‹ L'année musicale et dramatique, oct. 1886[-1893] (volume 2)Chapitre 15 sur 16 · I. Voir la Revue du i5 mai i-SSy · texte numérisé non relu

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précision, la clarté, la souplesse et, dans Faccompagnement des voix, une exquise et constante douceur. 11 ne saurait lui donner, parce qu^il ne les possède pas lui-même, la poésie, la grâce, le sourire et la flamme. Quant à la puissance, elle manque là où nous l'attendions le plus, notamment à l'arrivée du cygne. Peut-être est-ce la faute de cette salle maudite. Quelques mouvemens aussi nous ont paru trop lents.*

M. Van Dyck chante Lohengrin avec tout le zèle, toute la conscience possible. Sa voix a plus de puissance et d'étendue que de timbre. Quant à sa prononciation, elle est sans pareille. M. Van Dyck fait un sort à chaque syllabe, à toutes les consonnes, parfois même à des e muets. Et quelle gymnastique de la bouche, quelle frénésie maxillaire! Mais l'accent vient des lèvres plus que du cœur. Et pourquoi cette face imberbe et joufflue? N'en déplaise à M™® Wagner ellemême, Lohengrin doit avoir l-air d^un héros et non d'un nourrisson.

M™® Caron, qui, elle, n'a pas la figure poupine, prête à Eisa moins de naïveté peut-être et de jeunesse que d'étrangeté, mais une noblesse douloureuse, avec une physionomie toujours inté-

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ressante. Elle a chanté dans la perfection la rêverie aux étoiles. M. Delmas enfin, est, selon son habitude, excellent. En voilà un qui prononce bien, et pas avec la bouche seulement.

Manon vient de reparaître à TOpéra-Comique avec un très grand succès : Manon^ l'un des meilleurs opéras de M. Massenet, le meilleur peut-être, en tout cas le plus égal.

Les taches y sont rares : quelques longueurs seulement, comme le tableau du Cours la Reine, qui serait à supprimer entièrement, si l'on en pouvait retirer, pour la placer ailleurs, la page la plus exquise, je crois, de la partition : le dialogue de Manon avec le comte des Grieux. A l'héroïne elle-même, on reprocherait bien çà et là quelque préciosité : la phrase : Nous irons à Paris^ à la fin du premier acte, et surtout l'adieu à la « petite table. » Il est vrai que nous n'avons pas affaire ici à l'Alceste d'Euripide ou à la Didon de Virgile, os impressa toro, et que chez une grisette un peu de puérilité sentimentale ne messied pas. Mais laissons les critiques. Aussi bien, avec M. Massenet, depuis Esclarmonde et le Mage^ nous sommes en reste de louanges ; l'occasion est bonne de nous acquitter.

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On rappelle Manon; elle eut hier seize ans. En elle tout séduit : la beauté, la jeunesse, La grâce; nulle voix n'a de plus doux accents; Nul regard plus de charme avec plus de tendresse.

Sauf les seize ans, que Tœuvre est encore loin d'avoir, tout cela est vrai, et ces quatre vers, dont la musique est délicieuse, pourraient servir d'épigraphe à la partition. Quand j'entends Manon après le Rêve^ c'est à M. Massenet que je voudrais qu^on offrît un banquet. On n'y déclarerait peutêtre pas la musique française renouvelée de fond en comble, mais discrètement rajeunie, voilà tout. On n'y boirait pas d'ambroisie, mais seulement, dans les vieux verres, une goutte de vin nouveau. Si Lohengrin ne nous avait retenu, nous aimerions, sans pour cela revenir à la charge contre une œuvre intéressante après tout et sincère, nous aimerions à rapprocher Manon du Rêve^ à montrer de quel côté se trouvent l'invention mélodique, harmonique, instrumentale, symphoriique même, la grâce, l'agrément et la vérité. Nous retournerions au clos Marie, et sous les pommiers en fleur, nous entendrions de nouveau grincer la déclaration de Félicien à Angélique. S'il en est, parmi nos lecteurs, qui possèdent la

partition de M. Bruneau et celle de M. Massenet, qu'ils ouvrent la première d'abord, à la phrase de Félicien : Je viens ^ je vous vois^ f oublie à V instant même,.. Après cette musique au vinaigre, qu'ils relisent le dialogue de Manon et de Des Grieux dans la cour de l'hôtellerie. Quelle détente alors et quel repos ! Quelle amabilité mélodique avec quelle distinction, quelle élégance de lignes! Comme la voix de Des Grieux se pose aisément sur ces paroles : Et je sais votre nom; comme celle de Manon retombe ensuite d'une chute arrondie et moelleuse! Ah! le naturel, le divin naturel, ainsi que rappelait récemment M. Cherbuliez! Auprès de lui que seront Jamais et la recherche et l'effort!

L'effort, voilà ce qu'on sent le moins dans Manon, L'orchestre, notamment, se meut ici avec une aisance, une souplesse d'ondulation extraordinaire, même pour M. Massenet. Les motifs caractéristiques y circulent, y tracent mille arabesques charmantes et toujours significatives, soulignant la pensée d'accents discrets et cependant profonds. Rien de plus ingénieux, et sans nulle subtilité, que ce langage symphonique. De îous les mQtifs, importants ou secondaires, Iç

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compositeur obtient des effets qu'il varie à Tinfini. Voici, par exemple, un détail et rien de plus, mais un détail charmant. Écoutez, au début de l'acte du séminaire, le motif empressé des dévotes entourant Tabbé Des Grieux. Quand Manoii viendra pour arracher son chevalier à Dieu, le motif reparaîtra, mais semblable par le rythme seulement. Le musicien a pris soin d'en altérer la tonalité, pour le corser davantage et l'assortir, non plus à un engouement frivole, mais à la passion véritable et douloureuse.

L^acte du séminaire demeure décidément le sommet dramatique de l'œuvre ; mais l'acte suivant, moins en vue et d'une couleur très différente, nous a plus que jamais charmé : l'hôtel de Transylvanie. C'est un tableau plein de mouvement et de vie, je dirais même de vice, étincelant à la surface, mais avec des dessous équivoques. Phrases d'orchestre tortueuses ou débraillées, légers frissons de cymbales sinistres, tout cela rend étonnamment la physionomie et jusqu'à l'atmosphère d'un tripot et d'un mauvais lieu. La chanson de Lescaut a. le tintement et presque le reflet de l'or. Quant au brindisi de Manon, l'originalité des cadences, et surtout une

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orchestration féerique où les violons scintillent comme des diamants aux lumières, lui donnent des feux éblouissants.

M"' Sanderson a fait jaillir ici de sa voix mille étincelles; il lui faut de ces aigrettes sonores. L'ensemble du rôle ne lui convient guère. Elle a bien dit pourtant, plus que bien même, la phrase de la lettre et quelques autres encore. Depuis Esclarmonde^ le progrès est incontestable; la prononciation s'est améliorée et la voix égalisée. Mais la belle cantatrice ne possède encore ni l'aisance, ni le naturel, ni la vie. M. Fugère au contraire a tout cela et du moindre rôle, celui du comte Des Grieux, il obtient ici le plus grand effet.

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