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HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE, ESTHÉTIQUE ET CRITIQUE

BAUUZI (Jean). — Leibniz, avec de nombreux textes inédits (in-r2,

Blond; 384 p.).

L'objet de cet ouvrage est de faire connaître les idées religieuses de Leibniz, en mettant sous les yeux du lecteur des textes inédits qui sy rapportent. Ces textes, que M. Baruzi a soin de rapprocber de ceux qui traitent des mêmes matières dans les autres écrits du philosophe, sont du plus haut intérêt. Nous devons signaler particulièrement les textes relatifs à l'union religieuse (p. 166-214); à la transsubstantiation (p. 248-262) ; aux peines éternelles (p. 264-266) ; à la vie mystique (p. 327-381). Nous nous bornerons à citer deux ou trois passages curieux et caractéristiques .

Voici d'abord quelques lignes d'une lettre inédite de Leibniz à Reuschenberg (27 septembre 1702) sur l'autorité de l'Église :

« Quand toute l'Eglise se serait soulevée ou se soulèverait contre Copernic ou Galilée, elle aurait tort. Un homme exact, qui fait des recherches avec soin, est plus croyable que tout un monde d'ignorants qui ne traitent que superficiellement des matières difficiles. Et si quelqu'un répond que la question du système de Copernic

l'iLLON. — Année philos. i'JOy. 17

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n'est pas du ressort de l'Église : je répliquerai qu'une infinité d'autres questions, qu'on veut faire décider à l'Église, ne sont guère inoins philosophiques et de lait ou historiques, et par conséquent non sujettes à de telles décisions (p. 18Ç). i>

Dans une lettre inédite au landgrave de Hessen-Rheinfels. Leibniz blâme la facilité avec laquelle on se prononce sur la damnation éternelle :

« M. Arnauld trouve étrange que tant de milliers de pa'ïens n'aient pas été damnés,... et moi, je le trouverais bien jilus étrange s'ils l'eussent été. Je ne sais pourquoi nous prenons tant de plaisir à croire les gens damnés. N'ya-t-il pas un peu de vanité et de la corruption du cœur humain qui trouve une Joie secrète dans les maux d'autrui, en s'élevanl au-dessus de tant de gens qu'on croit miséraliles? » (p. 264).

La même idée est exprimée dans une lettre inédite à Philippe Naude (29 octobre 1707) :

« Je suis très persuadé que c'est blesser lu justice de Dieu que de croire, par exemple, que le> enfants morts sans baptême, et des Itommes vivant moralement bien, qui n'ont jamais entendu parler de Jésus-Christ, sont damnés éternellement pour cela. Aussi ces sortes de dogmes déraisonnables n'ont ils aucun fondement dans la Sainte Ecriture, et rien n'est plus propre à décrier le christianisme (jue de les soutenir (p. 26'j\ »

Dans un fragment inédit qui mérite l'allciition, Leibniz montre dans la raison « le principe d'une religion universelle et parfaite iiuoii peut appeler avec justice la Loi de la nature ». Il fait remarquer les inconvénients auxquels sont sujettes « les religions qui consistent en laits et en rites, et contiennent quoi que ce soit où la i-éne.\ion ou robservatioii ne peut pas atli'jndre ». « Un lioninie, ditil, pourrait être privé de toute conversation et de toute lecture, et par conséffuent 'de tout ce qui en dépend. Ainsi, si sa religion dépendait des livres, le livre étant perdu, elle se perdrait aussi lorsqu'elle n'est pas fondée en raison. Car en cas qu'elle y est fondée, elle ne saurait jamais périr entièrement, et, quoiqu'elle pourrait être corrompue, il y aurait toujours moyen de la ressusciter (p. 'io'^]. »

Leibniz n'était nullemenl «q^posé au.\ ilogmes traditionnels du "hristianisme ; il cherchail et monirail vuluntiers ce qu'ils avaient de conforme à la raison. Il se plaisait à dire — ce qui d'ailleurs •'■tait vrai, — que sa notion du corps pouv.iil s'accorder avec le dogme de la présence réelle, tandis que celle de Descartes ne le jiouvait pas (p. 2o4 et 261). Mais avec quelle force il s'élevait conire la pei sécution religieust^ on peut le voir en lisant sa lettie au landgrave de llessen-lllicinfels (p. 209^ et sa lettre au maréchal de Villais p. 210).

PILLO.N. REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 259

BIIEHIEK (Emile:. — Philon ; commentaire allégorique des saintes lois après loeuvre des six jours, texte grec, traduction française, introduction et index (in-12, A. Picard ; xxxviii-330 p.).

M. E. Bréhier nous donne, en ce volume, le texte grec et la traduction française des trois livres des Allégories des lois, lesquels constituent les trois premiers traités du commentaire allégorique de la Genèse par Philon. L'ouvrage est précédé d'une Introduction qui contient, avec quelques pages sur la vie de Philon, l'analyse de ces trois traites. Dans cette analyse fort intéressante, M. Bréhier, qui a fait une étude approfondie du pliilonisme {voj.V Année philosophique de 1908, p. 2S7i, indique la uature et l'origine des principaux thèmes philosophiques où Philon a puisé son inspiration dans les Allégories des lois. Ces thèmes philosophiques sont :

« 1° Une théorie du monde intelligible dont les deux traits principaux sont : d'abord la séparation radicale des idées les unes des autres (on reconnaît ce principe dans l'application qu'il en fait à l'idée de l'intelligence et à l'idée de la sensation) ; ensuite les idées, par leur contenu, se trouventêtreexclusivement celles des puissances de l'âme (intelligence, sensation, passion), de leurs objets et des diverses vertus, donc un monde intelligible en quelque sorte moral.

« S'^ Une théorie de l'Ame humaine et de ses parties. Si l'inspiralion générale en est stoïcienne, d'autres iniluences yiennent pourtant se croiser avec celle-là. Si on ne considère que la théorie de la sensation, l'intelligence y a toutes les caractéristiques de Vr^-feixo^'.v. v stoïcien. Il n'en est pas ainsi si l'on envisage la théorie des passions D'abord le rapport de la passion à la raison est conçu : 1° suivant une influence péripatéticienne ; la passion, comme la sensation, est une alliée de l'intelligence, qui joue un rôle nécessaire ; 2° suivant le stoïcisme rigoureux, la passion est chose mauvaise en soi et toujours ennemie de l'intelligence. Dans la théorie des pa-sions, prises en elles-mêmes, on peut encore distinguer deux iniluences : d'une part, il faitdu plaisir, comme les stoïciens, une espèce de la passion; d'autre part, et cette influence est en général dominante ici, il fait du plaisir, suivant la théorie cynique, le fondement de toutes les autres passions. Il ne faut pas attribuer une grande importance à la théorie platonicienne de l'âme qu'il n'introduit par deux fois que comme prologue à une classification des vertus et à une classification des passions, dont le développement n'est plus du tout d'inspiration platonicienne.

« 3'^ Une théorie du progrès moral, issue des idées cynico-sto'i- ■jiennes, qui se manifeste aussi chez Musonius et Sénèque. Elle consiste à envisager le rapport de l'âme soit à la passion soit à la vertu, non pas d'une manière univoque, mais en suivant les diverses étapes du progrès moral, lien distingue ordinairement trois : le méchant qui est dans les passions, l'homme en progrès qui possède

les vertus partielles et la modération dans les passions, Têtre parfait qui a la vertu et l'apathie complète ; entre le premier et le second stade, il intercale une fois celui du d»'-butant dans la vie morale (p. XXXV et suiv.). »

GALAS (Théophile). — Schopenhauer. pessimisme-athéisme, (broch. in-8'^ Montauban, imprimerie .1. (jranié; 174 p.).

Cette thèse de baccalauréat en théologie contient sur le doctrine de Schopenhauer des réflexions qui nous paraissent très intéressantes et très dignes daltention. M. Th. Calas montre très bien que cette doctrine manque de cohérence logique. 11 cite un passage curieux des Paicrga, où Schopenhauer « abandonne son pessimisme et s'élève par là-même à une conception plus ou moins religieuse de lunivers (p. 164) », oii « la volonté qui n'est et ne peut être pour lui qu'une force aveugle et inconsciente, se révèle néanmoins, d'autre part, comme une bienfaisante Providence (p. 166) ».

Le système de Schopenhauer présente une autre contradiction que signale avec raison M. Th. Calas : celle qui existe entre l'esthétique platonicienne du philosoplie et sa conception de la chose en soi. Que devient le pe?.simisme, si l'intelligence peut être àcertains momenls et dans une certaine mesure affranchie de la volonté et de la douleur : « Nous retenons ici la déclaration de notre philosophe : l'émotion artistique est un fait; il y aune libération momentanée de la douleur, un apaisement passager. Chacun de nous, à des degrés divers, est accessible à ce bonheur. Que maintenant Schopenhauer interprète ce qu'il considère comme un miracle, à savoir celte soudaine irruption de la joie dans notre monde de ténèbres; qu'il l'interprète, dis-je, par le fait que la volonté, qui est douleur, s'évanouit pour faire place au pur objet de connaissance : cela nous importe peu ! En tout état de cause, le pessimisme absolu est iulirmé (p. 43). »

La contradiction dont il s'agit nous suggère une remarque qui a peut-être son imi)ortance. Il semble que la métaphysique schopenhauérienne du beau, qui admet une connaissance pure, afTranciiie de ce que le philosoplie appelle la roioz/^t', c'est-à-dire des fins pa.ssionnelles de l'individu, conduit assez logiquement à une morale qui ne serait pas bien éloignée de celle de Kant ; à une morale fondée sur des sentiments qui, liés à la connaissance pure, seraient très (lifTi'rents des mobiles égoïstes; à une morale qui soumettrait la volonté, en donnant à ce mot un sens nouveau, à la connaissance pure et affranchie de l'égoisme.

