SUR LE BANQUET DE PLATON
Le Banquet est parmiles dialogues de Platon un des plus clairs
ri des plus accessibles. Ou peut le lire d'un hou! à l'autre sans se heurter à des difficultés comme celles qui nous arrêtent si souveut dans le Sophiste ou le Parménide. Des la première lecture un esprit attentif peut légitimement se flatter d'embrasser eu ce qu'elle a d'essentiel la théorie dé l'auteur, d'en pénétrer le sens exact, i\'v\\ découvrir les beautés. Cependant s'il veut y regarder de près, le même lecteur ae tardera pas à se poser quelques questions qui ne se résolvent pas d ellesmêmes.
Le dialogue estmanifes tement composé de trois parties, qui sont : les cinq premiers discours sur l'amour, puis celui de Socrate, enfin celui d'Alcibiade. Mais quel rapport y a-t-il mire la première et la seconde de ces trois parties? Faut-il, comme on l'a l'ait souvent, mettre au compte de Platon les idées exposées dans les cinq discours el les considérer tous comme des fantaisies où s'essaye, se joue et s'attarde l'imagination du philosophe avant de trouver dans le discours de Socrate la formule exacte et définitive de sa pensée? Ou bien au contrairedoit on voir dans ce dernier discours une réponse au précèdent, si bien que la seconde partie du dialogue, bien loin d'être la continuation de la première, serait en pleine Opposition avec elle et apparaîtrait coin nie une véritable réfutation ? De plus, il semble à première vue que tous les con vives du Banquet soient des amis rapprochés par une sympathie commune, habitués à se rencontrer el à échanger entre eux sur les sujets les plus divers des pensées délicates ou des
Pillon. — Année philos. 1906, l
propos ingénieux. En est-il réellement ainsi? Ou n*y a-t-H pas quelques épines parmi ces roses? Ne peut-on pas sous les formes extérieures de la politesse et à travers l'enjouement d'un entretien amical découvrir certaines oppositions, quelques réticences et même sur certains points l'essentiel désaccord? En particulier comment faut-il expliquer la présence d'Aristophane parmi les amis de Socrate? L'auteur des Nuées s'est-il reconcilié avec sa victime, et dans les conversations légères du dialogue ne subsiste-t-il rien des anciennes inimitiés? Devons nous dire avec quelques historiens qui s'en étonnent que les deux interlocuteurs conversent sur le ton de la plus intime cordialité, ou Platon se souvient-il, même en écrivant le Banquet, du temps où il dénonçait Aristophane, comme un des principaux auteurs de la mort de Socrate (Apol. 19 C).
L;i doctrine de Socrate. ou plutôt de Diotime de Mautinée, ou plutôt encore de Platon sur l'amour est assez claire par elle-même; mais comment s'accorde-t-elle avec l'ensemble du système? D'où vient ce brillant éloge de l'enthousiasme et de l'amour dans l'œuvre sévère du métaphysicien géomètre et du législateur un peu morose de la République et des Loisl Enfin quel rapport y a-t-il entre le discours d'Àlcibiade e| les autres parties de l'ouvrage ? Faut-il voir dans ces bouffonneries un simple jeu dont il n'y a pas à chercher d'autres raisons que le capriceet la fantaisie de l'auteur, ou bien peut on. là encore, apercevoir un lien plus étroit, découvrir une pensée unique i|ui relie entre elles les diverses parties de l'ouvrage ? La preuve que ces différentes questions se posent naturellement et que la solution n'en est p;is fort aisée, c'est que les critiques les mil diversement résolues. Notre intention n'esl pas, dans le présent travail, de passer en revue et de discuter ces solutions1 ; nous voudrions seulement, sans nous Hitler le moins du inonde de résoudre toutes 1rs difficultés, essayer d'en éelaicir quelques uiH-s. de rappeler certaines explications qui paraissent avoir été un peu oubliées, enfin d'indiquer quelle idée on peul se taire de l'ensemble de l'ouvrage el de démêler quelle a été l'intention principale
de son auteur.
t Signalons seulement entre autres travaux l'étudede M C Huit: Etude sur le Banquet de Platon, Paris Thorin, 1889 El du même auteur : Platon et Aristophane dans U Hi-mc des étude* grecques, 1888, 3».
BROCH M'.I). — SUR LE BA NQ1 B l DE i'l.\
Un point d'abord es! certain el apparat! av évidence si
l'on suitavecuD peu d'attention le développement dudialogue. Sur ce qui est ou parait être L'objet propre de la discussion, c'est-à-dire la nature et la valeur de l'amour, il y a uneoppo sition radicale entre les cinq premiers discours et celui de Socrate. <>u ;i quelquefois considéré le luinijuri eomme un ouvrage écrit eo l'honneur de l'amour. Cela n'est vraiquesi l'on considère uniquement la première partie de l'ouvrage; si l'on s'attache à la suite, et surtout au discours de Socrate, on serait plus près de la vérité en disant qu'il est écrit contre l'amour. A vrai dire, il n'est écrit ni pour ni contre, et c'est ce qu'où verra tout à l'heure. Malgré la diversité extrême de leurs points de vue les cinq premiers interlocuteurs sont d'accord pour dire que l'amour est un dieu, et par là il faut entendre un être parfait et sans défaut. Sur ce point, le médecin naturaliste Eryximaque (186 A) ne s'exprime pas autrement que les poètes Aristophane et Agathon. C'est parce que l'amour est un dieu qu'on peut en faire l'éloge, et par ce mot il faut entendre qu'on célèbre ses mérites ou ses vertus sans faire aucune reserve ; et de fait il n'y a pas d'ombre au tableau. Ceux mêmes comme Pausanias et Eryximaque, qui distinguent deux sortes d'amour, laissent de côté après une Simple mention la forme inférieure et célèbrent uniquement
la gloire du dieu.
