L'année musicale et dramatique, oct. 1886[-1893]
Théâtre du Gymnase : Charles Demailly-f pièce en 5 tableaux, tirée du roman de MM. Edmond et Jules de Concourt, par MM. Paul Alexis et Oscar Méténier. — Théâtre du Vaudeville : Gens de biensj comédie en 3 actes, de M. Maurice Denier. — Grand-Théâtre : Lysistrata, comédie en 4 actes et un prologue, de M. Maurice Donnay, musique de M. Dutacq.
i«r janvier 1893.
|E se lassera-t-on jamais de faire des pièces avec des romans, ou, passezmoi le jeu de mots, de mettre des romans en pièces? J'avoue ingénument que je n'avais pas lu Charles Demailly avant de le voir; je n'ai pas voulu le lire après, afin de juger du drame plus librement. Aussi ne parlerai-je que de ce que j'ai vu. C'est peu de
à L*ANNÉE MUSICALE ET DRAMATIQUE
chose : cinq tableaux sans pre'paration, sans explication ni commentaire ; une pièce moins qu'un sce'nario.
Le premier et le second de ces tableaux sont les plus insignifiants, les plus de'pourvus d'action, d'observation et de style même. Le premier représente le salon d'une irre'gulière, M^^« Crécy, laquelle donne une soire'e dansante. Aux sons de « la valse enivrante », comme dit Labiche, paraissent successivement, et quelquefois simultanément, les représentants et les représentantes des deux demi-mondes masculin et féminin, la galanterie et le journalisme : M^^® Ninette et autres, M. Nachette et autres. Parmi ces autres, au-dessus d'eux, nous dit-on, par le talent et par la fortune, au-dessus de Montbaillard, de Couturat, de Mollandeux, de Pomageot, au-dessus d'un certain Nachette surtout, qu'on nous présente tout de suite comme un triste sire, voici Charles Demailly, chroniqueur génial, auteur dramatique en herbe. Ces messieurs constituent l'état-major d'un journal qui s'appelle comme pourraient s'appeler plusieurs journaux : le Scandale, De Charles Demailly nous apprenons deux choses : il prépare une pièce pour le
Gymnase et il aime une ingénue du même Gymnase, M"® Marthe Mance. Il Taime comme les jeunes gens se mettent aujourd'hui à aimer les actrices, jusqu'à l'épouser. Il Tépouse donc, et voilà le premier acte.
Par malheur, artiste sur les .planches, Marthe, dans la vie, n'est qu'une cabotine. Vide est sa jolie tête, et dur son petit cœur. Au début cependant elle paraît aimer son mari ; mais sottement, niaisement, surtout en comédienne : avec des mines de poupée, des gentillesses d'actrice et des grâces minaudières; et puis, le tic professionnel possède cet esprit étroit, uniquement tendu vers le théâtre, vers a les rôles », vers le rôle que Charles est en train d'écrire pour sa femme.
Marthe n'est pas seulement sèche : elle est coquette et superstitieuse; un miroir traîne toujours sur sa chaise longue, et Charles ayant par mégarde laissé tomber ce miroir, qui se brise, Marthe s'irrite, s'épouvante, et c'est le second acte. — Il est court et insignifiant.
Au troisième acte, plus d'amour ; Charles s'apercevant chaque jour davantage que sa femme est une pécore et une méchante pécore. Marthe, dans un accès de dépit, a refusé le fameux rôle,
qui a cessé de lui plaire. Demailly le donnera donc à M^^® Ninette. Ici intervient Nachette, le vilain folliculaire aperçu au premier acte. Cest Tenvieux, le traître, le lago du journalisme, le Judas du premier-Paris. Il déteste Charles et veut le perdre. A cet effet, il excite la jalousie de Marthe en lui représentant le succès possible, probable même de Ninette. Alors la cabotine furieuse livre au journaliste des lettres intimes où Charles traite sans indulgence la plupart de ses camarades ; Nachette lui-même s'y trouve qualifié de vieux singe. C'en est fait de la pièce de Demailly, si de telles lettres sont publiées.
Elles le seront au quatrième acte, lequel est le meilleur, parce qu'il donne une noble idée d'une noble institution : c'est le journalisme, oh! bien entendu, certain journalisme, que je veux dire. Nous sommes dans les bureaux du Scandale ; le numéro de ce soir contiendra les lettres de Demailly, encadrées dans un article de Nachette. Mauvaise action, mais bonne affaire, comme dit le rédacteur en chef. Et pour atténuer l'action, sans gâter l'affaire, une note de la direction désavouera l'article ci-dessus et annoncera au public, en termes indignés, le renvoi de
Nachette. Et cette étude, cette esquisse au moins des mœurs de la presse ne m'avait pas semblé dénuée d'intérêt. Elle m'avait donné une sensation pénible, mais assez puissante, de bassesse et d'ignominie. J^avais tort, sans doute, car autour de moi les gens les mieux informés, les plus compétents, déclarèrent cette scène invraisemblable et poncive. Il paraît que Phonneur de la presse ne fait plus question aujourd'hui.
Revenons aux faits. Nachette est donc mis à la porte, tandis que son article court Paris. Demailly furieux se précipite au bureau du journal. Il n'y rencontre plus Nachette, mais il y est rejoint par Marthe, prise de remords, qui tombe à ses genoux et implore son pardon. Comme il le lui refuse, elle se relève et Tinsulte odieusement, en cabotine. Lui alors, ivre de colère, se précipite sur elle, la saisit à bras-le-corps et fait mine de la jeter par la fenêtre. Mais il se ravise et se borne à la chasser par la porte. Elle sort et va rejoindre Nachette.
Et au dernier tableau, nous la retrouvons chanteuse et danseuse de café-concert. Charles cependant est devenu fou; puis de longs soins l'ont guéri à moitié, mais à moitié seulement.
Or, un soir d'été, le vieil ami qui s'est fait son gardien ayant eu Fidée malencontreuse de remmener dîner aux Ambassadeurs, le malheureux voit sa femme, Tentend et il en meurt.
Voilà le squelette de la pièce, et sur ce squelette il n'y a pas grand'chose. « Ces deux romans, écrivait naguère M. Jules Lemaître de Charles Demailly et Manette Salomon, ces deux romans, qui ont chacun quatre cents pages, pourraient, si Ton gardait seulement le récit, n'en avoir qu'une cinquantaine. » Ce doit être avec ces cinquante pages-là qu'on a fait la pièce, et sans doute c'est dans les trois cent cinquante autres qu'est le meilleur du roman, l'analyse des caractères et l'étude « du milieu », journalisme et théâtre. Serrons le sujet de plus près encore que nous ne l'avons fait en le racontant. Le voici, toujours suivant M. Lemaître : « Charles Demailly, homme de lettres, épouse par amour une actrice, Marthe, petite personne jolie, sotte et sèche, qui le prend en haine, le calomnie, le torture dans son cœur et dans son honneur et le précipite enfin dans la folie incurable. » Au Gymnase, que nous montre-t-on de tout cela ?
Charles Demailly, homme de lettres ? Je veux
bien qu'au premier acte, chez le héros et ses camarades, on aperçoive quelques traits de ce caractère, mais quels traits ? Les plus connus et surtout les plus convenus. Comment des personnages des de Concourt, ces écrivains « modernes » par excellence, tiennent-ils des propos aussi arriérés sur l'incompatibilité de Tamour, du mariage, avec Tart et la littérature ? Cela sent furieusement la « gendelettrie », comme on dit maintenant, d'un mot aussi affreux que la chose. Et cette affreuse chose est partout dans le premier acte, où se débitent avec importance des sentences comme celles-ci : « La femme est Terreur de l'homme, » ou comme cette autre, moins poncive à coup sûr, mais en revanche plus obscure : « La femme qui n'aime pas la musique et l'homme qui l'aime sont deux êtres incomplets. » Est-ce là encore cette fameuse « écriture artiste », dont j'entendis toujours louer les frères de Concourt, non moins que de leur modernité ?
Encore moins que l'homme de lettres nous voyons en Charles Demailly l'amoureux. Aussi bien, nous ne voyons rien ou presque rien dans cette pièce, dans ces pièces plutôt, qui sont des
abrégés de livres et comme des tables de matières ; on nous montre des effets, on nous livre des résultats, sans jamais nous informer des précédents ni des causes. Poser des jalons n'est point faire une route, et des échantillons ne sauraient tenir lieu de tapisserie. Qu'arrive-t-il alors? Qu'une œuvre comme celle-ci, très simple, très claire même par les faits, parait obscure et presque inintelligible par les sentiments et les caractères. On suit les personnages comme des nageurs qui plongent ; ici, là, suivant leur caprice et sans que nulle part notre œil puisse les deviner ou les attendre, ils reparaissent à la surface et montrent la tête, mais le plus souvent ils restent sous l'eau. L'héroïne autant que le héros nous échappe.
Au premier acte, c'est une délicieuse ingénue; au second, une poupée; une perruche au troisième; au quatrième, un monstre. Gomme les autres, ce caractère nous est servi par tranches et procède par soubresauts. Pourquoi Marthe se sent-elle attirée vers ce « vilain singe » de Nachette ? D'où vient en elle, au quatrième acte, cette explosion de férocité, cette cruauté atroce? Cabotine, direz-vous. Mais c'est bien tôt, c'est trop tôt dit ; il en fallait dire davantage. Pourquoi en -
cote, pourquoi enfin... Mais on ne cesserait de demander des pourquoi à cette pièce, qui ne répond à aucun. C'est au roman sans doute qu'il faut s'adresser.
L'interprétation est supérieure au drame.
M. Raphaël Duflos, que je n^avais guère aimé d'abord, a montré dans le dernier acte beaucoup de puissance et de sobriété. M™* Sizos, qui joue le rôle de Marthe, y est aussi heureusement servie par ses défauts que par ses qualités, et je n'aurais qu'à louer M. Nertann, M. Colombeyet M. Hirch, qui représente sans mot dire un Brésilien dont Topérette ne voudrait plus.
Le Vaudeville a donqé, une seule fois et en matinée, une très charmante pièce, qui plus que beaucoup d'autres mériterait les honneurs du soir, de nombreux soirs. Il est juste de la louer avant et au besoin afin qu'elle les obtienne. Je n'avais pas médiocrement goûté, Tannée dernière, les Jobards^ de MM. Denier et Guinon; j'aime encore mieux aujourd'hui Gens de bien^ de M. Denier tout seul.
Ces gens de bien ont un fils unique et vont le marier. Quelques jours avant le mariage, le jeune
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homme se voit dans la nécessité d'avouer à ses parents qu'il a pour maîtresse une pauvre ouvrière, et de cette maîtresse un enfant. Feront-ils épouser à leur fils sa maîtresse ou le laisseront-ils épouser sa fiancée ? Sa maîtresse, déciderait tout de suite M. Alexandre Dumas fils; il Ta dit plus d'une fois et très haut; sa fiancée, décide au contraire M. Maurice Denier, non pas tout de suite, mais après nous avoir montré chez les parents des répugnances, des scrupules, des vicissitudes morales, enfin une évolution d'idées et de conscience qui fait le sujet, assez ordinaire peutêtre, et le mérite, assurément très distingué, de cette comédie.
Gens de bien, M. et M"'® Dubreuil le sont Tun et Tautre. En un coin de Paris, et du vieux Paris sans doute, ils partagent entre les offices de l'église voisine et les œuvres de charité leur vie retirée, bourgeoise, étroite et pieuse. Leur Adrien a grandi sous leur aile. Ils ont tout fait pour garder sa jeunesse immaculée, lui ménageant à la maison les plaisirs permis, tels que la lecture, la musique et le billard. Malheureusement, à la maison aussi, Adrien a rencontré les plaisirs défendus en la personne de Léontine,
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l'ouvrière, et voici que peu de jours avant d'épouser M'^* Suzanne Herbelot, il se résout à tout avouer. La liaison d'abord. Et de ce premier aveu l'effet est bien ce qu'il devait être, terrible assez plaisamment, dans cette sainte atmosphère, sur ces âmes droites jusqu'à la rigueur, innocentes jusqu'à la naïveté. Pauvres bonnes gens, qui croyaient et tenaient à la pureté de leur fils comme à celle d'une fille. Ainsi Adrien, leur Adrien, avait une maîtresse! Au mépris de toute pudeur, de toute dignité ! s'écrie M. Dubreuil — Que faire maintenant? interroge le jeune homme penaud. — Rompre, et sur-le-champ. — Avec qui? — Avec Léontine Naturellement. Mais quand le coupable, après la faute, en confesse les suites, oh ! alors l'émotion de M. Dubreuil tourne au tragique, je dirais presque à l'héroïque, et le digne homme, qui ne badine pas avec l'amour, s'en va tout courant demander la main de la séduite Léontine aux parents d'icelle, M. et M""® Surot. Ne les ayant pas rencontrés chez eux, il les convoque chez lui. Mais avant de leur donner sa parole, il faut la reprendre aux Herbelot. Voici justement M"^® Herbelot. Elle a de l'esprit et du cœur. Dubreuil, à mots couverts, en se servant
de la formule consacrée: « Des amis à nous, » lui fait entendre et ce qui arrive et ce qu'il a résolu: — « Vos amis n'ont pas le sens commun, »' déclare tout bonnement M"** Herbelot; elle le démontre à sa manière, et peu à peu, comprenant les sages raisons que déduit cette sage personne, le rigide Dubreuil se sent fléchir et se prend à douter si tout à Fheure il voyait juste en voyant si droit. Et devant la famille Surot ses doutes augmentent cruellement. La famille Surot se compose d'un père ouvrier, d'une mère concierge en retraite, de la séduite Léontine et d'Auguste, un peiit frère. L'entrevue est fort plaisante ; le père Surot, ignorant jusqu'ici le nom du séducteur de sa fille, se répand en confidences familières, en remerciements pour l'intérêt qu'on lui témoigne. Il demande cependant ce qu'on lui veut, pourquoi on l'a fait venir, et alors les Dubreuil, interdits, mal à l'aise, n'osantMécidément affronter une telle alliance, finissent par proposer aux parents de Léontine, à Léontine elle-même, de lui chercher dans l'œuvre des Unions réparatrices qu'ils patronnent, un mari de bonne volonté. La pauvre fille se met à pleurer. Puisqu'elle ne
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demandait rien , pas de réparation d'aucune sorte, pourquoi Phumilier ainsi? La voyant en cet état, le père Surot comprend que Tamant de sa fille est le fils Dubreuil. Ainsi depuis une demi-heure on se moquait de lui (il a le droit de le croire); on abusait de sa confiance! Et voilà le bonhomme en fureur; il jure, tempête, fait du tapage, et le pauvre M. Dubreuil n'évite un esclandre affreux qu'en fourrant à la porte la famille Surot tout entière.