La conclusion de M. Th. Calas sur l'œuvre de Schopenhauer est « (lu'ellepeut contribuera ri'-panouissement des sentiments religieux et susciter des conceptions où le divin aura s,i place (p 168) ».

PILLOX. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 261

CARLYLE (Thomas). — Nouveaux essais choisis de Critique et de Morale, trad. de l'anglais avec une introduction par Edmond Barthélémy (in-i2, Mercure de France; xlviii-32S p.)-

Les Essais de Carlyle qui forment cette seconde série * sont au nombre six : I. Du genre biographique ; II. Voltaire ; III. Diderot; IV. Gcethe : V. Novalis; VI. Identité de la force et du droit. Dans un court Avertissement le traducteur franrais les présente au public en quelques mots oîi il explique le choix qu'il en a fait où l'on peut voir le grand intérêt qu'ils offrent au lecteur :

« Un des thèmes essentiels de la critique littéraire de Carlyle, le thème à vrai dire auquel cette critique doit sa valeur historique, est l'opposition, la comparaison de la pensée française et de la pensée germanique durant leur période classique.

« Nous nous sommes surtout préoccupé, dans la composition de ce nouveau choix, de bien mettre en évidence ce thème critique dont le développement a été, pour Carlyle, l'occasion de ses principaux aperçus sur l'état intellectuel de l'Europe avant et après la Révolution . La connaissance de cette période capitale de l'histoire des idées ne sera jamais trop grande. A cet égard, les Essais sur Voltaire et Gœthe donnent l'opposition de deux formes d'esprit ; les études sur Diderot et Novalis marquent le contraste de deux qualités de sensibiliti^.

« Dans VEssai sur le Genre biographique, se manifeste particulièrement le sens psychologique qui vivifie toute la critique de Carlyle.

« Enfin, l'on aura, avec le morceau (inal sur VIdentité de la force et du droit, l'abrégé des idées de Carlyle sur cette morale, dont certains sophismes sentimentaux de l'heure présente aident singulièrement à apprécier les vertus positives (p. xlvii). »

Parmi ces Nouveaux Essais, noustenonsà signaler particulièrement celui qui est consacré à Voltaire. Carlyle y exprime sur le caractère et l'esprit de Voltaire un jugement fortement motivé, auquel on ne peut guère, nous semble-t-il, refuser son assentiment. Nous citerons le passage suivant:

« Sans nul doute. Voltaire aimait la vérité ; sans nul doute il se sentait obscurément l'avocat de la vérité; bien plus, nous ne sachions pas qu'il ait jamais encore, dans un seul cas, été convaincu d'avoir sciemment dénaturé sa croyance ; d'avoir prononcé dans toutes ses controverses une fausseté voulue. Et cet élo;.'e négatif ne semble pas tout à fait insignifiant, car il serait grandement à désirer que même les meilleurs d'entre ses adversaires les mieux intentionnés l'aient toujours mérité. Cependant, cet amour de la vérité n'est point ce profond amour infini qui convient à un philosophe; que maints âges ont

1. M. E. Barthélémy avait traduit et publié ea 1907 une première série (VEssais de critique et de morale de Th. Carlyle. Nous avons parlé de ce volume dans l'Année philosophique de 1907, p. 261.

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été assez heureux pour voir ; dont sou époque même avait eucore quelques exemples. Cest un amour bien inférieur, pouVons-nous (lire, à celui de ce pauvre Jean-Jacques, demi-sage, demi-maniaque comme il était; c'est plus un calcul prudent qu'une passion. Voltaire aima la vérité, mais surtout (]uand elle triompha: nous n'avons pas d'exemple qu!il ail combattu pour une vérité tout à fait découronnée et rejetée (p. 45). »

CHEVniLLON(ANDRK).— La Pensée de Ruskin (in-12. Hachette : ix-308 p.).

Ou ferai bien de lire d'abord l'étude de F. Harrison. Les faits .le la vie de Ruskin sont d'une connaissance indispensable, à qui veut comprendre cette âme si complexe et, dans sa complexité, si étrangement impénétrable à nous autres Français, non parce que nous sommes du pays de France, mais parc^e que làmi; laliue a laissé sur la nôtre d'ineffaçables empreintes, l'our pénétrer dans l'àme d'un Ruskin, et pour nous la rendre moins invinciblement impénétrable, il fallait être ce qu'est André Chevrillon, très au courant de la vie anglaise et dans ses dehors et dans son intimité ; très artiste aussi, accessible aux inijjressions d'ensemble et au retentissement du détail sur l'ensemble — et par-dessus tout très épris de son héros. Car Ruskin, au sens « carlylien » du terme, est un des héros du siècle.

M. André Chevrillon a fait la part du milieu où vécut Ruskin el des changements survenus dans les conditions d'existence du peuple anglais vers le milieu du dernier siècle. En 19 pages, V Angleterre de liiDikin se dresse devant nous, une Angleterre dont le sol « s'était couvert de cendres et de scories, où 1 azur du ciel s'était mué en buéi's de plomb autour des énormes manufactures... » (p. 2). !/;\mt' anglaise en était profondément atteinie Jusqu'à menacer de s'éteindre. L'homme allait il pouvoir vraiment viorc y «. Sous la domination des machines, la société elle-même se transformait en machine réglée par un jeu de forces insensibles, par une impitoyable loi d'.iirain dont on démontrait aux pauvres la fatale nécessité, en les invitant au iiomde lascieiice et di; la logique à se laisserbroyor... (p. 3). » Et c'est pourquoi Ruskin en vrai prophète, comme un Disraeli, comme un Tennysurj. marcha dans le sillon de Carlyle. « le plus profond voyant de l'Angleterre au xix'' siècle », on plutôt gravita dans son orbite (p. 14). Il eut horreur d'une àme démo«Tatii|ue « tombée au caprice, d'un peuple dissocié (jui louilie à l'anarcliie ». réaction'^ naire bien plus (]ue Carlyle et socialiste pourtant avec plu- de précision (p. 17).

On voudrait que ce tableau tie lAngleierre menacée de dégénérescence par les effets d'une loi de progrès et sauvée de cette dégénérescence par l'action tutélaire de ses écrivains et de ses traditions aristocratiques se prolongeât presque ])endant tout le livre. Mais

PILLON. UEVUB BIULIOORAPUIQUE 263

alors, c'eût étéun autre livre « et nous y aurions étrangement perdu. C'est à la pensée de Uuskin, et non aux idées de ses contemporains que M. André Chevrillon s'applique. Et Ton ne peut qu'admirer le succès de son persévérant et sympathique effort. Sa conscience lui ordonne de mettre les guillemets chaque fois ({u'il traduit et transcrit. M^iis là où les guillemets tomhent, l'émotion se prolonge, l'élan se poursuit etlon ressent une impression étrange, celle queM. Chevrillon, n'en doutons pas, a voulu nous faire ressentir, l'impression d'une vie très humainement, très socialement féconde et bienfaisante et qui pourtant ne fut qu'un long recueillement et une longue prière.

Me trompé-je "? 11 me semble que l'élève et le neveu de Taine a profité de la discipline du maître, ainsi que Taine l'eût souhaité. Il s'est, de bonne heure, aiïranchi du joug de l'influence directe. Il a, comme Taine, des dons de peintre et de penseur. Mais il a sa façon, bien à lui, de regarder et de penser. Le regard de Taine subjuguait : dociles à ses ordres, les facultés maîtresses des êtres ou des choses se répandaient du centre à la circonférence. Elles ne dominaient pas. Elles absorbaient. Avec M. Chevrillon, il semble que le mouvement -soit inverse. Les choses restentlà où elles sont etce qu'elles sont : c'e^.t nous qui allons vers elles et, pour ainsi parler, nous y répandons. D'où une impression de sécurité qui se dégage rarement des meilleures pages de Taine et qui fait que partout où il a passé, plusieurs ont éprouvé l'impatience de passera sa suite, pour remettre, apparemment, les choses en place...

Donc tout est à lire dans cet excellent livre. Je signale le dernier chapitre à ceux que préoccupent les destinées de notre pays et qui redoutent que dans la concurrence des peuples nous ne soyons en fin de compte desservis par nos qualités (?) proverbiales. M. Clievrillon ne dit pas un mot de la France dans ce; chapitre si franc, si mesuré, surtout si informé. Mais c'est à elle qu'il pense, et douloureusement.

DAVILLÉ (Louis). — Leibniz historien. Essai sur lactivité et la méthode historiques de Leibniz (iu-8°, F. Alcan ; xn-276 p.).

L'auteur de cet ouvrage a pris soin d'indiquer lui-même, en une courte préface, Tobjet qu'il s'y est proposé et l'ordre qu'il a suivi dans son travail. « Nous avons, dit-il, retracé, dans une première partie, d'ordre aussi strictement chronologique que possible, l'activité historique de Leibniz, principalement dans la production et la suite de ses grandes œuvres. Dans une seconde partie, nous avons exposé dans un ordre logique, quelle était, pour Leibniz, la nature de l'histoire, par quels procédés il essayait d'en établir et d'en exposer les fai,ts, à quels résultats généraux il parvenait (p. ix) . »

Entre les divers chapitres, tous intéressants et instructifs, dont se composent ces deux parties du volume, nous signalerons, comme

particulièrement dignes dattention, le chapitre premier et le chapitre m de la seconde partie où M. L. Davillé nous apprend quelle idée Leibniz se faisait de l'histoire et de la critique historique. Il fait remarquer que Leibniz se représentait les divisions de Ihistoire « d'une manière assez exacte et surtout assez nouvelle ».

