‹ L'Année philosophique (volume 5)Chapitre 22 sur 51 · Art déraisonner, p · texte numérisé non relu

Art déraisonner, p

4. Log., p. 22 : Cette décomposition et recomposition est ce qu'on nomme analyse.

5. Leibniz, De se. univ. ,Erd., p. 83 b : ld scilicet efficiendum est, utomnis

paralogismus nihil alind sit quam error calculi, et ut sophisma, in hoc novo scripturœ génère expressum, rêvera nihil aliud sit quam solœcismus vel barbarismus, ex ipsis grammatices liujus philosophiez legibus facile revincendus. Cf. Fund. cale, rat., Erd., p. 93 a:... ut errores calculi ex ipsa vocabuloruni formatione et constructione detegi possint, tanquam solœcismi et barbarismi. Cf. Condillac, Langue des cale, déb.

« Socrate a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. » Tous nous avons lu cette phrase, tous nous l'avons entendu dire et laissé dire, et nous l'avons peut-être dite nousmêmes, comme des échos. D'où vient-elle ?

Il est hien possible qu'elle ait pour auteur Victor Cousin, et que Cousin l'ait trouvée en 4829 sans le vouloir, en croyant se souvenir. On lit en effet dans la septième leçon du cours de 1829 et dans l'édition datée de l'année même où ce cours fut professé (t. Ier. p. 2o9) : « Socrate, comme on l'a dit, a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre, eu ce sens que », etc. Cousin a beaucoup aimé l'érudition, et il montrait volontiers celle qu'il possédait. Pourquoi donc s'est-il contenté de l'expression vague « comme on l'a dit », au lieu de nommer Cicéron ? C'est qu'il se souvenait seulement d'avoir lu cela quelque part; et ce qui prouve bien qu'il avait oublié où il avait lu cela, c'est qu'en même temps il se souvient mal de ce qu'il a lu : jusqu'à « du ciel » sa mémoire l'a bien servi ; mais « sur la terre » n'était pas dans Cicéron ; « sur la terre » est de lui ; l'imagination, comme c'est l'usage, a suppléé la mémoire défaillante et l'a suppléée sans avertir ; or, l'imagination a sa logique, et l'imagination d'un orateur qui est Cousin ne peut pas manquer de logique : quand on descend du ciel où arrivet-on, sinon sur la terre ?

Les deux lignes que j'ai citées se retrouvent intactes dans l'édition du cours de 1829 publiée en 1847, intactes également dans l' Histoire générale de la philosophie de 1863, qui reproduit une partie de ce cours ; et pourtant Cousin s'est corrigé beau-

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coup tout autour de ce passage qui demeure conforme au texte primitif. N'aurait-il pas rouvert les Tusçulanes depuis ses premières études ? c'est bien possible, et la faute, après tout, serait vénielle.

.Mais n'affirmons pas trop. Ou peut penser aussi que le très mince mérite de l'invention n'appartient pas ici à Victor Cousin, que la formule toute faite avait été lue par lui dans un livre plus ou moins récent, mais moderne, et qu'il la répétait en 1829 parce quelle était saisissante et sonore, et sans prendre souci de ses origines. Il faut l'avouer en effet : ce que je viens d'attribuer à l'imagination de Victor Cousin, des esprits moins brillants que le sien l'avaient pu trouver avant lui sans que leur uom méritât pour si peu d'être légué à la postérité. A propos d'un vers d'Homère dont j'aurai bientôt à parler, Jacques Duport, dans une Gnomologia homerica publiée à Cambridge en 1660, opposait (p. 169) au Socrate des Nuées, qui se promène dans les espaces célestes, le véritable Socrate : « falsissima... eu m Me contra totus in hoc incubuerit ut philosophiam e cœlo in terram deduceret... » Nous trouvons donc dès 1 660 une réminiscence inexacte de Cicéron qui est une variante de la formule de Cousin. Que ce texte rencontré par hasard soit isolé, qu'aucun autre érudit avant 1829 n'ait parlé comme ce Jacques Duport, il serait bien imprudent de l'affirmer, et d'ailleurs ce problème ne mérite pas les recherches qu'il faudrait entreprendre pour le résoudre.

Les auteurs de manuels qui ont subi plus ou moins directement l'influence de Cousin connaissent tous le texte de Cicéron ; mais tous ont adopté, pour le mieux graver dans les mémoires, la traduction infidèle improvisée ou répétée par Cousin en 1829, et c'est par eux qu'elle est devenue classique dans l'enseignement français.

« Avec Socrate la philosophie descend, suivant l'expression de Cicéron, du ciel sur la terre et pénètre, pour ainsi dire, jusque dans le foyer domestique. » (Ch. Jourdain, Notions de philosophie, 9e édition, 1865.)

« Socrate ramena, comme le dit Cicéron, la philosophie du ciel sur la terre, c'est-à-dire de la nature à l'homme » ; en note, le texte de Cicéron (Francisque Bouillier, Notions d'histoire de la philosophie, 2e édition, 1867).

a II borna la philosophie à l'étude de la nature morale de l'homme ; c'est ce qui a fait dire à Cicéron : « Socrate a ramené la philosophie du ciel sur la terre ; il l'a introduite dans l'in-

SUa QUELQUES TEXTES RELATIFS A SOCUATE 65

térieur de nos villes et de nos maisons » (Pellissier, Précis d'un cours complet de philosophie élémentaire, 5e édition, 1873, 41e leçon).