Une pareille scène a complètement retourné notre Dubreuil, et le revirement n'a rien que de vraisemblable : — « Voyez-vous ce goujat, ce mal élevé! Moi qui lui demandais sa fille pour mon fils!... » — Notez qu'il ne la lui a pas demandée, il en avait eu seulement l'intention; mais nous prenons aisément nos intentions pour des actes, surtout quand nos actes, comme c'est ici le cas, n'ont pas été tout à fait à la hauteur de nos intentions. Quoi qu'il en soit, elles ont radicalement changé, les intentions de Dubreuil, et quand M™" Herbelot arrive pour connaître le résultat de l'entrevue Surot, elle trouve dans l'âme de nos gens de bien les doutes presque éclaircis, les scrupules plus qu'à demi levés. Je
dis presque, je dis à demi, car la finesse morale de Tœuvre et des caractères tient surtout à ces à-peu-près. M"^® Herbelot n'a pas de peine à terminer les choses. De plus en plus, en l'écoutant, les Dubreuil se rendent. Oui, reddition véritable, dont ils ont conscience avec un peu de gêne, pour ne pas dire de honte. Décidément on servira une pension à Léontine, on assurera Tavenir de l'enfant. La bonne M"*® Herbelot y veillera elle-même en secret. Adrien sera le mari de Suzanne, et, sa future belle-mère en répond, après une pareille aventure, le meilleur des maris. Je crois que j'ai fort mal narré cette pièce, délicate à raconter, comme toutes celles qui valent par les faits moins que par les sentiments et les caractères. De ces caractères mêmes Je crains d'avoir donné une idée inexacte, insuffisante plutôt, à la fois sommaire et banale. L'analyse ci-dessus, quand je la relis, me semble pesante, et la comédie de M. Denier est avant tout légère, aussi éloignée que possible de la lourdeur et de l'outrance. Gens de bien! Quelles canailles on n'eût pas manqué de nous présenter au Théâtre-Libre, sous ce nom! Avec quel parti pris d'ironie, de mépris, de cruauté comme on
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disait naguère, de « rosserie » comme ils disent maintenant en plus joli langage! Un «jeune»
de chez M. Antoine eût fait ainsi. Par hasard e^ par bonheur, M. Denier a la jeunesse indulgente. Il aime seulement à noter avec une ironie douce, un peu mélancolique, les petites taches des plus purs, les petites faiblesses des plus forts. Il n'en triomphe pas au moins ; il ne s'en indigne pas non plus ; il les voit et sans amertume, sinon sans tristesse, il en sourit. Déjà dans les Jobards^ M. Denier avait montré, nous nous rappelons avec quelle sensibilité et quelle délicatesse compatissante, des êtres de choix se courbant un peu, oh! très peu, devant la vie, et la nécessité, ployant ne fût-ce que d'une ligne, mais d'une ligne enfin, des consciences qui se croyaient inflexibles. Gens de bien nous donnent le même spectacle, et ici encore M. Denier a pour ainsi dire fait passer des rides sur des âmes claires et dormantes comme certaines eaux.
Oui, les bonnes gens vivaient endormis dans Tombre étroite de leur vertu. Ils se sont éveillés au choc de la réalité. D'abord ils ont appris que leur fils avait fait une faute, comme ils diraient presque en leur dévot langage, et si plaisante que
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soit leur désillusion, n'y saurait-on trouver, en tâchant de la sentir comme eux, quelque chose de respectable et pour un peu je dirais de touchant ? Au moins, que la faute soit réparée ainsi qu^elle peut, qu'elle doit Têtre, fût-ce au prix de rintérêt, du bonheur même, voilà chez Dubreuil le cri spontané de la conscience et de la logique morale. Toute la valeur de la comédie consiste dans le désaveu progressif de ce premier mouvement, désaveu conseillé par la faiblesse sans doute, mais imposé aussi par la raison, par le devoir pratique, lequel ne saurait toujours être le devoir absolu. Il est certain qu'on n'épouse pas Léontine, Teût-on séduite, eût-on d'elle un enfant, et je doute que M"** Aubray elle-même poussât son fils à cet hymen, après avoir fait la connaissance de l'étonnante famille Surot. Adrien d'ailleurs n'est-il pas engagé aussi envers Suzanne Herbelot? La jeune fille Taime profondément, ne soupçonne rien de Taventure, et les droits de la fiancée peuvent paraître opposables, préférables peut-être à ceux de la maîtresse, d'une maîtresse surtout comme la pauvre Léontine, qui ne revendique rien, s'efface et se sacrifie. Sans doute, mais tout cela n'empêche
pas qu'il y ait eu faute de la part d'Adrien, et de cette faute, en n*en poursuivant pas jusqu'au bout la stricte réparation, les pauvres parents se sentent vaguement complices ; dans une très petite mesure, ils le sentent aussi, raisonnable et commandée, mais commandée par la vie, les conventions, ou du moins les convenances sociales, lesquelles ne sont pas la loi supérieure et peutêtre la contredisent. Le dernier acte contient une scène délicieuse, où les bons Dubreuil, assis à côté Tun de Tautre, mettent en commun leurs 'scrupules décidément vaincus. Ils se rendent compte, avec un malaise ingénu, qu'après quarante ans d'intransigeance morale, ils viennent de transiger pour la première fois. Ils avaient certes toutes les excuses du monde pour reculer devant un trop rude devoir; ce recul pourtant suffit à les troubler, et toujours ils garderont au fond du cœur un peu de gêne, un de ces plis légers que marque parfois la vie sur les âmes jusqu'alors parfaitement unies, et qui ne s'efface jamais.
Voilà ce qui plaît tant chez M. Denier: c'est la justesse et la mesure, c'est l'observation indulgente et doucement émue, non pas de l'infamie.
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ni même du mal, mais du moindre bien; c'est la vue moyenne de la moyenne humanité.
En écoutant Gens de bierij savez-vous à quoi je songeais ? A une autre œuvre, supérieure celle-là, et qui finit sur les sommets, à la Terre promise^ de M. Paul Bourget. Certaines analogies, certaines différences aussi m'apparaissaient entre la fière moralité du roman et la plus humble moralité de la comédie, et les deux leçons, bien qu*en fait elles se contredisent, me semblaient conciliables au fond, également justes toutes deux, également d'accord avec les événements et les caractères. Pourquoi Francis Nayrac ne peut-il épouser Henriette Scilly comme Adrien Dubreuil épouse Suzanne Herbelot ? Parce que des confidences surprises (et de quelle tragique manière !) ont tué dans Tâme d'Henriette un idéal qui ne saurait plus revivre. L'obstacle insurmontable est moins ici la faute de Francis que la révélation atroce, et qui faillit être meurtrière, de cette faute. Dans Gens de bien au contraire, la fiancée ignore tout; seule, la sage M™* Herbelot a été avertie, et c'est elle qui sauve la situation. Avertie à temps, ne croyez- vous pas que la noble M"»» Scîlly Teût sauvée de même ?
Par certains côtés, ces deux rares belles-mères me semblent dignes de se connaître et de se comprendre. Et que ces deux oeuvres, le beau roman et la charmante comédie, ne puissent ni ne doivent finir de même sorte, cela établit entre elles non pas une opposition, mais une différence seulement. Terre promise est plus selon ridéal et Gens de bien selon la réalité.
La comédie de M. Denier est excellemment jouée par MM. Lagrange et Michel, M™" Grassot et Samary, pour ne citer que les rôles principaux. Et les rôles secondaires ne sont pas non plus mal tenus.
Il nous reste peu de place pour constater que les deux premiers actes de Lysistrata sont assez plaisants, les deux derniers fort ennuyeux, tous les quatre d'une gaillardise vraiment par trop libre, trop facile aussi, et qui d'ailleurs ne ressemble pas à rimpudeur, fût-ce à Tobscénité en quelque sorte mythique, symbolique, je dirais presque religieuse des anciens. Que la Lysistrata originale ne pût être appropriée (c'est le mot) au théâtre contemporain, cela ne faisait pas question.
Mais l'avoir accommodée au goût du jour, à notre convenance, ou à notre inconvenance, cela ne me paraît pas plus d'un vrai poète qu'il ne serait d'un artiste, peintre ou sculpteur, d'habiller à la mode actuelle une fresque ou un bronze libertin de Pompe'i. L'indécence païenne avait, ou du moins à travers dix-neuf siècles elle nous paraît avoir eu je ne sais quoi d'instinctif, de sincère, de vaguement sérieux qui l'excuse et que, voulue et artificielle, la grivoiserie moderne rapetisse et travestit.
Les femmes d'Athènes, pour abréger la guerre avec Sparte, jurent de ne pas accorder la moindre faveur à leurs maris ou à leurs amants avant que la paix ne soit conclue, ou au moins promise. Elles tiennent leur serment et la paix se fait aussitôt. Voilà toute la Lysistrata d'Aristophane. Sur ce thème, que je me permettrai de qualifier de stérile, M. Donnay a exécuté des variations de vaudeville et d'opérette. Le principal ressort comique en est la perpétuelle et peu décente allusion à l'amour abjuré, désiré, regretté, provoqué, ignore ou goûté en cachette par les unes et les autres de ces dames, selon Tétat d'âme de chacune et son tempérament. Chacune a sa
manière de penser et de parler, mais toutes pensent à la même chose, parlent de la même chose, et cette chose est celle que vous savez. M. Donnay s'est servi encore d'un autre procédé, qui n'est que Tapplication à la caricature, à la charge d'atelier, du précepte fameux: « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » Des Athéniens, par exemple, diront : filer à la perse, au lieu de : filer à l'anglaise, qui déjà n'est pas irrésistible; au lieu de: monter un bateau, qui peut-être vous laisse froid, monter une trirème, et cela constitue un moyen assez médiocre de provoquer un rire inférieur.
A la comédie d'Aristophane M. Donnay a cousu encore, avec du fil blanc et un peu gros, une banale intrigue d'adultère entre Lysistrata et le stratège Agathos, qu'on appelle à tout moment a le brave général », ce qui n'est peut-être pas d'un goût très pur. Et il a semblé aussi que M. Renan était mort depuis trop peu de jours pour qu'on le représentât, même sans le parodier, parmi les invités de l'hétaïre Salabacca.
Ne finissons pas cependant sans louer quelques couplets en vers d'un assez beau lyrisme, égarés dans cette prose ultra-leste, comme des
notes de lyre ou de double flûte antique dans un concert de mirlitons,
L'interpre'tation de Lysistrata est plus que convenable pour les oreilles ; pour les yeux, un peu moins, les tuniques étant, comme les allusions, transparentes. M™® Réjane paraît descendre de PAcropole moins que de Montmartre; elle est d'ailleurs spirituelle à souhait. M"° Tessandier a la mollesse, Tindolence lassée d'une courtisane asiatique (c'est ainsi du moins que Je me figure une courtisane asiatique) ; M. Guitry ressemble plaisamment à un Achille de pendule. La musique de M. Dutacq nous a charmé, la mise en scène est somptueuse, et le décor du troisième acte se colore des teintes fleur de pêcher que là-bas, au pays de beauté, répand sur le front des temples le premier rayon du soleil.
Comédie française : Reprise du Père prodigue, comédie en 5 actes, de M. Alexandre Dumas fils. — Théâtre du Vaudeville : V Invitée, comédie en 3 actes, de M. François de Curel.
i" février 1893.
|E cherchai, dît M. Alexandre Dumas fils dans une de ses préfaces, je cherchai le point sur lequel la faculté d^observation dont je me sentais ou me croyais doué pouvait se porter avec le plus de fruit, non seulement pour moi, mais pour les autres. Je le trouvai tout de suite. Ce point, c'était Tamour. » — C'est parce que le Père prodigue ne touche pas ce point, ou le touche fort peu, que le Père prodigue ne restera peut-être pas parmi les meilleurs ouvrages de M. Dumas fils, et les plus essentiels, parmi les plus formelles
manifestations de sa pensée, de son talent et de sa manière.