« Jamais, dit-il. il n'a suivi le système des quatre grands empires celui des Assyriens, celui des Perses, celui des Grecs et celui des Romains, système d'origine théologiquo, encore en usage au XVII' siècle, et que cependant il connaissait bien. Dès sa jeunesse, il a distingué l'histoire ancienne, l'histoire du moyen âge et l'histoire moderne...

« Ce qu'il y a de plus intéressant encore que l'emploi du mot moi/enàge, c'est l'usage qu'en fait Leibniz. A l'origine, parlantà propos du droit romain de l'histoire ancienne, il la confond à peu près avec l'existence de l'empire romain et la fait aller jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs ; plus tard, il l'arrête à l'invasion des barbares... Pour lui, l'histoire du moyen âge se confondait avec celle de l'Allemagne. Aussi arrète-t-il cette période à Frédéric III, c'est-àdire à la Réforme... La Réforme a toujours été pour lui le point de départ de l'histoire moderne, qui comprend le xyi^ et le xvii'' siècles. Ce sont là des idées beaucoup plus exactes que celles des contemporains de Leibniz (p. 343 et suiv.). »

BWELSHAUVEILS ((■.) —La philosophie de Nietzsche (broch . in-S", Société frani;aise d'imprimerie et de librairie: 31 p.).

Celte brochure contient une étude critique très remarquable de la philosophie de Metzsche. M. Dwelsiiauvers y fait connaître l'évolution de la pensée du poète-philosophe. Il montre cette évolution aboutissant à une métaphysique qui pose le hasard comme loi de la volonté de puissance et qui, par suite, considère le monde comme formé par des poussées arbitraires de cette volonté. Nous citeron.^le passage suivant oi!i .«e trouve résumé et fort bien motivé le jugement qu'il porte, en conclusion, sur cette métaphysique :

« Une double question se pose inévitablement à de pareilles doctrines : Comment expliquer la raison dans la vie mentale de l'homme ? Comment expliquci- qui' la connaissance (|ue nous acqué-rons de la nature, en nous réglant uniiiUL-nieiit sur les lois logiques de la raison, sur ses constructions mathématiques et ses investigations méthodiques, devienne de plus en plus précise et se conlirme constamment, soit par re.\périmenla;ion désintéressée des théoriciens, soil parles applications et les réussites des ingénieurs, des éleveurs i>t de ceux qui ont la hardiesse de l'invention ?

« Le problème de la loi et île l'ordre se pose donc pour la volonté de puissance: tout nous porte à rejeter l'hypothèse d'une force capricieuse, obéi.ssanl à une loi incompréhensible pour nous; entre cette

PILLON. — ISEVLE BIBLIOGRAPHIQUE

force et la science de ses manifestations, ensuite entre celte force et la conscience réfléchie de rtiomme, il y aurait une contradiction que nous sommes amenés à considérer comme une preuve par l'absurde de la non-valeur des prémisses qui y conduisent. Sans doute serait-il faux de vouloir tirer du rationnel, par voie de pure déduction, lexislence des choses ; ceux qui se sont livrés à ce jeu d'abstractions méritent les critiques de Nietzsche ; évidemment celui-ci a raison de montrer qu'une combinaison de concepts ne pourrait ni créer ni même expliquer quoi que ce soit; nous reconnaissons que c'est pour greffer de mieux en mieux notre savoir sur l'être, sur ce qui est, que nous pensons et que nous cherchons; mais l'être, inversement, peutil se définir uniquement par ce qui échappe à notre raison ? Est-il légitime de soutenir qu'en nous aussi l'être soit constitué de ce qu'il y a d'essentiellement irrationner? Et que penser de cet être qui se crée, dans la conscience, un miroir trompeur et déforme à plaisir ses traits dès qu'il prend connaissance de lui-même (p. 30) ? »

En souscrivant à cette critique décisive, nous devons faire remarquer que la théorie nietzschéenne de la volonté de puissance qui, comme doctrine de contingence universelle, estradicalementopposée à l'universel et absolu déterminisme, peut être rapprochée des vues de M. Boutroux sur les lois de la nature et de celles que nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'exprimer sur l'activité spontanée et libre des éléments naturels' . L'erreur de Nietzsche est de s'être refusé à voir l'unité supérieure d'ordre et d'harmonie, qui domine les manifestations de cette activité et qui les renferme dans des limites déterminées.

FABRE (Joseph). — Les Pères de la Révolution : de Bayle à Condorcet (in-8'', F. Alcan; n-764 p.).

Cet ouvrage est le quatrième volume de l'histoire de la pensée humaine que M. J. Fabre a entrepris décrire. Les trois précédents volumes ont paru : le premier {La Pensée antique) en 1902 ; le second {La Pensée chrétienne), en 1905 ; le troisième {La Pensée moderne : de Luther à Leibniz), en 1907-. Celui que nous avons sous les yeux mérite, comme ses aînés, la plus sérieuse attention des philosophes. 11 doit, par la nature des sujets traités, intéresser un beaucoup plus grand nombre de lecteurs. L'auteur nous le présente dans les termes suivants : « La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen n'est que le résumé, le Syllabus de la philosophie du xyiii" siècle. Donner une idée de cette philosophie vivante ; faire la synthèse rai-

1. Voyez l'Année philosophique de 1897. p. 154-167 : Y Année philosophique de 1900, p. 164: ï Année philosophique del003, p. 174-176 ; l'Année philosophique de 1904, p. \'6l:V Aimée philosophique de 1907, p. 124 et 218.

2. NoyQzV Année philosophique de 1902, p. 264; l'Année philosophique de 1905, p. 205 ; l'Année philosophique de 1907, p. 265.

sonnée des conceptions capitales de ses principaux représentants : mettre en relief le spiritualisme pratique de tant de penseurs que Ton prétend flétrir en les appelant matérialistes; esquisser enliii, en ses traits essentiels, la patroloijie de la Itévolution. tel est le Inil du présent ouvrage (p. 1). »

Ce but nous paraît admirablement att<ini. Il est impossible dr mieux comprendre et d'exposer plus clairement les conceptions des philosophes tlu wiii'-" siècle. Nous ne croyons pas que ces conceptions aient été jusqu'ici appréciées par une rai.son aussi libre, aussi haute, .lussi réellement soucieuse d'impartialité. L'ouvrage est divisé en dix livres : I. Les piccurseurs : II. Lnbbé de Saint- Pierre et le problème de la paix univen^eU.e ; III. Monle!>quieu ; IV. huf fon ; V. Voltaire; VI. Rousseau; VII. Diderol, et les enciiclopédisles : VTIl. Illuminés, socialistes et économistes ; IX. Turgot. ; X Condorcet. Les divers chapitres dont se composent ces dix livres sont tous d'une très attrayante lecture. Xous n'y remarquons aucumvue, aucun jugement sur les hommes et les idées, que nous n'admettions à peu piès sans réserves. Nous tenons à signaler partiiulièrément : — dans le livre III, les deux chapities consacrés ;iu\ erreurs de Montesquieu sur la liberté et sur légalité (p. 140 143) : — dans le livre V, le chapitre sur le théisme de Voltaire (p. 303-306) ol le chapitre intitulé Voltaire et les rollairiens (p. 310); — dans hlivre VI, les chapitres où l'auteur distingue h; bon et le mauvais de la doctrine de Hou.sseau sur le ])acle libre des volontés, et oii il montre comment Mousseau méconnaît le <lroit de propriété et la liberté de conscience (p. 401-407). Nous citerons le passage suivant, en ajijilaudissant à la critique qu'il conlienl :

« L'li(imnie s'aliène tout entier à la connnuudutc, dit llousseau. el cette aliéntUion de chacun à tous est l'essence du pacte social. Eh (|uoi ! faut-il iriiiiiici'i ,111 lilii- ijhomme pour obtenii' celui de citoyen'.' N'est-on pas au contraire citoyen pour être plus complèlement un homme? Li^s choses peuvent être aliénées ; mais la personne est inali('!nable.

'< Une telle aliénation est sans danger, selon Mousseau. |iarce que les conditions sont les mêmes pour tous. Oui ; me voilà asservi avi-c mes concitoyens; en suis-je moins asservi!? !\Ia personnalité m'es! ravie, et vous me donnez pour consolation que les autres perdent la leui'. (;'esl l'aire cuiisister noire bonlnnir commun dans noire commun esclavage.

« An fond, cet l-ltat auquel vous sacriliez le> individus, qu'est-il sé[)arr'm»M)t des iuilividu'-, -inon une pni'e abstraction, une uniii' cliiniéri(|ue ?

n Heconnaissez donc que le «Iroit collectif a pour objet propre la garantie des droits individuels, et que. hors de là. il n'est plu^ un droit. Nier cette vérité, c'est faire passer le d(;spotisrae au.\ mains do la mullitn<le. Or. il ne s'agit pas d'échanger le joug des

PILLON. REVUE BIKLIOGHAPHIQIJK 267

rois pour le joug des foules. 11" s'agit d'être vraiment libre (p. 401). )i M. J. Fabre aurait pu faire observer que l'erreur contre laquelle il s'élève avec toute raison était liée aux idées de Rousseau sur l'état de nature auquel met tîn le contrat social et sur l'essence de la volonté générale et de la loi, c'est-à-dire aux principes fondamentaux de sa philosophie politique. Rappelons-nous que, pour Rousseau, le contrat social donne naissance, non seulement à la société civile, mais à la moralité même; que la volonté générale qui en résulte, la volonté générale, telle que l'entend Rousseau, est, par son opposition aux intérêts particuliers, objets de volontés particulières, identique à la raison pratique, à la loi morale ; que, de cette conception de la volonté générale tenue pour infaillible, Kant a tiré son principe de l'autonomie de la volonté.

