I)u 31 décembre L903 au 24 mai L
Pillon. — Année philos, l ''08. Ci
années, pourrait dater d'un demi-siècle et passer pour l'œuvre d'un continuateur de ces « idéologues » dont fut Destutt de Tracy et aussi Maine de Biran. On sait la formule de Condillac : « La science n'est qu'une langue bien faite. » N'est-ce pas en psychologie, surtout, que l'importance du verbe est souveraine? Le mot exerce une fonction véritablement inhibitrice ; il jalonne le devenir de la conscience et le fixe, pour ainsi dire, en le qualifiant. L'essentiel est de jalonner où il faut, et de qualifier avec exactitude. Que ce soit là ce dont M. Egger semble préoccupé avant tout, on s'en aperçoit à chaque page. M. Bergson atteste des préoccupations toutes semblables. Je veux dire qu'il soigne scrupuleusement et ses phrases et ses expressions. Mais quelle différence entre M. Egger et lui! Lui. M. Bergson, voudrait exprimer le devenir des choses et des êtres sans atténuer cette impression de mobilité que nul, depuis Heraclite, ne semble avoir à ce degré ressentie : il poursuit le devenir, en vue de l'atteindre, non de l'arrêter. M. Egger lui fait la guerre et lui donne la chasse. Et c'est pourquoi dans la langue de M. Bergson, la métaphore domine, et dans celle de M. Egger, la formule1.
Le cours débute par une introduction sur la méthode psychologique, un peu longue peut-être : j'avertis qu'elle est à lire et à méditer. Les nouveautés en sont instructives. Les points de départ d'une psychologie empirique - y sont fixés avec précision. La psychologie de M. Egger ne sera point objective et l'expérimentation n'en sera point la méthode. Elle sera, néanmoins, libérée de tout mélange avec la métaphysique : l'àme-substance des philosophes de 1830 en sera soigneusement écartée. — Alors ce sera une psychologie sans àme ? — Point. La conscience est une réalité, et notre idée de l'âme, à moins de se dissoudre, doit coïncider avec celle
1. Le hasard vient de réunir sous notre plume deux noms do contemporains. Ce hasard est heureux. En effet, très différents a beaucoup dëgards, .MM. Bergson et V. Egger s'entendent dès qu'il s'agit d'opposer le temps à l'espace. Chez M. Bergson, celte opposition prend sa source dans l'an! it h. se du qualitatif et du quantitatif. Chez .M. Ke.pT, la quantité enveloppe le temps et l'espace ; l'irréductibilité reste spécifique, non générique.
l\ « Empirique » disons-nous pour faire plaisir à l'auteur. Nous verrons bientôt M. V. Egger dépasser le point de vue empirique, mais par fidélité à l'expérience.
de conscience. Dès lors, ou peut concevoir une étude qui aurait pour unique objet la conscience, les faits qui la remplissent, les lois qui gouvernent ces faits. Et ce serait la psychologie, science « empirique et pure », attentive à rester chez elle et à ne rien devoir, soit à la métaphysique, soit à la biologie.
A parler franc, cette science est surtout une critique. Elle trouve sa matière dans une science préexistante, non pas infuse, mais spontanément et inconsciemment acquise. Tout homme, par cela seul qu'il est homme, a des idées générales sur l'àme et sur la conscience. Ces idées générales sont le point de départ de la psychologie. Ainsi, tout d'abord, l'àme apparaît comme « uue société de genres ». Ainsi les faits sur lesquels le psychologue opère sont des « faits-résultats», issus de l'activité spontanée du sujet, dénotés et fixés par le langage de tous les jours. Il en résulte que si la psychologie est une science d'observation, son observation portera toutd'abord suides généralités. Le travail du psychologue consistera donc à reprendre l'œuvre du sens commun, à défaire pour refaire. Les progrès de la science s'accuseront par une révision constante de l'œuvre des prédécesseurs dont les plus anciens s'appellent Socrate. Platon, Aristote. A chacune des graudes époques de sou histoire, la psychologie se recommencera. Ajoutez à cela que « le général s'y offre tout d'abord à l'observatiou », et vous aurez commencédecomprendre pourquoi les tentatives dont le but est de soumettre la psychologie au droit commun soulèvent tant et de si invincibles résistances. C'est qu'entre la psychologie et toute autre science, les différences sont assez irréductibles.
