partie «lu dialogue de pensées le i»<>im- « 1 « * vue auxquels
Platon se serait arrêté un instant et d'où il serait parti pour s'élever à une conception plus haute, mais bien d'opinions très opposées à l;i sienne, d'esprit el de tendance toul différents, <■! qu'il écarte .ivre autant de force qu'il en a déployé ailleurs contre ses adversaires déclarés Le discours <l<- Phèdre .1 eu le torl de considérer, ;'i l'exemple des vieilles cosmo gonies ou <lr> premiers systèmes philosophiques, l'amour comme un principe très ancien el antérieur ;'i t<uis les auti
Vga thon le lui reproche 195 B . el soutient qu'il esl au con traire !«■ plus jeune : mais la vérité esl qu'il n'est ni l'un ni l'autre; il esl de tous les temps el a pour objet l'immortalité
-"7 A Phèdre s'esl encore trompé en parlant de la vertu d'AIcesteel du courage d'Achille- C'est par le désir de l'immortalité qu'il iaut expliquer l'un et l'autre 208 D . Pausaniasaeu raison de distinguer deux sortes d'amour; mais il aurait du s'apercevoir qu'outre l'amour des âmes el I amour des corps il j a encore be tucoup d'autres formes du même sentimenl : que l'amour, de même qu'il esl commun à t < »n< 1rs êtres, peut s'appliquer à imb les objets 205 B !»<• plus, nous montrerons toul ;'i l'heure quelles réserves il faut faire sur la distinction uY la Vénus LTranie et de la Vénus terrestre
is,; \ Eryximaque ;i eu raison de corriger cette faute; mais on peut lui reprocher à son tour d'avoir pris le mot amour dans un sens beaucoup trop général. On peul sans doute l'employer pour désigner l'attrait qui porte toul être vers le bien ou le bonheur, mais il en esl de ce mot comme du terme poésie qui désigneen un sens toute espèce de ci tion, mais ne s'applique eu réalité qu'aux musiciei l'art des vers. Seules, ces espi ces reçoivent le nom <l" toul le
genre (205 C). On ne dit pas que les athlètes, les médecins et les hommes d'affaires soient des amants, quoiqu'ils aiment leur propre hien. De plus, Eryximaque suppose que l'amour est l'attrait que le dissemhlahle exerce sur le dissemblable (186 B). Mais Agathon dira tout le contraire (195 B> avec autant de vraisemblance, et ni l'un ni l'autre n'est vrai. Ce qui aime est tout autre chose que ce qui est aimé, et c'est pour avoir méconnu cette vérité que tant de théories inexactes ont pris naissance (204 C).
Quant à Aristophane, l'idée qu'il exprime sous uue forme bouffonne, à savoir que l'amour a pour origiue le regret que nous aurions d'avoir perdu une moitié de nous-mêmes, il est contredit par ce fait que nous n'hésitons pas, quand il y a pour nous un avantage à le faire, à sacrifier un membre ou une partie de notre corps atteinte par la maladie (205 D). Bien plus, l'amour peut aller jusqu'au sacrifice complet de notre vie à l'objet aimé, et c'est se faire de ce sentiment une idée singulièrement mesquine et étroite que de lui attribuer avec le poète comique une origine purement égoïste. Eu outre, l'amour n'est pas le désir de rétablir l'unité primitive, mais le besoin de perpétuer l'espèce par la production d'êtres semblables.
Remarquons qu'Aristophane n'est pas insensible à la critique de Socrate. Platon a soin de nous indiquer qu'après que ce dernier a fini son discours, le poète commence à riposter; il en est empêché par l'irruption soudaine, dans la salle du festin, d'Alcibiade ivre cl de ses compagnons (212 C). Mais ce détail prouve au moins qu'Aristophane s'est seul i louché.
A toutes ces critiques il faut eu ajouter une qui s'applique égalemenl aux quatre premiers orateurs. Ils se sont tous engagés dans la discussion sans avoir au préalable, comme la véritable méthode l'exige, donné une définition «le l'amour (194 K Seul Agathon échappe à ce reproche. Mais il en mérite
d'autres qui oe lui sont pas épargnés II a, comme is l'avons
déjà rappelé, complètement méconnu la véritable nature de
1 amour en le considérant comme paria item eut b I heureux.
D'ailleurs les arguments qu'il invoque sont plus spécieux que Bolides, et son discours est plus remarquable par l'arrange ment habile des mots que par l'enchaînement rigoureux des pensées. Il oe reste rien de la brillante fantaisie du poète après la discuss pres-anieei irresistibleà laquelle Socrate
U1I0CH \ltl> — SI R LE B U*Ql BT DK PLA i >N
l,i soumet. U les erreurs d'Agatl >sl d'avoir cru que
l'objet de l'amour est Ui beauté : c'est, en réalité, la génération et la production dans la beauté (206 K .
Il v a plus. Platon ne se contente pas de réfuter un à un les auteurs des cinq premiers discours du Banquet, il s,- moque d'eux On peut môme dire que ces cinq discours sonl des parodies d'auteurs vivants. A la vérité oous avons sur les contemporains de Platon des documents trop incomplets pour qu'il soit possible de justifier pleinement cette hypothèse, mais nous pouvons réunir les indices eu nombre suffisant pour la rendre ii u i nu in s très plausible. Nous si un m es presque toujours tentés de nous représenter l'auteur du Banquet comme un
penseur planant très haut dans le domai les abstractions,
ou comme un poète supérieur à toute- les passions humaines, ou comme un austère législateur uniquement préoccuppé de pensées graves II esl toul cela sans doute, mais il est aussi un homme de sou temps. Il a été jeune et il a connu les passions de cel âge. Dans le combat acharné qu'il soutint contre ses adversaires nous avons la preuve qu'il était ardent et prompt à la riposte et qu'il rendait coup pour coup et dent pour dent
Il allail me peul être un peu plus loin, et il est probable que
souvent il n'attendit pas les coups et fut lui-même le premier à L'attaque. .Nous sentonsen bien des cas la pointe acérée de son ironie et la cruauté de son persiflage. Peut on douter, par exemple, de ses intentions ironiques, lorsqu'on lit le Phèdre? C'est à Lysias qu'il s'en prend. Nous ignorons les causes de sa brouille avec cet écrivain, mais nous voyons lié- bien qu'il ne le ménage point, (l'est très probablement un dis cours authentique de Lysias que Phèdre lit à Socrate1, au début du dialogue, et c'est manifestement une parodie que
fait Sociale, et même une parodie cruelle et dédaigneuse,
lorsque, s'étantvoilé la tète, il refait le discours de Lysias tel
qu'il aurait dû le faire, tel qu'il n'a pas SU le faire de SOU
propre point de vue. La troisième partie du dialogue est une leçon infligée à Lysias en même temps qu'une réfutation
complète de tOUl ee qu'il a dit. L'attitude que prend Sociale .1
l'égard de Polos dans le Gorgias ne nous laisse aucun doute sur les intentions de l'auteur II imite pour la tourner en dérision ta manière de parler de Polos terminant ses phr -
I Voir à ce aujel Observations sur l'Erolicos inséré sias dans le Phèdre de Platon, par E Egger (Paris, lsTi. p -
par de grands mots, et avec des assonances selon la rhétorique que lui avait enseignée Gorgias.
On ne peut guère douter non plus qu'en prêtant à Kalliclès dans le Gorgias, à Thrasyinaque dans le premier livre de la République, des discours violents et brutaux, éloquents d'ailleurs, pleins de vie et de mouvement, Platon ait imité la manière de quelques orateurs de son temps et nous ait donné des portraits d'après nature. L'ironie et la verve comique la plus fine, la plus élégante et la plus discrète, apparaissent encore dans cet admirable début du Protagoras où le philosophe poêle nous montre le sophiste entouré de tanl d'honneurs, marchant dans sa gloire, si naïvement pénétré de sa haute importance. A certains égards le Banquet peut être considéré comme une suiLe du Protagoras, eton peut supposer que les deux dialogues ont été écrits à peu près vers la même époque. Tous les personnages du Banquet figurent déjà dans le Protagoras comme personnages muets, il est vrai; ils sont les disciples attaché s aux grands sophistes. Phèdre nous est connu comme le dis ciple enthousiaste de Lysias ; Pausanias comme celui de Pro dikos de Céos; Eryximaque comme celui d'Hippias d'Elis ; et Agathnn, d'après le Bauipicl lui-même, est un des fidèles de Gorgias.