Toute autre est au contraire l'attitude de Socrate. a Kn effet, dit-il, jusqu'ici, j'avais été assez simple pour croire qu'un ne devait [aire entrer dans un éloge que des choses vraies, que c'était là l'essentiel, et qu'il oe s'agissait plus ensuite que de choisir, parmi ces choses, le- plus bel 1rs. et de les disposer de la manière la plus convenable J'avais donc grand espoir
de bien parler, croyant savoir la vraie manière de louer. Mais
il paraît que cette méthode ne vaut rien et qu'il faut attribuer les plus grandes perfections à l'objet qu'on a entrepris de
louer, qu'elles lui appartiennent ou non, la vérité ou la fausseté n'étant en cela d'aucune importance, comme s'il avait été convenu, à ce qu'il parait, que chacun de lions aurait
l'air de faire l'éloge de l'amour, mais ne le ferait pas en realité. C'est pour cela, je pense, que vous attribuez àl'amour
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toutes les perfections et que vous le faites si grand et la cause de si grandes choses : vous voulez le faire paraître très beau et trèsboo : j'entends à ceux qui ne s'y connaissent pas et non certes aux geus éclairés. Cette manière de louer est belle et imposante, mais elle m'était tout à fait inconnue lorsque je VOUS ai donné ma parole. C'est doue ma langue et non mou cœur qui a pris cet engagement. Permettez-moi de le rompre, car je ne suis pas encore en élat de vous faire un éloge de ce genre » (198Dsqq). De même en terminant son discours Sun-air dit à Phèdre : « Et maintenant, Phèdre, vois si ce discours peut être appelé un éloge de l'amour, sinon, donne lui tel autre nom qu'il te plaira » (212 <;
Pour justifier ses réserves Socrate démontre à Agathon < C) qu'il s'estentièremenl mépris sur la naturelle l'amour; l'amour, eu elîet. étant essentiellement un désir, implique une privation, càron ne désire paseeque l'on a, par conséquent une imperfection et une souHrance. Bien loin donc qu'on puisse se le représenter comme le plus beau, le plus heureux, le plus jeune et le plus dêlical des dieux, ne se posant jamais que sur des fleurs < 196 B), tel qu'on le voit dans la jolie description du poêle tragique, il faut l'imaginer sous les traits d'un enfant chétif et maigre, toujours eu guenilles, toujours à l'affût, toujours en quête de quelque artifice ou de quelque entreprise 203 C). 11 n'est pas fils de Vénus, il est fils de Porosel de Pénia. Parsuite il n'est pas exact de «lire qu'il soit un dieu, puisqu'il e i ii ilange de bien el de mal ci qu'il peut même être mauvais Il est. un démon, un grand démon, c'est-à-dire un de ces rire- intermédiaires entre les dieux et les hommes, qui transmettent aux hommes les ordres des dieux et aux dieux les prières des hommes. L'amour û'esl pas un bien par lui-même. Il n occupe «[il un raug secondaire, il ne vaut que par la lin qu'il poursuit. Il n'est un bien (pie s'il est au service de ce qu il va de meilleur, c'est-à-dire des idées. C'est pourquoi Socrate m- prétend pas faire un éloge de l'amour; aussi, en terminant son discours, demande t-il a Phèdre si ce qu'il
Vient de «lire peut être appelé nu éloge. Kll II II lliol, BJ on
nous permet d exprimer ces idées anciennes en langage moderne, la thèsedescinq premiers interlocuteurs est identique
àcelleqi t soutenue certains romantiques et que soutiennent
encore implicitement bon nombre d'écrivains. I. amour est un bien par lui même. La passion justifie tout, le sentiment n'a pas a chercher hors de lui-même Ba règle et sa lin.
DROCHARD, — SUR LB BANQOB1 DE PLATON
Socrate, au contraire, subordonne le sentimenl el la passion ;i 1 idée, <• esl à-dire à la scienceou ;ï la raison Non seulement Socrate est en désaccord avec les autres convives sur l'idée (|n il convient de se faire <i'' l'amour, mais encore il esl aisé de voir qu'il repousse et combat chacune des théories expo - en particulier par chacun il <'ii\
Il serait déplaisant de mettre en forme les arguments du Banquet e\ de substituerune pesante argumentation au discours m vivant el si alerte où s'esl jouée la libre fantaisie de Platon. Mais il esl bien permis d'indiquer sans les modifier lr> argu ments qu'il oppose en passant à ceux qui <>ni parlé les premiers- On verra bien qu'il ne s'agil pas dans cette première