Ou aimerait suivre à la trace M. V. Egger dans tout ce qu'il nous réapprend et même nous apprend sur cette vieille méthode psychologique. Ordinairement les professeurs, pour la plupart, quand ils ont beaucoup discuté, quand ils ont beaucoup réfuté, s'imaginent avoir rempli leur tâche. La tâche est autrement délicate. Au lieu de disserter sur la possibilité d'être soi-même objet et sujet, il s'agit, tout d'abord, de savoir si cette possibilité se présente. Car supposez que le psychologue « retarde » sur ce qu'il observe, et que le sujet soit, en quelque manière, « postérieur à l'objet connu »>. la dualité reparait, que naguère on prétendail absente et l'objection classique s'évanouit '.
1. Mu peul dire que le sujet retarde sur l'objet dans tous les cas "ii le
Inutile d'avertir que notre auteur va « classer » les faits de conscience et répudier tout ce qui est <• pouvoir », « force » donc « entité chimérique ». Aussi bien ne pouvons-nous avoir conscience d'un .pouvoir, d'une faculté car « ce serait avoir conscience de l'avenir, ce qui est absurde. > .Mais l'avenir se prévoit, il se prévoit analogue au passé; niais l'idée de faculté implique une croyance d'ordre inductif et cette croyance n'a rien d'illégitime. L'auteur des Philosophes français du \l\ siècle s'étail exprimé déjà en ternies à peu près semblables. En ce temps-là les facultés « pouvoirs généraux et constants » florissaient encore. Taine leur faisait un geste de menace M. V. Egger, tout en disant les mêmes choses, paraît faire un geste de clémence : c'est que les temps ont changé.
Ils ont même changé à ce point que le problème des facultés, ou, si l'on préfère, de la classification des faits de conscience a perdu de son intérêt. Il est toujours utile de distinguer ces faits, de les opposer. Mais si la conscience est essentiellement évolution et devenir, l'histoire de lame importe singulièrement plus que sa géographie. Entendons qu'il est moins, beaucoup moins important de diviser l'âme que de la regarder vivre. A ce point de vue, la psychologie se comporte comme les autres sciences. Elle se donne des « lois » à découvrir.
La leçon de M. V. Egger sur la « classification des faits de conscience » est toute personnelle. Il met les sensations à part et les images à leur suite, l'intelligence, à laquelle, jadis. on rattachait l'imagination, se réservant les concepts, ainsi que les fonctions dont le concept est la cause occasionnelle. Les tendances formeront une classe distincte des sentiments proprement dits, l'activité des unes s'opposant à la passivité des autres. Notons, à ce propos, que sentiments et tendances, impliquant « l'opposition binaire» du bieu et du mal, restent à la rigueur, dans l'extension d'un même genre. Au surplus l'originalité de la classification est ailleurs. Elle est ou me paraît être dans la reprise du point de vue d'Aristote et d'une bonne partie de l'antiquité grecque, où, contrairement à nous autres modernes, on apparentait le désir à la volonté, sans toutefois aller jusqu'à les confondre. La volonté, remarque notre auteur, ne se peut concevoir indépendante des idées de bieu et de mal. De plus, partout où la volonté s'exerce, l'âme
phénomène se produit sans que le sujet le provoque. Alors Le sujet constate. Mais toute constatation implique la présence antérieure du constaté.
tend vers un but. Et ce n'est pas tout. L'idée de tendance enveloppe celles de tension, de concentration, d'effort. Il y a de cela dans tout acte de vouloir ; daus tout désir, pareillement. — Alors nous voici, dès le début, orientés vers le déterminisme? — Pas du tout : sacbons attendre et nous en aurons la preuve.
