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PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. SOCIOLOGIE ET PÉDAGOGIE

FOUILLÉE (Alkred). — Le socialisme et la sociologie réformiste

(in-80, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; viu-409 p.).

L'objet de cet ouvrage est de montrer que la sociologie réformiste, telle que l'entend M. Fouillée, c'est-à-dire fondée sur l'idée d'organisine contractuel et sur celle de justice réparative, s'élève au-dessus des deux systèmes adverses de l'individualisme et du collectivisme, dont elle réunit les vérités en une large synthèse. Il est divisé en quatre livres : I. Sociolorjie et morale du socialisme; U. La justice et l'utilité sociale dans la production selon le socialisme; III. La justice sociale dans la distribution selo)i le collectivisme ; IV. La justice dans la consommation selon le communisme .

Les divers chapitres dont se composent ces quatre livres sont tous du plus haut intérêt. Ils renferment une critique remarquable et, selon nous, décisive du socialisme. Nous y retrouvons, développées avec talent, des vues que nous avons eu plus d'une fois l'occasion d indiquer dans les notices de V Année philosophique : notamment, sur la liberté économique considérée comme fondement nécessaire des libertés de l'ordre intellectuel et moral (p. 182, note) ^ ; sur la nécessité de recourir, même en régime socialiste, à la loi d'offre et de demande (p. 329)-: enfin et surtout sur la mesure de la valeur (p. 325 et suiv.)3. Nous citerons le passage suivant qui nous paraît caractéristique :

« La vraie mesure de la valeur, pour le psychologue et le sociologue, ce n'est ni la durée du travail, ni même son intensité (ce qui serait plus logique, mais difficile à apprécier sans un dynamomètre mental), ni même sa pénibilité; c'est (puisque nous sommes en pleins barbarismes) la désirabilité des pi^oduits qui se traduit par le désir

1. Voyez l'Année philosophique de 1897, p. 251, et l'Année philosophique de 1904. p. 249.

.3. Voyez l'Année philosophique de 1891. p. 318; celle de 1892, p. 202 : celle de 1896, p. 274 et 27o ; celle de 1897. p. 2.J0 ; celle de 1898, p. 2.35 ; celle de 1904, p. 270 et suiv.

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effectif de se les procurer et par la concurrence des divers désirs au sein d'une même société. Le travail mental, en particulier, vaut selon le désir mental qu'inspirent ses productions : il vaut selon le? besoins intellectuels, esthétiques et moraux dont il procure la satisfaction: il vaut aussi selon ses résultats matériels et selon les besoins matériels qu'il peut satisfaire, rtiais ce dernier aspect est loin d'être tout. Ce sont, en définitive, l'intensité relative et l'accord final des désirs et idées qui déterminent la valeur. Si personne ne désire vous lire et n'altache aucune importance aux idées philosophiques ou scientifiques, vous aurez beau publier des livres de philosophie et de sciences, leur valeur sera nulle au point de vue économique. Ajoutons que, grâce à l'accord final des dcsirs, la valeur constitue un accord final des volontés, un contrat plus ou moins implicite, qui devient explicite dans le contrat de vente et d"aclial (p. 238). »

Ainsi, selon M. Fouillée, la valeur naît du désir et se détermine par raccord des désirs, d'où résulte l'échange. Il est inutile de dire que nous souscrivons et applaudissons à cette définition psychologique de la valeur par la désirabilité. Mais nous ferons remarquer qu'elle est radicalement opposée aux idées maîtresses du socialisme collectiviste; qu'elle oblige à repousser comme chimérique la justice sociale que ces idées prétendent apporter au monde ; qu'elle est. en réalité, la base même, très solide, de l'individualisme économique ; qu'il semble donc impossible de réunir les vérités de ces deux systèmes adverses, l'individualisme et le collectivisme, en une large synthèse sociologique, à moins que l'on ne donne au mot collectivisme un sens généi^al et imprécis, très différent de celui où il est entendu de notre temps, d'après la théorie socialiste de la valeur.

