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HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE ESTHÉTIQUE ET CRITIQUE

BERTHELOT (René).. — Évolutionnisme et platonisme : mélanges d'histoire de la philosophie et d'histoire des sciences (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; iv, 326 p.).

M. H. B'erthelot a réuni en ce volume des conférences et des articles qui ont déjà paru en des temps divers et dans diverses publications. Dans ces études se trouve une tendance commune, à la fois évolutionnisle et rationaliste, qui explique le litre. Le recueil qu'elles forment est divisé en trois parties : I. Etudes sur l'idée d'évolution mécaniste chez Darwin cl chez Spencer; IL Études sur l'idée romantique de la vie et de l'évolution ; III. Études sur quelques-uns des prédécesseurs et des disciples de Platon.

L'auteur a pris soin, dans une courte préface, d'indiquer luimême les sujets traités dans les morceaux dont se composent ces trois parties.

Dans les deux morceaux de la première partie, il s'est proposé de montrer que l'évolulionnisme mécaniste n'est nullement solidaire des idées de Darwin ou de celle de Spencer ; que d'abord le darwi-

nisme n'est pas la seule forme de l'évôlutionnisme mécaniste en biologie, qu'ensuite le système de Spencer n'offre pas la cohésion qu'il paraît, présenter à première vue, qu'on y peul il •'•inr-It-r la rencontre de deux courants d'idées, dont l'un au moins n'est pas mécaniste, <■! que d'ailleurs ce système ne doit presque rien à Darwin.

Dans les trois morceaux de la seconde partie, il a recherché les origines de l'évôlutionnisme romantique ou vitaliste et essayé de montrer comment la théorie de -Nietzsche, celle de Guyau et celle Ao M. Bergson sont des variétés d'un même type général et se rattachent en partie à des origines communes.

Les deux premiers morceaux de la troisième partie ont pour objet d'étudier, chez quelques-uns des prédécesseurs de Platon, les rapports d'une théorie mathématique avec une théorie évolutionniste de l'univers, et, chez certains de ses disciples, les altérations qu'ils ont fait subir à sa pensée. Le troisième morceau est consacré à la philosophie hégélienne et à la critique des interprétations qui en ont été données. Dans le quatrième morceau, M. R. Berthelot a voulu indiquer sommairement comment Renan a tenté d'assouplir l'idéalisme évolutionniste de Hegel et d'y incorporer la notion de science positive. Enfin, le cinquième morceau, le dernier du volume, esquisse les lignes directrices d'une philosophie idéaliste qui ne verrait dans le mécanisme que l'application de la raison à l'univers physique et qui, dans l'étude de l'esprit, s'incorporerait en partie et se subordonnerait les analyses pénétrantes, mais incomplètes, de la psychologie romantique.

Ces dix fragments sont d'une attachante et très instructive lecture. En tous, l'auteur a fait preuve d'originalité et de pénétration philosophiques. Ceux qui nous ont paru les plus intéressants et les plus suggestifs sont le troisième de la seconde partie (A propos de l'idée de vie chez Guyau, chez Nietzsche et chez M. Bergson) et le troisième de la troisième partie (Sur le sens de la philosophie de Hegel).

BIÉMA (É.mile van). - - L espace et le temps chez Leibniz et chez Kant (in-8° F. Alcan, Collection historique des grands philosophes : v-33B p.).

Ce livre est la thèse principale de M. E. van Biéma. Il a pour objet de contribuer à éclaircir, parle recours aux textes, les difficultés que présente l'interprétation des théories de Leibniz et de Kant sur la sensibilité, l'espace et le temps. Il est divisé en deux parties : I. Jugement de Kant sur la théorie leibniziennc de la sensibilité et sur ses conséquences; IL Les théories de V espace et du temps de Leibnitz et de Kant, leur rapport réel. Voici en quels termes M. van Biéma résume ses conclusions sur le rapport des deux théories:

« L'admission de l'espace et du temps au nombre des choses en soi, en qualité de relations entre des substances absolues, résulte, aux

yeux de Kant, de la double méconnaissance du caractère intuitif et du caractère sensible de ces données.