Passons du point de vue statique au point de vue dynamique. Assignons à la conscience, pour objet : le « donné immédiat ». Délinissons-là : « une continuité temporelle » et regardons-la vivre. Nous constaterons, d'abord, que tout devient en elle et que la durée, son milieu, la contraint à changer toujours. Nous parlons, eu ce moment, à la manière d'Henri Bergson ; mais nous ne faisons que suivre la pensée de Victor Egger puisqu'il admet une première loi de l'âme, identique à sa définition : la loi du « changement rapide ». Même il compare l'âme à un papillon voltigeant de Heur en Heur. Il l'appelle « un être qui se fatigue très vite de sa manière d'être ». De plus, cet être pense toujours ; en d'autres termes la conscience n'est jamais vide. Qui ne pense pas, rêve : mais la plupart du temps les rêves tombent dans l'oubli. Au réveil le moi se reconnaît vite, et vite il se rattrape. Ainsi la conscience implique le souvenir. Tout fait de couscience est à la fois présent et passé. Et c'est pourquoi, dans la conscience, les états se succèdent et s'enchaînent. Et toujours l'état actuel apparaît comme « l'autre » de l'état auquel il est immédiatement uni.
L'état de conscience étant « ceci » ou « cela », participe de la Qualité. Mais ce qu'il est, il peut l'être plus ou moins, et pendant plus ou moins de temps. Dès lors il participe de la Quantité. La durée, l'intensité lui appartiennent eu propre; l'étendue quelquefois : nous voyous et touchons daus l'éteudue.
Dispersée : dans la durée puisqu'elle change ; dans l'instant puisqu'il chaque moment, notre vie intérieure nous apparaît multiple, l'âme participerait-elle du nombre? Le nombre est une quantité. Mais toute quantité n'est pas nombre; Je soutire plus qu'hier : je le sais, je l'affirme. Deux ou trois fois plus qu'hier? Je ne puis l'affirmer, n'eu sachant rien Deux choses, toutefois, sont certaines. Pour faire durer, l'on affaiblit; quand on veut intensifier, on sacrifie de la durée. Donc la
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durée el l'intensité sont inversement proportionnelles. La
formule du viveur est : courte et bonne.
Tout, change en nous. Or le devenir et la science sont incompatibles. Il est donc impossible de uous connaître. Mais l'homme se connaît. Aurait-il prise sur le devenir? Précisément. 11 est capable d'effort et d'habitude.
La racine de l'effort est, la « tension ». La « tension » ralentit le cours de la conscience; elle se concentre sur un état, dégradant, jusqu'à les effacer, presque, les états adjacents. La tension ne vise aucun but. Quand l'attente s'y mêle, l'attention se produit.
Ainsi l'effort a plusieurs modes : nous eu connaissons déjà deux. Le troisième est la « réflexion » qui fixe notre devenir intérieur et, se portant sur une série déterminée d'états, leur prête, à ces états, un surcroit de durée et de force, les différencie ou les assimile.
L'effort est, de sa nature, mental ou moteur : et pareillement la volonté. La volonté se représente un but grâce à des images que l'on pourrait appeler « statiques ». Des images dynamiques lui permettent de se représenter les moyens. Après qu'elle a choisi, la volonté exécute. Une sensation musculaire accompagnée de sensations visuelles et tactiles, ses résultats, atteste le passage à l'acte.