La formule disparaît dans des manuels postérieurs ; mais on la retrouve, citée de mémoire, à ce qu'il semble, dans l'ouvrage bien connu de M. Boirac : « Socrate, dit Cicéron, fait descendre la pbilosopbie du ciel sur la terre » (Cours élémentaire de philosophie, 1888, p. 502); et c'est probablement à la très légitime popularité de cet ouvrage que nous devons la survivance, — particulièrement évidente aux examens du baccalauréat, — d'une formule métaphorique dont, il faut bien l'avouer, la notoriété dépasse les mérites. Elle est obscure et elle est malheureuse; prise à la lettre, elle s'appliquerait beaucoup mieux à un Darwin successeur d'un Laplace, ou bien à un Montesquieu successeur d'un Malebranche, qu'au fondateur de la science morale. Aussi n'est-ce pas sans étounement que nous l'avons rencontrée dans Y Histoire grecque de Gurtius (trad fr., t. IV, p. 124), et dans le remarquable ouvrage de Gomperz, Les penseurs de la Grèce itrad. fr., 1904, t. II, p. 48); ils l'attribuent, comme nos auteurs de manuels, à Cicéron, dont ils connaissent les textes ; nous ne devinons pas par quelle voie cette formule leur est parvenue sous sa forme consacrée en France.

Remoutons aux sources. Nous allons voir que Cicéron, comme nous l'avons annoncé, n'est responsable que pour une part de l'image inutilement poétique ou biblique par laquelle nous avons coutume de figurer la révolution socratique. Nous verrons ensuite qu'un certain texte grec inspirait Cicéron à peu près comme, beaucoup plus tard, le texte de Cicéron parait avoir inspiré Cousin, et que, dans ce texte grec, selon toute apparence, il n'était question ni du ciel ni de la terre. La métaphore qui nous semble traditionnelle aurait donc été commencée par Cicéron, puis achevée par un moderne <l ui peut-être est Victor Cousin ; elle était inconnue des auteurs grecs.

Cicérou, Tibsculanes, v. 4 : « Ab antiqua philosophia usque ad Socratem, qui Archelaum inaxagorae discipulum audierat, numeri motusque tractabautur etunde omuia orirentur quove recédèrent; studioseque ab bis siderum magnitudines inter-

Pillon, — Année philos. 1908. •'

valla cursus auquirebanturet cuncta cseleslia. Socrates autem primus philosophiarn devocavit e cœlo, et iu urbibus collocavit, et in domos etiam iutroduxit, et coegit de vita et moribus rebusque bonis et malis quŒrere. »

Tout à la fin de la grande compilation d'Eusèbe, si riche en documents précieux pour l'histoire de la pensée grecque, nous trouvons, à la suite d'une longue citation du premier chapitre des Mémorables, une page anonyme qui répète en un autre style ce qu'a dit Xénophon, mais avec certaines précisions et quelques additions [Praepar. Evang., w, 62); là se rencontre un passage qui présente une ressemblance frappante avec le texte de Cicéron : Tâ-jrr, 8è x*l ^dupeiv aikôv elitdvra -■?, 'Ava Çavdpou xal Ay/t/.io-j cpuctoÀoyia (el7csTv) l-r-zli

"Otti toi èv [ieyocpoiat xaxdv x'àvaOdv -.z zi-.r/.-.'j.'..

« Disant qu'il envoyait promener cette physique d'Anaxagore et d'Archelaûs, il disait chercher « ce qui se fait de mal et de bien dans les maisons. »

Cette citation est un vers de YOdyssée (A, 392), où la déesse Idothée dit à Méuélas que son père Protée, qui est devin, pourra lui dire « tout ce qui s'est passé de mal et de bien dans son palais (ou : dans sa maison ; littéralement : dans ses appartements) pendant son absence ».

Il me parait évident que Cicéron. quand il écrivait la oe Tusculane, a paraphrasé un texte grec qu'il avait dans la mémoire, texte duquel dérive également la phrase de l'anonyme. Les deux textes ont une source commune ; car, au début, quand il écrit Archelaum Anaxagorse discipulum àudierat, Cicéron suit son modèle de plus près que ne fait l'auteur grec, tandis qu'à la fin levers d'Homère serait indiscernable dans la paraphrase de Cicéron si l'auteur grec ne l'avait exactement cité. Grâce à cette citation nous comprenons que in domos est un souvenir de èv ptevâpourt, que rébus bonis et malis correspond à xaxôv t'àyaôdv -.z, enfin que quaerere traduit le ~rt~zln\m introduit le vers d'Homère. Quant à devocavit e cœlo. c'est évidemment une figure amenée par cœlestia dans l'imagination verbale de Cicéron ; c'est une trouvaille du discours intérieur que transcrivait à mesure la plume serve de l'orateur, exactement comme in urbibus est une habile préparation à in domos.

On voit à quel point la traduction consacrée dénature le texte de Cicéron ; dans celui-ci. devocavit e cœlo est expliqué par tout ce qui précède ; on avait déjà bien compris qu'il

s'agissait de cosmologie et non d'astronomie ; ensuite, au ciel Cicéron n'oppose pas la terre, ce qui pourrait signifier géologie ou géographie tout aussi bien, mieux même que morale ; il dit in url/ibus, in domos, ce qui ne prête pas à l'équivoque et fait voir qu'il s'agit des hommes et d'eux seuls.

Du passage des Tusculanes on a souvent rapproché un passage des Acad/' iniques (i,4) où Cicéron dit encore mieux les mêmes choses : « Socratesmihi videtur, idquod constat inter omnes, primus a rébus occultis etabipsa natura iuvolutis, in quibus omnes aute eum philosophi occupati fuerunt, avocavisse philosophiam, et ad vitam commuuem adduxisse, ut de virtutibus et vitiis omuinoque de bonis rébus et malis quasreret ; cœlestia autem vel procul esse a nostra cognitione censeret, vel. si maxime cognita essent, nihil tamen ad bene vivendum. » Mais l'analogie des idées et de certaiues expressions ne doit pas égarer notre jugement; nous ne retrouvons ici ni Anaxagore et Archelaùs, ni l'expression caractéristique in domos ; l'a source unique de Cicéron dans ce passage, source unique, car suffisante, unique bien que probablement indirecte (constat inter omnes), c'est le premier chapitre des Mémorables deXënophou, dont l'orateur latin résume plusieurs pages avec une heureuse concision.