Par extraordinaire, le sujet du Père prodigue n'est pas la relation entre les deux sexes, entre deux représentants, variables d'ailleurs, de Tun et de Tautre : mari et femme, amant et maîtresse, chaste jeune homme et fille-mère, courtisane et jeune homme naïf; non, c'est la relation entre un père et un fils, un fils légitime, ce qui supprime encore un élément d'intérêt cher à M. Dumas. Le Père prodigue est, avec la Question d'argent^ la comédie où l'auteur est le moins lui-même, celle dont les critiques, pour étudier et définir le théâtre du maître, peuvent le plus aisément se passer. M. Paul Bourget nomme à peine le Père prodigue dans ses Essais de psychologie contemporaine^ et dans les Idées morales du temps présent M. Edouard Rod ne le cite pas. Enfin M. Dumas, comme s'il reconnaissait lui-même que sa pièce n'a rien à voir avec ses thèses favorites, y a mis une préface non de moraliste, mais d'homme de théâtre seulement, et qui commence ainsi :
« Aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous parlerons métier. » D'où Ton peut conclure que cette comédie, agréable plutôt que nécessaire dans
rensemble de l'œuvre de M. Dumas, cette comédie pour ainsi dire hors cadre, sinon hors ligne, est en un sens aussi peu que possible de M. Dumas fils. Dans un autre sens pourtant, elle est bien de lui. Le fils, et le fils surtout Ta écrite, et par elle a voulu rendre un hommage indulgent et tendre à un père qui fut entre tous prodigue, et prodigue de tout : d'esprit, d'argent et de cœur.
L'œuvre ne discute et ne résout pas de problème; elle étudie un caractère. Le comte Fernand de La Rivonnière a cinquante ans sonnés, mais sonnés sans qu'il les ait entendus. A vingtcinq ans, resté veuf, riche et libre, avec un enfant, il a mené joyeuse vie, et à cette vie, aussitôt que possible, il a eu le tort d'associer son fils. Il s'est fait l'ami d'André, ce qui est très bien, et, ce qui l'est moins, son camarade. De cette camaraderie les conséquences ont été celles-ci : à eux deux, le père et le fils ont mangé, l'un sa fortune entière, l'autre la sienne à moitié. Délicatement et sans en rien dire, André partage avec son père la moitié qui lui reste et dont ils pourront vivre encore aisément, à la condition de se ranger et de se réduire. Le comte ne demande pas mieux. Il a justement résolu de faire une fin, mais une
fin de jeune homme. Il s'est mis en tête, en sa tête grise et légère, d'épouser les dix-huit ans d'Hélène de Brignac, et il charge son fils de la négociation. Heureusement, et à temps, il s'aperçoit qu'il a trois fois Tâge de cette enfant, qu'elle aime son fils, que son fils l'aime, et c'est pour André qu'il demande, avec un joli mouvement de générosité et de tendresse paternelle, la petite main qu'il avait prié follement André de demander pour lui.
Le voilà maintenant le plus charmant, le plus adorable des pères et des beaux-pères, installé en tiers entre les jeunes époux. Il fait pour eux mille folies, pour elle surtout, dont il raffole et qu'il ne quitte plus. Si par hasard André s'absente, il promène sa belle-fille, la conduit au bal, au spectacle, la distrait de son mieux; enfin, comme il le dit lui-même, il égaie les entr'actes. Il les égaie si bien que le sérieux André commence à en éprouver sinon de l'inquiétude, au moins un peu d'agacement et d'ennui. Sans compter que le monde glose, avec malice d'abord, bientôt avec méchanceté. De vilains propos rapportés au comte l'affligent et le blessent. Essayez, lui dit-on, essayez d'annoncer à votre fils que vous panez
pour un long voyage, et vous verrez quel soulagement il en éprouvera. Le comte essaie, en effet, et surprenant sur le visage d'André une joie mal déguisée : « Ah ! soupire-t-il avec des larmes dans les yeux, mon fils ne m'aime plus. »
Il ne part pas cependant, et c'est le jeune ménage qui part pour l'Italie. Cela suffit pour que le comte, laissé à lui-même, à sa propre faiblesse, tombe ou retombe entre les mains avides d'une certaine Albertine de La Borde, qui le guettait. Il rinstalle auprès de lui, dans l'hôtel, à la place abandonnée par ses enfants. Le jour où ceux-ci reviennent, André se présente chez son père ; il lui demande quelles sont pour l'avenir ses intentions et s'il a résolu de garder Albertine. Le comte le prenant de très haut, André lui déclare, non sans trouble : « Alors, mon père, je vous sauverai malgré vous... Je suis ici chez moi. — J'en sortirai donc, répond le comte, puisque tu m'en chasses ; reprends ton argent, je ne veux plus rien de toi ; va-t'en, non pas de cette maison qui t'appartient, mais de mon cœur que je t'avais donné tout entier, moi, et que je ne t'eusse jamais repris. » Et la brouille serait sans remède, et le comte, rejeté dans le désordre, y vieillirait jus-
qu'à la mort, s'il ne s'offrait à lui, André à peine sorti, une occasion inespérée de dévouement et d'héroïsme paternel. Quand je dis inespérée, j'ai tort, M. Dumas ayant au contraire préparé dès le début, et ménagé avec une adresse consommée cette péripétie décisive. André, en se mariant, avait dû rompre avec une maîtresse sentimentale, M"* de Prailles, « la dame en noir i», dont il est mainte fois question. Le comte s'était complaisamment entremis dans cette rupture; mais, toujours pitoyable aux jolies femmes, il avait permis à celle-ci d'écrire de temps en temps à André, sous la seule condition d'adresser les lettres à lui-même pour ne rien compromettre. Or une de ces lettres a été interceptée par M. de Prailles, le plus intraitable des maris, qui vient en personne remettre le billet à qui de droit. « A moi, » déclare le comte, qui prend pour lui la lettre et le duel à mort qui s'ensuivra.
Le cinquième acte arrange tout. M. de Prailles étant blessé comme il le faut, et Albertine congédiée comme il le faut aussi, pour qu'André, fils excellent, n'ait plus qu'à tomber dans les bras de son excellent père» On tuera ce soir le veau gras, après avoir eu peur un instant qu'il ne mourût de
vieillesse, et demain, pour épouser non plus une fillette, ni une fille, mais une sage et fidèle amie, Mme veuve Godefroy, qui ne demande qu'à faire son bonheur, le père prodigue revêtira la robe nuptiale.
En certaines de ses parties, les deux premiers actes surtout, la comédie de M. Dumas a paru lente. Ses trente-cinq ans en sont la cause, et aussi ses interprètes actuels. Il va sans dire que cette lenteur n'est pas dans le dialogue, lequel va toujours comme le vent, mais dans l'action, dans l'exposition surtout, qui dure deux grands actes. Il est évident que le Père prodigue ne débute pas avec l'éclat de la Princesse George ou le brio de Francillon, Les personnages y prennent leur temps et ne nous disent assez vite ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils feront. Albertine, par exemple, ne se déclare pas tout de suite, et nous ne savons pas au juste à qui elle en veut, sans compter que la « dame en noir », dont on nous parle vaguement, nous aide mal à nous orienter. Le Dumas de ces vingt dernières années, celui des pièces en trois actes, a plus de décision, plus de concision aussi, car en cinq actes le sujet du Père prodigue est un peu trop au large. L'habit est brodé sur
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toutes les coutures, éblouissant de paillettes d'or, mais il flotte au lieu de coller. Quelques coups de ciseau n'y ont rien fait, et des plis se voient encore.
Cela n'empêche que le métier, comme dit l'auteur dans sa préface, n'ait ici la part qui doit lui revenir, et cette part est belle. Logique, et logique implacable entre le point de départ et le point d'arrivée, mise en saillie des côtés dominants, science des contre-parties, c'est-à-dire des noirs^ des ombres, des oppositions en un mot, qui constituent l'équilibre, Fensemble et Tharmonie (vous reconnaissez, je pense, le langage même du maître), tout ce programme de facture, d'exécution ou de virtuosité, tracé par la préface, est rempli par la comédie. On le montrerait aisément. On ferait voir de même, et je crois qu'on Fa déjà fait, que si la préface en question se moque de Scribe, la pièce pourtant, je n'ose dire s'inspire, mais peut-être se souvient de lui. Vérifiez le grand ressort de l'œuvre : le duel ; il atteste avant tout une main ingénieuse, qui Ta finement travaillé, puis monté pour qu'il joue au bon moment. Et je vois bien que Tincident fait saillir en plein le caractère du comte, ou mieux
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le traît dominant qu'il en fallait dégager; mais l'incident ne résulte, ne sort pas de ce caractère même, ni du caractère d^André ou de personne. C'est un moyen, mais un moyen extérieur, le plus joli tour d'une adresse consommée, mais un tour d'adresse surtout.
Et non seulement dans le métier, mais dans les personnages encore, on surprendrait peut-être quelques traces de Scribe. Le comte de La Rivonnière, ce viveur élégant, éternellement jeune, sensible, facile à Tamour, à l'attendrissement et aux larmes, ce père qui mettrait son fils sur la paille, quitte à se faire tuer pour lui, ce père charmant de gaîté, de grâce aimable et de folie, est un véritable père du Gymnase. Oui, décidément cette pièce est bien de M. Dumas fils, de M. Dumas jeune, et par la jeunesse, par une psychologie souriante et légère, elle a de quoi nous séduire encore. Je conviens que la paternité, chez le comte de La Rivonnière, a manqué de sérieux, de dignité même et de moralité; on sait assez que l'idéal, selon M. Dumas, l'idéal du père ou de l'épouse, Tidéal domestique enfin et familial, n'est pas toujours de premier choix. Le comte de La Rivonnière n'en demeure pas moins, dans
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toute la force du terme, ou plutôt dans ce qui reste de force à ce terme aujourd'hui démodé, un personnage sympathique. « Qu'est-ce que ces hommes-là ont donc en eux pour qu'ion ne puisse jamais leur en vouloir? — Ils ont leur cœur. » — Et la comédie a son cœur aussi, comme le héros. Elle a je ne sais quelle sensibilité d'autrefois, elle a cette donnée touchante, cette jolie interversion des rôles paternel et filial, que résume le mot d'André au comte : « Je ne suis plus ton fils, je suis ton père. » Et par cette tendresse à rebours, entre le père et le fils, quelles que soient leurs fautes, le rapport essentiel, éternel, le lien des cœurs est sauvegardé. Il est rompu au contraire dans une comédie classique, à laquelle par antithèse le Père prodigue peut faire songer : V Avare, Et voyez comme ici M. Dumas, cet implacable, ce justicier, nous apparaît moins amer, moins âpre que Molière. L^4vare aussi met aux prises un père et un fils, et nous les montre en rivalité d'amour. Mais entre eux le conflit est poussé jusqu'au tragique, jusqu'à Tatroce même, et la nature y est outragée, parce qu'entre eux se dresse un vice odieux, meurtrier de toute affection, tandis qu'entre le comte de La Rivonnière
et son fils il n*y a que des torts, les torts d'une âme légère et non pas vile, d'une âme prodigue, c'est-à-dire d'une âme coupable seulement d'avoir trop donné, mais capable au moins de donner encore, toujours, et de se donner elle-même.
Voilà par où la comédie de Molière est plus profonde, plus pénible aussi, et la comédie de M. Dumas plus aimable. Voilà pourquoi, dans celle-ci, la belle, très belle scène du quatrième acte entre le père et le fils n'atteint pas et ne devait pas atteindre à la cruauté des scènes entre Harpagon et Cléante. Voilà pourquoi, même au plus vif de la crise, André et le comte n'échangent pas de ces mots irréparables, de ces traits qui font plus que blesser le cœur et la tendresse, qui les tuent : « Je te donne ma malédiction. — Je n'ai que faire de vos dons! » Les erreurs d'un La Rivonnière peuvent bien troubler et, comme nous le disions, intervertir les affections naturelles; le vice d-un Harpagon les corrompt dans leur source et les tarit.
J'ai goûté fort inégalement les interprètes du Père prodigue : beaucoup M. Le Bargy, fils sérieux et grave ; très peu M. Febvre, père un peu dépourvu de grâce, de légèreté, de cordialité, de
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bonté, dans un rôle fait de tout cela, de bonté surtout. M"' Pierson au contraire est une M"* Godefroy cordiale et bonne, et M. Berr, le plus futé des petits laquais. J^aimerais que M"* Marsy (Albertine de La Borde) eût une diction plus nette, un jeu plus large, qu'elle parlât moins vite et fît de son lorgnon un plus modeste usage, et j^aimerais aussi que M. Pnidhon ne jouât dans le répertoire de M. Dumas fils que le clerc de notaire de FranciUon.