L'effort choisit, mais ne crée pas. Soumis à la nature avant qu'il ne la dirige, son éveil exclut lindifférence, implique le mobile, suppose le désir d'un bien, l'aversion d'un mal. Le désir est l'essence de l'âme, écrivait Spinoza. Peut-être. En tout cas, il est la raison d'être de l'effort. Qu'est-il essentiellement? Une tension vers l'avenir, laquelle implique une tension sur son image présente. Tout d'abord on désire fortement, aveuglément. Entre l'état présent et l'état désiré, l'on sent un intervalle. Peut-on le franchir ? Alors on ne désire plus. Je me trompe, on fait plus que désirer, car on veut. L'intervalle entre le désirable et le possible apparaît-il démesuré? L'effort de la volonté s'oppose à l'énergie du désir: on tente d'oublier ce que Ion désirait, d'oublier même que l'on désirait. — Présent dans le désir et, comme bien l'on pense, dans l'aversion, sou contraire, l'effort l'est aussi dans l'amour et dans la haine. Ou sait leur puissance d'invasion : tant il est
vrai que le désir et ses modes simplifient la conscience au point d'y effacer tout ce qui ne les sert pas!
L'âme pense toujours, écrivait Descartes, et par là, il niait, avec la dernière énergie, la possibilité du vide psychologique. En dirons-nous autant de l'effort? Non. Le ressort tendu a besoin qu'on le relâche: il le semble tout au moins. Et pourtant l'effort dure. Sans lui, la dispersion de la vie psychique nous rendrait impropre à l'action, à la pensée, à ce que nous appelons l'état de veille. L'extrême distraction entraînerait l'inaptitude à vivre. Mais le néant d'effort, ou ce que nous serions tenté de nommer ainsi, n'est que le moindre effort. Ne disons pas que sa permanence est invraisemblable. Car ce n'est point d'être tendue que l'âme se fatigue, mais de l'être sur le même objet. Ce n'est point de penser toujours qui lasse, mais de penser toujours à la même chose. Quand l'effort se déplace la fatigue cède.
L'effort est le régulateur de la conscience. Il tend vers le meilleur. Ou sait donc où il va, où il nous mène. Mais d'où vient-il ? Quels en sont les antécédents, les lois? La question ne se résout guère. Plus on cherche d'antécédents à l'effort, plus le champ de l'effort s'élargit et s'étend, comme si un effort dérivait d'un autre, et cela toujours, comme si l'effort apparaissait incessamment parmi les raisons d'être de l'effort, au sein de son propre déterminisme. Disons mieux : comme s'il brisait le déterminisme auquel on est tenté de le soumettre.
— C'est le bien qui détermine l'effort ! — Soit. Mais l'objection est fragile à force d'être vague. Oui : l'effort tend vers un bien. Le tout est de savoir si l'effort n'a pas choisi son bien. Que de fois n'arrive-t-il pas d'appeler bien ce qui est son contraire, et de choisir un faux bien sans motif évident ! Vis-à-vis du bien, ne croyons donc pas que l'effort soit esclave et délivrons-le de tout assujettissement. D'ailleurs un effort soumis à des lois serait déterminé par ses antécédents et deviendrait inutile.
Ainsi l'effort est affranchi de la causalité. Et il enestaffranchi par la raison qui en est le type. L'effort, c'est la cause, telle que le sens commun l'envisage, soit un antécédent producteur rendu possible, il est vrai, par ses autécédents immédiats, mais rien que possible. Tout le monde s'accorde sur ce point: l'effort a des allures d'indépendance.
Est-il réellement indéterminé? La thèse est indémontrable. D'autre part le déterminisme, entendons l'universel déterini-
nisme, non plus, ne se laisse guère démontrer. Le savant l'affirme, même s'il manque, pour l'affirmer, de toutes les raisons nécessaires. Celles qu'il a devant lui, ou croit avoir, il les juge suffisantes. Aussi bien sesprévisions se réalisent-elles toujours. Mais le résultat d'un eflort est imprévisiBle. La loi de l'effort, au cas où elle serait, apparaîtrait imprégnée de contingence.
