NOS COMPOSITEURS
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris !
ous allons parler de contemporains, de vivants, essayer de caracte'riser le talent de six compositeurs français que nous connaissons, qui nous connaissent, que nous avons salués hier, avec lesquels nous dînerons peut-être demain. Après nous avoir tenté, voici que Tessai nous intimide. Les artistes, même les plus grands, sont si ombrageux, si jaloux d'eux-mêmes ! On donne aux musiciens, trop couramment, mais non sans raison, le nom de maîtres. Ces maîtres facilement irritables, nous ne voudrions pas les blesser. Nous voudrions n'écrire d'eux que ce qu'ils auront plaisir
à lire. Nous le pouvons peut-être aujourd'hui. Aujourd'hui que nul devoir de chronique et d'actualité ne nous impose l'analyse minutieuse d'une œuvre nouvelle, prenons notre distance, reculons-nous un peu pour ne voir de ces diverses figures que l'ensemble, les grandes lignes : les belles. Laissons dans l'ombre les détails, les défauts, et donnons-nous une fois le plaisir, trop rarement permis, de dire à des artistes admirés, aimés, rien que la vérité, sans leur dire toute la vérité.
Gounod, Ambroise Thomas, Reyer, Saint- Saëns, Massenet, Delibes. Tous de l'Institut! — Oserons-nous donc témoigner encore de quelque respect pour la vieille compagnie ? N'entendonsnous pas déjà qu'on s'étonne et qu'on raille ? Quoi ! les chefs de l'école française, cette demidouzaine de musiciens en uniforme, patentés, consacrés par une distinction officielle et par le banal honneur de tant de succès populaires !
Vous oubliez, nous dira-t-on, Ylmmortel^ ou vous ne l'avez pas compris, si vous avez restreint cette satire à la seule Académie française. Etendez-la aux cinq classes de l'Institut. Soyez de votre époque, suivez le courant, entrez dans ce
que nous appelons le train. Dédaignez, attaquez, méprisez d'en bas tout ce qui est en haut ; célébrez les inconnus, les obscurs, les impuissants ; ébranlez toute hiérarchie, même celle du mérite ; en art comme en politique, n'ayez plus le goût de l'élite, mais du nombre ; le règne de la médiocrité et de la foule est venu.
Beaucoup parlent ainsi maintenant et se plaisent à ces impertinents paradoxes. Ils ont tort. Sans compter que, sous prétexte de détruire des préjugés, ils créent des préjugés à rebours ; par haine de l'Académie, ils en viendraient presque à fonder une contre-Académie.
Qu'il ne soit pas indispensable, pour avoir du talent, fût-ce du génie, d'être membre de Tlnstitut, rien de mieux ; mais au moins qu'il ne soit pas non plus indispensable de ne pas l'être. Certes, nous aurions en musique bien des noms à citer après ceux que nous avons choisis : par bonheur, il y a plus de six musiciens en France. Mais peut-être ceux-ci méritent-ils au moins d'être nommés et étudiés les premiers. S'ils ne font pas tout l'honneur de notre école nationale, ils lui font beaucoup d'honneur. Cette école, nos voisins d'Allemagne et d'Italie auraient le droit
de nous l'envier; ils ne nous opposeraient pas un groupe d'artistes vivants d'égal mérite. A la fois personnelle et éclectique, notre musique est libre, sinon de toute influence, au moins de toute tyrannie. Elle a profité dans la mesure de ses besoins et de ses facultés du génie de nos voisins. Elle s'est servie de Wagner, par exemple, sans s'asservir à lui. Elle abonde en talents divers. Nul ne ressemble moins à M. Saint-Saëns, par exemple, que M. Massenet, sinon M. Léo Delibes, et parmi les maîtres de notre pays, aucun ne peut se vanter d'être le maître unique.