Le dialogue sur l'amour nous apparaît ainsi comme une attaque vivement menée contre les mêmes sophistes que Platon prend si souvent à partie ;|mais, cette fois, c'est dans leurs disciples qu'il les attaque. C'est aussi un disciple de Soc rate, A Ici hiade. qui prononce le dernier discours : on verra plus loin que c'est surtout d'enseignement de maîtres et de disciples qu'il esl question dans le Banquet. Le Banquet est le dialogu e des disciples : c'est à ses fruits que nous pouvons juger IVnseignemenl des maîtres.
Dan- toute la première partie du dialogue, et mê ucore
dans la dernière, il y a une ironie latente et discrètement voilée, si bien qu'elle a pu échapper plus d'une fois au lecteur
inatteiii if, mais qui fait honneur à la verve comique de Platon. C'esl dans le Banquet, — et c'esl le dernier mot de ce dialogue, qu'il fait dire par Socrate qu'il appartient au même homme d'être poète tragique et poète comique (223 l> . Nous savons qu'il avait commencé par des tragédies : les dialogues nous montrent de quoi il était capable dans la comédie.
Que le discours de Phèdre dans le Banquet soit encore une parodie de Lysias, c'esl ce qu'autorisent à supposer les nom-
BBOCfl Mil» — -I R LE BANQI il DB PL \ '•'
breuses ressemblances que dous apercevons entre les deux ouvrages C'esl la môme doctrine, la môme manière un peu sèche de la présenter, le môme procédé de démonstration par des exemples empruntés à la mythologie ou aux poètes Ces ressemblances sonl si grandes el les Intentions du Phèdre s\ peu douteuses, qu'il semble superflu d'insister i«-i sur un rapprochement qui se fait en quelque Borte de lui môme
Le discours de Pausanias esl une contrefaçon des discours de Prodikos. L'intention malveillante de Platon esl attestée l>;ir le jeu îles mots facilement Eraduisibleen français que nous lisons aussitôt après le discours de Pausanias, H par la remarque jui l'accompagne : Pausanias ayant fait une p tuse et voilà un de ces jeux de mots que nos sophistes enseignent 185 C) Gomperz remarque avec raison que Prodikos ■■ a introduit dans V Ethique une notion qui a joué un rôle consi dérable dans l'école des Cyniques el de leurs successeurs les Stoïciens, la notion <le> choses indifférentes en elles-mêmes, et qui n'acquièrent leur signification que par le juste emploi qu'on «'ii fait en se conformant aux indications dé la raison n [Penseurs de la Grèce, vol I. p. !■>•'». trad Reymond . C'esl précisément cette doctrine ou une application de cette doctriue que nous trouvons dans le Banquet ■ •■ toute action, dit Pausanias, en elle-même n'est ni belle ni laide : ce que nous faisons présentement, boire, manger, discourir, rien de tout cela n'est beau en soi. mais peut le devenir par la manière
dont on le fait, beau si on le fait selon les règles de l'hi v
teté, et laid si on le fait contre ces règles ■ 180 E: Tout le discours est rempli de distinctions subtiles qui, à la mauière de Prodikos, indiquent, soit les différents sens des mots, soit les points de vue antithétiques auxquels on peut se placer pour apprécier ou juger toutes choses. Le sophiste montre ainsi le pour el le contre, et explique la diversité des juge menls portés par les hommes . Unsi, l'amour, tel qu'où le
l. Un passage du Prota 131 ! où l'ironio osl iSvid aie, mi a
pleine lumière la manière habituelle de Prodikos el son goûl pour les distinctions verbales
l ceux qui assistent à une disi iter les interlocu-
teurs en commun, mais non ps ment, car si l'on pi »us deux
une attention commune, elle doit être plus grande l du plus sa>
el moindre pour celui qui ne sait i< n Pour moi, si vous » mes conseils, P 3 > une
vous convinssiez entre vous nterel non pas do vous quereller,
car les amis discutent ei ax doucemen ennem
pour se déchirer; parce moyen lion nous
10 L ANNEE PHILOSOPHIQUE. l'JOG
comprenait à Athènes, est considéré comme honteux par certains peuples grecs et par les barbares. Sans sortir de la Grèce on peut trouver encore sur cette même question des conceptions et des points de vue opposés. A Athènes même il n'est pas facile de concilier la liberté de mœurs admise par la plupart des esprits, et les précautions prises par les pères de famille pour préserver leurs enfants. Ces distinctions et d'autres encore remplissent le discours entortillé et fastidieux de Pausanias ; il n'y a rien là qui ressemhle au style habituel de Platon. Le sophiste donne d'ailleurs le moyen de les concilier dans la règle indiquée plus haut.
M;iis, c'est surtout la célèbre distinction entre les deux Vénus, Vénus céleste et Vénus terrestre, qui décèle ici l'intervention de Prodikos. Il est impossible de n'être pas frappé de la ressemblance de cette dichotomie avec le célèbre apologue d'Hercule hésitant entre le vice et la vertu que Xéuophon a rapporté dans ses Mémorables (I, 21) et à laquelle le Banquet fait allusion quelques lignes plus haut. Presque toutes hs fois que Platon met en scène Prodikos, c'est pour lui al tri huer une distinction subtile sur le sens des mots; (Clutrni. !»'>.') I) : Lach. Ii'7 D) ;il rapproche les ternies semblables et pour un même mot détermine les diverses significations qu'il peut avoir. Toute cette ironie n'empêche pas d'ailleurs que Prodikos ne soit présenté comme un penseur sérieux, fidèle aux régies de l'honnêteté, et dont Socrate lui-même peut dire qu'il a été le disciple (Prot. 341 A : Méri. 96 |)
Il est vrai que cette distinction entre la Vénus céleste et la Venus terrestre a été presque toujours considérée comme l'expression de la pensée même de Platon. C'ot a lui que des historiens, même récents, en font honneur, et il faut avouer que Plot i n leur avait donné l'exemple. Toutefois, l'autorité même du philosophe Alexandrin ne saurait diminuer Les droits de la critique. Or, la preuve que la distinction des deux Vénus n'appartient pas en propre à Platon, c'esl que nous la
agréable Premièrement le fruit que vous en retirer l, je ne dis ]
dans nos louan) • - mai i otre estime, car l'estime est un hommage
Bincère que rend une ame véritablement touchée el persuadée au lieu que la louan gi o\ i le plus Bouvenl qu'un bod que la bouche prononce contre li i sentiments du cœur, i I nous autres auditeurs nous en retin rionns non qu'on appelle <ln plaisir, mais de la joie : car la joie est le consentement de l'esprit qui ^'instruit el qui acquiert la . au lieu que le plaisir
n'est .1 proprement parlei qui le chatouillement des omme, par
i cemple, !-• plaisir de man ■ Cf. Prot. 840 B 3 8 B, I).
BROCB MU) SUS 1.1: BANQ1 i i Dl PLATON I I
retrouvooa aussi dans l<i Banquet de Xénophon ch s , Tn probablement la distinction est de Prodikos lui même. Elle et ut devenue populaire et Platon la lui emprunte pour s'en moquer. Ce qui a trompé les interprètes, c'est que la distinction de Prodikos esl à première vue t<mt à [ail conforme à la <l<><-trine de Platon lui même; maia si on veut y regarder de pi on s'apercevra qu'il n'en esl rien. D'abord les déesses de Pla-
i ie courent pas les rues L'âme profondément religieuse
du philosophe c'aurait jamais admis qu'on se servit «lu oom d'un dieu <»u d'une déesse pour désigner des actions comme celle qu'on attribue ;'i rv.v.o-r, -•* .-w :r,; Le philosophe qui refuse même a l'amour le titre de dieu ae saurait l'accorder à une coureuse de carrefours. D'ailleurs la suite du dialogue montre bien que Platon n'adopte pas tout à fait la manière de voir de Prodikos. Il n'identifie pas l'amour à la beauté et ae lui attribue pas la beauté comme objet. La fonction de l'amour est seulement la génération dans labeauté. Enfin, rien n'est plus contraire au platonisme que la théorie formulée par Prodih - Ion laquelle leschoses sont indifférentes en elles mêmes. Qu'il n'y ;iit rien <!•• bon ou de beau en soi. xùxôxaô' x(n6, et que la valeur des actes dépende de l'intention qui les inspire, voilà ce <illr des philosophes ultérieurs ont pu admettre avec Prodikos, mais qui esl incompatible avec tous les prin cipes de la philosophie platonicienne.
il esl assez piquant toutefois de constater qu'on ;i si longtemps attribué à Platon une doctrine qu'il n'a formulée que pour la tourner en dérision, et que le maître ironiste a été en quelque sorte pi d propre piège.