Quant au vers de l'Odyssée, que Socrate l'ait adopté comme une formule qui définissait exactement l'objet de ses recherches, cela ne se trouve ni dans Xénophon, ni dans Platon, ni dans Àristote, et pourtant cela ressort non seulement du texte cité par Eusèbe, mais d'un ensemble remarquable de témoignages :

Diogène Laërce, n, 21 (vie de Socrate) : A'^vp-ô; or,?.v 6 BuÇdcvuoç (2(i)xpxnr|v) yvdvTa ~r,v oucixi^v Ottopîav fnrçSèv eïvai ~oô; ^[Jiaç ■zy. -f/iv/.i cpiAoaocpeiv ïr.i ~.t tûv |pya<rojp£ciw /.y.\ --•/ rr, xyopa, xàxeîva oi cpàoxsiv 'lr-v:/ "0"'. v.zk. « Démétrius de Byzance dit que Socrate, pensant que la spéculation physique ne nous était de rien, se mit à philosopher sur les choses morales dans les boutiques et sur l'agora et qu'il disait que ce qu'il cherchait c'était ce que l'on fait de mal et de bien dans les maisons. » Démétrius de Byzance est uu péripatéticien du premier siècle avant l'ère chrétienne.

Sextus Empiricus, Adoersus mathematicos, vu, 21, p. 374,

Gtf LANNEE PHILOSOPHIQUE. 1 'J08

éd. FabricillS : '0 SwxpàxTjç r.7.yit-i--z~/~/i u.Y)8èv i'i'i'j t,r\%iïv :;. [ii\

« "0"'. xzk. « Socrate prescrivait de ne pas chercher autre chose que », etc.

Même ouvrage, xi , 12, p. 691, éd. Fabricius : Tv v/kx^v

Oswoîav 5'j{jlowvw; oj^eSôv Xîtavxeç Ô7C£i^<paci 7cepl xirçv rûv ivaôûv tî xai xaxûv Si&tpieiv Yiveff9at, xa0ô xai 6 rcpûxoç otùti^v Sôçaç xsxiviqxÉvai Swxpànqç -aorjyyEÛ.îv &Ç xvayxaKkxrov Çvjxetv "Otti /t'a. « Presque tous s'accordent à penser que la spéculation morale tourne autour de la discrimination des biens et des maux, si bien que celui qui paraît lui avoir donné la première impulsion, Socrate, a recommandé comme le plus nécessaire de chercher », etc.

Aulu-Gelle. xiv, 0, s'indigne contre l'érudition sans portée qui remplit un ouvrage qu'on a voulu lui faire lire ; il préfère les moralistes aux grammairiens, cequ'il exprime ainsi : « Meae noctes de uno maxime illo versu Homeri qua?ruut quem Socrates prae omnibus rébus sibi esse cordi dicebat "Oxxi

Musonius Rufus (édit. 0. Hense, III; extrait de Stobée, Floril.), voulant prouver que les femmes, elles aussi, doiventfaire de la philosophie, raisonne comme il suit : As? otxovofjuxi?iv eïvat

vt\v yjvatxa xai sxXoy.sxixiqv xwv oïxw aujj.cp£p6vx'(i)V xai àpyixr,v -ùv. oixsxwv. Tauxa 6'ivw îpvj jjlL ty} tpiXoffocpoiicY) ÛTuapçai àv ySixi-y. tï ys ixasxov [ièv xoùxtov (Jiépoç xoij (itou èaxîv, iitiavr[ [M] 8è Tcepl [ïîov où/ i-:ioa xiç Y) tpû.oaocpia IffxCj xai 6 cpi}.ôffocpoç, (j^tteo l'ieys SuxpdxYjç, xoôto Siaxelei (îxo-iuûv c'Oxt'. xx).. « Une femme doit savoir gouverner une maison, savoir calculer les intérêts de cette maison, savoir commander aux serviteurs ; je dis que ces qualités-là appartiennent surtout à la femme qui cultive la philosophie, si chacune de ces choses est une partie de la vie, si la science de la vie n'est pas autre que la philosophie, si enfin le philosophe, comme l'a dit Socrate. considère sans cesse « ce que l'on fait de bien et de mal dans les maisons. » Le raisonnement est médiocre, et Musonius joue sur les mots quand il rabaisse à l'économique le sens de la maxime de Socrate. Ne voyons là qu'un nouveau témoignage qui confirme les précédents.

Avec Philon d'Alexandrie nous sommes encore plus loin du Socrate authentique. Dans un passage très obscur, que je dois avec son interprétation à l'obligeance de M. Rodier, et dont il est inutile de transcrire le texte grec (De Somniis, i, S, 217 Gohm, il dit : « Maintenant, monte au ciel, et enorgueillis-toi de (connaître) les choses de là-haut, toi qui n'as pas encore été

capable de savoir, suivant l'expression du poète, "Otti toi èv aEYapoKîi, etc. Ayant donc fait descendre du ciel les regards, et les ayant arrachés à la recherche (des choses) de là-haut, connais-toi toi-même, puis élabore avec soin cette connaissance même, afin d'avoir en partage le bonheur accessible à l'homme. C'est à ce caractère que... les Hellènes donnent le nom de Socrate. Celui-ci, en effet, a, dit-on, vieilli dans l'étude la plus minutieuse que comporte le Connais-toi toi-même sans philosopher sur aucune des choses extérieures à ce qui le concernait lui-même ». Philon avait l'habitude de considérer les personnages historiques comme des types de caractères. On remarquera que le vers d'Homère et la maxime rvôQi ueauTô'v sont devenus chez Philon deux formules à peu près équivalentes et également caractéristiques de la connaissance de l'homme par l'homme.

