MUSIQUE DE LÀ CHAMBRE ET DE L'ÉCURIE
sous LE RÈGNE DE FRANÇOIS I" 1516-1547
Il n'y a pas encore bien longtemps, les chercheurs ne recueillaient, au cours de leurs fouilles d'archives, que les seuls documents apportant quelque contribution à la biographie des compositeurs illustres. Ils négligeaient les quittances et les actes sur lesquels ils déchiffraient des noms de chanteurs ou d'instrumentistes obscurs. S'il n'en est plus tout à fait de même aujourd'hui, peu de personnes paraissent encore se rendre compte de l'intérêt que présentent les recherches relatives aux groupements corporatifs de musiciens et du rôle considérable joué par eux dans l'orientation et l'évolution de l'art. Une indifférence semblable accueillit il y a quelques années la publication de longues Hstes de maçons, d'entrepreneurs, de décorateurs, de sculpteurs et de peintres, extraites des comptes des bâtiments du Roi et des archives locales. Pourtant toute l'histoire de l'architecture française en fut éclairée d'un jour nouveau.
Un résultat analogue pourrait être obtenu pour la Musique. De patientes investigations au sujet de l'organisation des maîtrises, du recrutement des bandes d'instrumentistes, de la vie des auteurs à la Cour d'un roi permettraient de résoudre maintes questions fort obscures : emploi des instruments à l'église, composition des orchestres et des chœurs, moyens d'exécution d'un motet ou d'une chanson polyphonique, vogue et décadence de certains instruments. L'esthétique elle-même puise parfois de précieux enseignements dans la lecture de mornes pièces d'archives. Si la biographie d'un joueur de
sacquebute à la Cour de François PS ne présente qu'un intérêt secondaire, il est curieux de noter que cet homme fait partie d'une troupe exclusivement italienne. Après avoir reconnu en parcourant les états des maisons royales qu'au xvP siècle la plupart des instrumentistes étaient originaires de la péninsule, on sera en droit de rechercher les traces de l'influence ultramontaine sur la Musique mondaine de ce temps. L'histoire ouvre ainsi à l'esthétique des aperçus nouveaux et la guide dans ses explorations aventureuses.
On ne s'est guère préoccupé jusqu'à ce jour d'étudier dans ses détails l'organisation de la Musique des rois de France. Nous n'avons pas l'intention d'entreprendre un pareil travail, mais seulement d'examiner cette institution pendant une courte phase de sa longue existence, d'en analyser le fonctionnement et de déterminer si possible la nature des transformations qu'elle subit durant la première moitié du xv!*" siècle. Encore une telle étude sera-t-elle fort incomplète. Les documents assez abondants pour le règne de François I" font presque complètement défaut pour ceux de ses prédécesseurs et de ses successeurs. Nous n'avons pu, malgré nos efforts, nous procurer assez de pièces d'archives pour reconstituer même approximativement l'état de la Musique des derniers Valois. Nous avons tenu cependant à publier celles que nous avions réunies pour cette période troublée avec l'espoir qu'elles ne seraient pas inutiles à d'autres chercheurs plus patients ou plus heureux que nous.
Nous avons à dessein laissé de côté les Musiciens de la chapelle royale, car notre éminent confrère M. Michel Brenet se propose de donner un pendant au magnifique monument d'érudition qu'il vient d'élever à la gloire de la Sainte-Chapelle du palais^, en mettant au jour les précieux documents qu'il a découverts sur ce sujet "^ Ainsi des trois départements administratifs que comportait au xvi^ siècle la Musique des rois de France : Chapelle, Chambre, Écurie, nous ne nous occuperons que des deux derniers. Nous espérons que cette étude^ si incomplète et si fragmentaire qu'elle
1. Michel Brenet. Les Musiciens de la Sainte-Chapelle du Palais. Picard 1911, in-8».
2. Nous profitons de cette occasion pour adresser ici nos plus vifs remerciements à M. Michel Brenet qui a bien voulu, avec sa complaisance habituelle, nous communiquer plusieurs documents fort intéressants dont nous nous sommes servis au cours de cette étude et surtout nous faire profiter de sa grande expérience en nous signalant un certain nombre de naanuscrits susceptibles de nous fournir d'utiles renseignements.
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soit, apportera une utile contribution à l'histoire de la Musique mondaine au temps de la Renaissance.
Dès la fin du xiii'' siècle nous trouvons sur les états princiers un certain nombre de ménestrels qui y figurent en qualité d'officiers domestiques et commensaux du Palais ^. Durant plusieurs siècles la Musique royale se compose seulement de quelques chantres à la Chapelle et de quelques joueurs de harpes, de luth ou de rebec à la Chambre. Les guerres civiles et étrangères qui ravagent le pays, au xiv^ et au xv^ siècle, interdisent à nos rois tout déploiement de luxe. Les Musiciens français s'exilent et se produisent soit à la Cour fastueuse des ducs de Bourgogne, soit dans les riches cités de la Péninsule où ils accaparent toutes les places disponibles. A Rome, à Milan, à Florence, à Ferrare ou à Mantoue les maîtrises sont composées au xv^ siècle de flamands, de picards et de languedociens-. Les grands seigneurs italiens sont passionnément épris de musique, ils ont à leur service de très nombreux chanteurs et joueurs d'instruments qui rehaussent de leur présence les fêtes brillantes auxquelles ils se plaisent ^.