Eryximaque, ainsi que nous l'apprend le Prot agora* 318 était disciple d'Hippias d'Elis. Son discours dans le Banquet correspond très exactement à ce que nous Bavons « i « - l'enseignement de ce sophiste A la vérité, Bippias, soit qu'il fût un adversaire moins ardent, -<>ii qu'il fût considéré comme moins dangereux, semble traité avec plus de ménagement que les autres, il s'occupait surtout de l'étude <!•• la oature •■! il avait la prétention de connaître toutes les sciences De mêmeEryxi maque esj médecin, h la théorie « 1 1 » l'amour qu'il prop
ne s'applique pas seulement aux boi •-. mais à tous les
êtres vivant-, et même à toute la oature C'esl par l'amour que sont réunis, '-t il semble qu'on trouve ici un souvenir des doctrines d'Empédocle, — les contraires, 1< I l'humide, le
froid et le chaud, les quatre éléments. Quand l'harmonie ci la
proportion, c'est-à-dire le véritable amour, viennent à faire défaut, se produisent la maladie et la mort. Toutes les sciences relatives à la nature, la gymnastique, la musique, l'astronomie, la divination, sont considérées comme soumises au règne de l'amour, et ainsi le discours d'Eryximaque nous ofïre un résumé fidèle de l'enseignement de son maître1.
Si on était tenté de supposer que la présence d'Aristophane parmi les convives du Banquet s'explique par une réconciliation survenue sur le tard entre le poète et sa victime, il suffirait d'un peu d'attention pour relever à travers tout le dialogue de nombreuses traces de malveillance, et s'assurer que Platon n'a pas désarmé, qu'il traite toujours eu ennemi l'ennemi de son maître-. Dès le début, en effet, le poète nous est représenté comme occupe sans cesse des choses de Bacchus ou de Vénus ( 177 E). Il est adonné au viu, et il est de ceux qui. la veille, se sont le moins ménages dans l'orgie qui a terminé la fête donnée par Agathon (176 B). A la fin de l'ouvrage encore, nous le voyons continuer à boire avec les plus intrépides et ne s'arrêter que quand le malin est venu (223 <1 . Au moment où arrive son tour de parler, il eu est empêché par le hoquet, et Platon explique cette incommodité par le fait d'avoir trop mangé I I S5 C). Aristophane demande assez, plaisamment au médecin Eryximaque le moyen d'y mettre un ternie. Kiyx i iliaque lui en indique deux que le poète est Obligé d'eniployer tour a tour, et an moment OÙ il en esl
réduit à se chatouiller l'intérieur du nez pour provoquer l'éternument, il se plaint en riant de recourir à ces procédés déplaisants (189 A . On ne supposera pas que ce soit sans intention que Platon a accumulé tons ces détails. Il nous montre Aristophane désireux sans doute de faire rire comme il convient à un poète comique, mais soucieux de ne pas prêter
lui-même à rire et de mettre les rieurs de son côté, ce qui
autorise peul être à supposer que Platon a précisémenl eu l'intention de faire rire à ses dépens. Son discours, ainsi qu'il le remarque lui même, esl conforme à sa manière ordinaire, et telle qu'où pouvait l'attendre (\'i\\\ poète comique. Platon (i évidemment pris plaisir à imiter le ton habituel de la
I Gf dans le Prot. 337 E le discours d'Hippias çui présente plus d'une analogie ai i c le discours d'Erj timaque.
•j Voir sur ce point Ferdinand Dolbrùck : De partibus quai Irislophanes agal i» Platoni - l< c (mm intaire ■! • Stallbaum p. m.\ ,
BROCHARD - - 51 R i .1: BANQUET Ht. PLA 13
comédie aristophanesque, à lui prêter les imaginations el des plaisanteries analogues à celles que oous trouvons dans les vers mêmes du poète. Personne ne contestera qu'il y ail assez bien réussi bI il esl inutile d'insister sur ce point. Nous aurons, d'ailleurs, l'occasion dans la dernière partie de ce travail, de revenir sur le rôle que joue Vristophane dans le Banquet. Il esl incontestable «pie Paton oous a repré sente dans le Banquet Socrate el Agathon comme unis par la plus étroite amitié, el attirés l'un vers l'autre par la plus franche sympathie Les témoignages d'estime et d'affi tion qu'ils se donnent à travers toutes les conversations ne son! pas «h- Bimples formules de politesse. Ils sont trop nombreux el trop précis pour qu'on puisse attribuer à l'un ou à l'autre la moindre arrière pensée II esl certain aussi que
Platon traite Agathon avec bienveillance. Il i s donne de son
esprit, de son talent, de sa grâce el «le son éloquence, l'idée la plus Qatteuse. On ne saurait imaginer un amphytrion plus accueillant, un convive plus aimable, un orateur plus séduisant ! Le portrait du poète tragique présente avec celui du poète comique un contraste frapppant. Autant le second nous apparaît comme un peu vulgaire, assez grossier el même un peu ridicule malgré tout son esprit, autant le premier oous laisse l'impression de la parfaite élégance el de la grâce la plus exquise.
Le discours d'Agathon n'en esl pas moins une parodie, et non seulement Socrate a bientôt fait d'obliger son interlocuteur a avouer qu'il s'est contredit el qu'il ne sail pas bien de quoi il parle, mais encore nous voyons percer l'ironie habituelle de Socrate dès les premiers mots de sa réplique, g Qui ne serait embarrassé aussi bien que moi ayant à parler après un discours -i beau, si varie, admirable en toute-, ses parties, mais principalement sur la fin où les expressions sont d'une beautée -i achevée qu'on ne saurait les entendre - ins en être frappé? 198 B II marque l'opposition de sa manière avec celle «lu poète en déclarant qu'il dédaigne la recherche dans
les ts et «luis leur arrangement 199 B . si on veut bien \
prendre garde, les arguments que Platon prête .1 Agathonsont tout a fait artificiels el sophistiques. Comment ne pas voir une intention malicieuse dans les paroles que Platon met dans la
bouche du poète, «piand il le fait jouer 5Ur les mots afin de
prouvenpm l'amour esl délicat. L'amour marcheel se repo sur les choses les plus tendres car c'est dans les âmes «les
dieux et des hommes qu'il fait sa demeure. Et encore n'est-ce pas dans toutes les âmes, car il s'éloigne des cœurs durs et ne se repose que dans les cœurs tendres. Or, comme jamais il ne touche du pied ou de tout autre partie de son corps que la partie la plus délicate des êtres les plus délicats, il faut nécessairement qu'il soit d'une délicatesse extrême » (l9o D). Tout le discours n'est qu'une suite de jeux de mots et de concetti. Les raisonnements d'Agathon présentent aussi les caractères de la plus pure sophistique.
Comment croire que Platon ait un seul instant pris au sérieux la preuve donnée par l'orateur pour attribuer à l'amour la vertu qu'on nomme la tempérance. « L'amour n'est pas seulement juste, il est encore de la plus grande tempérance; car la tempérance consiste à triompher des plaisirs et des passions : or est-il un plaisir au-dessus de l'amour 1 Si doue tous les plaisirs et toutes les passions sont au-dessous de l'amour, il les domine, et s'il les domine il faut qu'il soit d'une tempérance incomparable » (1% C). Rien n'est plus dillérent du style ordinaire de Platon, et par suite ne marque plus clairement qu'il s'agit ici d'un pastiche, que la lin du discours où le balancement des phrases, l'abondance et la redondance des images, les assonances et les allitérations forment uu si parfait coustraste avec le ton sobre et sévère habituel à Platon. « Je terminerai par un hommage poétique ' c'esl l'amour qui donne la paix aux hommes, le calme à la mer, le silence ;iux vents, un lit et le sommeil à la douleur. C'esl lui qui rapproche les hommes et les empêche d'être étrangers les uns aux autres. Principe et bien de toute société. de toute réunion amicale, il préside aux fêles, aux chœurs, aux sacrifices. Il remplit de douceur et bannit la rudesse. Il prodigue de bienveillance et avare de haine. Propice aux bons, admiré des sages, agréable aux dieux, objet des désirs de ceux qui oe le possèdent, père du luxe, des délice-, de la volupté, des doux charmes, des tendres désirs, des passions, il veille -ur les lu. us r\ néglige les méchants. Dans nos peine-, (buis nus craintes, dans nos regrets, dans nos paroles, il est notre conseiller, notre soutien el nuire sauveur. Kniin.il est la gloire des dieux el des hommes, le maître le plus beau et
le meilleur, et tout mortel doit le suivre et répéter en son
honneur les hyn s dont il se sert lui-môme pour répandre
la douceur parmi les dieux el parmi les hommes a 197 C, sqq .