G. Voss ou Vossius, qui connaissait quelques-uns de ces textes, les interprète exactement quand il dit : « Socrates dictitabat uno versu Homerico summam totius philosophia) contineri »( De philosophia, HagœComitis, K5o8; chap. xvni,p. 144). Les historiens modernes de la philosophie grecque ont eu raison de chercher le socratisme de préférence dans Xénophon, Platon et Aristote ; maisce parti pris de bonne méthode leur a fait négliger une tradition qui n'était pas méprisable.

Ce n'est pas tout ; deux écoles socratiques, très opposées quant à leurs maximes de morale pratique, l'école Cyrènaïque et l'école Cynique, avaient adopté cette même formule comme règle de méthode:

Eusèbe, Pnepar. Evang., i, 8 (extraits des Stromata de Plutarque; Diels, Doxographi grœci, p. 58:2) : 'ApisTuntaç d Kup^vaïoç

izkoç iya9wv ty)v rjSovYjv, xaxûvoèV/jv iAyrçoôvx -rjv àï xÀÀY)V '.p'jçt.oÀov'.av jceptypàoei, [jlovov <L<pÉAt.|xov etvai Asvaiv tq çr|T£Ïv "Oru v~'k. « Selon

Aristippe de Cyrène la fin des biens est le plaisir, la fin des maux est la douleur ; il exclut toute autre physique, disant que la seule chose utile est de chercher », etc.

Diogène Laérce, vi, 103 (phrase interpolée au milieu de la courte doxographie des Cyniques) : "O-rrsp xtvèç è-nrl lu-/.oiiryj-; -.'/j-.'j A'.o/./.y: ItcI AtovÉvouç àva^pacést, TO'jTovoâ'ïxwv ÀÉyeiv Sv. Çr^.il/ "0~.-.:/-~/.. «Ce que certains attribuent à Socrate Dioclès l'attribue à Diogène de cynique), à savoir qu'il disait: Il faut chercher », etc.

Un texte de Dion Chrysostomc (Or. xl, p. 'tl Arnim), dont je vais donner seulement la traduction, doit sans doute être

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rapporté à la trad it ion des cyniques. M. Rodier, qui nie le communique, m'avertit, en ellet. que Dion a fait beaucoup d'emprunts aux cyniques :. « C'est pourquoi j'ai jugé nécessaire de me tourner vers les choses qui me concernent et de ne nie mêler d'aucune de celles qui sont communes à tous, et cela pas même seulement on paroles, jusqu'à ce que j'aie ressenti ce que dit le poète : ôVui poi (sic) h» \Uyâpo\,<si. xaxév -. y.-;y.0-',v

te zL-.y/.-.'j.'.. »

Au reste, le vers d'Homère était devenu d'usage banal à l'époque romaine. C'est ainsi que Plutarque l'utilise deux fois sans le rattacher à aucune doctrine et sans nommer Socrate : 1° vers le début du dialogue intitulé Préceptes d'hygiène, où il en détourne le seus, « le mal et le bien » devenant la maladie et la sauté; — 2° un peu plus sérieusement dans le traité Sur les nations communes contre les stoïciens (xi,S) ; là il s'attaque à la doctrine stoïcienne sur le suicide, contraire, dit-il, au sens commun; «il faut, dit Chrysippe, peser la vie, non d'après les biens et les maux, mais d'après la conformité ou l'oppositiou à la nature... Que dis-tu là. Chrysippe? Ne doit-il pas examiner « ce qui se fait de mal et de bien dans les maisons », celui qui examine la question de la vie et de la mort? Ne doit-il pas comme dans une balance peser le bonheur, 'peser le malheur? »

Ce n'est pas s'aventurer que de tirer de textes que nous venons de réunir deux conclusions ou. pour mieux dire, deux inductions :

1° Uue tradition ancienne représentait Socrate comme le promoteur d'une morale non pas seulement indépendante, mais positive, fondée sur l'observation des actions humaines et des jugements d'approbation ou de désapprobation portés couramment par les hommes sur les actions des hommes, la spéculation dialectique et personnelle ne devant jamais s'écarter de ces données fournies par l'observation d'autrui, mais seulement les interpréter, les commenter, et, dans la mesure du possible, les systématiser: la tâche du philosophe devait donc se borner, selon Socrate, à constater la morale sociale et à en prendre une conscience claire, que sa parole aurait ensuite propagée. Ce caractère du socratisme se trouve pour le moins très atténué chez les auteurs qui sont pour nous autres modernes ses représentants officiels.

2° Celte idée de la philosophie et ce principe de méthode avaient été adoptés par ceux des petits socratiques que nous

savons avoir dédaigné ou condamné toute spéculation non directement orientée vers la pratique, et la formule homérique était pour eux un moyen d'affirmer leur fidélité au socratisme. A quelle source les différents auteurs que nous avons cités avaient-ils puisé le Seï ^-s'v ôVu /.t). ? A plusieurs sources vraisemblablement, puisque cette maxime était commune aux socratiques purs, aux cyrénaïques et aux cyniques. Ed. Zeller (t. II, p. 149, uote) la range parmi les témoignages sur Socrate qui peuvent provenir des écrits d'Eschine ou d'autres petits socratiques ; cette supposition est très naturelle ; mais il faut la compléter : la maxime en question devait se trouver également dans les dialogues d'Aristippe et dans quelque document ancien et autorisé relatif aux cyniques. Plus tard elle fut inscrite au nom de Socrate par les auteurs de manuels, et c'est ainsi qu'elle se trouva associée chez l'un d'eux à la filiation « Anaxagore-Archelaùs-Socrate », invention, non pas gratuite absolument, mais puérile, d'un alexandrin, probablement de Sotion, le premier auteur de A.aooyal -wv çdo^ocpwv (vers 200- 175 avant J.-C), fidèlement reproduite après lui durant des siècles par les compilateurs qui tenaient à parler de maîtres et de disciples. Je pense que l'anonyme d'Eusèbe et l'auteur des Tusculanes avaient, l'un et l'autre, lu ce manuel inconnu et se souvenaient des phrases qu'il consacrait à Socrate.