Reconnaissons donc que l'effortest un clinamen phénoménal et conscient, un signe de la coutingenee des choses, l'agent et le signe de cette contingence au sein du devenir conscieut. Et il ne faut pas se récrier. La réalité de l'avenir est à ce prix. Cela, M. Egger l'enseignait de son côté pendant que, du sien, l'enseignait M. Bergson. Pour que l'avenir ne soit pas un mensonge, il faut qu'il ne soit pas entièrement contenu dans le passé. A quoi bon, dès lors, retarderait-il sur ce passé et s'en distinguerait-il?
Nous disions bien que la psychologie de M. Victor Egger était saturée de philosophie. — Même s'il lui avait plu de donner une forme mythique à sa pensée, rien ne lui eut été plus facile que de commencer sou enseignement de psychologie par un apologue. Le jour où il s'agit de créer l'âme humaine — il nous aurait dit à peu près cela, mais certes mieux que je ne le saurais dire — les dieux tinrent conseil. Zeus lui donna son essence et la voua au devenir perpétuel. Sur quoi la prudente Athéne fit réflexion qu'autant aurait valu ne rien créer du tout, car devenir c'est à la fois être et ne pas être. Ares, le dieu des vertus guerrières, dota l'âme de l'effort. Il lui donna l'attention, la réflexion, le pouvoir de se regarder vivre et de ralentir le cours de ses états. On applaudit à l'œuvre d'Ares. Un dieu, pourtant, fit des réserves, loua le but, mais blâma le moyen. L'effort fatigue. Sa nature est de commencer et de recommencer. L'idéal serait de trouver un moyen qui permît à l'âme d'échapper au devenir par la répétition ou par la continuité, mais par une répétition et une continuité qui la dispenseraient, en partie, de l'effort. Ce dieu, dont on ne dit point le nom venait de découvrir l'habitude.
L'habitude est. en effet, la deuxième grande loi de l'âme. Elle faitce que faitl'elîort, mais pard'autres moyens, eucorrigeaut, autrement que lui, la loi du changement rapide. L'effort fat-
taque de front, l'habitude la tourne. L'habitude est répétition; mais toute répétition n'est pas habitude. Parfois c'est le hasard qui provoque la répétition. Je reviens à Paris, je revois la Madeleine. Le même milieu physique donne lieu aux mêmes sensations. Ici le nombre des antécédents n'influe pas sur celui des conséquents. Ainsi en est-il dans le monde physique. Le ciel ne prend pas l'habitude des orages, ni la terre celle des saisons. Nous aussi, quand nous imitons, nous répétons encore ; nous faisons un geste parce que nous l'avons vu faire.- L'imitation d'autrui se passe d'habitude. Mais cette imitation n'est poiut la seule possible. Il arrive de s'imiter soi-même. C'est qu'on se souvient de soi-même. Or, tout souvenir est issu d'une habitude; tout souvenir est uue habitude : le semblable y est engendré par le semblable; la répétition y est directe sans image intermédiaire : elle a pour siège une même conscieûce. Toute habitude offre ces caractères et ils lui sont essentiels.
Eu outre, toute habitude exige des conditions et des occasions. Pour qu'un verre déborde, il doit d'abord être rempli, et telle est la condition. Pour qu'un verre déborde, une goutte de liquide supplémentaire est indispensable : et telle est l'occasion. Cette distiuction de sens commun, omise dans le vocabulaire de la science, n'est ici nullement négligeable. En général la condition est complexe, multiple, taudis que l'occasion est une. — L'habitude naît de la répétition : le second acte a pour condition le premier, le troisième a pour condition les deux qui précèdent. On distingue utilement des conditious positives et des conditions négatives. Ces dernières sont les intervalles qui séparent les répétitions : plus ils augmentent, plus ils en diminuent les chances. L'augmentation ici porte sur la durée et sur l'intensité. A la longueur de ce que l'on pourrait appeler « les intervalles de non-acte » il faut ajouter leur iutensité. — Comment attribuer une iutensité à ce qui n'est pas? — On oublie que le non-acte est en réalité « l'autre acte ». Or il est des degrés daus l'alterné. Plus une différence tendra vers l'opposition, plus une habitude aura de peine à s'établir. De là peuvent être déduites les conditious positives de l'habitude. Plus un acte aura duré, plus il aura eu de force, plus il aura chance de reparaître. Remarquons à ce propos que l'habitude n'est ni un fait, ni même une tendance. Elle est une simple puissance, une chance relative à l'avenir, une possibilité.