FAVRE (M'""^ JQLES). — La morale de Plutarque (in-S^, H. Paulin ;

xcvi-3o4 p.).

Ce recueil de textes est précédé d'une «notice» sur l'œuvre pédagogique de M™" Jules Favre par M"'"« Belugou, actuellement directrice de l'école normale supérieure de Sèvres. Cet'e école fut dirigée tout d'abord par M"'^ Jules Favre. Tandis que Félix Pécaut organisait à Fontenax,la préparation de nos maîtresses d'écoles normales d'enseignement'primaire, M™^ Jules Favre s'occupc^it de former les professeurs futurs de nos lycées de jeunes (illes. On a moins parlé d:elle que de Félix Pécaut dont le nom durera autant que notre histoire. Et l'on a pu penser, dans toute une partiedu public, que Jules Ferrj' avait conlîé la direction de Sèvres à la femme de son ancien collègue au Gouvernement delà Défense Nationale, uniquemeat parce qu'elle était sa femme. On a fait erreur. M""' Jules Favre était une éducatrice née, profondément convaincue de la grandeur de sa tâche et digne d'être admirée par tous ceux qui la virent à l'œuvre. Elle était, de plus, chrétienne et libre penseuse. Chez. les personnes qui ont reçu l'éducation protestante, les deux termes sont loin de s'exclure. On est libre penseui par le fait d'être l'auteur de sa croyance, quel qu'en soit, d'ailleurs, le contenu. Dans tous les cas semblables, on n'estime une croyance digne de respect que si elle a été méritée par celui qui la professe. On est heureux que les autres croient ce que nous croyons. Autrement, on se contente d'en soulîrir sans rien entreprendre sur la conscience des autres. On les invite à méditer, à étudier, à réfléchir, à se recueillir. Et c'est tout. Telle était M""' Jules Favre, profondément tolérante, parce que profondément croyante. Et nous ne dirons rien de contradictoire, en disant de cette très éminente directrice qu'elle était parvenue, de très bonneheure. à « laïciser » sa conscience. On laïcise, en effet, partout où. à la contrainte extérieure, on substitue l'obligation personnelle. Nous étions du moins de cet avis, jadis. Quand je dis nous, je parle des repu-

blicains d'après 1870. Il se peut que l'on ait changé cela. Dans ce cas, il faudrait y prendre garde : les opinions changent plus vite que les consciences, et c'est sur les consciences quil importe de veiller.

Un peu plus, j'allais oublier le « bon » Piularque.On l'appelle « bon en raison de la « bonhomie » de son traducteur. C'est d'Amyot que je parle, le traducteur fort intelligemment choisi par M™'' Jules Favre, Dans le français d'Amyot, la sagesse de Plutarque achève d'éclore : de praticable, elle devient engageante, et d'accessible.., portative.

Ce nouveau livre de M""' Jules Favre a été fait Tannée de sa mort. Il est excellent. On ne saurait trop d'ailleurs multiplier ces manuels de bon sens et de bonne conduite d'où résulte que, chez les Grecs, le sens de la vie aidait à trouver la meilleure façon de vivre.

GAONAGH (J-M.). — La théorie des idées dans la philosophie de Malebranche (in-8". Hrest, imprimerie du Château; \i-301 p.).

L'objet de ce livre est d'exposer dune fai;on méthodique et complète la théorie des idées que Malebranche a développée dans ses divers écrits et qui occupe dans sa philosophie une place prépondérante. Il comprend dix chapitres: i. Les sources; ii. Élat de la question: m. Origine des Idées ; iv. Nalure de l'Idée ; v. Passage à Dieu ; vi. Les Idées en Dieu; vu. La vision en Dieu ; viii. U étendue iiitelligible ; IX. Le Verbe: x. Caractères particuliers du riijisticisme et de l'idéalisme de Malebranche. Kutre ces dix chapitres, qui contiennent une analyse très exacte de la doctrine malebrancliiste des idées, nous devons signaler, comme particulièrement dignes d'attention, le chapitre vui, où l'auteur montré l'importance qu'a prise la notion de l'étendue intelligible dans l'évolution de cette doctrine: et le chapitre X, où il fait connaître, par des textqs clairs et décisifs, les rapports de cette doctrine avec le panthéisme de Spinoza et avec l'idéalisme de Berkeley. Nous rappellerons les études que nous avons consacrées, dans {'Année philosophique de 1893 et dans celle de 1896. à la philosophie de Malebranche et aux caractères par Ie?:quels elle se rapproche de celle de Rei Ueley et s'oppose à celle de Spinoza. On peut voir, en lisant ces études, comment, par l'étendue intelligible, la doctrine malebranchiste des idées se sépare du dualisme cartésien, mène higiijuement à l'immatérialisme et tourne le dos au spinozisme. Et l'on peut remarquer que cette doctrine, fort mal comprise au xviret même au xix" siècle, est très opposée au panthéisme spinoziste, précisément en raison de ses ailinités avec l'idéalisme de Berkeley,

GAULTIER (P.\iL). — Reflets d'histoire (in-l-2, Hachette;

\\vii-208 p.).

Les livres de M. Paul (iauUier ont beaucoup de succès. Et cela l'encourage à en écrire. Aprè.s tout, il a raison. M. Paul Gaultier est

un des amateurs les plus richement ornés de sa génération. 11 s'intéresse à tout, aux idées, aux gens, aux choses, aux œuvres. Et puis quand il a des idées à exprimer, ce qui lui ai'rive, convenons-en, un peu plus souvent qu'à son tour, il les exprime avec une modération qui désarme. Ce n'est même point assez dire, car pour poser les armes il faut les avoir prises. Et M. Paul Gaultier vous ôte tout de suite l'envie de les prendre. 11 est né sage. Il est né sensé. Un peu plus j'allais dire : il est né lauréat de l'Académie française. Mais pourquoi hésiterais-je à le reconnaître, étant donné que notre auteur a parfaitement conscience de son rôle, qu'il n'en veut pas jouer un autre, et que de celui dont il s'est chargé, il se tire à la satisfaction générale ?

Son dernier livre est très heureusement intitulé. Cela veut dire qu'il est conçu, composé, rédigé en harmonie avec son titre. On n'en saurait dire autant de tous les ouvrages. Les « reflets d'histoire », vous lavez deviné, ce sont les monuments. C'est le Louvre, c'est Versailles D'où une promenade historique à travers le Louvre et au château de Versailles. Avec un guide tel que M. Paul Gaultier, on ne ressent point de fatigue et Ton est intéressé toujours. L. D.

HALÉVY (Daniel). — La vie de Frédéric Nietzsche (in-12, Calmann

Lévy ; 382 p.).

C'est là une des meilleures biographies qu'il m'ait été donné de lire. L'art de bien raconter une vie est rare en notre pays. Cela tient peut-être à un de nos défauts les plus ordinaires et qui est de nous mêler à ce que nous regardons et de confondre la tâche du biographe avec celle du critique. M. Halévy s'est tenu en garde contre ce défaut. .Te me trompe, car, s'il a eu à s'en garer, dans cet excellent livre, je n'en vois pas de trace. On a constaté qu'après avoir lu cette biographie, le Nietzsche que l'on s'était figuré jusqu'alors fait place à un autre Nietzsche et sans doute beaucoup plus ressemblant. Nietzsche, rassurons-nous, garde son génie et un génie d'avant-garde. Mais c'est un génie d'une nature mixte, décidément exceptionnel- indéfinissable : avons-nous affaire à un penseur ou à un poète? C'est ici qu'il faut savoir se taire. Toute détermination n'est-elle pas une négation? M. Daniel Halévy nous exhorte à nous taire, à moins qu'il ne nous conseille l'usage successif de l'une et de l'autre définition.

Que Nietzsche ait tenu à son rang de penseur beaucoup plus qu'à son renom de poète, rien de plus bumain. On ne tient guère aux dons qui nous viennent des dieux, surtout quand on s'appelle Nietzsche et qu'on a coutume d'élever les résultats de l'effort au-dessus des effets de la grâce. Nietzsche pourtant vivra par Zarathustra, et Zarathustra est surtout un poème. Le penseur, chez Nietzsche, est d'une personnalité impérieuse, intransigeante. Et cependant, malgré son

270 L ANNÉE PHILOSOPHIQUE. l''09

ab-tinationà trancher sur ses maîtres, il leur doit beaucoup. Cest du moins ce qui résulte de la présente biographie. N'en soyons point surpris. Plus une réputation dure, plus le nom qu'elle consacre recule dans le voisinage des autres grands noms précédemment consacrés. Nietzsche soppose délibérément à Schopenhauer. qui reste néanmoins parmi ses créanciers. D'où l'on pourrait conclure que la pensée de Niezscho reste essentiellement et profondément germanique.