Il y a dans la compilation d'Eusèbe (xi,3) un texte beaucoup plus extraordinaire et que Zeller n'a pas osé admettre dans sa liste des témoignages d'origiue douteuse qui ont chance d'être véridiques. Il me semble qu'il dit la même chose que les précédents; mais il le dit d'une manière nouvelle et imprévue. C'est un extrait d'Aristoclès de Messène, péripatéticien de la fin du deuxième siècle après l'ère chrétienne, lequel cite luimême Aristoxène. Derrière Aristoxène je crois deviner un très grand personnage; mais j'aurais tort d'anticiper. Voici le texte :

« Aristoxène le musicien rapporte ce propos des Indiens. Un homme de cette nation rencontra Socrate à Athènes et lui demanda ce qu'il faisait pour faire de la philosophie. Socrate lui répondant que c'était en faisant des recherches sur la vie des hommes (£/|-cûv --v. xou JvQpwTtCvou jïîou), l'Indien se mita rire, disant que personne ne pouvait saisir les choses humaines

<-■/. ivGpwmva JtaïaSeîv) s'il ignorait les choses divines (àyvoouviâ ye xà Oeta); car discerner la vérité en cette matière est impossible autrement même en s'y efforçant » 'toOto ;Jiv vjv et -/ay/j-û iC-ctv oôx xv 8ùvan;<5 tu: 8t,aTsiv6|j.£V0(; etiteiv; ces derniers mots sont peut-être d'Aristoclès, qui partage cette opinion). '

Les hommes de ma génération éprouveront à la lecture des lignes qui précèdent un bizarre sentiment de déjà vu. Cet Indien, nous l'avons connu ; en 1874 il était évêque. et il avait tant d'influence dans les conseils de l'Université qu'il faisait remanier le programme de la classe de philosophie pour que la « métaphysique et théodicée » y précédât la morale. Son triomphe fut court, d'ailleurs; car, dès 1880, sous l'influence de Paul Janet (qui avait déjà protesté dans la préface de son Traité élémentaire de philosophie en I879j,la morale reprit dans nos programmes sa place normale et traditionnelle entre la logique et la «métaphysique et théodicée ». Pour triompher du point de vue indien, Paul Janet invoqua, j'imagine, et Kant et Socrate. Et d'ailleurs le conflit de la morale théologique et de la morale indépendante a occupé, sous une forme ou sous une autre, tout le xixe siècle, sans compter que les deux siècles précédents ne l'avaient pas ignoré. Il est d'autant plus intéressant de constater dans l'anecdote d'Aristoxène l'opposition nettement posée de l'esprit oriental, qui demande à la divinité le secret des choses humaines et le principe de leur direction, avec l'esprit hellénique, qui ne demandait qu'à la pensée de l'homme les règles de l'action ou les principes de la sagesse. La morale hellénique fut toujours plus ou moins indépendante, au sens moderne du mot; mais il y a des degrés dans cette indépendance de la morale, et Socrate, dans nos textes, nous apparaît comme un radical parmi les partisans de cette méthode.

Aristoxène avait beaucoup médit de Socrate; ce court dialogue, où l'Indien rit des prétentions de Socrate et garde l'avantage, faisait évidemment partie du dossier que le disciple d'Aristote avait réuni contre le maître de ses maîtres. Mais, comme il n'avait pas connu Socrate et ses contemporains, on peut se demander à quelle source sa malveillance avait puisé. La solution de ce petit problème nous est fournie, ce me semble, par un passage de Diogène Laërce, vers la fin de la vie de Socrate (ri, i5) : $t)a\ S3 'Apiaxo-rél^ç fxàyov xivà D.0<5vxa ïv. Supiaç elç AÔyjvocç ii zz otÀÀa xaxayvûvai roû EwxpâTouç xal oy| xal Bîaiov l'ceaôat ty.v teXeutyiv rJ™.

Certes, xoracyvûvAi peut se prêter à plusieurs traductions. La plus vraisemblable me paraît pourtant être celle-ci : « Aristote raconte qu'un mage venu de Syrie à Atbènes blâma Socrate sur différents points et lui prédit qu'il mourrait de mort violente. »

La transformation d'un mage Syrien en Indien n'a rien d'extraordinaire si l'on songe que les anciens presque toujours citaient de mémoire. Quant au rapport des deux textes, il est évident : dans le récit d'Aristoxène Socrate est « blâmé », l'Indien « lui fait la leçon », comme nous dirions ; et la prédiction fâcheuse dont parle Aristote n'est-elle pas une illustration de la thèse soutenue par l'Indien que si l'on sait ta Oeïx on peut en déduire -cà àvôptômva? Enfin, que Socrate ait été défavorablement jugé par deux orientaux différents, l'un théologien et Indien, l'autre mage et Syrien, mais tous les deux venus de leur pays à Atbènes et tous les deux capables d'interpeller un Athénien en langue grecque, cela n'est guère soutenable; nous sommes évidemment en présence d'une tradition, vraie ou fausse, mais unique.