LECLÈRE (Albert). — L'éducation morale rationnelle, avec préface par M. L. Luzzali (in-i2. Hachette ; \ii-2Ul ]).).

L'auteur a demandé une préface à M. Lu/.zatli, professeur à l'Université de Rome. Dans cette préface. M. i>uzzatti insiste sur une idée très curieuse de M. Leclère : « faire le citoyen mutualiste dès l'école », l'exercer à pratiquer la prévoyance dès l'école |U'imaire. Ce n'est vraisemblablement pas chose faite en Italie. Gela commence chez nous. M'"" l'auljne Kergomard va dans une école maternelle et interroge une jeune gamine : « Si l'on lé donnait deux sous. (]U en ferais-tu ? » Neuf fois sur dix, elle obtient la réponse : « J'irais les porter à la caisse d'épargne. » De (pioi 1 inspectrice .se fâche et l'on conipKMid qu'elle se fâche, à moins que le premier devoir de l'éducateur envers l'enfant ne consiste à Ini désapprendre la générosité. Et quand on nous objecterait que la générosité de lonfanl commence et s'airête à sa petite personne, ce serait le cas ou jamais de se demander s'il faut la décourager. Ne vous y trompez pas : pour être égo'iste, celte générosité mérite son nom, car elle est le commence-

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ment de la générosité véritable. Ce n'est pas à dire que je sois ennemi de la » mutualité scolaire ». Mais je la comprends autrement que M. Luzzatti.

Cette préface, dont le livre aurait bien pu se passer et qui jette sur l'idée du livre des clartés à côté, n'empêche point l'ouvrage de M. Leclère d'être excellent à bien des égards. Je l'ai lu avec plaisir, intérêt et profit. J'en recommande la lecture à tous ceux qui enseignent les « Sciences de l'Education ». Les chapitres quatrième, cinquième et sixième sur la part de la famille dans l'éducation, celle de l'école, sur la manière d'enseigner « éducativement » les lettres et l'histoire, sont pensés avec force et non sans originalité. Je sais bien que le problème dont on se préoccupe, c'est de confier au maître une partie des tâches qui reviennent, de droit, et même par devoir, à la famille. Les enfants de nos écoles primaires ont des parents : il n'est pas sûr qu'ils aient une famille : le principal « agent de moralisation » leur manque. Et rien ne remplace cet agent là où il fait défaut. C'est la thèse de M. Leclère. Pour n'avoir rien de rassurant j'ai bien peur qu'elle ne soit vraie, qu'elle ne soit la vraie. La discipline domestique a ses inévitables moments de détente et l'enfant peut jouer chez lui, sans « être en récréation ». Ajoutons que, le plus ordinairement, l'enfant se sent aimé par qui lui commande. S'il désobéit et que le châtiment soit sévère, l'heure du pardon arrive, heure de « rentrée en grâce » avec son cortège d'émotions apaisantes et bienfaisantes. Et le « perfectionnement personnel » de l'enfant y gagne. L'école enseignera d'autres vertus : les vertus sociales. Or s'il n'était d'autres vertus que celles-ci, la Vie, selon M. Leclère, serait impraticable, car « il n'y a que les âmes très fortement trempées, très disciplinées en leur for intérieur, très rompues à la pratique des vertus individuelles qui soient capables de l'effort social » (p. 42).

Le rôle de la famille est de rendre l'enfant « sobre, pur, doux, modeste, probe, sincère, actif. « Si la famille ne s'acquitte point de ce rôle, l'instituteur n'y réussira pas. Le plus « paternel « des instituteurs doit rester an maître. Un maître n'est pas un père. Et ce n'est point de la même façon que s'exerce l'action. pédagogique dans la famille et à l'école. Peut-être d'ailleurs ferait-on bien de se demander ce qu'est une « action pédagogique », au sens propre du terme. J'inclinerais à penser qu'il faut laisser cette expression au vocabulaire de l'école et, quand il s'agit de la famille, parler simplement d' « action éducative »... Je demande p-irdon à l'auteur pour les choses que je lui fais dire. En vérité, il n'a rien dit de tout ceci, mais il n'a rien dit qui ne le suggère.