BROCH \nii - -i it 1.1: B \N"i 1:1 DB PL 11
On ne contestera pas d'ailleurs que le discours d'Agathon suit un chel d'œuvre dans son genre, un chei d'œuvre de
mièvrerie, de grâce apprêl il de style maniéré. Le poète
n'est pas dupe de Bes artifices, el on !«• voil Bourire quand il dit : a a ce dieu, ô Phèdre, je consacre ce discours que j'ai entremêlé de propos légers el sérieux aussi l»i«-n que j'ai pu le faire o 191 E
Si toul ce tableau esl une parodie, on peul dire que Platon l'a caressé avec amour An Burplusce n'esl pas à Agalhon luimême, mais bien plutôl à l'enseignement qu il a reçu, que B'adressenl les critiques de Socrate, el ici aucun doute n'esl possible, c'esl Gorgias qui esl visé par la verve malicieuse de Platon. Dès le commencement de sa réplique Socrate <lit : « L'éloquence d'Agathon m'a rappelé Gorgias au point que véritablement il m'esl arrivé ce que dit Homère : Je craignais qu'Agathon en finissant ne lançât en quelque sorte sur mon discours la tête de Gorgias, cel orateur terrible, el ne pétrifiât ma langue i',s l
Av.-c le discours de Socrate le ton change, nous entrons dans un ordre d'idées toul nouveau. Il ne s'agit plus de dire à tort ou a raison tout ce qu'on peut trouver de plus favorable sur l'amour, mais de chercher la vérité. Nous n'avons plus affaire à des sophistes, mais à un philosophe.
En linéique- mots Sonate mel . n déroute les arguments d'Agathon el des autre- convives. Il démontre avec la plus irrésistible évidence que l'amour n'esl pas parfait par luimême puisqu'il esl toujours un désir et suppose la privation et la souffrance Non- n'exposons pas ici la théorie que Socrate opposée celles de Bes interlocuteurs; elle esl trop connue el trop présente a toutes les mémoires pour qu'il soit utile d'\ revenir encore Non- voudrions seulement à cette occasion présenter sur trois point- importants quelques remarque- qui auront pour bul de montrer ce qui dan- la théorie de Socrate appartient surtout à Platon, puis de marquer les rapports de
la théorie de l'amour avee la théorie de la COWl GÛSfl auee et avec le leste du -\ stè
i C'esl Bans doute parce que Platon avait parfaitement
conscience de ce qu'il ajoutait de nouveau a renseignement
de son maître, c'est parce qu'il reculait devant un anachronisme par trop évideut, qu'il a substitué à Socrate un autre per-sonnage, Diotime, femme de Mantiuée. La manière même dont Socrate reçoit les leçons de cette femme, les ménagements qu'elle prend (208 B) pour s'assurer qu'il comprend bien des conceptions toutes nouvelles, les divers degrés de 1'inilialioii par où elle le fait passer, montrent clairement que Platon prend ici résolument la place de Socrate. « Peut-être, Socrate, suis-je parvenue à t'initier jusque-là aux mystères de l'amour, mais quant au dernier degré de l'initiation je ne sais si même bien dirigé ton esprit pourrait s'élever jusqu'à elles » (209 E). S'il a cru toutefois devoir conserver le nom de son maître et lui attribuer des discours que manifestement il n'a pu tenir, il doit avoir eu pour cela un motif et nous essaierons pins loin de le deviner.
Socrate invoque le nom de Diotime dès qu'il veut exposer cette idée que l'amour est intermédiaire entre le bieu et le mal. C'est qu'en effet il s'agit ici d'une idée nouvelle d'une importance capitale, qui est en quelque sorte le pivot de tout le platonisme, et que non seulement Socrate n'avait point formulée, mais qui était en parfaite contradiction avec ses théories les plus connues. De ce que l'amour n'est ni beau ni
bon, ainsi qu'il vient de le démontrer contre Agalhon. Socrate se croit en droit de conclure qu'il est laid et mauvais, l'n d'autres termes il fait une application rigoureuse du principe de contra diction qui supprime les intermédiaires. C'est pré-
cisémenl ce que faisait le Socrate historique, et avec lui tOUS les contemporains de Platon. Il n'y a pas de milieu entre savoir et ignorer, (l'est pourquoi la vertu ÇSl nue science et le vice mie ignorance, comme Socrate ne se lassait point de le
répéter. C'esl pourquoi aussi la vertu peut s'enseigner. Quand
Diotime demande a Socrate s'il n'y a rien d'intermédiaire
entre savoir et ignorer, le philosophe répond ■iu'.-.-i ■ : | ±\\\ E La théorie de l'opinion vraie, intermédiaire entre la science et l'ignorance, participant de la première parce qu'elle est vraie, de la seconde parce qu'elle n'esl qu'une opinion qui ne peut reieire raison d'elle-même, esl la grande uouveauté que Platou introduit dans la philosophie n avait déjà dit quelque
Chose de semblable dans le PrOtCtgorOS et le Mnnni lorsqu'il prouvait que h \erln n 'est pas une Science cl ne |ient être enseignée, mais qu'elle esl une opinion vraie, ce qui est pré
cisémenl l'opposé de la thèse socratique. Ou voit ici une fois
BBOCHARD. — SUS LI BAKQUB1 DB PLATON 17
de plus le lien étroil qui un il le /.'<//"/<"■/ à ces deux dialogui et permet de croire qu'ils oui été composés vers la môme époque C'esl la même idée encore que Platon reprendra et défendra avec force à la lin du cinquième livre de la Républù que. C'esl elle enfin qu'il envisagera bous sa forme la plus abstraite el la plus métaphysique lorsque dans le Parménide el le Sophiste il s'évertuera ;ï prouver que le non être existe en quelque manière, c'est-à-dire qu'il y a quelque chose d'intermédiaire entre l'être el le uéant. Or, au point où en était la spéculation grecque au temps de Platon, il fallait établir \ i < »lemmenl [Îii2;«<j6ai (Sophiste 241 D l'existence du uon-être, c esl à-dire une contradiction apparente pour rendre possibles la communication ou la participation <l'-s idées entre elles, par suite l'existence du monde, la possibilité du jugement affir matif et celle de l'erreur. Platon est (loue déjà, à l'époque où M écril le Banquet, ru possession d'une des idées maltresses de son système. Mais oous n'avons ici a considérer que l'appli-
cati [u'il ru lait à l'amour. Elle lui permet de conclure que
l'amour esl intermédiaire entre Dieu et les hommes, qu'il esl un démon, un grand démon, aon pas un dieu, ou eu d'autres termes, qu'il u'esl par lui-même ni bon ni mauvais.
D'où lui vient dune sa valeur et pourquoi est il, en certains cas excellent, détestable en d'autres ? Pausaniasel Erj ximaque avaientjdéjà fait une distinction entre les deux sortes d'amour ; mais ni l'un ni l'autre n'avaient su démêler les véritables raisons et déterminer ce qui t le la valeur de l'amour. Ce
n'esl pas, comme le croit l'ausanias, l'intention île celui qui
agit, car ceiie intention est un fait variable on. comme nous dirions aujourd'hui, un élément subjectif. Il n'esl pis plus vrai de dire avec le mêmePausanias que l'amour esl bon quand
il s attache aux âmes, mauvais quand il a pour objet les corps.
En effet dans la penséede Platon l'amour des corps a sa place légitime, pourvu qu'on le considère comme un point de départ, commeun degré inférieur don le philosophe peut partir, mais ou il m- doit pas s'arrêter. D'autre pari l'amour véritable s'attache, non seulement aux âmes, mais encore a bien d'autres objets, tels que les sciences, les lois, les idées, et enfin son objet
propre est la génération dan- la beauté et mm pas la possession
d»- tel ou tel objet. Ce u'esl pas davantage, coi p. croit
Ery ximaque, l'intensité ou la violence plu- ou moins grande de ce sentiment, car tout cela encore esl variable et d'ailleurs peu précis. Au vrai, c'esl a ses fruits qu'on doit juger l'amour.