Ed. Zeller (t. II, p. 59, note), qui n'a porté son attention que sur la fin de la phrase attribuée par Diogène Laërce à Aristote, rattache cette citation au traité pseudo-aristotélique intitulé Mayixôç; Heitz en fait un fragment du dialogue tlepl cpiÀoaoœfaç (n° 31 de sa collection des fragments d'Aristote). Les deux hypothèses sont soutenables, car il était question des mages dans les deux ouvrages ; en effet, Diogène Laërce, dans son Préambule, cite sur les mages successivement « Aristote h -.<:> Mayixô et Sotion dans son treizième * livre des Successions » (t, 1), Aristote sv tû Mayizû et d'autres auteurs (i,. 6-8), enfin Aristote dans le premier livre Uzo\ cptAocoçtaç (i,8), toutes citations qui semblent provenir de l'alexandrin Sotion, prototype de Diogène Laërce. Mais une mention de Socrate est plus vraisemblable dans le risol cpilcxrocptaç que dans le May.xôç, dont l'auteur paraît ne s'être occupé que des choses de la Perse. D'autre part, l'hypothèse de Heitz n'est guère ébranlée par ce fait que dans Diogène Laërce la phrase où se trouve le mot xaxaYvûvai est suivie d'une autre citation d'Aristote, « au troisième livre de la Poétique », c'est-à-dire, selon Heitz (fragment 14), au troisième livre du dialogue Sur les Poètes : Toikw -L l(p0.ove£xsi W/-.'.'/ '///): A^av.o; v.-jX 'Avuicpûy ô TEpaccoocditoç, <'>.;...

l. 13*, el nop 23e, correction adoptée par Diels, Doxographi graeci, p. I iT.

« Socrate fut en butte à la jalousie d'un certain A uti loch us de Lemnos et d'Antiphou l'interprète des prodiges, de môme ([ne... » ; suit une énumération de poètes et de sages et de leurs envieux, ennemis ou adversaires, qui, en général, ne les valaient pas. Les deux textes se ressemblent assurément, et l'on y voit Aristote recueillant sur Socrate des on-dits négligés par Xénopbon et par Platon. Mais ils ont pu être rapprochés pour la première fois par un compilateur iuconnu, et Ton peut croire qu'Aristote, daus le Elepi cpdoaotpîaç, aiuvre de jeunesse, et qui, d'ailleurs, était un dialogue, avait mis dans la bouche d'un des interlocuteurs une apologie quelque peu outrée de la sagesse des mages Iraniens, sagesse antérieure, disait-il (Diog. Laërce, i, 8), même à celle des Égyptiens. N'oublions pas qu'Aristote, quand il vint s'établir à Athènes en MOT, avait à peine dix-huit ans et que Socrate était mort depuis trentedeux ans seulement ; il put donc rencontrer, soit à l'Académie, soit au dehors, des gens qui avaient vu et entendu Socrate et qui savaient ou croyaient savoir bien des choses sur le maître disparu ; sa jeune curiosité dut s'emparer avidement de tout ce qu'on lui racontait.

Si l'anecdote de l'Indien ne provient pas d'Aristote, il faudrait en attribuer la paternité à un petit socratique, et c'est là une hypothèse qu'il y a lieu, à mon avis, d'écarter. L'étonnant, dans ce court dialogue, c'est que Socrate y laisse le dernier mot à son interlocuteur, ce qui est contraire à toutes les habitudes du dialogue socratique. Si nous avions là le début d'uu dialogue d'Eschine ou de Phédon, dans la suite duquel Socrate aurait victorieusement défendu sa manière de voir. Aristoxèue n'aurait pu en faire son profit, tandis qu'il a pu trouver son bieu dans Aristote, qui n'était pas un socratique, et qui dans ses dialogues inaugurait une manière nouvelle.

Il est de mode parmi les érudits d'outre-lihin d identifier l'Indien d'Aristoxèneou le mage Syrien ou l'un et l'autre avec le héros d'une autre anecdote socratique, le physionomiste Zopyre. Cette identification, presque indiscutée depuis Luzac (De digamia Socratis, Leyde, 1809, p. 244) et adoptée par Gomperz à la suite de Forster, l'éditeur des Scriptores physiognomonici (Teubner, 1893), va nous obliger à nous arrêter sur Zopyre. Elle est, à mon avis, tout à fait arbitraire. Forster a eu beau entasser avec un zèle admirable dans ses Prolégomènes un très grand nombre de textes qui se rapportent ou de près ou de loin à cette question, il n'a réussi qu'à montrer la

faiblesse de la thèse dont il s'est fait, après d'autres, le défenseur.

L'auecdote deZopyre est surtout connue par Cicéron, qui l'a racontée deux fois; elle se trouve également dans le De fata d'Alexandre d'Aphrodisias et chez de moindres auteurs. La voici, telle qu'elle résulte de la fusion des deux textes presque identiques de Cicéron, TuMulanes (iv, 37) et d'Alexandre (De fato; en. vi) :

« Dans uue réunion, Zopyre, qui prétendait reconnaître lenaturel de chacun d'après son visage, trouva beaucoup de vices en Socrate. Les autres se moquèrent, ne connaissant pas ces vices chez Socrate d'après sa manière de vivre. Mais Socrate le réhabilita, disant qu'il n'avait pas fait erreur, car ces vices étaient en lui primitivement, mais qu'il les avait jetés hors de lui par l'effort de sa raison et qu'il était devenu par l'exercice meilleur que sa nature. »

Dans un traité ïlepi iaxrjsswç [De l'exercice, ou De la manière de vivre), faussement attribué à Plntarque, et que nous ne connaissons que par une tmductiou syriaque, ou trouve un récit plus développé. Le voici en français, d'après la traducduction allemande que me fournit Forster (p. ix) :