La vie de Nietzsche fut traversée par des souffrances de toute nature. La maladie vint de très bonne heure et avec elle la diUiculté, l'impossibilité d'accomplir une œuvre à la manière des autres, entendons d'écrire un livre. \if\ vrai livre. On ptnit soutenir, en effet qu'à part ÏOritjiae de la tragédie et la Généalogie de la morale Nietzsche n'a produit que des essais rapsodiques. Et non seulement -Nietzsche fut la proie du mal physique, mais il souffrit constamment du mal d'être inrfMinu. Ce professeur de philologie ancienne ne savait point penser au ras des textes. Et les philologues ses collègues lui ont fait sentir un peu trop souvent et peut-être aussi trop cruellement qu'il n'était pas de leur espèce. 1,. |).

IIARHISON (KitiVnBKic). — John Ruskin, traduit de l'anglais par L. Baroduc (in- 12, Mercure de France; 303 p.).

DécidémenI il n'y a que les écrivains anglais qui sachent faire les biographies. Les Allemands y excellent aussi, mais à la manière ennuyeuse. Ils ne savent pas éliminer. Nous autres. Fiançais, nous ne savons pas rassembler. Et c'est pourquoi les Anglais nous surpassent J'en atteste la merveilleuse biographie des Sœurs Broute par .M""' Dnclaux Et j'en atteste cette biographie de Ruskin par le plus r-minent des disoiides anglais d'Auguste Comte. .le ne sais pas de positiviste â lespril. plus large. Pour un peu. j'allais ajouter <« plus intelligent ». C'est qu'en effet, on est joliment inintelligent chez les positivistes orthodoxes de France, entendons inintelligent de tout ce qui n'est point de la paroisse. Et je n'irai pas jusqu'à dire que .M. Frédéric Hariison n'est point de la paroisse, puisque je suis infoi nié du conlriiire. -Mai> sou livre n'en est pr(îS(jue pas, et j'en jure mes grands Dieux, quitte à me faire passer pour un esprit mal émancipé de l'état théologi(|ue. Ainsi l'auteiu- s'est préoccupé de comprendre son héros et d'oublier de temjïs à ajitn; qu'Auguste Comte était son pontife. Après tout il n y a que demi mal, s'il s'est souvenu qu'Auguste Comte a été son maître. Et je vous prie de croire que l'on s'en aperçoit : chaque fois ([u'une analogie se laisse pressentir entre Comte et Kuskin. elle est signalée et même « soulignée » par M. Frédéric ll;irrison. .Même on surprend chez le disciple une clairvoyance peu commune à légard de ce (ju'il y eut de catholique et au besoin de goliiique dans la mentalité du philosopJie. A ce point

l'ILLD.N. HEVLK lUULIOGRAPHKjUE 271

lie vue, les rapprochements entre Comte et Ruskin sont curieux. " suggestifs, et ils ne donnent pas toujours l'impression d'être artifiliels.

Je crois donc quon peut lire cette biographie avec la plus entière confiance. Je le crois, sans en être entièrement sûr, bien entendu, connaissant fort mal Ruskin, et ayant eu besoin, pour le connaître un peu moins mal. de lire attentivement les trois cents pages de M. Harrison. On les lit aisément d'ailleurs. Car, encore que l'ouvrage soit peut-être imparfaitement composé, il est on ne peut mieux ■ ' divisé ». L'unité du personnage n'en soutTre guère d'ailleurs. Et si l'on arrive à comprendre comment l'esthéticien Ruskin est devenu presque sociologue et surtout presque socialiste, sans renoncer à ses antipathies contre le siècle du fer et des machines, il ne faut pas se plaindre des, nombreux chapitres du livre. Ajouterai-je que Huskin en sort plus intelligent et n'en devient que plus vivant, puisqu'après tout, la première condition pour paraître vivant est d'êtie présenté « vraisemblable »? Félicitons-nous, dès lors, qu'un tel livre ait pu être écrit avec tant de vérité, de chaleiîr, démotion, de talent et que la Société du Mercure de France en ait édité une traduction ; traduction d'ailleurs aisée et souvent élégante. L. D.

L.\BORDE-.\IlLAA (A.). — Hippolyte Taine. essai de biographie intellectuelle (in-i2, Perriii ; xui-22;i p.).

Montrer que Taine « n'a écrit et pensé et vécu que pour fonder en raison' et étendre au monde moi-al l'assertion, essentielle à toute science, du déterminisme universel (p. xu) » : tel est l'objet de ce 1res intéressant essai de biographie intellectuelle.

'< Dès ses vingt ans, dit M. Laborde-.Milaà, Taine pose que les faits humains obéissent à des lois tout comme les phénomènes de la nature brute ou de la nature organisée : c'est son idée fondamentale, c'est son principe premier, c'est l'inscription qui est au fronton du temple. Il doit y avoir des lois psychologiques comme il y a des lois mécaniques, physiques, chimiques, organiques; même, il doit y avoir une loi unique du monde moral, comme il y a probablement une loi unique du monde matériel. Inventer des moyens pour découvrir ces lois et démêler, sinon l'unique, au moins les princip"«les, telle a été constamment la double ambition de Taine, ambition de logicien et ambition de savant (p. \). »

Et M. Laborde-Milaà explique très bien comment Taine crut pouvoir atteindi e ce but de son ambition intellectuelle, par quels moyens il lui sembla possible d'établir que ' les deux univers de la matière 't de la pensée ne sont que la double manifestation d'une même nature unique, indivisible », que « les sciences morales l'ont mieux que se souder aux sciences positives >• . qu'elles en sont a le prolonirement naturel (p. 63) ».

Ces moyens consistaient dans le renouvellement de l'idée de cause et dans la méthode de Tabstiaction. L'idée de cause, telle que l'entendait Taine, n'était ni un jugement synthétique a priori, condition de l'expérience, ni un jugement synthétique a posteriori, résultat de l'expérience. « Taine ne croit pas. comme le font les Allemands, que l'idée de cause soit une révélation de la raison; il ne croit pas, comme les Anglais le croient, qu'elle soit le fruit de la simple expérience. Et sa thèse va participer des deux (p. 41). » Selon lui, il n'y a entre les efTets et les causes qu'une différence de complexité. Effets et causes sont une même chose, mais considérée sous deux aspects. Les causes sont les éléments premiers, les faits simples, indécomposables dans lesquels sont contenus et d'oîi se déduisent les faits complexes. « L'univers n'est plus fragmenté à l'infini, il n'est pas davantage asservi aux formes de l'entendement humain, il n'est pas non plus dédoublé en doux mondes, des essences et des accidents: il n'y a bien que la réalité empirique, mais dans cette réalité, il existe, de phénomène à phénomène, des rapports constants qui nous permettent d'appeler cause l'antécédent constant, effet, le conséquent constant (p. 42}. »

On ne saurait mieux comprendre ni mettre en plus vive lumière la pensée philosophique qui a inspiré toutes les recherches et tous les écrits de Taine. Il est inutile de dire que nous ne saurions partager l'admiration de M. Laborde-Milaà pour l'unité systématique de cette pensée, qui est très forte, mais très étroite, précisément parce qu'elle est très simple. Taine n'a pas, comme il s'en flattait, résolu, par le renouvellement de l'idée de cause et par l'abstraction, par l'analytisme uni à l'empirisme, le problème de l'unification du savoir. C'est, peut-on dire, ce problème qu'il s'était jtosé dès sa jeunesse, c'est la méthode à laquelle il en demandait la solution qui, en tenant son esprit attaché, asservi au réalisme de la science positive, lui a fait méconnaître l'œuvre de Kant et l'a éloigné de la vraie philosophie.

LALO (Ch.\rles). — Les sentiments esthétiques (in-8", V. Alcan. Bibliothèque de philosophie contemporaine ; 278 p.)

M. Charles Lalo a fait une tentative méritoire, celle d'isoler les sentiments esthétiques de leurs adjacents. La tâche était malaisée. ji

]Sous en savons quejcpio chose. Peut-être même avons-nous essayé dans le dernier chapitre de VEspril musical un ctfor' analogue. Je rappelle à M. Lalo les pages où nous nous demandions ce qui fait la beauté d'un poème comme le Lac, et où nous nous acheminions vers une réponse voisine de la sienne. Ce n'est vraisemblablement pas la beauté do la poésie qui fait pleurer les collégiens : c'en est le drame. La situation des personnages de ce drame peut donner naissance à une œuvre d'art. Elle n'en est pas une par elle-même. Voilà ce que

l'ILLO.V. lîI'VCK liliU.lniiHAIMIIuLi: 273

nous disions Jadis et que M. Cliarles Laio a raison de dire. Et quand il exige dun poète que ses vers soient beaux, c'est-à-dire faitsdegénie, mais travaillés par un ouvrier habile, il estdans le vrai.

En quoi donc vient il nous apprendre des choses nouvelles? En nous apprenant que pour ressentir une émotion esthétique, il faut éprouver un plaisir siii generis et qui naît de notre aptitude à jager la valeur dune œuvre dart en tant que telle. Pour en juger pertinemment, il est presque nécessaire de s'identifier autant que possible à l'œuvre et à son ouvrier. A ce point de vue, la théorie de VEinftihlung mérite quelque considération. Toutefois elle ne saurait être considérée comme une explication véritable du plaisir esthétique. « Sympathiser «, cest à bien des égards pénétrer l'âme de celui avec qui l'on sympathise. Le motbien connu de M'^'^de Sévigné : « Jai mal à votre poitrine » est un exemple d'Einfahlun.g 11 va là un sentiment qui n"a rien d'esthétique. D'où il pourrait bien résulter que, si lès œuvres d'art éveillent une émotion do ce genre et de cette intensité, c'est à titre d'émotion adjuvante, mais non d'émotion propre.

