ce fut, il y a un mois environ, au concert du Châtelet, le dernier écho de l'Exposition. Mais quel écho ! Les oreilles nous en tintent encore. On nous a assuré, et nous le croyons, que VOde triomphale avait beaucoup perdu en remontant la Seine. Au palais de l'Industrie elle devait être mieux à sa place, et surtout plus à son aise. Les questions de cadre sont capitales; on n'expose pas un panorama dans un salon, et c'est un panorama en musique que M"^'* Holmes a brossé pour l'immense hall des Champs-Elysées. Panorama civil et militaire, où défilent toutes les classes de la société : laboureurs, forgerons, troupes de terre et de mer,

amoureux, bataillons scolaires. On se croirait au Conservatoire des Arts-et-Métiers, des métiers surtout. Pour sauver de la monotonie cette série de chœurs, il fallait la variété de la représentation théâtrale, le prestige de la lumière électrique, de la figuration et d'une mise en scène qui fut, dit-on, pittoresque. Elle aura même été émouvante, et l'œuvre a dû bénéficier de l'enthousiasme auquel ne pouvaient échapper des milliers d'auditeurs réunis dans un théâtre de circonstances, et de circonstances flatteuses pour notre fierté nationale. On aura acclamé par amour du pays, sinon par amour de l'art, une œuvre que l'auteur semble avoir composée en patriote encore plus qu'en artiste.

Mais au Châtelet, plus d'appareil national, plus de drapeaux, de décors ni d'uniformes ; tout le cortège assis, et rien n'est plus nuisible à l'effet d'un cortège. La dame chargée de chanter la conclusion a eu beau lancer les grands mots de travail, de gloire et de liberté ; elle avait quitté le péplum tricolore et le bonnet phrygien. Les choristes étaient immobiles et vêtus de noir. Alors... alors nous sommes restés froids et nous n'avons pas entendu, au fond de nos âmes, la voix

du sang, du sang de France. Nous n'avons entendu qu'un vacarme terrible, comme si toute la section des cuivres à l'Exposition (vous rappelez-vous cet amas de bassines et de chaudrons rouge et or?) s'était mise à hurler en l'honneur de la patrie. A quels excès peut se porter le zèle, non pas, comme disait Voltaire, de la dévotion, mais du patriotisme chez les dames ! Du moins à quels excès de sonorité !

Si VOde triomphale nous a paru trop bruyante, la faute en est un peu au local; mais, et je crains cette fois que la faute en soit à Toeuvre même, elle nous a paru un peu vulgaire aussi. On nous dira qu'il ne s'agissait pas de distinction. Nous le savons et nous n'attendions pas un nocturne. Mais point n'était besoin de frapper si fort. De j^me Holmes, les petites compositions parfois sont exquises; mais les grandes ne sont trop souvent que grosses ou vides. Même quand on y trouve du Massenet (ce qui arrive), c'est du Massenet épaissi ; du Massenet encore féminin, mais pour femme géante.

La page qui nous a laissé la meilleure impression est le chœur des ouvriers, aussi franc et moins trivial que les autres. Voilà l'accent et

Tallure que nous aurions souhaitée à Tensemble. Le reste est seulement national et décoratif, un peu dans le style des personnes opulentes et crénelées qui siègent sur les édicules de la place de la Concorde. Mais que de bruit! Je ne crois pas qu'une dame, excepté M^^° Louise Michel, en ait jamais fait autant à propos de la République. Nous avons eu chez M. Colonne des séances plus douces. M. Diémer y a joué en impeccable virtuose un concerto de M. Lalo, de grand style et de belle allure. Il comprend trois morceaux, dont les deux derniers surtout nous ont plu. Non pas que le premier soit indifférent. On y croit trouver parfois des réminiscences de l'hymne russe. Mais nous préférons de beaucoup Yadagio et le finale. Très noble, très pur, Vadagio repose presque tout entier sur un dessin continu de deux notes. L'idée maîtresse en est originale, très grave et très belle. Exposée par le piano d'abord, elle passe ensuite à l'orchestre, pour y prendre toute sa plénitude au-dessus d'un trille de piano éclatant, prolongé, qui marque l'apogée, l'épanouissement du morceau. De tous les musiciens, ce doit être Beethoven que M. Lalo préfère. L'élévation de lâr pensée et la solidité de la forme

