‹ L'année musicale et dramatique, oct. 1886[-1893] (volume 3)Chapitre 13 sur 16 · HARMONIE ET MELODIE · texte numérisé non relu

HARMONIE ET MELODIE

|e n'est pas là seulement le titre d'un curieux volume de M. Camille Saint- Saëns ; c'est aussi dans le monde musical, dans le grand ou le gros public d'aujourd'hui, le thème favori de vaines dissertations ou de disputes stériles. On est mélodiste ou harmoniste, ou plutôt on se dit tel et l'on croit l'être. La mélodie est pour les uns la vieille plaie de la musique; pour les autres, elle en est Téternelle santé, le salut unique. Avec une étonnante assurance, on classe les compositeurs en deux catégories : ceux qui « font la mélodie » et ceux qui « ne Isifont pas » ; selon qu'on est d'un camp ou de l'autre, on distribue systématiquement l'éloge

OU le blâme; on ne jure que par Mozart ou Berlioz, par Wagner ou Rossini.

Heureux ceux qui voient aussi clair dans les choses de Tart, ceux que leur critérium esthétique ne trompe jamais et qui peuvent se dire sans un scrupule, sans une hésitation : Ceci est de la mélodie, cela n'en est pas. Je leur envie la sécurité de leurs sympathies et de leurs dédains.

Harmonie et mélodie I Nous voudrions tenter de faire voir que les deux termes ne sont inconciliables que d'après une doctrine étroite et des préjugés vulgaires; que les mots ici, pas plus que les choses, ne sont faits pour s'opposer, mais pour s'entr'aider ; que non seulement les deux éléments ne vont pas l'un contre l'autre, mais qu'ils ne doivent point aller l'un sans l'autre ; que le progrès de la musique ne se fera que par tous deux et que l'avenir appartient moins à leur conflit qu'à leur concours.

L'art musical ne se partage pas aussi aisément; on ne le coupe pas en deux ; on ne met pas Tharmonie dans un plateau de la balance et la mélodie dans l'autre. En théorie, en gros, on définira bien la mélodie : une succession de notes uniques, et l'harmonie: un groupe de notes simultanées;

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dans la réalité, les choses ne sont pas aussi simples. La mélodie et Tharmonie se touchent de plus près; elles se combinent, elles agissent ensemble et dans l'émotion complexe qu'elles nous causent, nous ne saurions toujours assigner à chacune sa part.

La mélodie est certainement la forme naturelle, primitive de la musique ; elle en est peut-être la forme la plus efficace; peut-être en sera-t-elle la forme dernière. Qui sait ? après des siècles de progrès et des siècles de décadence, quand Pharmonie et l'orchestration auront dit leur dernier mot, si une cantilène isolée, une mélopée toute simple ne s'élèvera pas dans le silence et la solitude, comme un chant de pâtre sur des ruines? La mélodie, n'est-ce pas dans la musique ce qui nous frappe d'abord et ce qui nous reste toujours? Depuis : Tai perdu mon Eurydice et Voi che sapete^ jusqu'à la romance de VÉtoile et au Preislied des Maîtres Chanteurs^ à travers le répertoire de tous les maîtres, ne sont-ce pas des mélodies que les échos éternels redisent au souvenir de l'humanité ? Des chefs-d'œuvre sans paroles même, que retiennent notre oreille et notre cœur, sinon la suite chantante de quelques

notes solitaires : Texorde discret de la symphonie Pastorale^ ou l'attaque foudroyante de la symphonie en ut mineur ? Donnez à un bon élève la phrase : Sombres forêts/ il en trouvera peut-être les harmonies; mais sur les harmonies seules personne n'écrira la mélodie fameuse.

D'autre part, il y a des harmonies, comme des méloidies, qui sont divines aussi. Aux dernières mesures du premier air de Chérubin : Non so piu cosa son^ cosa facciOy sous ces mots ralentis et répétés : E se non ho chi m*oda (Et si je ri ai personne pour m^ entendre), changez les accords de Paccompagnement, écrivez-les vulgaires et tels qu'ils s'offriraient d'abord à vous (et à moi) ; aussitôt disparaîtra toute la mélancolie, toute la vague tendresse de ces quelques mesures adorables.