Bref l'ignorant peut n'être pas insensible à une œuvre d'art. 11 n'en est pas moins inaccessible à l'émotion esthétique. EtMa raison en est « qu'il ne s'y connaît pas ». Le sentiment esthétique ne i)eut naître que là où s'est formée une conscience esthétique «. (Juel en est le contenu? Si l'on descend jusqu'à la racine de cette conscience, on y découvrira les signes d'une « pensée véritable ». Non que cette pensée s'exerce à l'état pur.. Mais il faut la supposer présente et agissante pour expliquer les sentiments qui lui correspondent. Ces sentiments, M. Lalo les appelle : « sentiments technicpies ». Le nom ne me plaît pas beaucoup. Et pourtant il est difficile d'en choisir un autre. Aussi bien le sens en est clair. Ces sentiments supposent chez qui les éprouve une certaine expérience des œuvres, des conditions qui favorisent leur naissance, des techniques dont la possession est indispensable sinon suffisante à leur production. Tout amateur véritable implique un connaisseur. Telle est la thèse. J'y souscris. L. D.

LEMERCIER (A.-P.. — Les Pensées de Marc-Aurèlc. traduction in-12. F. Alcan ; xxiv-237 p.).

Celte traduction nouvelle des Pensées de Marc-Aurèle a été faite sur le texte établi et publié par le philogogue allemand J. Stich. M. Lemercier nous avertit qu'il n'a pas toujours maintenu ce texte, mais qu'il l'a assez souvent remanié, comme on peut le voir dans un appendice qu'il a joint au volume. Dans une /«frorfwc^jou intéressante, il exprime pour Marc-Aurèle et pour son livre des Pensées la plus grande admiration. Mar;-Aurèle lui paraît « le meilleur et le plus parfait peut-être de tous les hommes dont le nom a survécu p. ni) ». Quant au livre, il l'apprécie dans les termes suivants :

PiLi-ox. — .\iinée philos. 1909. 18

274 l'année PHILOSOPHIorE. 11)09

(' Tout le monde ne peut pas lire Platon et Kanl. Les Dissertalions JEpictète forment un trop gros volume ; son Maituel est sec et triste. Chacun peut lire Marc-Aurèle. Les Pensées ne sont pas le livre d'un philosophe, ni le livre d"un prince, mais le livre d'un homme qui aime, qui aime à aimer, comme dit Taino. ijni a soufTert et qui sait quil souffrira encore, qui travaille, qui lulle. pour son pays, pour lui-même, pour Ihumanité. C'est le livre d'un héros, d'un héros du devoir et de la volonté, qui ne cherchait et n'espérait de récompense ni en cette vie. ni sans doute après cette vie. C'est le livre d'un optimiste, non pas dun optimiste béat et niaisement satisfait, mais d'un optimiste convaincu que le bonheur réside pour l'homme dans un accord de plus en profond avec le monde et ses lois. C'est le livre d'un homme pareil à tous les autres hommes, en qui, selon son âge, on trouve, comme le dit son biographe Capitolin. un frère, un père, un lils. Kt c'est pourquoi, parmi les religions chancelantes et les phiiosophies en lutte, ce livre vivra. 11- a résisté et il résistera au.v années, comme la statue équestre de Marc-AurMe lui-même, la seule que le temps et les Barbares aient épargnée à Home (p. xxni) ».

LÉON (Ai.BKHT). — Les éléments cartésiens de la doctrine spinoziste sur les rapports de la pensée et de son objet ;iii-8'^, 1'. Aloan ; •294 p.).

Déterminer les relations qui existent entre Descartes et Spinoza > ui la question spéciale des rapports do la Pensée et de son objet : tel est l'objet de ce livre. Il comprend deux chapitres : i. Théories de Descaries sur la Pensée, son objet et leurs rapporta; ii. Lca rapports de la Pensée et de son objet dans la philosophie de Spinoza. Éléments cartésiens de ces rapports. La conclusion de cette remarquable élude est que la théorie spinoziste des rapports de la Pensée et de son objet « emploie des concepts cartésiens, met en œuvre des principes car- I ésiens », mais qu'elle « n'embrasse qu'un aspect du cartésianisme et en quelque sorte la moitié de ce système » ; ce qui « prouve la vérité de l'observation de Leibniz, à savoir que le spinozisme est un cartésianisme imujodéré » ; ce (jui s'accorde avec celte remarque de •L Lagneau, « que, parmi les métaphysiques possibles aux(]uelles pouvait donner lieu le cartésianisme considéré comme un fait à interpréter et un problème à résoudre, le spinozisme est la plus simplifiée et la plus unitaire qui jiuisse être ^p. 279. »

Celte conclusion nous parait très bien é-lablie. C'est à peu près celle à laquelle nous a conduit depuis longtemps l'élude du spinozisme .

LOISEL (Arm.xnd). — L Expérience esthétique et l'idéal chrétien

(in-8^ Hloud ; 23o p.).

Le principal mérite de ce livre est un elforl pour dégager le sen-

PILLON. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 27!i

timent religieux du sentiment esthétique. A ce point de vue, nous ne saurions qu'approuver. La difficulté est malheureusement grande et nous croyons que, de ce côté, il restera, encore, pas mal à faire. Je regrette que M. Loisel ait cédé à son goût pour les procès de tendances et qu'il ait trop facilement incriminé les intentions de ses adversaires. Autrement, ce livre me paraîtrait recommandable en raison des idées qui s'y trouvent et que je qualifie sans hésitation de raisonnables et de justes. Je sais bien qu"on en voudra à M. Loiâel de soutenir qu'une oeuvre d'art immorale n'est point belle. J'avoue que, si j"avais été consulté par le Créateur, je lui aurais représenté le danger éventuel qu'il y avait à permettre aux hommes de produire le beau dans l'immoral. M. Loisel est persuadé que ce conseil eût été inutile, que Dieu l'a suivi. Admettons que Dieu l'ait suivi. Mais alors Dieu a compté sans le Diable. Car, n'en ayons doute, c'est le Diable qui est le créateur des beautés immorales. Si ^L Loisel en doute, qu'il relise Brunetière. Je ne sais pas de penseur qui ait ilairé de si près et avec une sûreté aussi infaillible l'action de Satan sur l'homme et les œuvres de l'homme. L. D.

MAÏAGRIN (Amédée). — La psychologie sociale de Gabriel Tarde (in-8'^, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 352 p.).

Ce travail a été composé en vue de l'obtention du diplôme d'études. Le diplôme d'études implique la licence et il est exigible pour l'agrégation. 11 donne lieu, depuis son institution, à des travaux de valeur, où Ton aperçoit les germes d'excellentes thèses pour le doctorat es lettres. Le présent travail, pour devenir une thèse, eût exigé de son auteur une refonte véritable et de nouveaux efforts de pensée. Le sujet, d'autre part, n'était-il point prématuré ? Pour dire d'une façon à peu près définitive ce que fut Tarde et jusqu'où son génie — car il en avait incontestablement — sut atteindre, il faut encore attendre. Tarde fut l'un des semeurs d'idées les plus étonnants qu'il m'ait été donné de connaître. Que valent les idées par lui semées ? Nous le saurons au moment de la récolte : pas avant.

Mais l'œuvre de Tarde est assez considérable pour qu'il y ait lieu de la résumer. Tel fut le dessein de M. Matagrin. 11 a résumé fort intelligemment. Il a su apercevoir, chez Tarde, à côté du sociologue dont les mérites seront perpétuellement discutés et contestés, un psychologue d'une originalité rare et même un fondateur : le fondateur de l'interpsychologie. C'est fort bien vu. Et qu'il y ait de la métaphysique dans la psychologie de Tarde, si c'est l'avis de M. Matagrin, c'est assez le nôtre : il y eut, en tout cas, beaucoup d'imagination. L- D.

276 l'année P'IILOSOPHIQUE. H)09

MitURGUE (Kaoul). — La philosophie biologique d Auguste Comte (broch. in-8°. Lyon, A. Rey et O"; 81 p.).

Cette brochure comprend six chapitres : i. L'idée de la bioloç/ie chez Auguste Coule ; ii. De la méthode en biologie; m. Rapporta de la biologie et des autres sciences; iv. Origine des idées d'A. Comte en biologie ; V. Rapports du positivisme et du déreloppement de la biologie dans la dernière moitié du XIX'^ siècle; vi. Conclusions générales. Ces six chapitres contiennent une exposition très exacte des idées d'Auguste Comte en biologie. Celui que nous avons lu avec le plus dintérêt et qui nous paraît mériter particulit'rement l'attention est \o chapitre iv, où l'auteur montre, d'abord, cjut! les principes généraux de la philosophie biologique de Comte viennent eu réalité do Blainville ; où il remarque, ensuite, que le fondateur du positivisme admettait, comme l.amarck. riiérédité des caractères acquis, ce qui l'avait amené << à concevoir une transformation relative des espèces (p. 70)^ ».

Nous devons rappeler ici que nous avons autrefois (en 1878) consacré trois articles à la philosophie biologique de Comte dans la Critique phiosopliique-. Nous opposions, en ces articles, les vues de Claude iîernard à celles d'Auguste Comte et de l'école positiviste sur la délinitiou de la vie, sur les rapports de la vie et de l'organisation et .sur l'expérimentation en biologie. M. .Mourgue s'applique, autant qu'i! peut, à atténuer cette opposition : mais il est. au fond, obligé de la reconnaître (p. 21. 2ii, 49, 01).

OLl.loN Jl.). — La philosophie générale de John Locke (in-8", K. Alcan; 482 p.).