U Invitée^ de M. de Curel, a réussi avec un éclat qui n'est au-dessus ni de son mérite ni de notre attente. Après la plus qu^austère étude de dévotion qui s'appelait, assez désagréablement d'ailleurs, Y Envers dTune sainte ; après le drame saisissant des Fossiles^ où nous avions presque retrouvé la vision grossissante du romantisme, avec je ne sais quel écho réveillé des Burgraves^ M, de Curel nous devait une œuvre aussi forte, un peu détendue et assouplie seulement, sans toutefois rien abdiquer ni contraindre de sa fière, triste et puissante pensée. Cette œuvre, il vient de nous la donner, et par elle il s'afBrme décidément comme le premier parmi les nouveaux
écrivains de théâtre; parmi les autres, comme un des premiers.
Anna de Grécourt vit depuis vingt ans séparée de son mari. Jadis, après l'avoir épousé par amour, elle fut pendant quatre années la plus heureuse des femmes. Mais un jour elle découvrit qu'Hubert la trompait avec une drôlesse. Éperdue de douleur, elle s'enfuit, laissant derrière elle ses deux petites filles. Son mari la crut coupable, partie avec un amant, et répandit le bruit qu'elle était folle. De Vienne, sa ville natale, où elle s'était réfugiée, la •fière créature ne daigna même pas se justifier. Elle s'enferma dans le silence, sinon dans la retraite. Belle, riche, intelligente, et désireuse de refaire sa destinée, elle vécut dans le monde et elle y vécut irréprochable. Mais, ayant trop souffert d'aimer, elle résolut d'abjurer tous les amours. Elle ne revit jamais ni son mari coupable, ni même ses enfants innocents, et pareille au blessé qui s'achèverait lui-même, cette âme entreprit son triste suicide. Elle finit par mourir, ou par se croire morte. Et maintenant M"'® de Grécourt, presque vieille, a les cheveux gris comme les cendres de son cœur éteint. Elle attend aujourd'hui un de ses amis, resté aussi
Tami de son mari, Hector Bagadais, un brave garçon que jadis elle refusa d'épouser et qui ne lui retira pas pour cela son amitié. Hector arrive, chargé par Grécourt d^inviter Anna à venir voir ses filles, qu'elle ne connaît pas. Elle refuse d'abord, par dignité, par orgueil, par indifférence surtout, par cette indifférence douloureusement acquise et que pour son repos elle ne veut pas troubler. Le bon Hector insiste et elle l'interroge sur la vie que mène Hubert. De cette vie elle apprend l'irrégularité, et la demi-installation près de ses filles d'une maîtresse, M""* de Raon. Ces détails, sans l'indigner, l'intéressent, et par curiosité maintenant, par une curiosité de Tesprit ou du cœur, on ne sait au juste, et peut-être ne le sait-elle pas bien elle-même, M°^® de Grécourt accepte l'invitation et part.
Au second acte, nous sommes à la campagne, chez M. de Grécourt. Nous y faisons la connaissance des deux jeunes filles, Thérèse et Alice. De l'éducation qu'elles ont reçue et que vous devinez, elles se rendent compte et elles souffrent, parce que, malgré leurs allures et leur langage, elles ont l'esprit juste et le cœur droit. Mêlées à Téquivoque d'un faux ménage, en bons termes d'ail-
leurs avec M"® de Raon, qu'elles appellent de son petit nom, Marguerite, tout en soupçonnant quelle place elle occupe, elles se voient avec dépit compromises par elles-mêmes, par le renom de folie de leur mère et par la vie commune avec une compagne suspecte. Soudain une voiture s'arrête. Leur vieil ami Bagadais en descend, et leur présente sans la nommer, une visiteuse. Mais à peine celle-ci éloignée pour un instant, il la nomme, et les deux sœurs en éprouvent d'abord moins d'émotion que de surprise. Pourtant elles se rapprochent peu à peu de cette mère qui ne se déclare pas, l'entourent gentiment de leurs bras, et de leur voix redevenue enfantine l'appellent maman. Anna se trouble, s'attendrit, mais sans se rendre encore. Après ses filles elle revoit son mari et elle le revoit méconnaissable, affaibli, avili. Comment d'un aussi triste personnage a-t-elle pu garder, non pas un regret, mais seulement un souvenir? Et que lui veut-il aujourd'hui? Pourquoi l'a-t-il rappelée après vingt ans, ce risible mari, ce père méprisable? Il le lui avoue avec une bassesse ingénue : pour lui rendre leurs filles, dont la présence entrave la liberté de ses amours. A son tour enfin, M™** de Raon paraît devant
Anna, et de Tinsignifiante maîtresse comme du ridicule e'poux, elle se joue avec ironie, l'hôtesse hautaine, l'invitée d'un jour.
D'un jour? — Ses filles l'auront-elles vainement appelée maman? Avec l'habitude d'aimer en a-t-elle perdu jusqu'à l'instinct, et son cœur ne revivra-t-il pas?
Si, mais d'une faible et languissante vie.
Enhardies par la présence de leur mère, les deux jeunes filles disent à M""^ de Raon des vérités insolentes ; à leur père lui-même, elles tiennent tête et signifient leur volonté ou de garder leur mère ou de partir avec elle. Et Grécourt ayant, sur ces entrefaites, appris de Bagadais que sa femme n'eut jamais à se reprocher la moindre faiblesse, en éprouve une sorte de malaise et presque de dépit. Envers Tépouse irréprochable, envers ses filles elles-mêmes, il se sent plus coupable, surtout coupable plus piteusement, et comme Anna pour rien au monde ne demeurerait auprès de lui, que lui-même d'ailleurs ne se sent ni la force ni Tenvie de rompre avec M""® de Raon, M™* de Grécourt repartira pour Vienne, emmenant ses filles. Mais elle les emmènera sans joie, par affectueux intérêt plus que par tendresse
passionnée et vraiment maternelle. Et l'ironique visiteuse, prenant congé de son hôte, lui laisse ce mélancolique adieu : « J'étais venue le cœur pauvre; je m'en vais, le cœur un peu enrichi; merci de votre gracieuse invitation. »
Telle est cette œuvre supérieure, comédie de caractères, qu'une seule raison empêche d'être parfaite : la difficulté d'en admettre le point de départ. Ehl oui, je l'entends bien la question préalable, et chacun de nous se l'est posée après le premier acte ; c'est le cri de la pauvre reine, en appelant à toutes les mères. Les mères, en effet, ne comprendront, ne croiront jamais qu'une femme, fût-ce la plus désespérée, abandonne ses enfants, et durant vingt longues années, s'étudie et réussisse enfin à ne les plus chérir. L'effort n'est pas seulement impie, je veux bien qu'il soit impossible. Tâchons pourtant de l'admettre, d'imaginer cette âme plus que singulière, et cet exemple, ou cette hypothèse exceptionnelle, unique même ; concédons à l'auteur son postulat psychologique, et nous l'en verrons tirer une des études les plus graves et les plus amères qu'on ait faites au théâtre, de l'égoïsme et des fautes contre le cœur.
L'égoïsme est le sujet de Tœuvre, comme celui des Fossiles e'tait le sacrifice aveugle, criminel même, à un pre'jugé dont nous finissions par entrevoir la farouche grandeur et l'horreur sacrée. De même ici, M. de Curel a tout fait, sans peutêtre que ce soit encore assez, pour excuser et pour nous imposer son héroïne. De Tendurcissemenrde soi-même auquel elle s'est vouée, il donne des raisons profondes : « A vingt-quatre ans, dit M"^® de Grécourt à son mari, le plus grand ennemi d'une femme complètement délaissée, c'est son propre cœur. J'ai vaincu le mien par des moyens barbares, y étouffant tout ce qui demandait à vivre, fauchant amitiés et penchants qui pouvaient entretenir la faculté d'aimer, Tapaisant avec d'arides coquetteries, comme on trompe la soif dans le désert avec de petits cailloux. — L'ai-je assez mutilé, ce pauvre cœur! Actuellement, il n'y reste plus une fibre aimante, c'est un jardin transformé en cour pierreuse, sans un coin de verdure. A force d'y persécuter l'ivraie, le bon grain n'y peut plus pousser. Le bon grain, ce serait de chérir mes filles. »
Commencez-vous à comprendre l'étrange et hautaine créature? A tout prix elle a voulu ne
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plus souffrir, oubliant que de certaine souffrance il est impie et funeste de se guérir. Egoïste, elle Ta été, nous le disions plus haut, jusqu'au suicide du cœur ; mais avouez que son égoïsme est d'une grande allure, qu'il témoigne d'un raffinement supérieur et qu'il parle un beau langage.
De M. de Grécourt, au contraire, l'égoïsme a quelque chose de misérable, de bas et d'amèrement ridicule, que la scène du second acte entre les deux époux souligne avec un dédain exquis. Allez, vous êtes un pauvre homme! comme dit la Jacqueline de Musset. Pauvre homme, et même quelque chose de plus, qui, au bout de vingt ans, rend à sa femme des enfants incommodes à l'indignité de sa vieillesse. Pauvre homme, qui s'excuse, et si honteusement, d'avoir imposé à ses filles une vie interlope, et l'intimité d'une maîtresse dont il dit, à sa femme toujours, avec une étonnante mélancolie : « Voyez-vous, Marguerite n'est pas l'amie qu'il me faudrait! » Pauvre homme enfin, et père plus que jamais égoïste et lâche, qui plutôt que de purifier sa demeure, en exile ses filles, leur avouant bassement que son âme est de celles qui se cram-
ponnent à la vie (et quelle vie!), au lieu de se préparer à la quitter noblement.
Egoïstes aussi, avec la grâce et l'ingénuité de leur jeunesse blonde, mais égoïstes, les vingt ans de Thérèse et les dix-huit ans d'Alice. Leur mère, qu'elles croyaient non pas morte, mais quelque chose de pis, leur mère revient, et, de son retour, elles aperçoivent l'intérêt futur et pratique avant d'en ressentir la joie irréfléchie et généreuse. Telle ne sera jamais leur joie; leurs petites âmes, trop longtemps closes, ne peuvent plus que s'entr'ouvrir. En vain elles entoureront de leurs bras celle dont jamais elles ne furent embrassées; en vain elles lui diront : « Nous savons qui vous êteà, et vous êtes maman. » Il est trop tard; ces lueurs ne deviendront ni lumière, ni foyer, et c'est dans une demi-clarté du cœur, mêlée de tristes ombres, que s'ébauchera cette imparfaite reprise d'une mère qui a désappris la tendresse, par des enfants qui ne l'apprirent jamais.
Il est trop tard, voilà la conclusion pénible, mais forcée, où marche la comédie de M. de Curel, et où elle atteint tout droit et sans broncher. Et si grand est le talent de l'auteur, si forte et si juste sa pensée, que, parti de l'invraisem-
blable et, je le veux bien, du faux, il arrive à la vérité. Que dis-je, il y arrive! C'est elle toujours, elle seulement qu^il rencontre à chaque pas sur son chemin, oh! je le sais, un chemin douloureux et qui passe à travers des ruines. — « Moi, dit Anna, devant le vide affreux de mon cœur, je mesure ce qui m'est à jamais refusé. Depuis longtemps je savais ce qu'il en coûte de supprimer en soi les sentiments que Dieu y a mis; on en souffre tant qu'on les garde, et Ton reste inconsolable de les avoir perdus. » — La pièce est là tout entière : en voilà le sujet, le dévelop7 pement et la moralité. Qu'elle est tristement vraie, l'impuissance de cette maternité désenchantée à se retrouver, à se ressaisir, et quel dénoûment fut jamais plus amer et plus logique aussi? Il fallait qu'une telle mère emmenât de telles filles, mais qu'elle les emmenât ainsi, presque sans autre joie pour les enfants que le plaisir d'échapper à une situation fausse, sans autre bonheur pour elle-même que le pâle et froid bonheur du devoir et de la bonté. — « Etre bon, dit à sa mère une des deux jeunes filles, c'est encore une façon d'aimer. — A moins, répond M™*^ de Grécourt, que ce ne soit chez les âmes
orgueilleuses une façon hautaine de rendre à la vie le bien pour le mal. » — Et chacun, à la fin de la comédie, sera traité selon son mérite, selon la nature et le degré de son égoîsme. Le père demeurera dans une de ces intimités qui sont pires que le pire abandon. Les jeunes filles trouveront auprès de leur mère, ou plutôt grâce à elle, les avantages et le genre de bonheur qu'elles ont espéré, ou calculé. — « Je suis, leur dit Anna, comme les vieux saules creux; le bois mort du cœur n'empêche pas les branches de verdir et les oiseaux d^ trouver un abri. » — Mais Anna sera la plus punie des trois, parce qu'elle a été la plus coupable, parce que son égoîsme a été le plus raffiné, le plus volontaire, surtout parce qu'il a corrompu en elle une âme qui ressemble à cette herbe des toits dont parle Bossuet, et qui se sèche d'elle-même : ^ Qu'il serait à désirer qu'elle ne fût pas née dans un lieu si haut, et qu'elle durât plus longtemps dans quelque vallée déserte! »
Par l'originalité et l'élévation des idées, par la profondeur de l'observation, la comédie de M. de Curel est de premier ordre; elle ne l'est pas moins par la beauté du style, beauté faite à la
fois de vigueur et de charme, de simplicité et de poésie. L'auteur de VInvitée est un penseur, un écrivain, et un penseur et un écrivain de théâtre. Le jour, qu'il faut souhaiter prochain, où il prendra son sujet et cherchera son inspiration dans la règle plutôt que dans l'exception de l'humanité, il nous donnera complètement le chefd'œuvre qu'il vient de nous donner un peu et même beaucoup plus qu'à demi.