Puxob. — Année philo*, 1906, j
i8 L'ANNEE PHILOSOPHIQUE. 1000
Puisqu'il consiste essentiellement à engendrer dans la beauté, il sera bon quand les ellets qu'il produit seront conformes à la beauté, mauvais dans le cas contraire, domine la beauté ellemême s'élève de degrés eu degrés, on devra distinguer les mêmes gradations dans 1 amour; le plus parfait et le plus vrai sera celui qui produira dans les aines la connaissance la plus haute des idées Ed d'autres termes, la valeur de 1 amour est fondée sur la realite métaphysique i\c> idées, c'est dans le platonisme seulement qu'où peuten trouver la véritable théorie; et c'est pourquoi le Socrate du Banquet attribue à Diotime toutes ces conceptions si peu semblables el à certains égards si opposées à celles du Socrate historique .
2°. De cette définition de l'amour et de la place qui lui estattribuée dans lesystème de Platon résulte uneconséi|ueuce furi importante à laquelle peut-être les historiens n'ont pas toujours assez pris garde. L'amour u'étantpar issence ni bon ni mauvais, étant déchu du rang supérieur auquel la sophis tiqué l'avait élevé, il ue devra jamais occuper dans le système de Platon, s'il est conséquent avec lui même, qu'une place secondaire et jouer un rôle subalterne En d'autres termes pour parler le langage des modernes, le sentiment ou le cœur seront toujours subordonnés à l'intelligence. C'esl bien ce <|ue dit l'iaton lui-même, et le rôle qu'il attribue à l'amour e>t celui d un intermédiaire qui prépare les voies, d un guide qui conduit les chercheurs vers la vérité, ou suivant, sa propre expression, d'un auxiliaire («yve^dv, 212 B) Quelle que soit la part faite a l'amour, il rote toujours au second rang Comme l'inspiration poétique, comme le don de la divination et les différentes sortes de délires énumérées dans le Phèdre, coin me l'opinion vraie, comme la vertu elle même, du moins la vertu populaire et politique, il appartient, non à la partie supérieure de l'àme qui a pour siège la tête, mais a cette [acuité intermédiaire el a cette région moyenne dont le siège esl la poitrine.
Cependant Socrate « i Diotime, malgré les réserves du commencement ilu discours, font de l'amour un tel éloge, ils en pillent en termes si enthousiastes et, en dernière analyse, lui attribuent un mie -i important, qu'on ne saurait s'étonner si quelques interprètes se sont mépris sur la véritable pensée du philosophe. On a cru parfois que l'enthousiasme ou l'amour étaieul le terme suprême, le couronnement de la philosophie de Platon, que la dialectique aboutissait a l'amour et se subor
BROCH \i;i> • -i i; LE BANQUET DE PL \ |i
donnail à lui bî bien qu'en dernière analyse la philosophie de l'auteur «In Banquet sérail une philosophie du sentiment el mettrai! le cœur au dessus de la raison Sans aller aussi loin el sans faire de Platon un mystique, d'autres onl pu concevoir que l'amour el la dialectique, le senlimenl el la pensée se confondaient en un même acte, concouraient au même but el avaient une part égale à la connaissance suprême. I) .1 litre- enfin, prêtant par anticipation à Platon une doctrine soutenue par quelques modernes, ont cru que selon lui l'acte suprême de la pensée exigeait le concours simultané de
toutes les puissances de l'a el il- se Boni autorisés du
texte de la République \ll 518 C où il esl dit qu'il faul aller à la vérité avec l'âme toute entière - «1 II
y a cependant là une triple erreur, et il suffit pour s'en convaincre de lire attentivement le texte même du Banquet. I. i inour passe par tous les degrés jusqu'au terme suprême de l'iniliation. Il s'élève de la beautéd'un corps à la beauté de tous l corps, puis à la beauté des âmes, enfin ;ï celle des actions liumaines et des lois Mais remarquons qu'au dessus de tou nés beautés Platon place encore les belles scienci - cà /.ù.x -M C et au-dessus de ces sciences elles-mêmes le dernier terme qui esl appelé lui aussi i t2n - 211 C). C'est la science du beau qui esl la beauté même. Les muts qui revien unit le plus souvent dans ce passage célèbre sonl : savoir, voir, regarder, contempler. En d'autres termes la contemplation purement intellectuelle esl toujours aux yeux «le Platon la forme la plus parfaite «le la vie. L'amour esl un conducteur i|ui non- amèue jusqu'à ce terme suprême, mais quand nous j parvenons son rôle est achevé. Il n'a plus qu'à se retirer pour faire place à ce qui esl plus noble el plus divin que lui. l'intuition pure de la raison. Le philosophe mathématicien et le législateur de la République el des Lois n'est pas en désaccord • le poète «lu Banquet.
1 ette interprétation esl d'ailleurs confirmée, sans qu'il soit besoin d'insister sur un rapprochement si évident, par le p sage souvenl cité du /''■ ire iW B où le philosophe nous représente les âmes à la suite du cortège des dieux contemplant en dehors du ciel les essences éternelles Même doctrine encore dans le texte si connu qui termine le sixième livre <le la République. Le dernier tenue est toujours uue science, une connaissance, une pure contemplation. L'idée du beau ellemême n'est qu'un aspect de l'idée suprême, l'idée «.lu bien qui
est fort élevée au-dessus d'elle : principe ineffable de toute connaissance comme de toute réalité. Partout, ou le voit, Platou reste lidèle à la même doctrine. L'amour a terminé sou œuvre quand il nous a amenés au seuil de la vérité; le seutimeut u'est qu'un moyen pour s'élever à la pensée : il ue le remplace ni ne l'égale. Platon demeure un pur intellectualiste.
Quant au texte du septième livre de la République '518 C) l'interprétation qu'on eu a donnée repose sur uue simple méprise. Si ou veut bien lire le passage tout entier, ou y verra que Platon n'a p;is un instant songé à considérer le seutimeut comme un élément de la croyance ou delà counaissauce.
Si ou veut bieu voir le soleil, il faut tourner vers lui son regard et pour cela faire exécuter au corps tout eutier un mouvement decouversiou. De môme pour contempler le soleil du monde intelligible il faut diriger vers lui l'œil de Pâme, c'est-à-dire la pure raison, eu faisant accomplir à l'âme tout entière uu mouvement, -ev.xywyy;, analogue à celui du corps. Mais de môme que c'est avec les yeux et non avec le reste du corps que nous voyons le soleil visible, de môme c'est avec L'œil de lame, c'est-à-dire avec la raison pure, que uous voyous le soleil intelligible. Les autres parties de l'aine ne prennent p;is plus de part à cet acte que les pieds les mains ou les oreilles ne sont nécessaires à la visiou seusible. Bien loin d'impliquer une intervention du sentiment dans la connaissance suprême, le texte du septième livre prouve précisément le contraire, et là comme dans tous les autres textes, c'est la pensée toute seule qui atteint l'absolu.
Ainsi la doctrine de Platon est toujours restée d'accord avec elle même. Le poète du Banquet n'est pas en désaccord avec le mathématicien du Philèbe et du Sophiste ou le législateur de la République et <les Lois. Le platonisme ne fait aucune par! au mysticisme, il reste UU pur intellectualisme. Il n'y a rien citez Platou qui ressemble a la cinquième partie de l'Ethique de Spinoza, il n'y a rien de commun entre Vamor Dei intellectualis et l'amour décrit par Diotime de Mantinée.
:: Malgré tout il est certain que L'amour tient une grande place dans le Bystème de Platon. En quoi consiste ce rôle d'intermédiaire et d'auxiliaire qui lui est attribue, voilà ce qu'il non- reste ;• rechercher.
Rappelons d'abord les textes qui prouvent a quel point Socrate prend au sérieux La théorie de l'amour el quel grand rôle il lui attribue 11 fait profession de ne savoir qu'une cbose
BnOCH \lili -l il l i: H v $Q\ i i DB il ITON "J I
l'amour o '-" ■ td (177 E). Ainsi
encore, après qu'il a exposé les idées deDiotirae, il ajoute : . Quanl à moi, j'honore toul ce qui Be rapporte à l'amour, j'en fais l'objet d'uu culte toul particulier, je le recommande aux autres el en ce moment môme p' viens il" célébrer de mon mieux comme je le lais sans cesse la puissance el la force de l'amour» 212 B Danstoul le reste du discours la même idée revient Bans cesse.
La [onction de l'amour est, d'après le discours de Diotime, d'engendrer dans la beauté, et, si on l'envisage sous sa forme I i plus élevée, de taire nattre la vertu dans les âmes qui en sont
capables Î10C t£xt«iv "kéyovç toioiixouç xal Çyiwv,
Il ae s'agit plus ici de poursuivre ou même d'atteindre la beauté II s'agit de produire «>u d'engendrer des vertus, et les plus hautes vertus sonl des sciences. En d'autres termes, Bi on s'élève des corps aux âmes el des âmes :i h x sciences ou aux vertus, la fonction essentielle de l'amour est d'enseigner la vertu C'est d'ailleurs «■•> «pu* Socrate ilii en propres termes. La vraie -■■>■. est une péda-
gie.