trahissent ici, non pas Timitation, mais la connaissance et l'admiration profonde du maître. Le finale n'est pas moins conforme aux traditions de Beethoven. L'auteur du premier morceau de la symphonie en la et du finale du concerto en mi bémol en eût aimé Taplomb rythmique, Télan un peu sauvage et la rude énergie, détendue çà et là par une grâce sans fadeur et une fantaisie sans désordre. M. Lalo ne s'égare Jamais; il va tout droit, et très vite : dans ce finale, peut-être même trop vite. Le développement d'un motif du premier morceau, repris avec un rythme nouveau, s'arrête un peu court; en faisant plus long, le compositeur eût fait mieux encore. Voilà, dirat-il, une critique qui ressemble à un éloge. Nous l'entendons ainsi, et la manière très sobre, très brève de M. Lalo, peut lui mériter parfois ce reproche flatteur.

Dans le même concert. M""® Krauss a chanté mieux que jamais, ou plutôt aussi bien que. toujours. Allez l'entendre dire l'air d^Alceste : Non/ ce rCest point un sacrifice. Voyez-la debout, en vêtemens sombres, immobile, l'œil perdu dans son extase de mort. Quelle grandeur, due à quelle simplicité ! Quelle assurance à ces mots :

Non^ ce tCest point un sacrifice I prononcés pour la première fois. Mais voici le trouble, les défaillances, et quand les mêmes paroles reviennent, c'est sur des lèvres tremblantes, incapables de les prononcer sans paraître les démentir. Image (Tun époux que f adore et qui rnaime! Par quel heureux contraste, par quel cri de passion aussitôt suivi de quel soupir de modestie, presque d'humilité, l'artiste indique une nuance exquise entre l'amour que ressent Alceste et celui qu'elle inspire! Quand on chante ainsi, on chantera ainsi toujours. Le talent de M™* Krauss ne passera jamais, parce qu'il est avant tout la manifestation d'une âme, et que l'âme ne passe point. Cette voix peut tomber, sans que cette ardeur s'éteigne. Il semble même que le chant de M"'* Krauss ce spiritualisede plus en plus, que tout intermédiaire matériel ait désormais disparu entre son cœur et le nôtre.

C'est par le cœur, sans lequel il n'est pas d'artistes ou d'œuvres d'art, que nous a repris Mireille, Mireille a vingt-cinq ans, et, comme on dit, ne les paraît pas, tant elle a de grâce juvénile, et même adolescente. Vous savez qu'aujourd'hui l'héroïne ne meurt plus : elle épouse

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Vincent. On a trouvé ce dénoûment plus conforme, sinon à Testhétique, du moins à la sensibilité des habitans du quartier. Les quais ont plus de cœur que le boulevard. On a trouvé aussi ce dénoûment plus humain, et je ne vois pas trop pourquoi, les gens qui meurent étant plus nombreux encore que ceux qui se marient. Mais que • la pièce finisse bien ou mal (et c'est aux personnes mariées de décider quelle est la fin la meilleure), la partition ne finira jamais très bien. Le dernier tableau découronne un peu cette œuvre, d'ailleurs toute charmante. Médiocres, la cavatine de Vincent et le dernier duo, accompagné de harpes banales et coupé, selon Tusage antique et solennel, en trois couplets pareils : un pour Mireille, un pour Vincent, un pour les deux ensemble.

Le maître nous permettra-t-il de signaler encore deux petites faiblesses (et ce sera tout) : la valse du premier acte et le grand air du second. Au lieu de la très belle scène du Rhône, voilà ce qu'il fallait retrancher. Le personnage de Mireille serait complètement naturel s'il était débarrassé de ces deux postiches. Du grand air, le larghetto seul est expressif; le reste est banal et démodé.

Quant à la valse, il s'en faut d'elle seule que le premier acte soit irréprochable. Plus faible, plus sèche surtout que celle de Juliette, Tariette à trois temps de Mireille, avec sa ritournelle à la Marcailhou, est plus déplacée encore. A Textrême rigueur, on peut excuser dans un bal, surtout le premier bal d'une Jeune fille, ces fioritures mondaines. Et puis Juliette n'a pas encore vu Roméo. Ce n'est que son plaisir qu'elle chante, et non pas son amour. Mais Mireille, la paysanne, l'amoureuse, en pleine nature, sous les mûriers, parler de Vincent avec sa voix seulement, quand elle vient de parler de lui, quand elle va lui parler, et si délicieusement, avec son cœur! « Chantez, chantez, magnanarelles, » mais sans faire de roulades, comme vous chantez quand le rideau se lève et quand il tombe sur l'adorable premier acte de la partition. Oh! l'aimable chanson de jeunes filles, de gracieuses ouvrières des champs ! Quelle élégance mélodique et quel naturel! Quel agrément donne à la reprise une discrète broderie, un petit filet sonore de hautbois ! ce chœur est à la fois joyeux et paisible ; la persistance du rythme, Paisance des modulations et des rentrées expriment bien un travail sans arrêt, mais sans