Félicitons-nous que VInvitée n'ait pas été représentée à la Comédie-Française : elle n'y eût pas trouvé sa merveilleuse interprète. M™* Pasca joue le rôle plus que difficile d*Anna de Grécourt avec un talent supérieur à toutes les difficultés, avec je ne sais quoi de las, de blasé et de blessé dans la voix, le regard et le geste ; avec la fierté, l'ironie souveraine et aussi la profonde tristesse d'une créature qui ne peut plus aimer, mais qui peut toujours souffrir. Une telle artiste fait mieux qu'interpréter : elle collabore. — M. Boisselot au contraire, qui joue M. de Grécourt, l'a joué, selon nous, à faux; trop bas, d'un ton au-dessous de l'œuvre en général, et même du rôle en particulier. Par sa tenue, ses mines, par certain attirail
grotesque de pêcheur à la ligne, il fait de ce mari
46 l'année musigalk et dramatique
de grande comédie un mari de vaudeville à la Blum et Toché, que, fût-ce il y a vingt-cinq ans, la belle, Tintelligente Anna jamais n^aurait aimé. Rien dans le texte ne me paraît justifier une telle caricature, qui jure avec l'ensemble de l'œuvre et le compromet.
Le temps me manque, et aussi le goût, de vous raconter le dernier spectacle de M. Antoine. Il se composa de Mademoiselle Julie, une malpropreté Scandinave, et du Ménage Brésile, une ordure française. Je n'oublie pas, aujourd'hui surtout, que le Théâtre-Libre nous a révélé M. de Curel; mais il nous le fait payer chèrement.
illl$lll$ll$m$$
Théâtre de l'Opéra-Comique : Werther^ drame lyrique en 4 actes, paroles de MM. Edouard Blau, Paul Milliet et George Hartmann, musique de M. Massenet.
I" février 1893.
|iMEz-vous le Massenet de 3fano/i et de la Suite alsacienne? Oui, n'est-ce pas, et beaucoup, car avec celui de Marie- Magdeleine et des Erinnyes^ c'est le meilleur. Eh bien, c'est lui que nous venons de retrouver et qui s'est retrouve' lui-même. Dans son œuvre nouvelle et constamment exquise, les personnages, les caractères, les âmes enfin, sont traitées comme dans Manon : avec une sensibilité non moins délicate, et, le sujet le comportant, plus profonde, surtout plus douloureuse. Et les choses respirent une poésie pareille à la poésie des Scènes d'Alsace. Des deux côtés du fleuve, n'est-ce pas la même nature, et aujourd'hui hélas! le même pays?
48 L'ANNÉli: MUSICALE ET DRAMATIQUE
Le livret n'a pas été maladroitement tiré du roman de Goethe, qu'il défigure le moins possible. Et puis les poëmes extraits d'œuvres supérieures ont cet avantage, qu'on y sent passer quelquefois le soufHe du génie inspirateur. Ici, par exemple, dans la spécieuse et lyrique apologie du suicide : « Quel est l'homme, quel est le père qui pourrait s'irriter de voir son fils, qu'il n'attendait pas, lui sauter au cou en s'écriant : Me voici, mon père, pardonne-moi si j*ai abrégé mon voyage, si je suis de retour avant le terme que tu m'avais prescrit... Je ne suis bien qu'auprès de toi; je veux souffrir et jouir en ta présence... Et toi, Père céleste et chéri, pourrais-tu repousser ton fils! » Ainsi parle le héros du roman, et celui du drame musical ne chante guère autrement. Ailleurs encore, ce mouvement sublime, ce cri d'un immense et magnifique orgueil : « Prends le deuil, nature; ton fils, ton bien-aimé va mourir ! » les librettistes l'ont conservé, et je leur en ai quelque reconnaissance. Mais je leur en veux, oh! pas beaucoup, d'avoir imaginé le personnage de Sophie, la sœur cadette de Charlotte, d'avoir concédé au goût frivole du public, à la prétendue nécessité des contrastes.
au cliché du rayon de soleil dans les œuvres sombres, cette fillette sautillante, babillante, cette M"° Siebel, aussi malencontreusement éprise de Werther que Test de Marguerite le Siebel véritable. Autre défaut, et plus grave : le second acte fait longueur et pourrait être supprimé sans dommage pour l'action qu'il ralentit, pour la couleur locale qu'il délaie, pour le musicien qu'il a médiocrement servi. Je n'en regretterais ni la séance au cabaret de Johann et de Schmidt, deux compagnons dont le premier acte nous a dépeint assez la joyeuse et buveuse humeur, ni la franche et froide explication entre Albert et Werther, ni même le gentil alléluia d'amour de Sophie, ni le raisonnable et presque maussade duo de Werther et de Charlotte, ni enfin un air frénétique de Werther, sorte de pas redoublé, seule page vraiment fâcheuse de la partition.
Du premier acte : la maison du bailli, retour de Charlotte et de Werther après le bal et causerie aux étoiles, aveu par Charlotte de ses fiançailles, et départ de Werther, on eût passé directement à l'acte troisième, qui serait devenu le second. Depuis des semaines, des mois même,
5o l'année musicale et dramatique
Werther est parti; Charlotte Ta supplié de ne reparaître qu'à Noèl. Et Noël est venu; nous sommes le 24 décembre; Charlotte est mariée, et seule, le soir, elle relit les lettres de Texilé. Vainement sa sœur essaie de dissiper sa tristesse et ses pressentiments; la porte s'ouvre : c'est lui. Duo d'amour, vertueuse défense de Charlotte qui s'enferme chez elle. Werther s'enfuit. Alors rentre Albert; il voit Charlotte troublée, il va l'interroger, quand un messager paraît avec le fameux billet : « Je pars pour un lointain voyage. Voulezvous me prêter vos pistolets? » Et sur l'ordre d'Albert, Charlotte elle-même les donne. Entreacte symphonique devant un décor représentant la petite ville de Walheim par une froide et blanche nuit de Noël, et dénoûment conforme à l'esthétique du drame musical, laquelle exige impérieusement que le héros expire sous nos yeux et dans les bras de la bien-aimée. Ici encore, fût-ce en dépit des traditions ou des conventions, j'aurais souhaité le dénoûment exact du roman, par la mort sans phrases, et solitaire.
Quoi qu'il en soit, Werther semblait prédestiné pour le talent de M. Massenet, ce talent fait surtout de passion un peu maladive et de déli-
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cieuse faiblesse. Au musicien delà Magdaléenne, d'Electre invoquant les mânes de son père, de la Troyenne regrettant sa patrie, il faut des he'roïnes plutôt que des he'ros, ou du moins des héros féminins; des âmes, non pas supérieures comme celle de Rodrigue, mais comme celle de Werther, inégales à la vie, à la souffrance et au devoir. La conscience douloureuse de cette inégalité, voilà ridée qui domine Tœuvre de Goethe et que M. Massenet a su traduire. Mais d'autres ont aussi leur rôle et chez le poète et chez le musicien : une surtout, Tidée ou plutôt le sentiment de la nature, de cet univers que Werther mêle à ses rêves, à ses désirs, à ses amours, et qu'il atteste encore au moment de mourir.
On pouvait craindre seulement, tant il devait trouver en lui d'attraits et de sympathie, que M. Massenet n'exagérât le personnage. Vous savez à quel point ce jeune homme est impressionnable (c'est Werther que je veux dire). Il lui suffit d'entendre^Charlotte parler, fort judicieusement sans doute, du Vicaire de Wakejield^ pour qu'il pense perdre connaissance. Au bal, il se sent « le cœur percé d'un coup de poignard »
chaque fois qu'une indiscrète voisine se permet
de prendre une des tranches de citron au sucre qu'il a préparées pour la bien-aimée. Et quand, à la fin de ce bal, Charlotte lui touchant la main et le regardant de ses yeux pleins de larmes, murmure : Klopstock ! a ...je pliai, nous dit-il, sous le poids des sensations qu^elle versa sur moi en prononçant se seul nom. Je succombai, je m'inclinai sur sa main en versant des larmes de volupté. Je relevai mes yeux vers les siens. Divin Klopstock ! Que n'as-tu dans ce regard ton apothéose !» M. Massenet s'est gardé fort sagement de cette hyperesthésie; il a poussé la passion chez son héros jusqu'au comble, mais pas audelà. Quant à Charlotte, il a trouvé pour elle des accents qu'il n'a guère accoutumé de prêter à ses héroïnes, et que celle-ci réclamait. J'avais peur de rencontrer désormais chez le musicien à'Esclarmonde plus de nerfs que de cœur, et que la sensualité, comme il arrive, eût pris le pas sur la sensibilité. Il n'en est point ainsi. Werther n'est pas un convulsionnaire, et vous pourrez surprendre quelque chose de troublé, mais rien de trouble, dans Tâme de Charlotte, la plus honnête petite bourgeoise allemande qui jamais ait résisté à la tentation.
S'il fallait caractériser la musique de Werther d'un mot, ou plutôt d'un nom, d'un exemple et d'une comparaison, cette raison la meilleure, en dépit du proverbe, c'est Schumann je crois que je nommerais; le Schumann des lieder, de ces petites choses qui sont de grands chefs-d'œuvre; Schumann, le maître des intimités et des tristesses allemandes. Si profonde fut la blessure faite au cœur de l'Allemagne par le coup de pistolet de Werther, et si lente à se guérir, que les poètes et les musiciens, les Heine et les Schumann, en saignèrent longtemps. Il semble que M. Massenet ait recueilli quelques gouttes, les dernières peut-être, de ce sang. Relisez les lieder^ puis allez écouter Wierf/zer. Vous croirez entendre un écho, les harmoniques d'une note douloureuse. Le noyer de Schumann pourrait ombrager la maison du bailli ; quand passa le cortège nuptial d'Albert et de Charlotte, ils ont dû soupirer et gémir, les petits anges que le musicien de Zwickau nous montre tout en pleurs sur le chemin des hymens sans amour. Enfin, lorsque l'amant auquel Schumann prête sa voix, et quelle voix ! supplie les fleurs de se hausser sur leurs tiges, les oiseaux de chanter, les étoiles de des-
cendre pour le consoler, ne ressemble-t-il pas à Werther, et ne prend-il pas comme lui toute la nature à témoin de son martyre? Mais ce n'est pas seulement par le fond que Tœuvre de M. Massenet rappelle les lieder^ c'est par la forme aussi; par les formes plutôt, formes brèves, peu pre'cises, flottantes souvent, qui disent beaucoup et font beaucoup penser en peu de notes ou d'accords, qui parfois semblent se dissoudre dans l'atmosphère et devenir cette atmosphère elle-même, l'air qui nous enveloppe, nous baigne, et que nous respirons. Werther^ par exemple, est aux antipodes.de Samson et Dalila^ que nous avons dernièrement étudié : classique et plastique, voilà ce que l'une des deux œuvres est le plus et l'autre le moins. Enfin, comme Schumann toujours, l'auteur de Werther aime à partager l'expression de sa pensée entre le chant et l'accompagnement, entre les instruments et les voix. Presque tout à l'orchestre, telle est, il me semble, la devise ou la formule de la nouvelle partition, et ce « presque » importe beaucoup; Ta peu près, ou le tour à tour plutôt, étant ici marque de goût, de tact et de sagesse. Werther n'est pas une œuvre de système, ni une œuvre de
rigueur, mais de grâce et de liberté; une œuvre d'alternative, et Falternative, on le sait, plaît aux muses : amant alterna Camœnœ. Avec cela pourtant, l'œuvre est une, et elle est unie ; varie's y sont les moyens et les effets, sans y être heurtés ni contradictoires, et bien que faite surtout de charmants détails, de petites choses, il n'y a rien d'éparpillé dans l'impression qu'elle produit ni dans le souvenir qu'elle laisse.