Si l'on trouve déjà chez Mozart de tels effets d'harmonie (et l'on en rencontrerait avant lui chez Bach), qu'est-ce donc chez ses successeurs, chez Weber, Beethoven, Meyerbeer, et dans toute L'école moderne ? Chez Rossini lui-même qui ne passa jamais pour grand clerc, recherchez, au début du second acte de Guillaume Tell, le petit chœur exquis accompagné par la cloche de la chapelle.

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Lisez ce chœur, dont personne à POpéra ne se doute, ni sur la scène, ni dans la salle. Chacune des reprises pareilles se pose sur des accords arpégés, d'une harmonie chaque fois changeante. L'accompagnement de la dernière strophe n'est qu'une série d'accords, la plus fautive du monde : une suite de quintes et d'octaves. Heureuse faute, ou plutôt licence de génie, que Rossini n'eût évitée, ou corrigée, qu'au prix de toute poésie, de tout le mystère du crépuscule, dont nous croyons entendre ici la tombée harmonieuse.

Qu'on cesse donc d'admirer la seule mélodie chez les maîtres d'autrefois. Qu'on cesse également de la méconnaître chez les maîtres d'aujourd'hui. C'est ici que les extrêmes, je ne dirai pas se touchent, mais se rapprochent ; que des distinctions arbitraires s'effacent et que de prétendus abîmes se comblent.

Il n'y a peut-être pas autant de distance qu'on veut en voir entre certaines œuvres soi-disant contradictoires. Par exemple, je ne sais pas de raisons décisives qui m'empêchent d'admirer également, bien que différemment, le duo d'amour des Huguenots et celui de Lohengrin. Est-ce au nom de la vérité dramatique qu'on peut dédaigner

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les récitatifs de Meyerbeer, méconnaître l'animation, la vie dont palpite le premier de ces duos? Dans le second, est-ce au nom de la mélodie qu'on répudierait des inspirations aussi chantantes que la première phrase, ou l'admirable cantabile de Lohengrin entraînant Eisa vers la fenêtre ouverte aux parfums de la nuit?

Le répertoire avec lequel les ultra-wagnériens affectent de ne plus compter n'offre pas de plus mélodiques beautés que la sublime liturgie de Parsifal : l'hymne des chevaliers du Graal et les cantiques alternés que laissent tomber du haut des voûtes les voix des enfants consacrés. Et, dans ce même Parsifal^ le chœur dansé, ou miné, des filles-fleurs ? Et le Lied du printemps au premier acte de la Walkyrie et la romance (en vérité je ne trouve pas d'autre mot), la romance de Walther dans les Maîtres Chanteurs! Des mélodies, tout cela, et si belles, que par bonheur aucun parti pris, aucun système n'a pu l'es étouffer dans l'âme où Dieu les fit éclore.

La mélodie a fait son temps, le règne de l'harmonie est venu ! — Vaines formules, qu'il faut laisser aux badauds de l'esthétique. Leurs pareils en politique ne s'en vont-ils pas répétant: Plus

d'ouvriers, rien que des patrons ! Ces deux programmes se valent. Servie, et non détrônée par les merveilles d'harmonie et dUnstrumentation que découvre notre époque, et qu'il serait inepte de ne pas reconnaître et de ne pas exalter, la mélodie semble encore demeurer pour ainsi dire la patronne de la musique. Ceux-là même l'adorent, qui menaçaient de la brûler;, c'est à ses pieds qu'ils répandent parfois des trésors et des parures dont ne fait que s'accroître son immortelle beauté.

