M. CHARLES GOUNOD
Décembre 1888.
Je crois que c'est le plus grand de tous nos vivants, et plusieurs de ses confrères eux-mêmes sont de cet avis. Du moins ils le disent. S'il fallait sacrifier toutes les œuvres des maîtres d'aujourd'hui pour en sauver une seule, il se pourrait que le suffrage universel demandât à Tunanimité
le salut de Faust ^ et pour une fois il aurait peutêtre raison.
La musique de M. Gounod est de notre âge, mais déjà notre géne'ration a vieilli plus qu'elle ; elle demeure et nous passons. Du Faust de M. Gounod, chaque fois qu'on y revient, on pourrait répéter ce que disait Gœthe du sien : « Le cœur est toujours secoué par les frissons de la jeunesse à l'approche de ces magiques apparitions. » Quoi qu'en pensent les prétendus progressistes de notre temps-, et les envieux, qui sont de tous les temps, le chef-d'œuvre de Gounod, celui que depuis lors il n'a jamais dépassé, ni peut-être même atteint, Faust, est en possession de la gloire et d'une gloire légitime et durable.
Cette musique a été comme une source nouvelle, jaillie de notre sol. M. Gounod a fait une langue musicale que personne n'avait parlée encore et que beaucoup ont essayé de parler depuis. Remontez dans l'histoire de l'école française, vous ne rencontrerez rien de pareil : ni chez Berlioz, ni chez Halévy, ni chez Auber, ni chez Boïeldieu, ni chez nos vieux maîtres du dixhuitième siècle. Gounod a trouvé, créé quelque chose, et l'on n'est un grand artiste qu'à ce prix.
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Ce quelque chose est difficile à définir, à préciser avec des mots : car la critique d'art, surtout la critique musicale, ne peut malheureusement, comme la critique littéraire, s'aider d'exemples et de citations. Et puis les sentiments, les sensations même, dont elle traite bien plus que des idées, s'indiquent, mais ne se démontrent guère. C'est Justement tout un ordre de sentiments et de sensations, dont M. Gounod a renouvelé l'expression : l'amour. Il a transformé l'amour en musique. M. Ambroise Thomas, nous le verrons, est surtout un mélancolique ; M. Gounod est un amoureux fil va sans dire que nous ne parlons que de l'artiste). Ma grand'mère chantait jadis : a C'est Tamour, l'amour, l'amour, qui mène le monde à la ronde. » M. Gounod devrait bien mettre en musique cette chanson-là. Avec sa barbe blanche, ses yeux clairs et profonds, ses grands gestes qui bénissent, quand il parle ou qu'il chante d'une voix émue et haletante, il ressemble à un apôtre de l'amour. Amour sacré, amour profane ; amour de l'Évangile et de l'Imitation, ou de Shakespeare et de Gœthe; amour de Dieu ou de ses créatures ; amour de la tête, du cœur ou des sens, il les a tous compris et tous
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éprouvés. (De plus en plus il va sans dire que nous ne parlons que du musicien.) Des artistes que nous étudions, avec M. Massenet, dont la flamme pourrait bien s'être allumée à son foyer, il est le plus ardent, le plus passionné, et voilà peut-être pourquoi il est le plus grand.
Cette ardeur, cette passion, il les a portées à la fois dans la musique de théâtre et la musique d'église ; il les a partagées entre ces deux moitiés de son génie et de sa longue carrière. Il a servi deux maîtres, et, loin de trahir aucun des deux, il a tenté de les réconcilier. On s'en est étonné, scandalisé même, et on a eu tort. Jamais dans l'œuvre de M. Gounod l'amour divin n'a été, je ne dirai pas profané, mais terni seulement par le voisinage ou l'ombre des humaines amours. Marguerite, par exemple, a péché par tendresse, et c'est par une autre tendresse qu'elle est sauvée. Il n'y a là rien de choquant. La pécheresse, ou plutôt la victime, a mérité d'emporter au ciel le nom et le souvenir du bien-aimé. Le dernier cri que Gœthe ait mis sur ses lèvres : Henri ! Henri ! est un appel à Faust qu'elle voulait emmener et que le Dieu de miséricorde eût reçu dans son sein avec elle.
Quant à Roméo^ rien n'est plus pur que cet adorable et long duo : de fiançailles d'abord, puis d'hymen et enfin de mort. Ici Dieu n'a rien à pardonner; il n'a qu'à bénir et à immortaliser de chastes et douloureuses amours.
Certaine critique s'est donc fourvoyée, elle a manqué de justesse autant que de convenance quand elle s'est permis d'appeler l'œuvre de M. Gounod un mélange de mysticisme et d'érotisme. Il n'y a là qu'une injure gratuite. Nulle part on ne peut relever chez M. Gounod une infraction aux convenances esthétiques, un compromis suspect entre les choses humaines et les choses de Dieu. L^auteur de Faust n'est pas de ces artistes auxquels on peut reprocher, tout en admirant leur talent et leur imagination originale, d^avoir non pas avili, le mot serait trop gros, mais affadi les sujets divins. Le choral des Epées a la carrure d'un choral de Haendel, et les psaumes de la pénitence planant sur Marguerite éperdue ne sauraient indigner les échos de l'église.
La phrase du peuple agenouillé autour du cadavre de Valentin, cet admirable plain-chant funèbre, est-ce encore de la religiosité mondaine?
Et dans le trio de la prison, dans le triple et sublime élan de Marguerite vers le ciel, assomption d'une âme délivrée, reste-t-il une trace d'humanité et la moindre souillure de la terre ?