Ou sait ses conditions : que dire de ses occasions ? D'abord l'occasion d'uu acte d'habitude en sera différente. Eu second lieu, elle pourra être, ou bien un contigu de l'acte, ou bien encore l'un de ses analogues qualitatifs. L'habitude, en effet, passe à l'acte grâce à « l'association des idées ». On en sait deux espèces * et leur opposition. Le contigu est l'opposé du semblable : l'un participe de la quantité (durée), l'autre de la qualité (ressemblance). C'est l'association de ressemblance — jamais celle de contiguïté — qui réveille l'habitude.
11 reste maintenant à chercher les rapports entre la condition et l'occasion. Vraisemblablement ou les dirait inversement proportionnelles. Et c'est ce qui a lieu. Là où l'occasion est impérieuse, la condition peut être faible : l'habitude n'en est pas moins favorisée.
Quels en sont les résultats? Depuis que l'homme s'observe, lui ou ses semblables, lui surtout, il sait ce qu'il doit à l'habitude. Elle lui permet d'améliorer en abrégeant, de faire mieux et plus vite. Dans l'acte d'habitude, on agit avec moins d'effort, moins d'attention, et même sans attention ni effort. En sorte que, privés d'effort et d'attention, nous ne tarderions pas à voir périr nos habitudes. En effet si l'habitude rend l'acte moins conscient et plus rapide, à la limite, la durée de l'acte serait nulle, et aussi la conscience dont il avait été précédemment accompagné. Et l'habitude serait morte. Heureusement la limite n'est jamais atteinte : l'attention s'y oppose, adversaire implacable de l'automatisme. Eu fait, dans une conscience normale et saine, l'automatisme est toujours tenu en échec. Et l'habitude eu profite : car l'effort s'associe fort bieu à l'habitude. Pour faire des progrès, il faut se montrer attentif et lutter contre les effets désastreux de l'enchevêtrement des habitudes.
On s'exprime parfois comme si l'habitude diminuait l'effort. Ce n'est pas entièrement vrai. Elle ne le diminue pas ; elle le supprime. Expliquons-nous. Elle en supprime la monnaie. Elle annule les efforts partiels consécutifs à l'effort initial dont elle dégage les alentours. Sur cet effort initial, elle n'a presque aucune prise. J'aurai beau m'asseoir et me lever pendant un siècle, même sans vieillir et ne rien perdre de ma vigueur physique, au bout de cent ans, j'aurai toujours besoin d'effort pour me lever.
1. 1° L'association de contiguïté: -° l'association de ressemblance.
L'habitude exerce sur l'effort une action limitée. Sur nos sensations, elle n'en exerce aucune. Entendons : sur nos sensations proprement dites, car l'habitude agit sur leurs accessoires ou prolongements (images, idées faisant cortège à la sensation). Le domaine de l'habitude n'est donc pas illimité. La sensation, la volonté, les sentiments actifs lui résistent. Seuls, les sentiments passifs lui restent soumis : tels la joie et la tristesse, images probables de sensations internes réductibles au plaisir et à la douleur. N'en soyons point surpris : car il entre dans toute image du souvenir et, par suite, de l'habitude. On est donc fondé à soumettre à l'habitude le retour et le développement des images conformément à l'association de ressemblance et à la loi d'affaiblissement progressif.
Si l'on cherche une antithèse à l'habitude on la trouvera sans attendre : c'est l'innovation. Inutile de la définir. On en conclura vite que la faculté d'innover est essentiellement et « généralement » humaine. Mais peut-être lui attribuera-t-on un champ d'exercice singulièrement moins étendu que le champ réel. Assurons-nous-en. Nous nous assurerons en même temps que les pages dont le résumé va suivre, tout en ne manquant pas d'exactitude, ne manquent certes point d'originalité.