Il serait curieux de rechercher comment des situations ou des caractères analogues ont été traités par des musiciens très divers. Une telle étude nous ménagerait plus d'une surprise ; elle aiderait à des rapprochements imprévus, à des réconciliations inespérées. Qui sait, par exemple, si l'amour paternel ou maternel ne parle pas à peu près le même langage chez la mère de Jean de Leyde, chez le père de Jemmy, de Rachel ou de Brunehild ? Qui soutiendrait qu'entre les adieux d'Éléazar à sa fille et ceux de Wotan à sa fille aussi, notre admiration est tenue de choisir et non de se partager? Qui défendra d'appeler mélodique la dernière scène de la Valkyrie ? Le

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Dieu, qui vient de bannir sa fille, au moment de se séparer d'elle, la serre contre son cœur, et de ce cœur déchiré s'exhale non pas une mélodie, mais des mélodies en foule. Tout chante ici : Torchcstre et la voix. Reprenez tour à tour Tadmirable lamento d'Éléazar : Rachel^ quand du Seigneur etTadmirable adieu de Wotan déposant un baiser sur les yeux de Brunehild, vous reconnaîtrez, je crois, qu'à de certaines hauteurs, toutes les inspirations du génie finissent, sinon par se ressembler, du moins par se rejoindre.

Au fond, il ne peut y avoir entre l'harmonie et la mélodie ni rivalité ni querelle. La question ne se pose, la question éternelle, qu'entre la vérité et la beauté d'une part, et de l'autre, leurs contraires. Le vrai, le beau, se peuvent trouver dans une mélodie sans paroles, sans accompagnement, dans une chanson populaire de la mer ou de la montagne, comme dans la plus savante des combinaisons harmoniques ; dans le cri du vieux juif ; O ma fille chérie ? ou dans tel accord de Parsi/aly ou de la Tétralogie. Plus de soixante années séparent les deux Otelh de Rossini et de Verdi, Si, au moment de mourir, la Desdemona d'hier ne chante plus comme celle d'autrefois.

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qu'importe? Il y a plus d'un chemin pour aller au cœur. Ine'gale, à tout instant coupée de récitatifs, de parenthèses, la dernière des deux scènes n'a rien de commun, mais rien non plus d'incompatible avec l'autre.

De ce point de vue, bien des disparates s'atténuent, et rhistoire de la musique apparaît avec plus de suite et d'unité. Maint reproche d'école ou de parti tombe de lui-même ; on peut, sans rejeter le passé, jouir du présent et espérer dans l'avenir. On n^a plus besoin, pour admirer Wagner, de déprécier Gounod, de lui reprocher comme un de mes amis, M. Henry Gauthier* Villars le faisait récemment, son ignorance de la prosodie et de la déclamation. A quel pro« pos formulait-on ce grief? Sous prétexte que dans la cavatine de Faust : Salut demeure chaste et purCy le musicien aurait coupé d'une coupe fautive les deux vers des librettistes. Voici les vers en question :

Salut demeure chaste et pure^ oCi se devine La prépence d'une àme innocenta et divine.

Or, Gounod a pris son temps après les mots : chaste et pure; c'est là qu'il a terminé le premier membre de sa phrase musicale. Il a très bien

fait. Une césure mélodique entre le premier vers et le second eût été absurde, boiteuse, et la mélodie a raison ici contre la prosodie. Elle a raison aussi, cette même mélodie de Faust ^ contre toute autre forme musicale, récitatif ou déclamation lyrique. Plus d^airs, dit-on dans certaine école, plus de cavatines, avec un commencement, un milieu et une fin. — Pardon; rien ici n'est plus en situation qu'un air, un monologue, un chant qui se développe et s'achève ; rien n'est mieux approprié à Texpression du sentiment unique, tranquille et recueilli qui remplit l'âme de Faust' et qui s'en épanche.

Gardons-nous donc des catégories étroites et des classifications systématiques. Ne disons jamais en esthétique : Ceci tuera cela. D'après les philosophes, Natura non facit saîtus. Dans l'art comme dans la nature, tout se tient, se prépare et se continue. Je ne dis pas que rien ne se crée ; maïs rien ne se perd, rien au moins de ce qui mérite de vivre. Tâchons de suivre la chaîne au lieu de la briser et de reconnaître l'évolution, plutôt que la révolution, pour la loi souveraine, mais prudente, du progrès.

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