fatigue, un léger travail de femmes. Cette esquisse charmante échappe à la monotonie par mille nuances dans la demi-teinte : nuances de mouvement et surtout de sentiment. Voici Taven, qui vient mêler aux refrains de la cueillette sa complainte de mauvais augure. Écoutez-les chanter et rire^ gronde-t-elle sur un ton d^ironie, presque de reproche, et la phrase, qui semble trembler de vieillesse, semble aussi trahir le deuil des illusions perdues et des printemps évanouis. Mais décourage-t-on la jeunesse de la joie et de Famour ? Les fillettes ripostent gaîment et toujours chantant se content entre elles leurs espérances ou leurs chimères. Rappelez-vous, dans un chefd'œuvre plus récent que Mireille^ dans Carmen^ le trio des cartes. Là aussi des femmes devisent de Tavenir, mais tout autrement. Les Bohémiennes de Bizet sont des gaillardes, et Carmen une coquine. Les magnanarelles ont plus de sagesse et de modestie. Quand la belle Clémence a conté son rêve, dont elle rit la première, à Mireille d'avouer le sien, mais sans en rire. M. Gounod trouve d'exquises mélodies pour nous présenter ses héroïnes. Mireille se détache de ses compagnes avec simplicité, seulement par sa

grâce plus touchante et sa voix plus émue. Au milieu des rires de ses sœurs et de leurs souhaits ambitieux, sa modeste phrase éclôt comme une humble fleur d'amour. Écoutez ces vingt ou vingt-cinq mesures : le plus pur de Tinspiration de M. Gounod est là. Le voilà tout entier, traduisant un sentiment profond, sincère, dans une forme irréprochable; le voilà avec tout son art et tout son cœur.

Si Mireille nous apparaît charmante, Vincent n'a pas moins bonne façon. « Vincenette a votre âge... » On ne saurait noter la déclaration du gentil vannier avec une plus souple intelligence de toutes les nuances : timidité respect, passion. Quelle malicieuse coquetterie dans Texclamation de Mireille : Ah! c'Vincent! Quelle chaleur dans Teffusion du jeune homme ! De ce petit duo, tout est parfait; ravissante, la dernière phrase de Mireille, arrondie comme le bras de la jeune fille assurant sur son front son panier; très poétique, l'écho lointain, sous la feuillée, du refrain des magnanarelles.

Le second acte renferme trois pages de prix : le duo de Magali, la chanson de Taven et la plainte de Mireille aux genoux de son père. Pour le duo,

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M. Gounods^est inspiré d'un thème provençal, et, n'en de'plaise aux dévots de la mélodie populaire il a mieux fait que de le transcrire. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer la chanson originale au célèbre duo, qui, depuis vingt-cinq ans, se défend contre les amateurs acharnés à sa perte. Ah ! le brave petit duo ! Non-seulement il n'est pas mort, mais il ne paraît pas même fatigué. Il court toujours aussi leste, tantôt joyeux, tantôt attristé par un nuage du ciel, par l'ombre du monastère, marquant çà et là de nuances nouvelles les hasards du chemin, les métamorphoses de la vierge fugitive et rejointe enfin. C'est plaisir de l'entendre chanter autrement que par une demoiselle musicienne et un gros monsieur qui s'essouffle à se faire « abeille ou papillon; » de retrouver au théâtre ce que les salons ne peuvent donner : la reprise finale avec le murmure des chœurs qui semble l'assentiment du peuple à ces fiançailles populaires, et la consécration, je dirais presque la contagion douce de ce mélodieux amour. On a indiqué ici aux choristes une mimique assez heureuse, à la condition de ne pas être exagérée : ils suivent de la physionomie et du geste le chant dialogué de

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Vincent et de Mireille. Sans doute on leur a lu cette strophe de Mistral après les couplets de Magali : « Les autres, en même temps, d'un penchement de front, — l'accompagnaient, sympathiques ; — comme les touffes de cresson, — qui, pendantes et dociles, — se laissent aller ensemble au courant d'une fontaine. »

La chanson de Taven : Voici la saison^ mignonne^ a plus, ou du moins autre chose que de la grâce et de la bonhomie. On y trouve un peu, selon nous, la même âpreté sombre que dans la phrase signalée au premier acte, et le curieux accompagnement des bassons achève de rendre à Taven le caractère de sorcellerie qu'avait affaibli le livret, mais dont la musique s'est souvenue. J'aimerais que l'interprète applaudie de ce rôle montrât davantage qu'elle s'en souvient, elle aussi.