Je pense aux vers d'Athalie :
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants les complots.
Le « blanc » de la citation correspond à un blanc de mon souvenir. Je ne puis me taire. Je cherche un verbe de trois syllabes et qui ait le sens du verbe de Racine dont j'ai gardé la signification dans ma mémoire ; mais j'ai oublié le mot. Le premier verbe qui se présente est: « empêclier ».
Vérification faite, je me suis trompé. C'est « arrêter » qu'il fallait dire. Et cet infinitif est appelé par la métaphore du premier vers : « ... met un frein. » J'ai été victime d'un souvenir infidèle; je le regrette. Mais ce n'est point ce dont il s'agit. Il s'agit de ce que j'ai fait en remplissant, tant bien que mal, le « blanc » de mon souvenir. J'ai innové. — Piteusement ! — Tant que vous voudrez, j'ai innové quand même.
Voilà un premier genre d'innovation à portée de tout le
monde. Sommes-nous là au plus bas degré de l'innovation?
Pas encore. Serrons de près la définition du mot : innover, nVst-ce pas introduire dans la conscience ce <|ni, de soi-même, ne s'y trouverait pas'.' Il le semble. Mais qu'est-ce donc que cela qui s'y trouve de soi-même?
Des états etdes fonctions? Nullement. Des états, pas davantage. Pour y découvrir des fonctions, il faut déjà innover. Voilà certes ce dont on ne se doutait guère. Nous n'allons peut-être pas nous en apercevoir tout de suite. Sachons y mettre le temps, la chose en vaut la peine.
Supposons la conscience non pas inerte, mais passive. Tout y passe et repasse. Ce qui repasse n"est même pas reconuu. — Réintégrons dans la conscience le souvenir et l'effort : rappelons-nous que le souvenir, lequel n'estqu'un genre de l'habitude, s'associe à l'effort, etc., qu'adviendra-t-il? J'éprouve par exemple la sensation A. Je me souviens d'en avoir jadis éprouvé de pareilles : A', A", A '", etc. Pendant que ce souvenir occupe la scène, le devenir de ma conscience continue. Je n'y prends plus garde. Ce devenir, je l'ai fait, pour ainsi parler, descendre dans l'orchestre, et l'orchestre accompagne si faiblement que j'entends à peine. Les faits dont la description précède se passent tous les jours, il u'importe : ne cessons point de les décrire. Quand la sensation A s'est trouvée réveiller les souvenirs A', A", A'", elle était en contiguïté avec d'autres états. J'ai brisé cette contiguïté. A la succession A, B, C, j'ai substitué ou plutôt superposé avec sforzando la suite A A' A" A'". Pourquoi ? parce que ces états se ressemblaient. J'ai associé par ressemblance. Et en même temps j'ai innové. En d'autres termes, l'association par ressemblance n'est pas impliquée dans le pur souvenir conscient. D'où l'on peut conclure que l'acte consistant à former des groupes, à s'élever de l'état à la faculté est un acte d'innovation. Dans l'opinion de M. Egger, puisque l'innovation par ressemblance est à la base de l'activité intellectuelle, il faut aller jusqu'à dire que cette activité est un etïet de l'iunovatiou. — 11 est utile de savoir qu'au début de sa carrière, l'auteur de ces curieuses et fortes leçons de psychologie, a fait nue longue halte chez les criticistes. Un moment même, il s'est laissé classer parmi les disciples de Ch. Reuouvier. D'ailleurs eu aiguillant plus tard dans une direction autre, il nous parait avoir gardé quelque chose de ses anciennes sympathies. Je ne dis point cela pour dimi-
nuer le mérite de l'œuvre, au contraire. Car si M. V. Egger a démembré l'associatiounisme britannique, ainsi qu'on le verra bientôt, en dérivant les deux lois, celle de contiguïté et celle de ressemblance de deux sources différentes, il a voulu conférer à l'activité originale du sujet une dignité jusque-là refusée ou méconnue. Exagérerai-je en retrouvant cbez M.Eggerle célèbre nisiintellectus, pris il est vrai dans un sens entièrement nouveau? On ne s'aperçoit pas assez que la vieille métaphore de la tabula rusa est inapplicable aux radicaux de l'empirisme. Pour que la table fut rase, il lui faudrait commencer par être. Or, on ne la trouve chez aucun des empiristes d'outre-Mauche, ni chez Hume, ni chez Mill. Il semble que nous en trouvions l'équivalent ici, et même davantage. Nihil est in intellectu..., etc., la chose est jugée. Mais comment se représenter cette association de ressemblance dissociée de sou ancienne compagne d'association de contiguïté) sinon à la manière d'une source d'activité originale, et d'une activité où l'intelligence et l'effort travaillent de concert?