« De même que Démosthèue a prouvé que beaucoup de choses sont surmontées par le travail, de même Socrate a aussi prouvé que les désirs eux-mêmes sont vaincus par une attention constante. De son temps un homme, nommé Zopyre, qui promettait de découvrir les passious de l'âme par la vue du visage, vint à Athènes, à l'époque où llorissaient beaucoup d'hommes célèbres. Alors, la nouvelle se répandant qu'un homme était venu qui parla vue des visages deviuait les mœurs de l'âme, les premiers de la ville se rassemblèrent à cause de l'importance de sa promesse, et comme il leur disait : « Celui que vous voudrez, placez-le devant moi, et d'après sou aspect je dirai quelle est sa manière d'être (Sitte, habitus) », ils lui amenèrent Socrate, que cet homme ne connaissait pas du tout. Lorsqu'il l'eut considéré, il dit : « Cet homme est débauché, et il cède à l'appétit pour les femmes ». Mais comme tous riaient sur lui et sur la vauité de son jugement, jugement qui avait nommé cet homme vil et débauché, alors Socrate les apaisa, et dit : « Eu réalité, cet homme n'a pas menti, car. par nature, j'incline beaucoup dans le sens des désirs; mais je suis par uue attention constante tel que vous me connaissez. »

Le texte deCicéron, De fato icli. v), diffère des trois précédents; c'est à peine un récit, car la conclusion manque; l'auteur qui le lui fournit n'est pas celui auquel il a emprunté le récit des Tusculanes, et cet auteur l'a moins bien inspiré. Ce récit tronqué contient un détail que l'on ne rencontre pas ailleurs : « Zopyre, constatant que Socrate avait le cou, non pas concave, mais épais et comme engorgé, en concluait un esprit lourd et obtus ». Puis on y lit : « Zopyre ajouta que Socrate était mulierosus ; sur quoi Alcibiade étouffa un (ou rire ».

Les deux versions de l'historiette qui sont dans le scoliaste de Perse (IV, i\ . et dans Jean Cassieu, théologien du v': siècle (Conlationes, XIII, o, 3), ont un air de famille. Le physionomiste ayant dit que Socrate avait une face de débauché, les disciples ne rient pas (à l'exception d'Alcibiade, dans le récit du scoliaste), ils se fâchent, et Socrate les apaise en disant, dans le premier récit : « Pavcite, sum quidem libidinosus, sed meum est ipsam libidinem mncere » dans le second : « -y/^y.-zhz. Ixaipoi- e;.;j.;. yap, ï-i/M Se, id est : quiescite, n sodales ; etenim sum, sed contineo. »

Dans tous ces récits Zopyre est un habile homme qui conclut du physique le moral, de l'aspect extérieur l'âme présente, comme nous faisons tous, mais avec plus de raffinement et d'assurance ; il ne prédit rien ; ce n'est pas un devin, ou sa divination ne porte que sur l'actuel: il ne lit pas dans l'avenir; il n'a pas commerce avec des dieux mystérieux ; il n'y a pas de magie dans son affaire. Tel il nous apparaît encore dans un passage où Maxime de Tyr (Diss. xxxi, 3) se borne à définir ses talents et où aavTï-a ne signifie que la divination du moral par le moyen des signes corporels. Zopyre n'a donc pas eu besoin de venir de l'Orient : le monde hellénique suffisait à le produire.

Ensuite, son nom n'a rien d'asiatique : il est purement grec, et il signifie « celui qui ranime le feu ». Le Zopyre d'Hérodote (m, 153, 160) serait un Perse s'il était autre chose qu'un personnage de légende ; on est d'accord aujourd'hui pour penser que des Grecs imagiuatifs l'on inventé avec le drame dont il est le héros. Dans le Premier Alcibiade (122 a) nous lisons que Périclès a donné comme précepteur à Alcibiade « celui de ses esclaves que sa vieillesse rendait incapable de tout autre emploi, le Thrace Zopyre ». Un Zopyre cité par Marcellin dans ia Vie de Thucydide à propos de la mort de l'historien exilé d'Athènes et retiré en Thrace, a bien pu être

un écrivain né dans cette région ; Forster ne l'identifie avec le physionomiste qu'en torturant des textes d'ailleurs obscurs : mieux vaut voir en lui l'historien Zopyre de Byzance qui est cité par Plutarque (Parallèles, 36). Le même Plutarque raconte que Pyrrhus, blessé à Argos, eut la tète tranchée par un soldat d'Antigooe Gonatas nommé Zopyre; ce soldat du roi de Macédoine devait venir ou de la Macédoine ou d'un pays voisin, comme la Thrace. Nous revenons à Athènes avec le poète comique Strattis, contemporain de la vieillesse d'Aristophane, qui avait écrit un ï<û-joo; -:v. xaiojtevoç ; le jeu de mots dans ce titre est évident; on peut traduire « l'allumeur brûlé » ou « le chauffeur brûlé », et ce sens est confirmé par un des deux fragments qui nous restent de cette comédie : « Mais si tu dois courageusement te brûler toi-même comme on brûle sa moustache. . . » Il est difficile de voir là autre chose que du sel attique un peu gros. On cite encore un Zopyre auteur de tragédies, de lieu et de date inconnus. Voilà bien des Zopyre qui n'ont pas traversé la mer Egée pour venir étonner les Athéniens. Si ce nom ue peut convenir à un citoyen d'Athènes, c'est au moins un nom d'esclave ou de demi-Grec.