Que nous reste-t-il encore à signaler ? La touchante prière de Mireille à son père, reprise en un bel ensemble, que termine une vigoureuse montée de trombones ; au troisième acte, le Val d'Enfer, de beaux récits d'Ourrias, un appel pathétique de Vincent à Mireille et la querelle mouvementée des deux rivaux. La couleur fan-

tastique du tableau, qui parfois rappelle un peu Mendelssohn, préparait très bien au tableau suivant, le Rhàne^ que les difficultés de la mise en scène, d'autres disent un effet trop lugubre, ont fait retrancher. Décidément, on a peur de la mort à rOpéra-Comique, et cette pusillanimité nous a privés d'une page magnifique. Peut-être n'est-ce après tout qu'à demi regrettable. Ce genre de musique souffre souvent de la représentation, et les décors, les trucs, auraient pu nous gâter Timpression de ces chœurs funèbres, surtout de la plainte délicieuse exhalée sous les flots clairs par les pauvres mortes d'amour.

Enfin, n'oublions pas, avant de finir, deux exquises petites chansons qui se suivent : celle du pâtre Andreloun et celle de Mireille. Voilà le plus beau paysage de la partition, et le plus ressemblant. Ressemblant? dira-t-on. Mais le prélude de hautbois pourrait bien n'être qu'un refrain de pifferaro, — Je ne déciderais pas, il est vrai, si nous sommes en Provence ou dans la Campagna ; en tout cas, nous sommes au soleil. Je ne connais pas de chanson plus lourde de chaleur. Comme Tenfant qui la murmure en fermant ses yeux appesantis, elle semble ployer et s'endormir

sous Taccablante pesée du jour. Derrière la naïveté presque enfantine du tableau, se cachent les plus jolis détails de paysage et de sentiment. La chanson d'Andreloun est pour ainsi dire impersonnelle, indifférente : on dirait un soupir de la terre; celle de Mireille est plus humaine et mélancolique. La pauvrette, toute triste et un peu jalouse, regarde le petit pâtre s'endormir sous l'azur du ciel, qu'une modulation pittoresque suffit à nous montrer tout bleu au-dessus de sa tête.

Ce lumineux épisode est le foyer de la partition; il réchauffe et Téclaire. Il a dans l'ensemble de l'œuvre une importance capitale. A POpéra- Comique, on Ta bien compris, et on a soigné le tableau : décor ensoleillé et charmante interprète, M^^° Auguez, 'qui ressemble à un blond petit Phœbus et chante sa chanson comme il faut la chanter, avec langueur, presque avec somnolence. M"® Simonnet a plus de grâce que de tendresse, grâce un peu immobile, qui convenait à la Rozenn du Roi d'Fs, une figure un peu hiéra tique, une « vierge en or fin d'un livre de légende, » beaucoup mieux qu'à Mireille. L'actrice a paru assez touchante ; que la chaqteusç

prenne garde à Tintonation de sa voix, quelquefois un peu basse. M. Clément, un tout jeune homme à peine sorti du Conservatoire, ne chante pas mal, et ce qui est plus rare, ne chante pas « bête. » Il a l'effusion, la sincérité, presque la naïveté de ses vingt ans. Enfin, un interprète quMl faut citer avec éloge, c'est M. Gillet; car le hautbois, instrument à la fois pastoral et désolé, chante tout le long de cette mélancolique églogue, sans souci du nouveau dénoûment. L'excellent orchestre de M. Danbé a mis en lumière une orchestration qui plus que jamais nous a charmé par sa clarté, son agrément et son expressive sobriété. Les chœurs ont chanté avec style, avec nuances, ce qui n'arrive qu'à l'Opéra Comique, et décidément M. Paravey est en bon chemin.

Il est vrai qu'il n'a pas repris Lucie. Mais la direction de TOpéra veillait, et grâce aux 2.580.790 francs encaissés pendant l'Exposition*, grâce aux costumes de la Dame de Montsoreau et je crois aussi d^Henri VIII^ demeurés sans emploi, grâce aux décors de Sigurd ou autres, grâce enfin à la bonne volonté de ces jeunes choristes

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