‹ L'Année philosophique (volume 4)Chapitre 28 sur 78 · ET L'IDÉE DU PREMIER COMMENCEMENT · texte numérisé non relu

ET L'IDÉE DU PREMIER COMMENCEMENT

La question de l'être nécessaire est l'objet de la ruiatrième antinomie kantienne On sait comment celte question était résolue par la métaphysi((ue spirilualisle du xvn'' siècle, comment Descaries et ses disci[)les concevîiient I ()pp(»siliou du nécessaire et du contingent. Ces mois nerr^san-c et continuent étaient, pour eux, synonymes, le pteiuier- i\'nironilitionné le second de conditionne. Ils attrihinienl a Dieu l'existence nécessaire, comme i-ésultanl de sa nalurt', île sou esseuce ; au monde l'existence conliugenle. couune couiliiiouuée p;ir la volonté divine. Dieu disaient ils. Dieu, (cir (|. h U- moude existe, est l'être nécessaire, paice qu'il n'a [';is d' c;iuse, pjirce qu'il est inconditionné; il faut qu'il existe .cr sm. comme par une cause, que son essence soit cimsidéice couime équivalente et assimilable, pour lui, à une cause elli -leiiie |iiiis(|u'il n'est pas de cause efficiente à laquelle (ui |) n-se i ppoiier sou existence. Descaries nhésitail pas à s(»uiiiiii ijue, si l'essence parfaite de Dieu n'est pas cause efficiente au seus propre du terme, elle en joue le rôle, et que l'ou peu! nés lueu l'eu rapprocher, comme ou rapproche du cercle le polygoue deuil les côtés sont supposés de plus en [dus innulueux et de plus en plus petits. C'est sur cette conception de l'aséilé (|u il foudait ses preuves cosmologique et onto!ogi(iue de l'existence de Dieu^

i. Voyez dans l'Année philosophique de 1901, l'arM'cIe intitulé : Critique du théisme cartésien.

Dansles deux propositions de sa quatrième antinomie, Kaut emploie, comme Descartes et comme les philosophes du XVII' siècle, le mot necesmire au sens û' inconditionné et le mot contingent au sens de conditionné. Rappelons en quels termes il énonce et étahlit la thèse :

« Le monde implique quelque chose qui, soit comme sa partie, soit comme sa cause, est un être absolument nécessaire.

« Preuve. — Le monde sensible, comme ensemble de tous les phénomènes, contient en même temps une série de changements. Eu efïet, sans cette série, la représentation même de la série du temps, comme condition de la possibilité du monde sensible, ne nous serait pas donnée.

« Mais tout changement est soumis à une condition qui le précède dans le temps et dont il est la suite nécessaire. Or, un tout conditionné qui est donné suppose, relativement à son existence, une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu qui est seul absolument nécessaire. Il faut qu'il existe quelque chose d'absolument nécessaire pour qu'un changement existe comme sa conséquence. Mais le nécessaire appartient lui-même au monde sensible. Eu ellet, supposez qu'il soit eu dehors du monde, la série des changements du monde tirerait de lui son commencement sans que cependant cette cause nécessaire elle-même appartint au monde sensible. Or, cela est impossible. En effet, comme le commencement d'une succession ne peut être déterminé que par ce qui précède dans le temps, la condition suprême du commencement d'une série de changements devrait exister dans le temps où cette série n'existait pasencore (carie commencement est une existencequiprécède un tempsoùlachose qui commence n'était pas encore). La causalité de la cause nécessaire des changements — par suite aussi la cause même, — appartient donc au temps, et par conséquent au phénomène (dans lequel seulement le temps est possible comme sa forme); on ne peut donc la concevoir séparée du monde sensible, de l'ensemble de tous les phénomènes. Il y a donc, dans le monde même, quelque chose d'absolument nécessaire (que ce soit la série tout entière du monde ou une partie de cette série.) »

L'antithèse est la négation de tout être nécessaire, quel qu'il soit, où qu'il soit placé.

« Il n'existe nulle part aucun être absolument nécessaire, ni dans le monde, ni hors du monde, comme en étant la cause.

« Preuve. — Supposez que le monde soit lui-même un être nécessaire, ou qu'il y ait eu lui un être nécessaire ; ou bien il y aurait dans la série de ses changements, un commencement qui serait absolument nécessaire, c'est-à-dire sans cause, ce qui est contraire à la loi dynamique de la détermination de tous les phénomènes dans le temps ; ou bien la série ellemême serait sans aucun commencement, et, bien que contingente et conditionnée dans toutes ses parties, elle serait cependant, dans le tout, absolument nécessaire et inconditionnée, ce qui est contradictoire en soi, puisque l'existence d'une multitude ne peut être nécessaire, quand aucune de ses parties ne possède en soi une existence nécessaire.