Quant à la musique religieuse de M. Gounod, ardente, passionnée, elle n'est pas pour cela profane. Mais dans Rédemption^ dans Mors et vita^ dans Pacte de baptême de Polyeucte (un admirable fragment trop oublié), jusque dans cet Ave Maria dont le maître a réchauffé le prélude du vieux Bach, partout on retrouve l'auteur de Faust et de Roméo. — D'accord, ainsi qu'on retrouve dans le Requiem le maître de Don Giovanni, Ni Mozart ni M. Gounod n'ont manqué pour cela au respect qu'on doit à Dieu. Telle phrase du baptême de Polyeucte rappelle une ritournelle de Roméo ; c'est possible ; mais notre cœur fait-il tant de distinctions ? Sont-elles si nettement séparées, les régions de notre âme ? Pour toutes nos tendresses, avons-nous plus d'un mot : aimer? et quand ils atteignent une certaine hauteur, tous nos sentiments ne se purifient-ils pas, tous nos amours ne se fondent-ils pas dans l'amour ?
Ainsi chez M. Gounod pas de disparate, pas
de dissonance; plus que toute autre, son âme est une.
On ferait de ses héroïnes une galerie charmante : Marguerite à sa fenêtre ; Juliette endormie sur le marbre de son tombeau ; Mireille effeuillant les rameaux d'un mûrier; Sapho debout sur la falaise et donnant le dernier baiser à sa lyre d'or. Dans la musique de M. Gounod plus que dans tout autre, la femme tient la première place, et ce n'est pas du nom de Faust, mais de celui de Marguerite qu'il aurait dû nommer son chef-d'œuvre.
Le Faust de M. Gounod, a-t-on dit encore, n'est pas celui de Gœthe. Non certes, ou du moins il n'est pas tout le Faust de Gœthe, et cela, aucun Faust ne l'a encore été, pas plus celui de Schumann que celui de Berlioz ; aucun peut-être ne le sera jamais. C'est l'éternelle et glorieuse destinée des œuvres comme celle de Gœthe : tous les artistes (et ils sont nombreux) qui les interprètent, les interprètent à leur manière. Les trois grands Faust de la musique renvoient au Faust original, dont ils sont tous illuminés, un rayon de sa lumière transformée à leur foyer. M. Gounod s'est peu attaché au côté fantastique et philoso-
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phique de Faust ; il s'est moins soucié de Méphistophélès et de Faust lui-même que de Gretchen. Dans le poème immense, parfois ténébreux, où Tun des plus vastes esprits modernes a jeté ses pensées, ses théories, ses croyances, où se heurtent le moyen âge et Tantiquité, la terre, le ciel et Tenfer, il n'a vu que la blanche figure d'une enfant de quinze ans ; il a consacré toute la douceur de son génie, toute la tendresse de son âme à chanter une simple et triste aventure d'amour.
Mais de quelle voix il l'a chantée ! Jamais, on ne saurait trop le redire, jamais la musique n'avait aussi finement noté les plus exquises nuances de l'amour: jamais elle n'en avait rendu ainsi le sentiment et la sensation à la fois : troubles, craintes, pudeur, désirs et défaillances, frissons de corps et d'âme, dans la scène du jardin tout est rendu, tout jusqu'aux délices du baiser.
Le duo, depuis le commencement jusqu'à la chute du rideau sur le ricanement de Méphistophélès, n'est qu^une leçon et un exemple d^amour. On en pourrait étudier et expliquer chaque phrase, depuis celle-ci : Laisse-moi contempler ton visage^ qui monte des lèvres de Faust à l'o-
reille de Marguerite, et glisse comme une longue caresse le long de ce corps virginal jusqu'au cri de Marguerite ouvrant enfin les bras au bienaimé. Même dans Porchestre on sent l'amour. Je connais, tandis que Marguerite chante à sa fenêtre, un contre-chant de flûte si doux, si enveloppant, qu^il justifie la brusque question du maître, un soir que nous écoutions Faust ensemble et qu'en entendant soupirer cette flûte, il s'écria : Sens-tu des cheveux de femme autour de ton cou ? — ' Le fait est qu'il n'y a pas une musique comme celle de Gounod pour vous faire sentir de ces choses-là.
Voilà un des mots de M. Gounod dans le genre amoureux. Il en a dans tous les genres, et je ne sais rien de plus original, de plus intéressant et de plus profitable que la conversation intime du maître. Aucun artiste ne s'est moins que lui spécialisé dans son art, encore moins dans son métier. Personne n'a mieux compris pourquoi les Muses, comme les Grâces se tenaient par la main. M. Gounod a des clartés de tout, et des clartés dont parfois s'illuminent de grands horizons. Il comprend Mozart comme personne, comme Mozart peut-être ne se comprenait pas lui-même.
Son expression est pittoresque et son discours chaleureux. Il a des boutades e'tranges et d'heureuses formules. Un jour il dira à un directeur de théâtre après une mauvaise représentation de Faust: Vous lâchez vos artistes à travers ma partition comme des veaux à travers un potager. Une autre fois, parlant avec inquiétude de certaines tendances dangereuses et des voies incertaines où la musique menace de s'engager, il énoncera ce précepte qu'on ferait bien de méditer : En art, il ne faut jamais de bornes, mais toujours des bases. Et comme les gestes du maître accompagnent bien ses discours ! La première fois que je l'ai vu, c'était le jour de ma première communion, et il était à mes genoux, par terre, sur la place de l'église. On lui avait demandé pour moi sa bénédiction de musicien, et c'est lui qui me demandait ma bénédiction de néophyte. Je ne me rappelle plus très bien comment je m'en suis tiré ; mais je ne souhaite pas aux enfants timides de faire de cette façon la connaissance d'un grand homme.