Suivre Locke dans ses patientes méditations, t'-ludier avec soin l'expression longuement élaborée ([u'il a donnée à sa doctrine; examiner les critiques que cette doctrine a soulevées; enfin, apprécier cette doctrine et en indiquer la signification liistorique : tel est l'objet que s'est proposé M. K. Ollion en cet ouvrage.

Cette étude très documentée et très complète de la philosophie générale de Locke comprend trois parties : 1. Les origines de la doctrine; H. La doctrine de /'Kssai sur l'entendement dans la première édi-

l. M. MniiriiUf amail pu riipiHiler. à ce suj«t, que. selon Aususie Comlc l'Iiariiionic bit)lof,'it|Ui' u dû s'olublir i)eu ii peu sur notre pl.tnèio |iar l'cliinirialiiin lies uiKii-iiisiui'S les moins a|i(es à so moiiilier iVoyez Cours de ]jlill(isi>i)/iir posiliir, t. III. ji. :i!):{). IM; cflte élimiii.ilidii (i;l (if la survivaner rorrélalivf dos plus aptes) irsult«3 ee i\\ir Darwin a ap]»el('' la sélecliim naltrreile. Ainsi (bonite, rjui. con^mc Cuvier. diMendail. cunlre Laniarck. la lixité «les esp.-cos. a reconnu, avani Darwin, avant .Spencer, io principe qui a l'ail réfiner le translorinisnir en hiolof,'ie par l'i-xplicalion positive qu'il «•n a donnée.

■1. Crilir/ue philosophique. 1' série. I. XIII. p. bi-Cl. 7i>-«(). 130-138.

tion: III. La doctrine de /'Essai de 1670 à 170i. Les trois chapitres dont se compose la troisième partie nous ont particulièrement intéressé, ^ous signalerons, dans le chapitre ii, les pages consacrées à ridée de pouvoir; dans le chapitre m. celles où l'auteur fait connaître les critiques de Stillingfleet et les réponses de Locke.

La conclusion de M. Ollion est que la philosophie de VEssai était orientée dans la direction du criticisme et même du pragmatisme; que Locke peut donc être considéré comme un ancêtre, — il est vrai lointain, — des idéalistes de nos jours. « Le résultat immédiat de son œuvre, dit-il. a été de faire passer au premier rang des problèmes philosophiques celui de la connaissance, non seulement dans son pays, chez ses plus authentiques successeurs, mais même chez les plus superficiels de ses disciples, les sensualistes français. Le caractère essentiel d'une philosophie est souvent celui qui se manifeste dans les systèmes auxquels elle donne naissance, et qui, malgré les différences et les oppositions résultant du génie de leurs auteurs, leur assure encore un air de famille. Telles les doctrines issues du pythagorisme, de l'éléatisme ou de l'enseignement de Socrate. Aussi la philosophie de l'Essai^ dont l'influence sur l'âge suivant n'est pas contestée, considérée dans sa signification historique, semble-t-elle moins un empirisme, un scepticisme ou un dogjuatisme modéré, quun idéalisme critique (p. 471). »

Ce qui nous paraît vrai dans ce jugement, c'est qu'il faut voir dans VEssai sur Ventendement une première analyse de nos moyens de connaître, une première critique de la raison, critique qui, chez Locke, est encore imparfaite et superficielle, mais qui devait préparer et. par ses imperfections, susciter celles qui ont suivi, celle de Berkeley, celle de Hume et celle de Kant.

PALHORIÈS (F.). — Rosmini (in-S--', F. Alcan, Collection historique des Grands Philosophes; xi-308 p.).

L'objet de ce livre est de faire connaître l'œuvre et la doctrine du philosophe italien Rosmini. 11 est divisé. en trois parties, d'après les trois catégories fondamentales que Rosmini distingue dans l'être : I. L'être idéal; IL Vêtre réel; II I. Vêlre moral. Dans les divers chapitres, tous intéressants, que comprennent ces trois parties, l'auteur expose les théories de Rosmini : sur la métaphysique de l'être, sur l'intuition, sur la connaissance à priori, sur la certitude et la vérité (1"" partie); sur la perception intellectuelle, sur la matière, sui' l'âme, sur les réaliléa paies (2^ partie); sur la nomoloijie. sur la moralité, sur le droit, l É ai et l Église {'H'' partie).

M. Palhoriès fait connaître, dans la. Conclusion de l'ouvrage, les rapportsqui existent entre la philosophie de Rosmini eUes doctrines de Platon, de Leibniz, de saint Thomas, de Malebi anche et de Kanl. Toutes les pages consacrées à cette parenté intellectuelle de Rosmini

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méritent la plus sérieuse attention. Nous signalerons particulièrement celles où l'auteur indique sur quels points la doctrine du philosophe italien se rapproche et s'éloigne de celle de Malebranche (p. 356-368) et de celle de Kant (p. 368-385).

Nous remarquons que M. Palhoriès reproche à Rosmini d'avoir méconnu la relation naturelle qui existe, dans la pensée de Kant, entre les deux Critiques, ce qui l'a conduit à ne voir guère dans le criticisme « qu'un scepticisme aussi désastreux que celui de Hume ». « hosmini, dit-il, aurait dû reconnaître que, pour Kant, la Critique de la raison pure n'est qu'une préparation, qu'un premier pas dans l'acheminement de l'esprit vers la vérité qui fait vivre. Le philosophe allemand le déclare lui-même plus d'une fois dans la Critique de la raison pratique et déjà dans le Canon de la raison pure, et en des termes qui ne laissent aucun doute sur sa véritable pensée. La raison a un usage pratique; et, comme le souverain bien, qui détermine la iin suprême de la raison pure, n'est pas seulement un idéal, mais bien une réaUté que postule l'unité .systématique des Tins, il s'ensuit que le scepticisme de la Critique de la raison pure, s'achève dans le dogmatisme moral le plus assuré et le plus conscient de lui-même. C'est là, dans l'interprétation de la philosophie de Kant une vue que l'on peut discuter: la laisser dans l'ombre, c'est tronquer liiHivre du philosophe allemand et. par conséquent, en fausser la signification et la portée (p. 379). »

l'ALllOllIKS (F). — La théorie idéologique de Galluppi dans ses rapports avec la philosophie de Kant ^iii-8". F. Alcan, Collection iiistorique des Grands Philosophes; xi-191 p.).

L'objet de ce livre est de faire connaître la doctrine du philosophe italien Calluppi. Cette doctrine mérite, selon l'auteur, autant et plus que celle de Cousin, le nom d'éclectisme. « Elle marque, dit-il, une transition entre l'ancienne philosophie et la si)éculation allemande... Ce n'est pas une doctrine achevée; c'est plutôt, si l'on peut dire, une philosophie de recherche, d'équilibre et comme de làtonnenit'iil ;p. 182) . »

La pliilosophie do Calluppi nous |i,ir,iil très bien caractérisée dans la conclusion de l'ouvrage :

« Avec Uescarles. (ialluppi fonde loulu la philosophie sur lo fait Itiimitif et indémontrable de la conscience : la réalité substantielle <lii moi et du monde externe, voilà les certitudes inébranlables dont il ne se départira jamais.

< Avec les Kcossais, et contre la llicorie cartésienne, il soutient que nous entrons immédiatement en contact avec les corps externes bien que, d'ailleurs, nous devions renoncer à pénétrer jamais leur nature intime et essentielle...

.' Avec les sensualisles, il rejette, d'iin.' inaniiic absoluo, la lliéo-

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rie des idées innées et toute explication métaphysique des vérités nécessaires. A leur exemple, il confond trop souvent limage et lidée..^

« Avec Kant, enfin,, il distingue dans la connaissance deux éléments de provenance diverse, radicalement distincts, quoique toujours unis, la forme et la matière.

« Il admet que l'esprit tire de son propre fonds, à l'occasion des intuitions sensibles, certains éléments subjectifs, qui, dans ce sens, peuvent être appelés a priori...

« Ces différents points de vne, le philosophe italien se contente de les juxtaposer, mais Tintluence du criticisme allemand semble l'emporter finalement, et. sous des expressions sensualistes, avec des habitudes d'esprit qui gardent encore plus d'un trait de la philosophie traditionnelle, il introduit, sinon toute la doctrine, du moins l'esprit même de la philosophie de Kant (p. 183 et suiv.). »

SIZEHANNE (Robert de l.\). — Le miroir de la vie; essai sur l'évolution esthétique, deuxième série [in-12, Hachette; x-234 p.).

M. Robert de la Sizeranne est, je crois, le meilleur de nos esthéticiens des arts plastiques. Et quand je dis que a je le crois », c'est pour éviter de paraître imposer mon opinion. Car cette opinion, à l'heure présente, est unanime. D'ailleurs le philosophe, chez notre auteur,double l'artiste, l'artiste que M. de la Sizeranne aurait pu être, s'il avait continué à tenir le pinceau. On est un bon critique d'art sans être nécessairement artiste. Par malheur, si c'est là une vérité, les pratiquants de l'art, qui tous ne sont pas des artistes, s'entendent pour la contredire. Ils se cotiseraient même au besoin pour l'abattre, si par malheur il n'était plus facile de ruiner une réputation que de faire rebrousser chemin à une vérité en marche. Tant y a que M. de la Sizeranne a joliment eu raison de commencer par vouloir être peintre : non seulement parce qu'il se fait mieux écouter, mais encore parce qu'il lui arrive de se demander comment les œuvres sont faites, de quelle matière et de quelle manière. Il n'est pas de ceux qui admirent et ne veulent rien savoir.