Le premier acte, par le pittoresque du décor musical, la justesse de l'analyse sentimentale et la finesse des tons, est un tableau délicieux. Un beau matin d'été, le bailli de Walheim apprend à ses six enfants un Noël. Les petits attaquent d'abord de travers, ou faux, ou trop fort ; Porchestre fait de son mieux pour les rattraper, les maintenir, pour défendre la mesure et le rythme, mais les cris, les rires s'envolent avec les traits et les trilles indisciplinés. Peu à peu cependant le solfège s'assure, et le gentil cantique sagement se déroule et s'achève. Surviennent deux joyeux compagnons, amis du bailli, Johann et Scmidt, non pas tout à fait chantant, mais plutôt parlant en musique, tandis que l'orchestre, sous leur déclamation notée, fait ronfler comme un refrain
de gaîté allemande. Le thème a du caractère, un peu la même allure que le trio de la Symphonie pastorale^ et le musicien le développe, le file avec Tinge'niosité que vous devinez, le mêlant au thème du cantique, l'effaçant devant d'autres thèmes, le ramenant encore et Te'teignant enfin avec le dialogue même. Telle est, vous le savez, la nouvelle manière : en musique, les interlocuteurs n'ont plus guère à faire que des gestes ; l'orchestre parle pour eux. Les plus jolis détails abondent en ce premier acte et mettent le tableau dans son cadre : c'est, pour le goûter des enfants, le mouvement de valse accompagnant le départ pour le bal; surtout c'est le motif (instrumental toujours) annonçant l'entrée de Charlotte. A l'aimable fille elle sied bien, Taimable phrase, aimable sans afféterie, avec franchise, avec un accent rythmique délicieux d^enjouement et d'originalité. Mais voici mieux que des détails : voici, en des pages pénétrantes, l'âme des personnages elle-même ; de Werther d'abord, et cette âme se manifeste tout de suite par un des sentiments qui la possèdent le sentiment de la nature. Le héros de Goethe est mort d'avoir trop aimé non seulement Charlotte, mais la nature, et de ne l'avoir pas, elle non plus.
possédée. Souvenez-vous qu'il était homme à porter le deuil de deux tilleuls abattus. Rappelezvous sa tendresse pour les choses, son aspiration à se fondre,, à se perdre en elles. « Ami, quand j'ai les yeux fixés sur tous ces objets, et que ce vaste univers va se graver dans mon âme, comme l'image d'une bien-aimée ; alors, je sens mes désirs qui s'enflamment, et je me dis à moi-même : — Ah ! si tu pouvais exprimer ce que tu sens si fortement! » Le Werther de M. Massenet a pu l'exprimer avec poésie, même avec enthousiasme, avec la faiblesse aussi d'une âme que la sensation non moins que le sentiment domine. Tout ce que chante le jeune homme sur le seuil de la maison, par cette belle matinée, tout ce que chante avec lui Porchestre, est un hommage, un hymne à la nature encore plus qu'à Tamour. Ce violoncelle solo, puis ce violon, ces vols de harpes, ces tenues de notes claires, ces trilles de flûtes, ce chant d'extase sur un accompagnement qui tremble, tout cela sent l'été, le blé mûr, le houblon, la vigne grimpante et la fraîcheur de l'eau. Tout cela, c'*est un paysage reflété par une âme, ou plutôt non, qui la reflète, l'absorbe, et le dernier appel du promeneur ébloui : Soleil^ viens mHnon-
der de tes rayons ! monte comme une bouffée de printemps en un cerveau grisé de lumière et de parfums.
Cette page est belle. Une autre, le retour de Werther et de Charlotte au clair de lune, Test peut-être encore davantage. Mais je crains que traduite, et par de pauvres mots, la musique de M. Massenet, comme le craignait Henri Heine pour sa poésie, traduite également, paraisse un clair de lune empaillé. A ceux qui ne Font pas entendu, comment décrire, et comment rappeler aux autres, ce dessin exquis de trois notes, posées mollement à des hauteurs diverses, avec la douceur d'un souffle, la lueur d'une étoile et le mystère de la nuit ? Oh ! le délicieux orchestre, que les flûtes font pur, les violoncelles tendres et les harpes scintillant! Ces trois notes, si vous avez de Toreille et de la mémoire, vous les reconnaîtrez. Elles ont résonné déjà, et disposées de même, dans Cavalleria rusticana et dans Patrie^ . mais à l'ébauche, à l'amorce sonore, ni M. Pala-
I. Voir Touverture de Cavalleria et le grand duo entre Turiddu et Santuzza; voir dans Patrie, au quatrième acte, la phrase de Rysoor: O Dieu juste, Dieu prùtecteur !
dilhe ni M. Mascagni n'avaient donné cette suite et ces adorables développements. Et quelle heureuse, quelle naturelle entrée de la voix dans la symphonie, sur les paroles de Charlotte : // faut nous séparer ! En deux ou trois mesures quelle pudeur, quelle gravité chaste ! Chez Werther, au contraire, quelle passion, mais contenue et voilée ! J'aime beaucoup moins la péroraison du duo, la reprise finale, à grand fracas, suivant le vieux procédé, d'un thème plus original dans les demiteintes que dans la pleine lumière. Je vous recommande, au contraire, une perle cachée dans le duo, la phrase de Charlotte parlant de sa mère à Werther : Si vous Vavie\ connue^ et tout ce qui suit, le flot des souvenirs se pressant dans le cœur, sur les lèvres de Torpheline, l'angoisse de l'accompagnement, la basse obstinée et sombre, l'étonnement, presque le reproche sur les mots : Pourquoi tout est-il périssable I et sur d'autres : Les enfants ont senti cela très vivement^ quelque chose d'immobile et de glacé. Détails, dira-t-on peut-être ; mais Part vit de ces détails-là.
L'acte capital est le troisième. Il fait le fond et le cœur de l'œuvre. Très différent du premier, il est par la situation même et par la valeur mu-
6o l'an.née musicale et dramatique
sicale, plus haut encore de quelques degrés. Une mortelle mélancolie s'en dégage, un souffle puissant de romantisme allemand, et là peut-être plus que partout ailleurs, le génie de Goethe flotte dans l'air. L'acte se tient et se soutient tout entier; la musique y ondule entre l'orchestre et la voix; triste sans mièvrerie, pathétique sans enflure, et je ne crois pas que M. Massenet ait souvent aussi heureusement rencontré la sincérité de la passion et la réalité de la force. Charlotte seule chez elle, la nuit, relit les lettres de l'absent, et de cette correspondance la musique varie, sans altérer en rien l'unité douloureuse. Je vous écris de ma petite chambre^ dit le premier billet, et le mouvement, le mode de la phrase, la qualité des intervalles, la basse lugubre, tout signifie ici la détresse et Tabandon. Des cris joyeux d'enfants montent sous ma fenêtre, , . Porchestre s'anime et rit, filant en traits ailés. Charlotte parfois, d'un mot ou d'un soupir, dMn regret ou d'une espérance, interrompt sa lecture, puis la reprend, et voici le dernier billet : Tu m'as dit : à Noël ! et fai crié : Jamais I suprême menace, qui éclate en un vigoureux accord, deux quartes (excusez le détail technique), d'une terrible àpreté. La
l'année musicale et dramatique 6i
scène qui suit, entre les deux sœurs, est exquise de grâce, d'aisance et de liberté; je ne veux pas dire bâtie, le mot serait trop lourd, mais pose'e et si légèrement ! sur un fond moelleux, sur une phrase d'orchestre qui enveloppe et caresse. On songe aux deux cousines du Freischut^ySLUX deux sœurs des Troyens^ à celles du Roid^YSy et Ton se réjouit que la musique en possède un de plus, de ces couples féminins et fraternels. J'aime l'éclat de rire de la petite sœur, jolie fusée de jeunesse et de joie, et Varioso de Charlotte, sorte d'éloge des larmes dans le sentiment le plus allemand, serait une chose tout à fait belle, sans l'accident (c'est le mot) de la dernière note, un effet trop facile, que le musicien aurait dû se refuser, et qui dément, pour ainsi dire, la pensée générale du morceau. Quant au grand duo entre Werther et Charlotte, on n'y trouverait à reprendre, comme en celui du premier acte, que la péroraison, et pour les mêmes moiifs : banalité et banalité tapageuse. De cette œuvre aux sonorités le plus souvent discrètes, il eût fallu bannir impitoyablement le bruit, un des ennemis de la musique moderne. Mais tout le reste du duo est excellent : dramatique, et cette
02 l'anxée musicale et dramatique
fois non par le bruit, mais au contraire par la déclamation sourde, par certains silences même, par l'étouffement des harmonies et de l'orchestration, la brusque apparition de Werther. Entre Charlotte et lui s'engage et se développe un triste entretien, dans la chambre familière, parmi les objets qui semblent eux-mêmes se souvenir. Pour chacun d'eux, pour le clavecin surtout, M. Massenet a trouvé une note, que dis-je," une phrase délicieuse. On sait, d'ailleurs, que le musicien de Manon et de la a petite table » excelle en ces mélancoliques inventaires d'amour.
Et pour les vers d'Ossian, il a trouvé mieux encore : un lied à la manière de Schumann, qui rappelle (flatteuse rencontre ici) cet admirable In der Fremde {à Vétranger) dont Bizet, je crois, disait: c'est la nostalgie de la mort. — Oui, c'est bien la même tonalité, le même rythme, le même accompagnement, le même élan douloureux, le même mal enfin du même pays et du même retour. Il faut suivre cet acte jusqu'à la dernière scène, jusqu'à la remise des pistolets par Charlotte au messager. Le dramatique incident est commenté par les instruments surtout, par un mouvement, presque un geste de l'orchestre
sinistre et sans réplique. Le moment est bien de ceux où, les personnages ne pouvant que se taire, ou peu s'en faut, la symphonie a le droit, le devoir même de parler pour eux. En de pareils cas se vérifie une observation que fait M. Cherbuliez dans son beau livre VArt et la Nature^ et qu'à notre modeste avis, il a seulement le tort de trop généraliser. Le maître critique, dans ^organisation du drame musical moderne, assigne à l'orchestre un rôle prépondérant, ce qui est exact, mais surtout extérieur, et cela paraît bien absolu. L'œuvre lyrique, dit-il, ou à peu près, par l'importance accrue de l'orchestre, s'est rapprochée de la nature, laquelle nous montre toujours les choses dans leur cadre Or le chant, c'est la passion ; l'orchestre, c'est le monde, au milieu duquel la passion agit et se meut. Le monde la regarde et la juge. Tantôt il lui vient en aide, il l'encourage et la consacre ; tantôt, au contraire, il entre en lutte avec elle, la contredit et la combat. — L'orchestre, ainsi compris, ne serait que le témoin de la vie. Or il est le plus souvent davantage : il est la vie elle-même. Quelquefois cependant, j'accorde qu^il n'exprime ni l'action, ni les personnages qui agissent, mais
les alentours de cette action, le milieu dans lequel elle se déroule ; non pas les sentiments, mais les choses, qu'il sait alors animer et rendre e'ioquentes. C'est le cas dans la scène presque muette et pourtant dramatique qui nous occupe. Les choses y parlent par Torchestre, et par lui nous comprenons qu'après avoir eu, par exemple au premier acte, leur paix et leur sourire, elles ont maintenant leur tristesse et leur inquiétude.
Il faut finir, bien que J'eusse aimé signaler encore le paysage musical de Noël et la mort de Werther. L'un est d'une désolation intense, et l'autre d'une funèbre douceur ; mais je craindrais que cette étude à la longue ne parût faite de détails, plutôt que d'une impression d'ensemble et d'une sympathie générale, que trop d'analyse et de minutie, en la dispersant, risquerait d'affaiblir.
M"° Delna est Charlotte comme elle fut Didon: avec la même aisance, la même dighité, la même voix qui s'épanche en flots de velours, avec un art aussi naturel et aussi Juste. Cette enfant doit beaucoup à son excellent professeur, M°^® Laborde, et plus encore au maître mystérieux et intérieur qui n'enseigne pas, mais qui révèle, qui ne donne
pas ce qu'on appelle le talent, mais Je ne sais quo de plus et de mieux. M*^* Laisné a gentimen joué et chanté le petit rôle de Sophie, et dans le grand rôle de Werther, au lieu du médiocre M. Ibos, je rêve d'entendre un jour M. Jean de Reszké, revenu récemment parmi nous, et revenu, comme il était parti, le plus grand artiste d'aujourd'hui.
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Théâtre du Gymnase: les Amans légitimes, comédie en trois actes, de MM. Ambroise Janvier et Marcel Ballot — Grand-Théâtre : Pêcheur d'Islande, drame en neuf tableaux, de MM. Pierre Loti et Tiercelin; musique de M. Guy Ropartz. — Théâtre du Vaudeville : Flipote. comédie en trois actes, de M. Jules Lemaître.
i»' mars iSgS.
infin! on s'est diverti dans un théâtre où depuis... oh! depuis très longtemps on avait Phabitude de s'ennuyer un peu, beaucoup et même davantage :
vous avez tous nommé le Gymnase. Non que le divertissement soit des plus relevés, ni des plus bouffons, la comédie de MM. Janvier et Ballot manquant également et de vérité et de folie; mais celles qui Pavaient précédée manquaient de tant d'autres choses encore ! Ce n'est pas d'ailleurs
une comédie : un vaudeville seulement, parce que c'est une suite et une combinaison d'incidents, et que les incidents comiques, au besoin grotesques, constituent le vaudeville, comme les incidents pathétiques, le mélodrame. Du moins ce vaudeville est-il plaisant, et les quiproquos auxquels il donne lieu, quiproquos non de personnes, mais de situations et de sentiments (signe d'un art déjà moins vulgaire), ne sont pas d'une méprisable gaîté.