Je relève dans le cinquième chapitre (p. 60) un excellent passage où M. Leclère tente de limiter l'intervention des pouvoirs publics en matière d'éducation morale. 11 n'admet qu'un enseignement commandé par l'État, à savoir un enseignement « de forme juri-

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dique ». Je ne sais si le vœu est réalisable. Il mérite d'être examiné. Strictement parlant l'instituteur est coupable, s'il prêche un genre de conduite qui va contre le respect des lois. J'hésite à penser que les cas de ce genre soient les seuls où il y ait 'lieu de le réprimander, même au seul nom de l'État. Et puis j'aurais aimé que l'auteur éclairât sa pensée par des exemples, ce qui ne paraît être ni de son goût, ni dans ses habitudes. — Je n'en loue pas moins son ouvrage et je demande pour lui une récompense du genre de celles qu'on réserve aux ouvrages « utiles aux mtcurs ». L. D.

LEROY (Ecgène). — Equisses de Morale et de Sociologie (in-12, H. Paulin : 175 p.).

Ce livre est une sorte de catéchisme. J'entends que les affirmations y sont alignées, puis illustrées, au moyen de citations bien choisies. C'est donc un livre de lecture courante et non un livre de doctrine. Il est de plus animé d'un excellent esprit. L'idée de solidarité y tient une grande place. Lauteur. paraît-il, se réclame de la méthode scientifique. Je ne m'oppose point à cette revendication, s'il y tient. A mon avis, il ferait mieux de n'y point tenir. L'idée de morale scientifique pourrait bien être de ces idées qui se creusent au fur et ;Y mesure que l'on .s'y attache, et, en se creusant, s'obscurcissent. Nous distinguions naguère entre ce qui est « scientifique » et ce qui est simplement « scientificoïde ». Cette distinction manque de sérieux, nous a-t-on dit. J'y consens pourvu que l'on ne prenne point trop au sérieux ceux ([ui la rejettent, ni les motifs qu'ils se donnent pour la rejeter. I- D.

LÉVY HIUjUL (L.).— Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures (in-8".nibliotli('quc; de philosopliie cuntcniporaino. F. .\lcan ; 4o5 p.).

Ce volume trî-s intéressant fait partie des « travaux de l'Année sociolûijique publiés sous la direction de .M. Durkheim ». 11 est en effet rigoureusement c©n(;u d'après la méliiode et les principes dont M. Diukheim s'est fait, en France, le protagoniste et presque l'apôtre. Sa thèse est qu'il faut rompre avec l'iiypothèse, admise comme un postulat, que l'esprit humain est toujours et partout semblable à lui-même. — qu'il y a des types de mentalité absolument différents, — que les primitifs ne perçoivent rim comme nous, et que l'orientation propre de leur perception tient à la prédominance des éléments mystiques. Les liaisons, étranges pour nous, qu'il y a entre les représentations collectives des primitifs ne se.xpliquent pas par la simple association des idées ni par un usage puéril du principe de causalité. Elles « dépendent d'unt" loi générale, fondement commun de ces rapports mystiques que la mentalité des primitifs appréhende