L'empirisme est accusé par l'apriorisme de supprimer l'intelligence. Il semble que, cette fois, l'accusation perde toute raison d'être. Assurément, dans une conscience qui n'aurait d'autre loi que celle impliquée par sa définition même, où tous les états glisseraient les uns sur les autres, aucune place ne serait réservée à l'entendement. Mais dans une âme habitée par l'effort, de laquelle l'effort ne disparait jamais, du moins à l'état de veille, puisqu'il ne se retire d'un point qu'en se concentrant sur un autre ; dans une âme où l'attention produit la discrimination et l'assimilation, ce germe de l'intelligence future, le vieil empirisme se sentirait plus que dépaysé. La doctrine psychologique de M. V. Egger serait-elle donc inclassable? ni apriorique — on sait depuis longtemps pourquoi1 — ni empirique, attendu que jusqu'à ce jour, dans l'histoire de l'empirisme, la réalité de l'effort et du libre vouloir a généralement, et presque délibérément, été rejetée ?
11 était croyons-nous indispensable d'interrompre notre exposé pour dégager l'esprit de la doctrine : car ici en est le cœur. Et ce cœur est à la fois celui d'une psychologie et d'une philosophie. L'auteur de cette philosophie, s'il a l'extérieur d'un idéologiste. s'il attache aux formules une importance
i Pourquoi? parce que l'auteur rejette les catégories, qu'il pari delà
conscience toute faite sans chercher à la construire, sans mêi iiscuter
l'opportunité de .~.i construction...
'.ij. L'ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 1908
extrême, s'il donne à la sentence condillacienne une énergie qii'on ne saurait désormais surpasser, puisqu'il afïecte parfois de ne point distinguer entre une science et sa langue1, cet auteur est, à bien des égards, l'un des plus modernes parmi nos contemporains. Les philosophiez delà volonté font prime au temps où nous sommes. Et c'est à elles qu'il convient de rattacher la philosophie de M. V. Egger. Mais dans ces philosophes où la logique exige impérieusement que la volonté soit, en quelque sorte, la mère de l'intelligence, est-il permis de parler d'empirisme? Est-on en»deça ou au delà de l'apriorisme-? — Voici donc où nous sommes. Tout à l'heure nous rencontrions l'attention sur le chemin de l'habitude, prête à lui barrer le passage et à l'empêcher de se détruire. C'est encore elle que nous venons de rencontrer, toujours à l'œuvre, et l'on peut dire à la même œuvre, puisque son rôle est d'annuler les effets de l'automatisme, soit celui de l'habitude, soit celui qui résulte du pur devenir. Or, qu'est-ce que l'association par contiguïté? C'est la réapparition fragmentaire d'un devenir passé qui vient, à la manière d'une ombre, doubler le devenir actuel. Et l'àme n'y gagne rien : au lieu de s'enrichir elle s'encombre. L'association par ressemblance, à l'exercice de laquelle la volonté est indispensable, vient changer tout cela. Cette associa-