« Supposez, au contraire, qu'il y ait hors du monde une cause du monde absolument nécessaire, cette cause étant le premier membre dans la série des causes du changement du monde, commencerait d'abord l'existence de ces causes et leur série. Mais il faudrait alors qu'elle commençât aussi à agir et sa causalité ferait partie du temps et par là-même rentrerait dans l'ensemble des phénomènes, c'est-à-dire dans le monde et, par conséquent, la cause même ne serait pas hors du monde, ce qui contredit l'hypothèse. Il n'y a donc, ni dans le monde, ni hors du monde (mais en liaison causale avec lui), aucun être absolument nécessaire^ »

Je dois faire remarquer, —peut-être n'est-ce pas inutile, — qu'ainsi formulées et expliquées, les deux propositions de cette quatrième antinomie kantienne, parles rapports qu'elles établissent entre les idées de cause première, d'être inconditionné, d'être nécessaire, nous ramènent, semble-t-il, tout simplement à la thèse fiuitiste et à l'antithèse infinitiste de la première antinomie. Je ne vois pas ce qu'elles y ajoutent d'intéressant et de satisfaisant pour la raison. Elles ne font guère, dirait-on, que l'obscurcir. S'il faut, en vertu du principe de contradiction, tenir pour finie la série des phénomènes qui se sont succédé dans le monde, on est évidemment obligé d'admettre que cette série de phénomènes successivement conditionnés dérive et dépend d'une cause première, c'est-àdire non causée, d'une chose inconditionnée, d'un être nécessaire. Si, au contraire, se prononçant pour l'antithèse, on considère la série des phénomènes successifs comme infinie,

1. Crilirjue de laraison pure, traduction française par A. Tremesaygues et E. Pacaud, p. 406 et suiv.

PiLi.eN. — Année pliilos. 1912. 5

il est clair qu'on ne saurait mettre uo terme à la régressioD, et qu'il faut écarter toute cause première, tout inconditioimé, tout être nécessaire.

Il est i)ien vrai, cependant, que Kanl a entendu distinguer sa quatrième antinomie des précédentes, et que, dans sa pensée, elle ne reproduisait ni la première ni la troisième. La chose entièrement inconditionnée et absolument nécessaire dont il s'agit dans la thèse de la quatrième antinomie, n'est posée ni simplement comme premier terme de la série des phénomènes successifs (tlièse de la première antinomie), ni comme la causalité libre par laquelle est produite la série des causes et elTets naturels (thèse de la troisième antinomie). Le philosophe a certaidement voulu et cru pouvoir lui attribuer un sens dilTérent. un caractère spécial. Il se borne à dire que tout conditionné suppose une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu, qui est seul (ihsolument nécessaire, donc, qu'un changement quelconque ne ])eut se produire s'il n'existe quelque chose d'absolument nécessaire.

Renouvier a très bien vu qu'on ne peut considérer comme sérieuse ICxplication énoncée en ces termes généraux :

« Si cet argument, remarque t-il. portait, comme dans la première antinomie, sur la nécessité logique, de supposer un premier terme à la série des phénomènes, — les conditions ou causes dout il est ici question étant des phénomènes. — ou (le supposer, comme dans la thèse de la troisième, une cause première, on aurait l'assentiment des adversaires de la doctrine du procès à l'infini. Mais terminer la série par le concept abstrait qu'on dénomme l'Inconditionné, c'est faire un saut dans le vide. On ne pourrait pas même essayer de démontrer un tel passage, etKant, en effet, s'est contenté de le dire inévitable. L'inconditionné est, comme l'absolu, comme le non-être, ce qui ne peut se penser que par des négations; -comment l'objet qui ne peut se penser avec aucuue qualité, pourrait-il se penser comme réel? C'est le jeu de la logique avec des formes d'idées vides; et ce n'est, au fond, que faire ïsombrer la métaphysique dans la contradiction^. »

Ou ne voit pas, continue Renouvier, que la seconde partie de la thèse, qui conclut à placer dans le monde sensible l'inconditionné ou nécessaire, puisse s'accorder avec l'idée générale qu'eu donne la première partie, avec les termes {incondi-

l. Critique de la doctrine de Kant, p. 75.

lionne absolu, seul absolument nécessaire) par lesquels elle le définit. « Cet Inconditionné ne saurait appartenir au temps et aux phénomènes ; sa définition l'exclut du monde phénoménal, elle nous interdit de raisonner sur sa condition d'existence comme on fait sur les effets et les causes indéfiniment rétroactives dans le temps, et même sur ce qu'il est absolument parlant, puisque ce serait lui imputer des relations et des conditions ^ »

La preuve de l'antithèse est fondée sur l'infinitisme. Si la série des phénomènes successivement conditionnés est tenue pour infinie, elle ne peut pas ne pas exclure du monde phénoménal tout inconditionné. Le monde, selon Kant, ne peut enfermer un inconditionné dont l'action commencerait sans cause, ce qui est en contradiction avec la loi de causalité qui régit tous les phénomènes. Et, d'autre part, la série entière ne peut, elle-même, être cet inconditionné, ce nécessaire, parce que, conditionnée, par hypothèse, dans toutes ses parties, elle ne saurait être inconditionnée et nécessaire dans le tout.

L'infinitiste peut très bien répondre, sur ce dernier point, que la série entière étant infinie ne forme pas un tout et que rien n'empêche par conséquent de la considérer tout entière comme inconditionnée, bien que chacune de ses parties soit conditionnée. « L'idée de la nécessité d'un être, dit très bien Renouvier, quand cet être n'est pas considéré comme ayant une cause (et le monde n'en a pas, selon la plupart de ceux qui admettent le procès à l'infini), cette idée, on la défend, comme étant celle de la donnée des phénomènes, donnée certaine et nécessaire par le seul fait qnelle est, et que le commencement en serait inconcevable. Les parties du monde sont alors nécessaires, non chacune par soi, mais comme toutes solidaires en une succession éternelle, indissoluble d'effets et de causes qui sont elles-mêmes des efTets. Or, cette hypothèse n'est réfutable qu'en démontrant que ce qui est inconcevable, ce n'est pas le commencement, quoique surpassant la loi de l'expérience, mais l'absence du commencement, comme impliquant l'infini actuel, qui pour l'entendement est contradictoire -. »

Une dernière supposition est à réfuter pour la défense de

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