Enfin, que la physiognomonie ait été associée chez les anciens à la divination de l'avenir, à celle du passé, et à toutes sortes ue superstitions orientales, à partir du moment où commence la décadence de l'héllénisme, Forster l'établit avec une grande abondance de preuves : mais que cette association ait commencé dès l'époque de Socrate, rien dans les textes qu'il a rassemblés ne permet de le penser. Bien plus, il a remarqué lui-même (p. xni) que le récit du pseudo-Plutarque indique très clairement que Zopyre apportait à Athènes une science absolument nouvelle ; or, cette remarque se rapporte à la physiognomonie séparée de toute autre spéculation. Au m" siècle avant 1ère chrétienne la physiognomonie toute pure suffisait encore à faire la réputation d'un homme, comme on le voit par une épigramme funéraire de Y Anthologie, dont l'auteur est Léonidas ou Théocrite; Eustbénès le physionomiste, « savaut à connaître l'esprit d'après le visage », y est appelé deux fois 6 <yofi<rcifc (Authol. Pal., VII, 661 ; Forster. Prolég., p. lxx).

Tel est sans doute le nom qui convient le mieux à son prédécesseur Zopyre. Ce devait être une sorte de sophiste, dont la spécialité consistait à lire sur la figure le caractère des gens et

7b l'année PHILOSOPHIQUE. 1908

qui parcourait la Grèce eu vivant de sou art ; pendant un séjour à Athènes on soumit Socrate à son expertise, et Socrate le laissa faire; mais il ue sut deviner ni la merveilleuse intelligence de Socrate, ni sa force d'âme, et Socrate eut le dernier mot; Zopyre fut roulé par Socrate. selon l'usage, à la grande joie des disciples.

Ne semble-t-il pas évident que 1 "anecdote de Zopyre, telle qu'elle nous est donnée dans les six versions en définitive peu différentes que nous en avons, est le canevas d'un dialogue, et d'un dialogue, celui-là. vraiment socratique? S'il en est ainsi, comment ne pas chercher parmi les dialogues des petits socratiques celui qui pourrait être la source très indirecte, mais la source première et commune, des récits que nous avons cités ? Nous lisons dans Diogène Laërce (u, 105) : « Phédon a écrit des dialogues ; le Zopyre et le Simon ue lui sont contestés par personne... » Dès lors il parait infiniment vraisemblable que Phédou d'Elis fut le premier rédacteur de la jolie anecdote que Cicérou a popularisée chez nous, premier rédacteur vite oublié, tant son Zopyre eut de plagiaires. Cette hypothèse est si naturelle qu'elle est venue à l'esprit de plus d'un chercheur, et elle n'est pas infirmée par le fait que les trois fragments conservés du dialogue n'ont aucun rapport soit avec le titre Zopyre, soit avec l'art du physionomiste; car on connaît la liberté d'allures du dialogue socratique, et l'anecdote de Zopyre avait pu fournir son titre au dialogue sans l'occuper tout entier. En revanche, on aurait tort d'imaginer, à la suite de Gomperz (t. II, p. 49), que la version de Cassien « contient peut-être le texte du dialogue phédouicieu »; il serait vraiment miraculeux que ce dialogue, ignoré de Cicéron, ignoré d'Alexandre d'Aphrodisias, eût été connu dans son texte même par un théologien chrétien du ve siècle ; au contraire, la version de Cassien, comme celle du scoliaste de Perse, présente certains caractères qui seutent l'école et la décadence : la concision apophthegmatique du trait final, surtout la colère des disciples au lieu de leur sourire.

Rélléchissons pourtant. L'argument en faveur de Phédon revient à ceci : de qui et de quoi pouvait traiter un dialogue socratique intitulé Zopyre, siuon du physionomiste Zopyre et de sou aventure avec Socrate? Mais si le nom de Zopyre était un nom répandu daus le monde hellénique, comme j'ai essayé de le prouver, l'argument devient faible, et nous sommes invités à chercher ailleurs, sans sortir du monde des socratiques.

Antisthène avait écrit un dialogue intitulé <1^jv.o^uu.ov>.y.6; (Athénée, xiv, 606 t.), peut être ÏIspl socpiatûv cpu<n,oYV(«>|j.ovtxdç (Diog. Laërce, vi, lo), où la rencontre de Zopyre et de Socrate avait sa place tout indiquée, et l'affirmation par Socrate de sa force d'àme toute-puissante contre les passions convenait trop bien à la doctrine cynique pour qu'Antisthène ait pu néfflisrer de la recueillir. Ce sont là des vraisemblances. Aussi convient-il de tenir la balance égale entre Phédou et Antisthène; l'histoire de Zopyre a pu être racontée par l'un comme par l'autre; il est même possible que tous les deux l'aient racontée.

Zopyre nous a retenus malgré nous bien longtemps. Revenons au mage. Ils n'ont peut-être existé ni l'un ni l'autre, et peu importe. Fictifs ou réels, nous devons tâcher de nous représenter i'un et l'autre comme s'ils avaient vécu. Nous avons pu assimiler le physionomiste aux sophistes sur lesquels s'exerçait avec succès l'irouie socratique. Le mage Syrien ou Indien d'Aristote et d'Aristoxène est un tout autre personnage. C'est un théologien et un devin. Séjournant à Athènes et sachant le grec, il rencontra plusieurs fois Socrate, et il alïecta à son égard des allures d'homme supérieur, initié aux choses divines et capable de lire dans l'avenir; le positivisme moral de Socrate, peut-être aussi sa dialectique minutieuse, provoquèrent son rire dédaigneux. Socrate auraitil été pris au dépourvu par une suffisance qui n'était pas celle des sophistes ? Toujours est-il que, pendant une saison. Socrate eut l'air d'être roulé par le mage ; ce fut du moins l'avis de certains témoins, qui, plus tard, racontèrent la chose au jeune Aristote. C'est ainsi que l'on peut, sous toutes réserves, reconstituer cette histoire.

Il est temps de conclure. Des témoignages trop dédaignés représentent Socrate comme un partisan décidé d'une morale indépendante et purement humaine ; ces témoignages paraissent dériver, les uns des petits socratiques, disciples immédiats de Socrate, le dernier d'Aristote ; s'il en est ainsi, leur valeur est incontestable.

Victor Eggkr.

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