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si souvent entre les êtres et les objets ». Tous ces rapports, « sous des formes et à des degrés divers, impliquent une participation entre les êtres ou les objets liés dans une représentation collective ». D'après cette loi de participation, dans les représentations collectives de cette mentalité, « les objets, les phénomènes peuvent être, d'une fai;on incompréhensible pour nous, à la fois eux-mêmes et autre chose queux-mêmes. D'une façon non moins incompréhensible, ils émettent et ils reçoivent des forces, des vertus, des qualités, des actions mystiques, qui se font sentir hors d'eux, sans cesser d'être où ils sont » (p. 76-77). C'est là la caractéristique de la mentalité que M. Lévy-Bruhl appelle « prélogique ». Il essaie de la dégager des opérations de cette mentalité (mémoire, abstraction, généralisation, classification) (p. 111-150) ; il la suit dans les langues que parlent les primitifs (p. 151-203), dans leurs systèmes de numération (p. 204-257), dans leurs institutions et cérémonies, chasse, pêche, guerre, action sur l'ordre naturel (p. 261-304), dans leurs croyances et pratiques relatives à la maladie, à la naissance, à la mort, à la divination (p. 305-421). L'auteur étudie ensuite le passage à des types supérieurs de mentalité. Dans les sociétés du .type le plus bas, les participations sont senties plutôt que i^eprésentées; dans les sociétés plus avancées, les participations tendent à être représentées et l'action de ce que nous nommons la logique fait son apparition. L'imperméabilité à l'expérience, qui est le trait essentiel de la mentalité mystique du primitif, diminue au fur et à mesure que l'absurdité logique est mieux sentie. Mais la mentalité prélogique a des survivances et elle n'est jamais entièrement supplantée par la peosée logique (p. 42.5-455).

L'ouvrage de M. Lévy-Bruhl est une admirable description de cette loi de participation. Cette tournure d'esprit des non-civilisés n'était pas inconnue ; mais l'auteur l'a mise en lumière avec un soin et une précision qui font de son livre une œuvre vraiment originale et utile. Nous ne disons pas qu'il a prouvé que cette tournure d'esprit ne peut s'expliquer par la psychologie individuelle et qu'elle suppose et manifeste une mentalité différente de la nôtre. Lïdentité foncière de l'esprit humain n'est pas. à proprement parler, un postulat ; c'est une hypothèse, dont il reste à voir si elle est confirmée ou non par l'étude des faits. L'école sociologique a bien l'air de poser comme un postulat l'élimination du facteur individuel dans l'analyse des phénomènes sociaux ; nous pensons que ce n'est qu'une hypothèse fort contestable. Ce que nous reprochons aux partisans de cette seconde hypothèse, c'est de réfuter la première en ayant l'air de croire que les tenants de celle-ci veulent expliquer les représentations collectives par le seul mécanisme des fonctions mentales observées chez l'individu isolé. Les lois de l'imitation lont partie de la psychologie individuelle et leur jeu peut fort bien expliquer comment des jugements et des impératifs, individuels à l'origine, devien-

nent communs aux membres du même groupe, c'est-à-dire deviennent des jugements et des impératifs sociaux.

NOVICONV (.).). — La critique du darwinisme social (in-8o, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 406 p.).

M. Novicow désigne sous le nom de darwinisme social la doctrine qui considère la guerre, c'est-à-dire l'homicide collectif, comme la cause des progrès du genre humain. Son ouvrage a pour objet de combattre cette doctrine, en montrant les erreurs quelle renferme Il est divisé en trois livres, d'après la nature de ces erreurs : 1. Erreur.^ de l'ordre biologique; II. Erreurs générales de l'ordre sociologique : III. Erreurs spéciales de l'ordre sociologique.

Tous les chapitres dont se composent ces trois livres méritent l'attention des sociologues. Nous tenons à signaler, en raison de leur importance : dans le premier livre, le chapitre v [La lulle confondue avec V exterm'ination des semblables) et le cliapilre vi [La lutte confondue avec la mort totale des semblables); dans le livre II, le chapitre viii [Méconnaismnce du phénomène de Fassociation) ; dans le chapitre xx {L'homicide collectif et la science). Ce dernier contient sur la lutte des classes un jugement fort bien motivé et auquel nous souscrivons et applaudissons: *