On peu t prendre pour équivalents ces deux termes, ensei r la vertu <'t dp8ûç 7cai8«pct<rteîv [texà q>iXo<io<pCaç : Cl Phèdre -\~ \ . ■ quand des beautés inférieures on B'esl élevé par un amour 1 » i «• n entendu des jeunes gens jusqu'à cette beauté parfaite et qu'on commence à l'entrevoir on touche presqu'au but » (211 I!
Cette identification de l'amour avec l'enseignement de la vertu ,i quelque chose qui dous surprend un peu el qui choque nos habitudes <l esprits modernes Elle est pourtant bien conforme ;'i l'esprit < - • > 1 1 1 1 1 1 1 - a la [lettre du platonisme, el il est aisé d'en comprendre la véritable signification. Elle veut dire que ce n'est pas seulement par des formules abstraites, de sèches démonstrations h des procédés purement dialectiques, qu'on s'élève j u<< | n à la vertu l>u moins la dialectique doit être active el vivante, le raisonnement doit être accompagné de 1 1 chaleur «fui anime el vivifie l'âme, <!•> la conviction qui persuade, de l'enthousiasme qui entraîne el de l'inspiration qui illumine. <>u peut s'élever par — seules forces aux plus hauts degrés de connaissance, mus c'esl qu'alors <>u trouve en soi cette source de chaleur et de vie sans laquelle l'ascension vers le bien est impossible A mesure que l'espril s'avance dans la découverte de la vérité il est pris d enthousiasi t.
j-j L'ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 1906
comme le dira plus tard Platon dans la République VI, 499 E), mi m- saurail coûtempler les vérités éternelles sans éprouver par la même le désir de les réaliser et d'engendrer ou de créer des êtres qui leur ressemblent. Mais la méthode la plus courte et la plus sûre est d'avoir recours à un intermédiaire habile qui, ayant déjà parcouru les diverses étapes de la route, peut conduire plus directement et plus sûrement les initiés à la vraie science. Tel est le rôle du maître de sagesse du véritable philosophe.
A la vérité cet enseignement de la vertu par l'amour ne peut pas se produire dans toutes les âmes, mais seulement dans celles qu'un heureux naturel ou un don divin, TSeta jioïpa, y m prédisposées. C'estceque Platon exprime en disant que l'amour engendre dans la beauté, qu'il ne peut s'attachera rien de laid : el c'est pourquoi Socrate disait aussi qu'il était toujours à la recherche et comme à l'affût des beaux jeunes gens. Il jouait sur les mots, car c'est la beauté de l'âme citinii n le voit dans la suite du Banquet (210 C), el non
celle du corps qu'il poursuivait. Mais ces germes par eux
mêmes nesonl pas non plus suffisants. Il faut les féconder et les développer. El tel esl le rôle de l'amour ou de l'ensei gnement. Entre l'amour el la vertu il y a la même différence qu'entre la recherche de la vérité et la science, qu'entre la philosophie el la sagesse. L'amour n'est ni sage, ni -avant. mais il est philosophe 204 B el le philosophe a son tour tel que le conçoit Platon, est inspiré par l'amour, si bien que la définition du véritable amour se confond avec celle du véritable philosophe.
Si iKiu- interprétons bien la peu-ce de Platon, l'idée maltresse du Banquet est de chercher une réponse à cette question tant agitée dans les écoles socratiques : la vertu peut elle B'enseigner v el commenl '.' La réponseesl qu'elle peul s'en aeigner par l'amour, si le philosophe a fait table rase de
toutes les théories sophistiques, s'il a f lé sa définition de
l'amour sur la théorie des idée-, c'esl pour arriver dans le
discours de Diotime à la définition de l'« >ur ou de l'ensei-
gnemenl de la vertu. On voil commenl l'amour reste toujours
à unrangsubalter itsecondaire.il n'est qu'un intermédiaire
el un auxiliaire. Sa mission esl nue propagande morale et spirituelle, il reste toujours au-dessous de la vraie science.
Sun rôle pourtant esi considérable puisqu il se coni I avec
la philosophie elle même.
Mini h \iti>. — -i ii m: BANQ1 i i Dl PLATON
S'il en esl ainsi, on voil que le Banquet a pour bul de
résoudre la question posée, mais incomplète ni résolue pai
le Protagoras el le Mémon Noua avons déjà eu l'occasion d'indiquer les liriis étroits qui Unissent ces trois dialogues Nous
\ oyons ici encore plus clairemenl commenl il- se c plètenl
el forment une sorte de trilogie. Nous pouvons suivre pas à pas le développement de la pensée de Platon el montrer com menl elle se complète peu à peu. Dans le Protagoras qui esl sans doute le premier en date, il lui esl venu des doutes sur la légitimité de la théorie socratique, et sans être encore toul à fait décidé il commence à s'éloigner de son maître. Dans le
1/ non il va plus loin [1 aband te à la fois l'idée que la vertu
peu! s'enseigner el la formule socratique qui en esl însépa rable : la vertu esl une science. Il a reconnu qu'il y a un moyen terme oon-aperçu par Socrate entre la science el l'ignorance : la vertu esl une opinion. La conclusion du Ménon esl très précise el formelle: \; ~ ixx6v,àXkà
h-,., 99 E Au moment où il écril
le Banquet Platon n'abandonne rien de cette théorie La vertu a'esl pas naturelle, elle n'est donnée toute laite à personne elle n'est pas non plus enseignablc, si on entend par là qu on pourrai! la donner à toul le monde par un enseignement approprié Elle ;i pour condition un don ou une faveur divine Bt(a -r. : L'amour n'engendre que dans la beauté. Cependant l'enseignement esl nécessaire pour développer ces dispositions n aturelles. S'il s'agit de la vertu politiqueel populaire comme il le dira plus tard dans la République, c'esl aux lois, à l'édu cation instituée par l'Étal qu'incombe la tâche il'1 former i habitudes qui constituent des vertus S'il s'agil delà vertu la
plus h. mi i de la Bcience, le Banquet nous apprend com
ment on peut la développer. Cet enseignement n'esl pas purement abstrait el théorique l.'' désir 'lu bien, l'amour de la vertu, l'exemple surtout sonl indispensables ■ > qui veut le donner
A cette conception se rattache aussi toute la théorie de la maïeutique, el cette assertion si souvent répétée par Socrate qu'il ni' sail rien el que Bes entretiens ont seulemenl pour Lui de faire sortir la vérité d'esprits, qui la contiennent déjà.
On s'étonnera peut être qu'en modifiant si profondément la doctrine d'un maître qui ne savait qu'une seule ch< l'amour, Platon qui sail beaucoup d'autres choses m sesoit p - fait scru] ule il»- mettre dans la bouche de ce même
2i L'ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 1906
Socrate une doctrine qui suppose toute la théorie des Idées et n'a de sens que dans une philosophie à laquelle Socrate n'avait jamais pensé. Mais, outre que c'est Diotime, comme nous lavons déjà indiqué, qui est en scène, il faut remarquer qu'à aller au fond des choses, et, en un certain sens, la pensée de Platon ne diffère pas de celle de son maître. Comme lui il pense que la vertu, au moins sous sa forme la plus haute, est une science et qu'elle peut s'enseigner. Il s'éloigne de lui seulement par la manière dont il conçoit cet enseignement et en faisant voir qu'il ne se borne pas a des discours et à des démonstrations. Encore faut-il ajouter (pic si Socrate n'avait pas connu distinctement la véritable définition de la philosophie et de l'amour, il l'avait entrevue et devinée comme par une sorte d'instinct ou d'inspiration divine. Il avait fait plus et mieux encore ; il l'avait mise en pratique, et au précepte il avait joint, l'exemple. Platon pouvait légitimement lui attribuer toute cette théorie parce qu'en dernière annalyse, c'est dans la méthode et dans la vie de Socrate qu'il trouve le modèle du véritable enseignement, philosophique.