En raison de ses qualités d'artiste et de penseur. M. Robert de la Sizeranne, quand il écrit sur l'art, juge les œuvres en artiste, et, les ayant jugées, s'interroge sur la lei;on morale qui s'en dégage. Et c'est pourquoi ses livres font penser. Je cherche encore vainement un criticijue musical dont les jugements fassent penser. Et pourtant, quel art plus que la musique est intimement lié à notre vie intérieure ! Et c'est pourquoi la place que tient M. Robert de la Sizeranne dans la critique d'art, ne lui saurait être disputée, ni par un Pierre Lalo, ni par un Gaston Carraud. tous deux fort intelligents, d'ailleurs, très instruits, très cultivés enmusique et « qui ont des lettres », comme on disait autrefois.

Sous ce tilre Miroir de la rie, nous avions dt-jù de M. de la Sizeranne un recueil d'articles pleins d'idées, dont il a été parlé en son temps, ici-même. Le recueil que nous présentons à nos lecteurs, est pour le moins, aussi riche de pensées, aussi pourvu de leçons morales. Et l'esthétique proprement dite n'y perd rien. Même il y est finement remarqué que si les artistes parviennent à nous rendre sages et bien vivants, c'est à la condition d'être avant tout, et en l'art qu'ils exercent, de bons maîtres, c'est-à-dire en même temps de bons ouvriers. On est un bon peintre, principalement par le talent de peindre, quel que soit le .sujet traité. Mais peut-être M. de la Sizeranne accorderait-il assez dilJicilemenl que c'est là le tout de l'art. Les sujets choisis et la façon de les traiter ne lui sont pas indifférents, il est possible après tout que l'importance du sujet choisi change avec les époques. Et si l'on nous invite aujourd'hui à ne tenir compte que « de la façon dont c'est peint ». c'est apparemment que l'artiste s'en est tenu à un sujet banal sans se laisser arrêter par sa banalité. Je ne prétends point qu'il en soit ainsi toujours. Il en serait ainsi la plupart du temps, qu'il ne faudrait point s'en étonner : encore moins s'en plaindre. Une chose banale Itien peinte perd de sa banalité; en servant à faire transparaître un talent, il semble que, non seulement limage de la chose, mais a chose elle-même, nous devienne sympathique. Et si ce n'est pas. M. de la Sizeranne qui dit cela, ce n'est pas un autre qui me le fait dire. J'en atteste son étude sur l'admirable exposition faite il y la deux ans, à la salle Petit, des cruvres de ('.hardin et de Fragonard M. de la Sizeranne insiste sur la manière tloiit Cliaidin peint les natures mortes, et il nous en fait subir le charme et... la vie. Je signale ces pages fécondes, non seulement pour ce dont elles nous instruisent sur I un et l'autre peintre, mais en raison des idées générales qui s'en dégagent sur l'art de peindre et la fonction sociale de cet ait.

Hieii curieuses aussi les constatations et les réilexions de notre écrivain sur les Dieux de l'heure, autrement dit, sur l'application du merveilleux païen à la décoration des horloges. Je ne trouve vraiment rien à redire (piand j'entends exiger qu'un décorateur d'horloge soit ce qu'on lui demande d'être, et qu'il respecte le cadran sans proliter de sa forme ronde pour le travestir en roue de carrosse ou en fond de baiil ; ces sortes de « caleni bourgs esthétiques », — le mot est joli et juste, — - sont indiscutablement à proscrire.

Enfin je me rejjrochcrais d'omettre le chapitre sur la manière ilont furent traitées la Nativité de Jésus et l'Adoration des Mages dans l'histoire de l'Ait. <'.'est h; premier du livre : je n'oserais le juger en historien, n'étant pas du métier, et je crois bien, (juici, c'est à l'estlK'tique surtout qu'est donnée la parole on un sujet dont l'histoiii' fouinit la matièie. il n'importe : user de. l'histoire avec cette maîtrise et la dominer avec cette aisance, c'est donner du prix à son

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étude, de quoi, si les professionnels savisaient de se [)lahidre. ils feraient preuve de plus de mauvaise humeur que de bon goût.

TISSERAND (Pierre). — L'Anthropologie de Maine de Biran ou la science de 1 homme intérieur, suivie de la note de Maine de Biran de 1824 sur ['Idée d'Existence (in-S", F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine: xi-3i6-148 p.V

Dans ce volume sont réunies les deux thèses de Fauteur. La thèse principale est consacrée à l'exposition de l'anthropologie de Maine de Biran. Dans la thèse complémentaire, l'auteur fait connaître ses recherches et ses conjectures sur l'écrit de Maine de Biran, publié par Cousin sous le titre de VAperception immédiate.

La thèse principale de M. P. Tisserand est divisée en huit chapitres qui font très bien connaître la doctrine biranienne, telle que les méditations du philosophe l'ont développée et systématisée, et qui permettent d'en apprécier l'originalité et la valeur : i. Introduction; II. Le fait primitif ; ni. La vie animale: iv. La vie humaine; v. La vie de l'esprit; vi. La religion de Maine de Biran, aes rapports avec sa pliilosophie; vu. Les idées politiques et sociales: via. Conclusion.

Le chapitre vi est un de ceux que nous avons lus ;ivec le plus d'intérêt. L auteur ne croit pas que l'on puisse donner, comme le fait Cousin, à la religion de Maine de Biran le nom de mysticisme, à moins que l'on ne veuille désigner pav ce- mot « toute doctrine qui attribue à l'ùme le pouvoir de s'unir à Dieu par la méditation, la prière ou l'amour ». « En ce cas, dit-il, tous les Pères de l'Église sont des mystiques (p. 286). »

Maine de Biran n'est pas non plus un pur catholique. «. Tout ce (jue l'on peut dire, c'est que ce fut un chrétien, et même en y faisant certaines réserves; car des deux idées fondamentales du christianisme, l'idée de la chute et l'idée de la grâce, il n'admet guère ' que celle-ci, dont il trouve dans sa doctrine et par suite en lui-même, la.justitication. ou plus e.xaclcinent, la vérification... Nous n'avons, à notre connaissance, aucun texte formel qui nous montre en lui un catholique posiiif ; au contraire, toute sa discussion avec de Bonald, son interprétation de l'Évangile. de saint Jean, sa sympathie pour la Réforme, sont d'un libre croyant, qui, au lieu de subordonner l'esprit à la lettre, serait plutôt porté à subordonner la lettre à l'esprit, et qui, en tout cas, vérifie toujours la l^^ttro par l'esprit de sa pi opre doctrine (p. 287). »

WERNER (Charles). — Aristote et lidéalisme platonicien (in-8". F. Alcan, Collection historique des grands philosophes ; xii-370 p.' .

Nous avons là un fort bon manuel d'aristotélisme à la portée de de nos étudiants en philosophie. Le nombre des textes cités ou men-

tiennes est considérable. En relaisant à la remorque de M. NVerner son propre travail — et je ne sais vraiment pas de meilleure manière dutiliser un livre d'études — on aura sur Aristote un ensemble de vues coordonnées. Je ne pense pas non plus que les interprétations risquées par l'auteur soient de nature à troubler les idées courantes, si toutefois il en est de telles. Il me parait que tout en faisant une part à l'activité du sujet dans la connaissance, Aristote reste fidèle à l'axiome dominateur de la pensée grecque : « On ne peut penser ce qui n'est pas ». Cet axiome dura de Thaïes à Descartes. Encore estil que Descartes ne tenta point d'en .secouer le joug. Il ne le discuta point. Mais si le cogito implique le primat de la conscience, on peut en conclure que le vrai nom du spiritualisme est l'idéalisme. Or, s' les tendances idéalistes se font jour dans la philosophie grecque, il paraît bien qu'elles n'ont jamais abouti. .M. Werner serait-il dun avis dilTérent? Je crois bien que non, mais il a mis en relief chez Aristote, dune part, la réalité de la tendance idéaliste, de l'autre, son inévitable échec. Une science qui ne serait point lo'uvre prépondérante de l'objet, n'en serait vraiment pas une. Telle fut, selon nous, la pensée d',\ristote dont lidéalisme apparent, n'est qu'un réalisme, en son fond, tout aussi radical ([ue celui de Platon.

M. Werner a un excellent chapitre sur la morale d'Aristote et dont la lecture eût fait plaisir à Brochard. Brochard se promettait d'écrire sur la 3/ora/e à iVîcoma^MC et d'insister sur « l'hédonisme » dont est pénétré de part en part l'oudémonisme d'Aristote. Or, dans le présent ouvrage, l'auteur attribue au plaisir une importance ou, pour parler selon la mode, « une valeur » que les récents interprèles de la pensée aristotélique ne lui avaient pas, ce nous semble, attribuée jusqu'à aujourd'hui.

Là où M. Werner innove et où vraisomblablomont portera, si ce n'est déjà chose faite, l'elToi t critique des historiens contemporains de la philosophie, (jui s'occuperont de son livre, c'est lorsqu'il s'agit de savoir ce qu'est au juste le Dieu d'Aristote. M \N«'rner en fait « l'àrne du inonde ». En raison de la manière dont Aristote définit l'Ame, on peut donner, à la rigueur, gain de cause à son récent interprète. Que M. Werner voie dans le Dieu d'Ari.slote un être suprême qui « représente à la fois, portés à bur ai)ogée, l'ordre de la réalité, l'ordre de l'esprit et l'ordre de la valeur », on peut y consentir On y consentirait plus facilementsans doute, si l'on ne se souvenait des textes où il est dit que Dieu ignore It; monde, (jue limparfaitn'est pas un objet de connaissance digne d'un être parfait, (jue deviennent ces textes dans les derniers chapitres du livre ? Ils sont on ne saurait plus librement interprétés. L. D.

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