. « Cette prétendue lutte des classes est un pur fantôme. Il ne peut pas y avoir do riasses économiques, parce que classe est un terme uniquement politique, désignant un ensemble de citoyens possédant certains droits que les autres citoyens ne possèdent pas. Mais ces droits ne peuvent être établis que par la loi. Les nobles, en France, formaient une classe avant 1789. Dans le domaine économique, rien de pareil. Tout individu, chaque jour et même plusieurs fois par jour, peut passer de la condition de salarié à celle de capitaliste, lin second lieu, il ne peut y avoir de classes économiques parce que le mode du travail et la richesse ne suivent pas une marche parallèle. Il y a des prolétaires riches et des capitalistes pauvres... Comme il ne |)eut pas y avoir de classes économiques, il ne peut pas y avoir de lutte entre des classes qui n'existent pas. Les furieuses batailles <]U(; se livrent maintenant les |)atrons et. les ouvriers se passent, en réalité, entre certains ensembles d'individus déterminés, et nullement entre des classes ayant une existence réelle. De plus, ces luttes ne s'accom|)lissent nullement en vertu des lui.s univei>el!es de la nature; elles s'accom|dissent uniquement en vertu de l'ignorance des hommes. I>a prétendue lulle des classes n'est pas plus nécessaire pour la ()rospéritt; des ouvriers (|ue les guerres entre la France et r.\ngli;lerre, poursuivies pendant sept siècles, n'étaient nécessaires pour la prospérité de ces deu.x p.iys p. 390\ n

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PARODI (B.). — Traditionalisme et Démocratie (in-12, Colin; 324 p.).

M. D. Parodi constate que deux philosopliies politiques sont aujourd'hui eu présence et en lutte, deux philosopliies politiques ([ue « l'on pourrait, dit-il, appeler, et faute de mots meilleurs, l'esprit traditionnaliste et Fesprit rationaliste, la politique du fait et la politique de l'idée (p. 3) ». -Son livre est consacré à lexamen de ces deux politiques. Il est naturellement divisé en deux parties : I. Le traditionalisme contemporain ; II. Les principes démocratiques.

La première partie contient une critique aussi fine et aussi spirituelle que judicieuse et forte des affirmations et tendances diverses qui constituent la politique du fait etauxquelles s'applique très naturellement le terme général de traditionalisme, parce que, pour tous ceux qui opposent au rationalisme démocratique une morale et une politique fondées sur la constatation des faits, « la tradiiion est par excellence le fait social, dans sa réalité positive, dans sa souplesse et son efficacité naturelles (p. 7) ».

M. Parodi montre les origines de cette doctrine de réaction dans le positivisme comtiste et dans l'influence exercée sur les esprits vers la fin du xix'^ siècle par les ouvrages de Renan et de Taine. Il en suit révolution dans les écrits de Brunetière, dans ceux de .M. Paul Mourget, de M. Maurice Barres, de M. Charles Maurras, etc. Cette étude du traditionalisme contemporain est exacte, précise, complète, admirablement impartiale. Elle en fait très bien voir. les sophismes et les contradictions. C'est uu travail qu'il faut tenir pour définitif, l'auteur disant sur le sujet tout ce qui est nécessaire, et le disant en excellents termes.

M. Parodi établit clairement l'inconsistance de toute politique qui prétend s'appuyer uniquement sur la sociologie, envisagée comme science positive et expérimentale des faits sociaux :

« Non pas seulement, dit-il. parce qu'une technique fondée sur des lois scientifiquement établies suppose la science faite, ou du moins en pleine possession déjà et de ses méthodes et de ses résultats essentiels, ce qui n'est pas évidemment et de longtemps ne sera pas le cas de la sociologie. Non pas seulement non plus parce que dans l'infinie complexité des données de l'histoire, il est bien difficile de déterminer les faits significatifs sans se guider d'après quelque critère, sous-entendu et inconscient, s'il n'est avoué et justifié. — Mais encore, parce qu'il nous semble que la science sociale ne pourra jamais qu'analyser les divers courants sociaux, en déterminer les lois, en prédire tout an plus le sens à venir : mais sans fournir de principe directeur à l'action, de fin obligatoire ou attirante à l'homme qui hésite et veut agir, sans lui donner, à elle seule, des raisons de les vouloir ou de les repousser. Bon gré mal gré, il faut alors superposer à la conslatation posilive des faits une théorie, telle quelle, du bien ou de l'ordre, ou du juste ; — théorie qui, sans doute, doit s'ins-

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pirer des faits, passés ou présents, s'appuyer sur eux, mais qui doit aussi en tout état de cause, les dépasser, puisqu'elle a pour offi3e propre de les juger (p. 106). »

Nous devons signaler le chapitre m de la seconde partie, où l'auteur repousse avec toute raison la thèse soutenue par M. Faguet sur la contradiction qui existerait entre l'égalité et la liberté et où, niant la réalité de cette contradiction, il en explique sans peine l'apparence par « la difficulté des applications pratiques, toujours plus ou moins hésitantes et oscillant entre des excès contraires (p. 263) ».