Le septième discoursdu Banquet, celui d'Alcibiade, célèbre l'éloge, non plus de l'amour, mais de Socrate 214 E) et il Semble que Ce soit un sujet tout nouveau. Il faut convenir. d'ailleurs, que les hautes spéculations el les éloquentes paroles de Diotime forment, avec les plaisanteries que débite Ailci
biade ivre un contraste singulier. De- nues aux autres le
passage est un peu brusque et le lecteur a le droit d'être un instanl déconcerté 11 suffit cependant d'un peu d'attention
pour voir que. si |e ton est tout nouveau, le sujet an fond
demeure le même, et il est assez aisé de renouer le Ml en apparence r pu de la pensée de Platon.
L'éloge (!'• l'amour devient l'éloge de Socrate parce que Sun. lie est un vrai philosophe et que l'amourdignedece nom
ne va pas -'il- la vraie philosophie, l/elogede Socrate devient
.,,n tour une apologie h cette apologie esl directement dirie contre Aristophane. I 'esl ce qu'il nous reste a n trer
brièvement.
Le discours deSocratea montré que la définition de l'amour
est étroitement liée a celle du véritable philosophe. Il a indi-
BROCH Util. 5CB IK H \ V'i il D8 PLA rOH
que, in abstracto el en général, Ba mission el son rôle qui esl d'enseigner la vertu. Il B'agil maintenant de nous montrer le même philosophe à l'œuvre el pour ainsi dire en chair el en os, vivanl el parlant parmi les hommes II y a ainsi entre ! deux partiesdu dialogue le même rapport qu'entre l'abstrait el le concret, la théorie el la pratique, le principe et l'application. L'idéal esl descendu <iu <-irl pour >•■ réaliser sur la terre : c'est Socratequile personnifie. <»n m m: s ;i montré qu'il oe >.iit qu'une chose : l'amour, et qu'il se déclare lui-même scrupuleusement fidèle à 8es lois. Faire l'éloge deSocrate, c'est donc encore [aire l'éloge du véritable philosophe el par là-même <!«• l'amour : en dépil <!•' l'apparence, le sujel du <lialogue reste «lune toujours le même.
I»;ins le portrait que trace Alcibiade <»n ;i bientôt lait, à travers toutes les folies ou toutes les exagérations dont il le
surcharge, de démêler le i I sérieux et la véritable intention
de l auteur. Platon a soin de nous avertir .ivre une insistance remarquable qu'il ne dit rien que la véritéel qu'il défie toute contradiction. Le même souci delà vérité et de l'exactitude que Socrate a montré lorsqu'il ;i opposé à l'éloge sans restriction des sophistes un éloge tempéré et accompagné de réserves, Alcibiade le montre à son tour en parlant deSocrate lui-même : cr Je dirai la vérité — dit Alcibiade, vois si tu y consens. — Si j'y consens ? je l'exige même. — Je vais t'obéir, répondit Alcibiade Mais toi voici ce que auras à faire : si je dis quelque chose qui ne Boit pas vrai, interromps moi si tu veux, el ne crains pas de me démentir, car je ne dirai sciemment aucun mensonge • -I i K . El un peu plus loin : ■ Socrate croira peut être que je cherche à faire rire; mais ces images auront pourobjel la vérité si je ne craignais de vous paraître tout à f;iii ivre, je vous attesterais avecsermenl .. -Il faut que je vous dise la vérité toute entière ; soyez donc attentifs, el t<>i Socrate reprends moi si je mens Pour ce qui suit vous ne l'entendriez pas d i si d'abord le vin avec ou sans l'enfance ne disait pas toujours la vérité Belon 1«' proverbe, el si ensuite cacher un trait admirable de Socrate après avoir entrepris son éloge ne me sembl lit injuste... — Sur tout cela Socrate, je crois que tu ne me démentiras pas ? — El c'est encore un fait que tu ne pourras me contester ni traiter «le mensonge 7 Telles sont les précautions que prend Platon pour nous obliger à prendre au Bérieux les punir- d'Alci biade, el en présence de ses affirmations réitérées on ne - lurail
contester1 que son intention eût été «le tracer un portrait authentique et fidèle. 11 a nue valeur historique.
On peul retrouver trait pour trait dans l'image de Socrate tracée par Alcibiade tous les caractères du véritable philosophe tris qu'ils ont été précédemment indiqués. D'abord Socrate dit lui-môme que l'amour est la chose dont il s'est toujours le plus occupé et qu'il lui a toujours été soumis. Alcibiade le représente plaisamment comme toujours à l'affût des beaux jeunes gens, el Socrate lui-même feint d'être épris d'Aga thon. Mais il faut remarquer d'abord que conformément aux paroles de Diotime cel amour de Socrate ne s'adresse pas à un seul
beau jeune homme, mais à tOUS ceux OÙ Se rencontre la beauté. Il est épris à la fois d Alcibiade. d'Aval lion, de (lharmide et d'Euthydème et de bien d'autres encore qu'il a trompés de la même façon en feignant d'être leur amanl (222 15 l. En outré ce n esi pas la beauté physique à laquelle il s'attache, mais la beauté morale « Sache/, que la beauté d'un homme est pour lui 1' objet le plus indi fièrent . < >n n'imaginerai] pas à quel point il la dédaigne» 216 D). — C'est bien ce que disait Diotime. « Il doit regarder la beauté de ['âme comme plus précieuse que celle du corps en sorte qu'une belle âme, même dans un corps dépourvu d'agrément, suffise pour attirer sou amour et ses soins, et pour lui faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la jeunesse meilleure •• 210 C). Enfin tous les discours qu'il adresse à ces jeune- gens, les interminables questions dont, il les presse, les soins dont il les entoure, onl toujours un seul et même but : développer en eux les germes de vertus qu'ils renferment
Il e-i vrai que l'exemple d' Alcibiade semble assez mal choisi pour donner une haute idée de l'efficacité «le renseignement de Socrate, el nous savons qu'on a plus d'une fois f;iit un crime au philosophe d'avoir forméun tel disciple. Mais Platon a bien vu la difficulté, et on peul croire que ce n'est pas sans dessein qu'il a choisi cel exemple. Il a bien soin de fairedire par Alcibiade lui-même que c'est malgré l'enseignement de sou maître el parce qu'il lui a été infidèle qu'il est devenu ce qu'il es! : <• En écoutant ce Marsyas, lavieque je mène m'a souvent paru insupportable Tu ue contesteras pas. Socrate. la vérité de ce que je dis là : et je sens que dans ce moment même, si je me mettais a prêter l'oreille à tes discours, ils
produiraient sur moi la même impression <>t homme
éveille eu moi un seiitimeiii donl < >n ne me croirait guèresus-
BROCHABD. — SUS Ll BANQUB1 Dl PLATON
ccptible, c'est celui de la honte. Oui, Socrate seul me fail rougir, car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à conseils, el pourtant, après l'avoir quitté, je ne me Bens pas la force de renoncer à la laveur populaire Je le fuis donc el je l'évite : mais quand je le revois, je rougis â Bea yeux d'avoir démenti mes paroles par ma conduite, •■! souvenl j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas Et cependant si cela arri v;iit. je sais bien que je Berais plus malheureux encore, de sorte '|ii<' je ne sais comment faire avec cel homme là 216 B . l.r Bcabreux récil <>ù s'engage AJcibiade, la tentation el l'épreuve auxquelles il soumet la vertu »l»' son maître onl manifestement pour but de nous montrer ce qu'il faut penser du prétendu amour de Socrate pour les jeunes gens, el qu'il n'y a dans tout cela que j'-u <■! ironie socratique Les traits empruntés à la vie de Socrate par où s'achèvent le portrait tracé par AJcibiade, sa conduite à Potidéeetà Delium, tous actes accomplis au grand jour el que chacun pouvait eon trôler, montrent clairement que Socrate ne B'en tenait pas à des discours, mais qu'il prêchait d'exemple el par l'action.
si sans auc loute parce qu'il ;i été en pratique l«' modèle
achevé des vertus enseignées par lui, que Socrate a exercé sur toute la jeunesse qui l'entourait une action si puissante et lui a inspiré cet enthousiasme passionné dont le discours d'Alcibiade nous apporte l'éloquent el Qdèle témoignage. Il leur apparaissait comme un être extraordinaire el unique, cet homme qui pouvait comme on le disait plus tard du - Btoîcien, boire indéfiniment sans être jamais ivre ; capable de tenir tête aux plus intrépides buveur? comme Agathon rt Aristophane et qui savait être aussi le plus sobre de tous les hommes, !<• plus tempérant, le plus endurant, le plus indépendant de la fortune en même temps qu'il était l'intelligence la plus Bûre el la plus subtile, el le plus éloquent qu'on eût jamais entendu • On pourrait comparer Brasidas ou tel autre à Achille, Périclès à Nestor et à ^nténor, el il est d'autres personnages entre lesquels il serait facile d'établir de semblables rapprochements. Mai- un ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de sesdiscours, de ses originalités» 221 (
Cependant l'analyse du Banquet n'esl pas achevée quand on a déterminé l'objet el montré l'unité du dialogue II reste encore à expliquer la forme particulière que l'auteur lui a donnée el surtout la manière Bi originale dont il a traité le
28 l'année PHILOSOPHIQUE. 1M6
portrait de Socrate. Nous touchons ici à une des questions les plus intéressantes que soulève l'interprétation du Banquet. Si nous ne nous trompons, Platon s'est proposé un double but. En même temps qu'il peignait le portrait de Socrate, il a voulu l'opposer à la caricature qu'Aristophane en avait donnée, et ainsi [eBanquet, en môme temps qu'il traite une haute question de philosophie morale, est une réponse aux Nuées.