Les Amans légitimes pourraient prendre pour sous-titre : Divorce blanc. Mariés depuis deux ans, le vicomte Paul de Puissec et la vicomtesse Huguette, née Beaudoin, s'aiment follement et vivent de même. Ils jettent l'argent par toutes les fenêtres de leur hôtel, et dévorent régulièrement en trois mois un revenu annuel de soixante ou quatre-vingt-mille francs. Quant au capital, la prévoyante M"® Beaudoin, qui Ta fourni, en assura le salut éternel par la stipulation du régime dotal, et contre cette loi d'airain, sans l'entamer, nos deux tourtereaux usent leur bec rose, ce dont ils enragent. Femme, fille, épouse d'avoués et de syndics, M™° Beaudoin brave la meute vainement hurlante des créanciers, et quand
les enfants prodigues crient misère, elle leur envoie des secours, mais en nature : dindes truffées et pâtés de foie gras. Ce n^est pas les vivres qu'elle coupe. Aux deux jeunes gens, à bout d'argent comptant et de patience, l'usurier Letourteau signale un expédient ingénieux : un divorce fictif et provisoire, le temps seulement de croquer de compagnie et en cachette la dot redevenue disponible; après quoi remariage, sous un régime redotal, qui ne trouvera plus à préserver que des restes, s''il y en a.
Aussitôt fait que dit : fausse querelle et fausse demande en divorce, au grand ébahissement de M"° Beaudoîn et de M. de Puissec père. Et le second acte nous montre les amans légitimes, leurs rendez-vous et leurs secrètes amours. Mais les parents veillaient, surveillaient; ils découvrent la supercherie et courent au tribunal décommander le divorce. Heureuse insouciance et mépris serein du code de procédure! La pièce ici paraît finie, mais recommence aussitôt. Pour des raisons qu'il serait long de déduire, et qui d'ailleurs n'ont rien de profondément psychologique, un ami de Paul, Dumoustier, qui a hérité de lui une amie légère, Fannoche, se croit trompé
par celle-ci, et avec Paul, ou sur le point de l'être. Alors il n'imagine pas de meilleure vengeance que d'amener la jeune personne chez Paul et de l'y laisser, elle, son chien, son chat et sa guenon. Rentre naturellement Huguette, qui tombe au milieu de la ménagerie. Les parents l'y rejoignent. Fureur d'Huguette, et fureur sincère cette fois, mais que les parents ne prennent plus au sérieux et tiennent pour une nouvelle feinte; explications aussi vaines que désespérées de Paul avec sa femme, ahurissement de Fannoche, contemplant de ses beaux yeux bêtes cet imbroglio, son œuvre involontaire et inconsciente. Et nous repartons pour le divorce, le vrai maintenant, pas le blanc, la mère d'Huguette et le père de Paul continuant à n'y pas croire, et d'exaspérer la crise conjugale par leur malin sourire et leur tranquillité. Tout le troisième acte est fait, un peu bien longuement, de ce contraste et de ce quiproquo. Huguette, hors d'elle, menace de se faire enlever par Dumoustier, qui s'y prête en rechignant et que Puissec finit par souffleter. Du coup, M™* Beaudoin mère et Puissec père prennent peur et courent de rechef au tribunal pour réintroduire l'instance en divorce. Mais en leur
absence on s'explique, on s'excuse, on s'attendrit, on s''embrasse, et les parents trouvent en revenant les oiseaux rentrés dans leur cage dotale et dorée.
Il y avait, rien que dans le titre de ce vaudeville, une idée, mince et déjà connue, mais une idée de comédie ; l'étude était possible, ou l'esquisse, d'amoureux mariés s'aimant comme sHls ne Tétaient pas, (mariés), la femme jouant à la maîtresse et le mari à l'amant. Ce jeu-là se joue volontiers aujourd'hui. La clandestinité, les précautions, l'appareil enfin des irrégulières amours finissant par altérer et pervertir légèrement l'amour légitime, l'influence de la forme sur le fond, et si vous voulez, des cérémonies du culte sur la foi, c'eût été pour Gustave Droz ou Claude Larcher un assez joli cas de psychologie conjugale et de fine dépravation d'alcôve. C'est parce que cette idée n'a été qu^eflfleurée que nous sommes restés dans le vaudeville, mais encore une fois le vaudeville amusant, avec une teinte générale d'ironie, presque de cynisme fringant, les de Puissec en somme étant d'affreux petits drôles, et la belle-mère ne valant guère mieux ; avec une pointe aussi de sentiment au troisième acte, lors
des réminiscences nuptiales qui réconcilient le ménage : le foyer, les meubles connus, le coupé, si étroit qu'on y était bien qu''à deux, et enfin le eà>ax[i.ov xal léx°^ qu'embrassait Alceste, le notumque cubile que pleurait Didon et que cette petite Parisienne d'Huguette regrette à sa manière, et, ma foi, d'un assez gentil regret.
Mais la fleur ou la perle de l'œuvre, c'est le personnage de Fanny Langlois, Fannoche, cette bécasse ahurie, passive, rejetée de Dumoustier à Paul et réciproquement, indififérente à l'un et à l'autre, pourvu qu'elle soit « avec quelqu'un, » toujours prête à croire qu'on lui fait des farces ou qu'on lui dit des inconvenances, et promenant à travers le second acte, le plus divertissant, ses yeux « d'herbivore » et son éternel « positivement, » d'un comique aussi adverbial et aussi nature que le « turellement » de Mme Hettema. Et le rôle entier est la justification et le commentaire d'un terme familier, mais nécessaire à notre langue et à notre temps : le terme de grûe^ qui seul désigne et définit tout ce qu'il y a du volatile, non pas dans un caractère, mais dans une classe de personnes, et, comme disait Diderot, dans une condition.
72 l'année musicale et DHAMATIOUE
Les Amans légitimes sont très bien joués par tOut le monde, merveilleusement par M^^® Demarsy. On ne verra jamais plus de naturel et de vérité, jamais une interprête aussi adéquate à son rôle. Ce n'est pas une Fannoche, c'est le type même de Fannoche, c'est Fannoche en soi.
L'amour, ou la manie du théâtre, et comme disait Nietzsche, la théâtrolâtrie^ est un des dangers de notre époque. Deux hommes du plus grand talent viennent d'y tomber, chacun à sa façon: MM. Pierre Loti et Jules Lemaître. Le théâtre veut tout envahir et tout accaparer. Il ne respecte rien. Ne s'est-il pas emparé hier d'une œuvre, d'un chef-d'œuvre, sur lequel il avait moins de droits que sur tout autre : Pêcheur d*Islande? Il nous a volé notre rêve, notre émotion et nos larmes, pour les matérialiser; je nomme à dessein d'un vilain mot une vilaine chose. Et M. Loti, qui pouvait défendre son livre, s'y est attaqué le premier. Imprudent, qui a voulu voir avec ses yeux ce qu'il avait vu avec son âme.
Pêcheur d'Islande, Roman, dit la première page du volume; poème plutôt, poème antique, et ce poème, l'auteur, qui ne lit jamais, semble
ravoir écrit, comme écrivaient, que dis-je, comme chantaient les rapsodes autrefois, qui ne lisaient pas non plus, car il n'y avait encore rien à lire. Homère, voilà celui que le Loti de Pêcheur d^Islande rappelle le plus, THomère de la ico>.u(p>.oC<j6oi.o Ga>.à(y<nriç, de la mer retentissante, et des mortels qui la regardent et Técoutent en se rongeant le cœur. Dans Pêcheur d'Islande^ l'humanité et surtout la nature ont quelque chose de trop primitif et de trop grand pour le théâtre. Que pouvaient devenir sur les planches, le ciel, la lande bretonne, Ta pâle Islande, le Tonkin jaune, et l'Océan, ici plus que nulle part ailleurs père de la vie et de la mort ! La mise en scène, disait-on, nous rendra les paysages, grâce aux décors, qui seront des descriptions fixées. Nous les a-t-elle rendus ? Et puis ces décors, si exacts, si beaux même, si habilement plantés qu'ils soient, nous ne les voyons jamais que par nos yeux, à nous, tandis que le roman nous faisait tout voir par les yeux de M. Loti, des yeux dont la vision supplée à la nôtre, l'illumine et Tagrandit. Pêcheur d^ Islande, — Rien que ce titre a perdu sa couleur. Au théâtre, on le voit à peine pêcheur, le beau Yann, et de l'Islande que voit-on,
de rislande qui, dès le début du livre, apparaissait. « Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout comme Tintérieur d'une grande mouette vidée ; il oscillait faiblement en rendant une plainte monotone, avec une lenteur de sommeil. » Au lieu de cette mouette effilée, nous avons vu un bateau de carton, à peine plus vrai que le navire à^Haydée ou celui de V Africaine'^ au lieu du soleil et de son halo, deux énormes pains à cacheter concentriques. Est-ce là « la grande lampe blanche... qui se traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et froide, commencée dès Textrême matin ? » Rouvrez, rouvrez le livre, vous qui voulez revoir et les nuits et les aurores hyperborées, et le ciel très couvert, très épais, dans lequel « il y avait çà et là des déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose... Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, emplissant le lointain d'indécision et d'obscurité. Ils donnaient l'illu-
sion d'un espace fermé, d'une limite ; ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé Pimagination des hommes... Le monde changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement immense; il s'était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de marbre. » Est-il rien de plus contraire que la précision et la sécheresse d'un décor à ces marines incertaines, à ce flottemeut et à cette mollesse des choses !
La Bretagne peut-être a moins perdu; trois tableaux ont fait une sensation profonde: le seuil de la chaumière de la pauvre grand'mère Moân, avec le banc où Yann et Gaud se promettent l'un à l'autre, le vieux banc qui depuis un siècle en avait tant vu, de ces mélancoliques amours; puis, sur la falaise, le porche de la chapelle où Gaud, venue pour tromper son angoisse, dénombre avec effroi sur les plaques de marbre les noms de tant de Gaos qui jamais ne sont revenus ; enfin, sur la falaise toujours, la croix de pierre
embrassée par la pauvre femme. L'effet de ce de'cor et de cette e'treinte a été très grand ; il l'eût été encore davantage, si personne n'était venu relever Gaud et l'emmener, si dans la solitude et le silence du tableau vivant, la toile était descendue, comme elle était montée, sur la mer infinie et muette, sur cette femme prosternée et cette éternelle attente.
N'importe, la nature échappe au pouvoir du théâtre et devrait échapper à ses ambitions. A ceux qui la veulent mettre en scène elle se refuse, et leur dit : « Qu'y at-il de commun entre vous et moi? Il me plaît d'ignorer votre métier, vos procédéset vos artifices. Je ne m'exposerai point au feu de vos quinquets, le seul qui ne purifie pas. Je me prête, je me donne même aux artistes : aux peintres, aux musiciens, aux poètes. Je n'appartiendrai pas aux brosseurs de châssis; Je n'obéirai jamais au sifflet des machinistes. Je ne suis pas comédienne, moi; je suis la grande véridique, et le théâtre peut bien imiter l'humanité tout entière, ses pensées et ses passions, il ne me copiera Jamais. Il ne me dérobera ni l'azur de mon ciel, ni la fraîcheur de mes bois, ni la douceur de mes vagues, ou leur colère, ni le parfum d'une seule
touffe de genêts, fleurie au revers d'un fossé breton.
Qu'a-t-il fait, le théâtre, de la continuité du récit, qui se déroulait sans fin, comme là-bas, en Islande, les blanches mousselines de Tair et les moires changeantes des eaux! De longs et nombreux entr'actes ont haché le poème et morcelé notre émotion. Qu'a-t-on fait encore de ces brusques rappels qui rapprochaient parfois, à travers l'espace, les êtres qui s'aiment, séparés par des milliers de lieues! Que sont devenues ces coïncidences tout à coup dévoilées, ces tragiques synchronismes, et ce même soleil éclairant la mort du petit-fils, la détresse de Taîeule, et l'activité sombre de Yann, l'ami, le grand frère, le beau pêcheur silencieux!
Enfin, contre le théâtre toujours, non plus contre le matériel, mais contre les gens de théâtre même; je ne dis pas contre cette interprétation, mais contre toute interprétation, il m'a semblé que dans une œuvre aussi vraie, aussi simple, aussi pure, je ne sais quoi de mystérieux et d'auguste protestait. Elles répugnent au moindre mensonge, fût-ce celui du talent, aux attitudes étudiées, et au maquillage; elles vou-
(iraient presque de vraies larmes, de vrais désespoirs, comme de vrais paysages, ces grandes choses sincères, et ces belles paroles primitives, des lèvres peintes ne semblent pas dignes de les prononcer. Représenter Pêcheur d'Islande, c'était forcément le profaner; il fallait respecter dans Tasile, dans le sanctuaire du livre, ce poème de deux infinis: la mer et la douleur.
Les artistes pourtant ont fait de leur mieux et ce mieux est bien ; M^^° Dufrêne seule a montré dans le rôle de Gaud un peu d'afféterie et d'apprêt. Mais M. Guitry, avec la carrure de Yann, en a la rudesse à demi-sauvage. Le farouche pêcheur m'a rappelé le chasseur antique, l'Hippolyde d'Euripide, et Tamoureux de la mer ressemble à l'amoureux de la forêt. Enfin M°^^ Marie Laurent a été admirable quand « avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente, » elle a murmuré ces simples mots; « Mon petit-fils qui est mort! » et que, croisant, comme dit encore M. Loti, ses mains gercées de laveuse, elle a, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, récité le Pater noster.