SULLY PllUDHOMME. — Le lien social, publié d'après les manuscrits posthumes de l'auleur, avec une préface el une introduction par C. Héinon (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; xix-230 p.).

L'idée générale développée dans cet ouvrage posthume est «lue la société peut rigoureusement se définir : la possession de l'homme par l'homme organisée. Le poète-philosophe explique cette définition qui semble paradoxale :

« L'homme, dit-il, trouve dans son semblable, comme dans tous les êtres extérieurs, un objet qui l'attire et lui résiste, et dont il doit acheter l'utilité par des efforts, par du travail. Il veut le conquérir aussi, faire de lui son bien, le mettre dans sa puis.sance, enfin Vavoir en sa possession pour jouir de sa compagnie ou profiter de son travail, se faire aimer ou obéir de lui, se l'associer ou l'exploiter (p. 58;. »

Entendue en ce sens général, la possession de l'homme peut être regardée de différentes manières, d'après les ressorts mis enjeu pour l'établir et l'assurer. Elle ne s'effectue que par la conformité des volontés, c'est-à-dire par le consentement. Le consentement est obtenu, soit par force, soit par ascendant, soit par voie rationnelle, soit par voie sympathique. En d'autres termes, il est ou violenté, ou domine, ou sollicité, ou plein el parfait. La différence des caractères que présente le consentement explique celle des régimes sociaux ou modes généraux d'organisation de la possession de l'homme par l'homme. On peut donc distinguer quatre régimes sociaux : l'' le régime de la violence; 2." le régime de l'ascendant; 3'^ le régime de la critique ou de la raison ; i" le régime de la conciliation ou de F amour.

Il faut lire les cliapitres, très intéressants pour le psychologue e( le moraliste, où sont exposés en excellents termes cos qii.itro réfrimos sociaux.

Nous citerons le passage suivant sur le régime de la conciliation ou de l'amour:

(( L'amour consiste danslinlention persistante de cn'-er du bonheur, de rendre heureux. S'il est nécessaire de se sacrifier pour l'humanité, l'amour opère ce sacrifice, mais il n'exige pas qu'en s'oubliant on oublie les lois suprêmes de la raison et l'application du sacrifice ;

son opportunité, son efficacité doivent être aussi soigneusement examinées que toute autre détermination de la volonté. Dès qu'il faut approprier un acte à un but, la raison est la seule conseillère légitime et sage. Comme il y a lintérèt bien entendu, il y a le dévouement bien entendu. Le véritable rôle de Tamour est de faciliter l'application de la justice; en effet, le droit n'est pas toujours évident, il est souvent fort difficile à démêler; la raison alors, à moins de faire un déni de justice, est obligée d'être injuste, faute de pouvoir instruire assez complètement le procès; or, le seul moyen que nous ayons d'être injuste sans nuire, c'est d'être bon, c'est-à-dire de faire une concession assez large pour que l'erreur de la sentence ne puisse léser que nous. C'est cet esprit de bienveillance que notre procédure essaie de substituer à la revendication inflexible du droit quand elle invite les partis aux préliminaires de conciliation (p. 175). »

On ne saurait mieux, nous semble-t-il, faire comprendre, en même temps que la subordination nécessaire de l'amour et du dévouement à la raison et à la justice, la place et le rôle nécessaires — ■ souvent méconnus ou insuffisamment reconnus. — de la bienveillance, de la bonté, de la cbarité, de l'amour dans la morale de la raison et du droit.

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