C'est pour marquer cette intention que Platon a fait figurer Aristophane parmi les convives d'Agathon. Nous avons déjà relevé de nombreuses marques de malveillance répandues dans tuiil l'ouvrage. Le poète comique, comme d'ailleurs tous les orateurs de la première partie, est traité en adversaire. La même intention reparaît encore dans la dernière partie. Platon nous montre Aristophane après le discours de Socrate disposé à lui répondre et empêché seulement par l'irruption soudaine d'Alcibiade ivre. C'est d'une façon analogue que dans le Protagoras (347 B) au moment où Hippias peut donner une explication inutile qu'Alcibiade le fait taire s;ms façon et la renvoie à un autre jour; n'est-ce pas une manière de nous rappeler la présence de l'adversaire, d'attirer notre attention sur lui comme pour nous avertir (pie c'est à lui qu'on va répondre? Au moment où Socrate va s'asseoir à côte d'Agathon, Alcibiade lui reproche plaisamment de préférer le voisinage de ce beau jeune homme à celui d'Aristophane ou de quelque autre bon plaisant ou qui s'applique à l'être. oO Ttapà
\ .•■;-','. / /•'., 0Ù8è l;. -.:: /'/'/■,: yeÀOÎOÇ Scci TE Xai (ÏOÛÀET1ZI (213 C Si
un peu |>lusluin (218 A) Aristophane est compté avec Phèdre, Pausanias, Eryximaque et Agathon, parmi les amis de la philosophie devant qui on peut dire cequ'OD ne dirait pis i leva ut
la foule, c'esl peul être simplement parce qu'il était un des
cini\ ives, a moins que ce ne soit encore une mordante ironie.
Aristophane peut aussi prendre sa pari à l'allusion jetée en passant par Platon, lorsque après avoir parlé du discours de Socrate où il est sans cesse question de forgerons, de corroyeurs, de cordonniers, il ajoute qu'il provoque, le rire des
sols et des ignorants Jtal ivWr',; ïvT&puicoc xax%yt\<ii:t\.t
(-2'2\ E . Enfin le portrait de Socrate se termine par une alla sion directe, nue citation expresse des Nuées sur laquelle dous reviendrons tout à l'heure et qui suffirait à elle toute seule ;i iiieiire i esprit en éveil et ,i révéler l'intention polémique du dialogue.
BROCHARD, - BDR Ll B UÎQI 1.1 DI PLA rOH
Pour mieux atteindre son adversaire Platoo se place sur bod propre terraio 11 lui emprunte Bea propres armi l st --mle mode comique qu'il présente l'apologie de Socrate, « 1 < môme qu il a parodié Lysias dans le Phèdre, et les sophistes dans la première partir du Banquet, c'est maintenant Axisto phane lui-même qu'il entreprend en quelque manière de paro
dier.
De la. sans doute, l'introductiou dans le dialogue du personnage d'Alcibiade. Plusieurs motifs onl pu déterminer Pla ton à prendre Alcibiade pour porte-parole. C'était, nous l'avons vu, une occasion de répondre aux adversaires de Socrate qui faisaient remonter jusqu'à lui la responsabilité des fautes de son disciple C'était, en outre, le moyen de [aire accepter un récit scabreux et des détails intimes, utiles à la fin que l'auteur se proposait, mais qu'on n'aurai! pu tolérer dans la bouche d'un autre personnage qu'Alcibiade ivre. Mais c'était surtout un moyen facile de répondre à Aristophane sur le ton «le la comédie et de le payer de sa propre monnaie. Le poète philosophe a d'ailleurs bien soin de nous avertir que toutes ces plaisanteries cachent un fond sérieux. Nous avons montré tout a l'heure quelles précautions il a prises pour ne laisser à ses lecteurs aucune illusion sur ce point.
(in peut s'assurer, en examinant attentivement le portrait
de Socrate. qu'il est COmUOSé 'le manière a QOUS ilolilier (lll philosophe une idée tl 1.1 met raleinenl opposée a celle qu'Aristophane avait laissée dans l'espril île- Athéniens. H fallait bien faire allusion a cette figure et cet extérieur «le Socrate qu'il avait signalés de bonne heure à l'attention 'les Athéniens et aux raillerie- des poètes comiques. Mais en comparant Socrate .1 un Silène mi a un Marsyas, Platon a -mu d'ajouter qu il ressemblée ce- statuettes qu'on voit dan- le- ateliers de- artistes ci qui, sous les dehors grotesques, recèlent a l'intérieur quel que divinité lue autre particularité avait donne prise à la malignité de ses contemporains. C'étaient le- bizarreries <\<attitudes, ses silences, Bon immobilité pendant tic longues heure-, et sa tendance a s'isoler de- autres bommes pour mieux suivie -.•- réflexions C'est peut-être a ce- singularités • le l'attitude de Socrate qu'Aristophane tut allusion en le représentant dans un panier suspendu entre ciel et terre Platon ne conteste pas ces bizarreries. II non- t.- montre au con traire dès le début du dialogue - ai i et. mi avant d'entrer chez Agathon et longtemps perdu dans ses méditations. De même, à
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la fin du discours nous le voyons au sièi^e de Potidée demeurer immobile un jour et une nuit entière, ce qui provoqua parmi ses compagnons de rétoiinementet même un ]»cu d'irritation (220 I). Mais si Socrate s'isole ainsi du reste des hommes, ce n'est pas comme l'a prétendu son ennemi pour s'occuper de billevesées ou mesurer la longueur du snut d'une puce. C'est aux plus hautes questions que s'attache la pensée du philosophe, et Platon lui rend ce témoignage qu'il n'abandonne ses recherches que quand il est parvenu à satisfaire les exigences de son esprit (17."> I) . A la suite de la longue méditation devant Potidée. quand il revient à lui-même, son premier soin est d'adresser une prière au soleil. C'est peutêtre une réponse à l'accusation d'impiété déjà indiquée dans les Nuées. De toutes les accusations portées contre Socrate aucune n'était plus grave et n'avait fait plus d'impression sur ses juges que celle de corrompre la jeunesse. C'est à celle-là surtout qu'il fallait répondre, et c'est aussi sur ce point que porte l'effort principal de Platon.
Nous avons montré que le portrait tracé par Alcibiade a précisément pour but de faire connaître cel enseignement tanl calomnié. Aux accusations répandues contre son maître il vent répondre par des faits et rappeler desactes accomplis au grand jour et dont tous les Athéniens avaient pu être témoins. De là. sans doute, le soin avec lequel Platou insiste pour les principaux événements de la vie de Socrate. En dv>. mo nts difficiles, pendanl les rigueurs de l'hiver, on le voit au siège de Potidée endurer le chaud et le froid, la faim et la suif, avec
énergie que ses compagnons admiraient sans pouvoir
l'imiter.
Dans une bataille il sauve la vie à Alcibiade, el lorsqu'on veut lui faire donner le prix de la valeur qu'il a si bien gagné, il montre uo désintéressement sans égal el le f;iit décerner ;'i AJcibiade Apre- la défaite de Delium on le voit hoplite, pesamment armé, - ivancer tranquillement parmi les fuyards poursuivi- par l'ennemi. Il f;iit bonne contenance, H par son
attitude ôte à ses ennemis l'envie de l'attaquer. C ae à
Vthènes, il marche fièrement et roulant des yeux menaçants,
coîîxo, v.x: ï/.v. 8iaTCopeyetf7&«*
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Ce sont les expressions mômes d'Aristophane dans les Nuées
v. :;iii [ci l'allusion esl évidente, c'est une attaque directe, un
coup droil II B'agil sans doute d'un de ces détails familiers,