Cette vie élégante et raffinée, où les arts tenaient une place d'honneur, fut révélée à nos rois par les expéditions d'Italie. Nous savons que Charles VIII séduit par le faste italien s'efforça de le faire régner à la Cour de France. Il ramena avec lui des jardiniers, des tailleurs, des parfumeurs et même un « faiseur d'orgues » '*. Louis XII introduisit dans sa chapelle quelques Italiens ^ mais les goûts de ce monarque étaient simples et, sous son règne, les mœurs conservèrent beaucoup de leur rudesse séculaire. Nous manquons de documents nous permettant de déterminer quel était dès cette
1. B. Bernhard. Bibliothèque de l'Ecole des Charles, t. IV, p. oo(j.
2. Sous Nicolas V presque tous les chantres de la chapelle pontificale sont ries étrangers. Sur 17 chantres inscrits, 10 se nomment : Fostel, Lagache. Le lay. Marcille, Frébert, Hurtanet, Horbare, Puilloys, Flanchet, Callot. En 1553 le duc de Milan, Galleas Marie, envoie son chanteur, Gaspar, quérir en Picardie 10 soprani, 1 ténor alto, 1 ténor et 2 contre-basses [Morbio, Codice Visconteo-Sforzesco p. 409).
3. Voir notamment les nombreux musiciens au service de la Maison d'Esté dans l'ouvrage de Valdrighi : Capelle, Concerli e Musiche di Casa d'Esté. Modena 1884. in-4».
4. État des gages des ouvriers italiens employés par Charles VII, par dcMontaiglon. Archives de l'art français t. I, p. 94.
o. On relève les noms de Porchi, NoU, (D) Albi sur la liste des musiciens ayant reçu des draps de deuil pour assister aux obsèques royales. Arch. INat. K. 3H2.
époque l'état de la Musique royale. Il semble toutefois que les musiciens au service du Monarque étaient peu nombreux, du moins à la Chambre ^ Le chanteur et compositeur Anthoine Le Riche (Divitiis) et le luthiste François de Bugats semblent avoir seuls émargés avec quelques fifres et tabourins au budget de la Maison du roi^. Des instrumentistes de l'Écurie nous ne trouvons encore aucune trace, ils n'apparaîtront que sous le règne de François I".
L'avènement de ce prince va bouleverser l'économie intérieure de la Maison royale. François P'" se délecte aux cérémonies magnifiques, aux fêtes somptueuses, aux festins, aux bals, aux joutes, aux spectacles de toute espèce. Il aime les arts avec passion et encourage les peintres et les architectes non moins que les musiciens. Son règne est marqué par une extraordinaire invasion d'ultramontains qui viennent accaparer toutes les places à la Cour de France. De Mantoue, de Milan, de Vérone, de Florence accoururent les luthistes, les hautbois, les sacquebutes, les cornets. Ce flot d'arrivants est réparti en deux catégories : à la Chambre se groupent les virtuoses luthistes et cornets ainsi que les phifres et tabourins indispensables à l'ordonnance des cérémonies. A l'Écurie se retrouvent les bandes de violons, de hautbois et sacquebutes. A quelle date se produisirent ces divisions administratives, c'est ce qu'il nous a été impossible d'établir avec certitude. Quoi qu'il en soit, en 1530 elles existent et fonctionnent régulièrement^.
1. Nous sommes beaucoup mieux renseignés pour les musiciens de la chapelle. Voir Thoinan. Les Origines de la Chapelle — Musique des Souverains de France Paris 1884, p. 91-92.
2. Michel Brenet. iVo/es sMr ZVus/oire fZwZw^/i.Bocca fratelli, p. 9. Nous connaissons certainement mieux l'état de la musique de certains princes de la fin du XV» siècle que celle de Louis XII. Voiries listes d'officiers domestiques de Marie d'Angleterre, de Jean d'Orléans, comte d'Angoulême, de Marguerite de Rohan dans le Manuscrit français 7.836 à la Bibl. Nat. — Marguerite de Rohan, comtesse d'Angoulême, a parmi ses valets de chambre à 23 livres le harpeur Jehan Guy, les tabourins de Launay et Panagier, les joueurs d'orgues Jacquet de Rouen et Jacques de Barnouville (1467-1474) [ibid. f» 834). M. Pierre Champion dans son magnifique ouvrage sur Charles d'Orléans, s'est occupé des musiciens de ce prince. Vie de Charles d'Orléans, Paris 1911, p. 477 et suiv. Pour les nombreux musiciens d'Anne de Bretagne. Voy. Cinq-cents Colbert f" 333.
3. Il est possible qu'au début du règne, les bandes d'instrumentistes aient dépendu seulement de l'administration des Menus Plaisirs et n'aient été rattachées à celle de l'tiCurie qu'un peu plus tard, mais ce n'est là qu'une hypothèse.
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