Quelques morceaux de musique accompagnent
le drame. Le plus laid est certainement celui qui précède le tableau du bateau. Pauvre pays de Bretagne, où Ton chante pourtant de si jolies chansons! Feuilletez, pour vous en convaincre, le recueil de M. Bourgault-Ducoudray; c'est le meilleur moyen d'oublier les entr'actes symphoniques de M. Guy Ropartz.
Que Part ou le métier du théâtre ait tenté M. Loti, soit; c'était Tinconnu pour ce voyageur. Mais que les coulisses (et quelles coulisses!) aient séduit M. Lemaître, qui les connaît, on peut s'en étonner. Car, il n'y a pas à dire, ils l'ont séduit, les cabotins; ils ont pris toute son attention, et même, je le crains, un peu de ses sympathies. Il a beau les fustiger, il y va de main morte; on sent qu'il leur pardonne, on prend même peur qu'il ne les aime, à le voir s'occuper et s'amuser d'eux avec cette complaisance. Complaisance peu digne de lui. Que vous ou moi nous eussions fait Flipote^ rien de mieux, et nous pourrions nous en vanter; mais que ce soit M. Jules Lemaître, un des plus rares esprits d'aujourd'hui, j'avoue que je le regrette un peu. « Veux-tu que je te dise ma pensée? C'est justement parce que je te place très haut que je me permet? de faire des réserve?
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sur la qualité de ton succès. » Ce que dit là Flipote à son mari, je Je dirais à M. Lemaître, si j'avais l'honneur de le tutoyer.
Sans chicaner IMcrivain ou l'artiste sur le choix de son sujet, on doit pourtant admettre qu'il y a de trcs petits, de trop petits sujets : tel celui de Flipote^ à la fois insignifiant et indifférent. Vous savez quel il est, de quelle particularité et de quelle ténuité. Trop particulier d'abord, le monde des théâtres étant relativement restreint, et fermé à la plupart d'entre nous. Peu de gens le fréquentent, ce dont il convient de féliciter les autres; peu de gens par conséquent s'y intéressent. Encore l'intérêt que peut y prendre cette minorité semble-t-il d'un ordre plutôt inférieur. Superposition ou substitution d'une vie factice à la vie réelle, du masque au visage, amalgame ou contradiction de ces deux existences, contraste ou confusion, (je vais parler comme Schopenhauer,) de rhomme (ou de la femme) comme représentation et comme volonté, voilà, pour un auteur dramatique, toute ou à peu près tome lapsychologie des comédiens. Elle est sommaire, et peutêtre M. Lemaître l'a-t-il épuisée, rien qu'à nous montrer, au premier acte, un Leplucheux vivant
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ou plutôt jouant sa petite vie avec de grands gestes et de grands mots. Encore était-il possible, témoin le Delobelle de M. Alphonse Daudet et la famille Cardinal de M. Ludovic Halévy, de marquer plus profondément sur des caractères l'empreinte cabotine, et de provoquer entre la nature et la moins naturelle de toutes les conditions, des conflits, ou plus sérieux, ou plus hautement comiques.
Qu'observe de plus M. Lemaîtreen son infime sujet? La jalousie professionnelle et réciproque de Flipote et de son mari. Flipote aime Leplucheux en raison directe de ses succès à elle, et en raison inverse de ses succès à lui. Elle le hait dès qu'il commence à lui porter ombrage, et ce changement fait toute la comédie, petite étude de petites mœurs, croquis « éminemment parisien » (soit dit sans compliment) d'un ménage de cabotins et de ses accessoires. Les accessoires, c'est le directeur de théâtre, Fauteur, le protecteur de « l'étoile en herbe, » la tante de ladite étoile, Je reporter en quête d'interview, rhabillcuse, et jusqu'à la fille de rhabilleuse, qui débute dans les rôles d'enfant. Autour de l'étoile, tout ce monde gravite : les satellites se heurtent, et de leurs ren-
contres Jaillissent des scènes alertes et spirituelles, des traits d'observation gamine, des mots de planches et de coulisses, des termes d'argot ou de blague : « la boîte, la baraque, le bastringue, le me'lasse, » le tout avec un parfum de ce que M. Montégut, je crois, appelait un jour «le royaume d'histrionie et puissant empire du cabotinage. »
Voulez-vous assister à la discussion d'un contrat entre une débutante d'ope'rette et son directeur, voir celui-ci « roulé » par celle-là, allez ouïr le premier acte de Flipote, Vous apprendrez comment se débattent d'aussi graves questions et des intérêts aussi considérables. Pour une Jeune personne qui, la veille, a '< doublé » M^^" Lydie Pastel dans la Fille à Marcassin, qu'y a-t-il de plus avantageux : toucher deux mille francs par mois et vingt-cinq francs de feux, ou seulement quinze cents francs, mais cinquante francs de feux? Que si par hasard vous ignoriez ce que c'est que des « feux... » Mais je ne vous ferai pas cette injure.
Puis, le second acte vous introduira dans la loge de Flipote, où, sous la lumière des lampes électriques, parmi les boîtes à poudre, les pots de fard et les pattes de lièvre, vous vivrez une vie
agitée et fiévreuse, au bruit lointain des applaudissements et des huées tour à tour. Alors vous serez témoins des vicissitudes qui peuvent, selon les hauts et les bas d'une première, dans Tespace d'un entr'acte, entre « le deux » et a le trois, » bouleverser les âmes cabotines et directoriales; vous verrez, comme dit Bossuet, a toutes les extrémités des choses humaines, » et ce second acte vous fera paraître « un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. » Aux yeux du monde des théâtres, et sans doute le dessein de M. Jules Lemaître était de nous donner une telle leçon, mais telle est aussi la vanité de ces choses, que c'est vanité encore de nous montrer qu'elles sont vaines. Heureusement il ne s'agit ici que d'un délassement et, je veux l'espérer pour le merveilleux talent de M. Lemaître, d'une exception. Le délicieux critique des DéhatSj l'auteur de Révoltée^ du Député Leveau et de Mariage blanc^ a ses jours de gaminerie ; mais il a ses lendemains aussi, que je préfère, pour leur sérieux, leur douceur, leurs pensées profondes, et quelquefois leur tendre mélancolie.
Les comédiens de Flipote ont montré de la
grandeur d'âme et rendu à M. Lemaître le bien pour le mal. Tous, mais avant tous M. Galipaux, ont joué, ou se sont joués à merveille.
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Théâtre-Lyrique : Madame Chrysanthème, comédie lyrique en /quatre actes, un prologue et un épilogue, d'après M. Pierre Loti ; poème de MM. George Hartmann et André Alexandre; musique de M. André Messager. — Conservatoire : la Lyre et la harpe, de M. C. Saint-Saôns.
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|iEU m'est témoin, comme on dit en style noble, que Je pre'tendais^ aborder aujourd'hui les ide'es ge'ne'rales et les questions de principes, rien ne prêtant comme la reconstitution, oblige'e tous les trois ou quatre ans, d'un Théâtre-Lyrique, aux considérations d'histoire et d'esthétique contemporaine. On fait en pareil cas le recensement, puis la comparaison des salles tour à tour ouvertes et closes; on démontre bien ou mal
(plutôt mal) que le public parisien ne saurait vivre sans une troisième scène musicale ; on parle des « jeunes », de Tavenir, et des « de'bouche's nécessaires. » L'audition de la Lyre et la Harpe et la lecture de Falstaff m'ont de'tourné malgré moi de ces sublimes pensers. Il serait toutefois incivil de ne pas souhaiter bienvenue et fortune à l'entreprise de M. Détroyat, injuste surtout de dédaigner l'agréable japonerie de M. Messager. Injuste! Nous l'avons été d'abord, en nous-même, après une, voire deux auditions de cette comédie musicale; mais une lecture attentive nous a donné quelque remords. La par* tition est de celles à qui se doivent de franches excuses. Elle a des grâces délicates et distinguées. C'est un plaisir de la feuilleter à l'aise, de lier aves elle commerce, non pas sans doute, comme avec Falstaff^ d'admiration passionnée, mais de sympathie, de gentille amitié ; on peut la regarder de près et la poser, comme un bibelot joliment travaillé, sur une étagère.
Le grand défaut de cet opéra-comique est le livret, banale copie et réduction insignifiante de Lakmé, Tout y est, depuis le contraste, qui veut être or piquant, » entre les uniformes et les cos-
tûmes exotiques, jusqu'à la chanson brillante, de rigueur pour la « mousmé » comme pour la « fille des parias. • Il n'y manque que les clochettes. Et puis la note comique est donnée ici par une sorte d'entremetteur japonais, vêtu d'un « complet » à carreaux, abondant en grimaces et singeries, et parfaitement insupportable. Enfin et surtout on est peut-être un peu fatigué, par la faute de M. Loti lui-même, des amourettes tropicales, des hymens de couleur, et des officiers de marine mariés pour une saison à de petites sauvagesses.
Quant au musicien, déclarer, comme d'aucuns l'ont fait, qu'il a créé le type de la comédie musicale, c'est aller loin, car le type, ou des types de ce genre préexistaient peut-être à Madame Chrysanthème, Au contraire, on peut justement regretter que M. Messager n'ait pas été assez créateur, non pas d'un type, mais tout simplement de formes musicales, je veux dire de rythmes et de timbres. Sa partition ne manque ni de finesse ni d'élégance, mais de couleur et d'originalité. A l'entendre les yeux fermés, on se croirait en Normandie ou en Bourgogne, aussi bien qu'au Japon. J'aurais souhaité dans les tim-
brcs encore une fois, et dans les rythmes surtout, quelque chose de mieux caractérise', quelque chose qui tinte et qui brille, je ne sais quelle sensation de laque et de porcelaine, et tenez, de plus nombreux passages pareils à certaine phrase dite au premier acte par Chrysanthème : Cest à Yeddo, près du palais de Mikado, que je reçus le jour et fus abandonnée. Rien que dans ces quelques mesures pimpantes, d'un esprit et d'une grâce à demi-enfantines, il y a plus de saveur que dans le reste de Fouvrage ; cela sent le regard bride' de petits yeux noirs et Fallure de petits pieds trotte-menu. Cette petitesse, d'ailleurs, qui manque trop au de'cor, au milieu musical, ne fait pas entièrement défaut aux personnages, à leurs sentimens, je ne veux pas dire à leurs pas-
sions.
Ainsi le rôle entier de Chrysanthème garde assez heureusement des proportions de miniature. J'aime, par exemple, que, dans le joli duo du second acte, elle ne réponde aux transports de Pierre que par les refrains gracieux, mais à peine émus, d'une chanson. J^aime qu'une vie légère, une vie de fleur, anime à peine, et sans la troubler, cette mignonne figure de para-
vent ou d*cventail, en qui le musicien a su ne rien exage'rer, ni Tiimour, ni la douleur.
Et j'aime encore d'autres choses dans l'œuvre de M. Messager : le prologue avec le chant du gabier, avec le chant du lieutenant rêvant à la lointaine Bretagne et au Japon prochain, double rêverie doublement charmante. Le second acte est joli tout entier, depuis la prière à demi-sincère, à demi-comique, de M™** Prune devant Bouddha, jusqu'à Te'pithalame breton, et le troisième acte renferme une page vraiment belle, une invocation de Pierre à la nature tropicale, où passe le souffle de V Africaine^ où Loti retrouve presque les accens de Vasco de Gama.
A la représentation, tout cela nous avait e'chappé. Etait-ce la faute des interprètes ? Non, car M. Delaquerrière, qui serait excellent en province, est suffisant à Paris. M™*^ Jeanne Guy ne manque ni d'intelligence, ni de distinction. Elle ne donne, a-t-on dit, en ce petit rôle, qu'une moitié' de sa voix, peut-être pas la meilleure, mais acceptable pourtant. Alors, c'était notre faute; c'était, à proprement parler, un malentendu, qu'une bonne lecture a réparé.
C'est pour la musique un grand et beau sujet
go l'année musicale et dramatique
que la Lyre et la Harpe^ une des premières odes de Victor Hugo. Pour la musique, et plus précisément pour un genre musical fort goûté jadis, aujourd'hui malheureusement un peu délaissé : la cantate. Il n'est autre, ce sujet, que Topposi tion, et comme le débat entre deux âges et deux âmes de l'histoire ; Tantithèse entre les deux versans de l'humanité que sépare la croix, entre le paganisme et le christianisme, célébrés en strophes alternées par la lyre profane et la harpe sainte. Historique, philosophique, morale, poétique, cette double idée est musicale aussi. Poètes, moralistes, philosophes, historiens, tous gens volontiers dédaigneux de notre art en doutent peut-être. Ils ont tort. Nous voudrions le faire voir, et montrer, s'il est possible, par l'analyse comparée de l'ode et de la partition, que de ce sujet la musique, et non la poésie, a su manifester la pensée et le sentiment avec le plus de force, d'éclat et de variété. Dès le début, entre les deux premières strophes le dialogue s'établit :
Dors, ôflls d'Apollon! Ses lauriers te couronnent, Dors en paix. Les neuf sœurs t'adorent comme un roi. De leurs chœurs nébuleux les songes t'environnent, La lyre chante auprès de toi.