« C'est ce qui explique que Kant puisse indiquer, comme le point central de son opposition à Leibniz, tantôt sa thèse de la subjectivité (Esthétique), tantôt sa thèse de l'intuitivité (Amphibolie). Comme, dans son système, l'intuitivité des formes a priori entraîne la subjectivité de l'espace et du temps, et par là celle de tout le monde des phénomènes, il peut lui sembler que, réciproquement, la réduction (par Leibniz) de l'espace et du temps à des rapports, et la reconnaissance de ces rapports comme intellectuels, entraînent l'objectivité. — Et en effet, si, avec la théorie de l'entendement de Kant, une part essentielle de l'intelligence est appelée à devenir une source de limitation en même temps que de constitution de la connaissance, il n'est question de rien de tel dans l'idéalisme antékantien, et le rôle de l'intelligence, opposé à celui de la sensibilité, ne saurait être que d'atteindre le réel absolu. — Leibniz, en supprimant complètement la sensibilité comme telle (théorie de l'intellection confuse), faisait de toute connaissance une véritable connaissance de l'absolu. Mais il n'arrivait à un tel résultat que pour avoir refusé de voir tout ce qu'il y a de spécifique dans les données sensibles; de sorte que. selon la remarque de Kant dans le premier des passages où il attaque la théorie de la sensibilité du dogmatisme, Leibniz n'a ses coudées franches dans le monde de l'absolu, que parce qu'il s'est mis en contradiction avec les données de l'expérience dans le monde sensible...

« Les idéalistes dogmatiques avaient jugé philosophique, pourraiton dire peut-être, que, si la réalité absolue semble parfois voilée, c'est une simple illusion ; ce seraient les objets mêmes" vers lesquels va notre désir de connaître, qui, vus grossièrement, mal distingués, sont pris pour l'obstacle barrant la route. La lumière de l'entendement dissipe ce vain fantôme et aperçoit le réel, non au delà, mais à l'intérieur de ce prétendu obstacle et dans ses éléments.

« Mais cette donnée des sens qui s'impose à nous. Kant l'accepte telle quelleetla réhabilite. Loindetenter la tâche impossible de dégager le supra-sensible du sensible par une simple analyse, il se préoccupe seulement de garantir à ce donné que tout esprit humain est fait pour recevoir, à défaut de l'existence absolue, une réalité d'un autre ordre et qui suffise, en sauvegardant sa spécificité, à expliquer la connaissance telle qu'elle se produit pour l'esprit » (p. 313).

M. van Biéma a, croyons-nous, marqué exactement et avec précision, dans ce passage, les points où la théorie de Leibniz a été corrigée par Kant. H abien vu ce qui justifiait cette correction. Peut-être n'a-t-il pas aussi bien compris en quoi les deux doctrines avaient, l'une et l'autre, besoin d'être réformées; en quoi celle de Kant a été à la fois un progrès et un recul sur celle de Leibniz.

2lii L ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 190S

BIÉMA (Emile van). Martin Knutzen : La critique de 1 harmonie préétablie (in-8° F. Alcan; 12!> p.).

Cette élude est la thèse complémentaire de M. van Biéma. Elle est consacrée à la critique de l'harmonie préétablie laite par Martin Knutzen, connu surtout comme maître de Kant, dans la thèse inaugurale qu'il présenta le 11 avril l~35surles rapporlsde l'esprit etdu corps et où il soutenait que ces rapports peuvent et doivent s'expliquer par l'influx physique. Elle comprend trois chapitres : i.Lcs origines de la thèse de Knutzen sur l'influx physique ; n. La tentative de conciliation entre l'influx physique et lespriucipcs leibniziens ; m. Transformation qu'impose aux principes leibniziens une telle conciliation.

Dans sa thèse intitulée : Comment atio philosophica de commercio mentis et corporis par influxum physicum explicando, Knutzen s'était appliqué à montrer que la monadologie, substituée par Leibniz au dualisme cartésien, n'implique nullement l'harmonie préétablie, mais peut aisément s'accorder avec la théorie de l'influx physique ; que cette théorie, bien comprise, est parfaitement conforme aux principes leibniziens; qu'il faut donc le maintenir, en abandonnant celle de l'harmonie préétablie, que ces principes n'imposent pas à la pensée et qui. n'étant pas liée logiquement à la conception monadologique, n'a pas nécessairement sa place dans la philosophie de Leibniz.

C'est ce que conteste aujourd'hui, avec toute raison. M. E. van Biéma. « 11 reste, dit-il, peut-être possible de soutenir que telle autre forme de monadisme que le monadisme leibnizien aurait pu se produire dans l'histoire qui comportât comme conséquence l'influx physique, mais comment maintenir que le monadisme leibnizien, inintelligible aux yeux de Leibniz sans l'harmonie préétablie, engendrait logiquement l'influx physique? Ce dernier système eût peutêtre été réhabilité par une autre réforme du cartésianisme que celle que réalisa Leibniz avec une lumineuse conscience de la tâche accomplie, mais alors ce n'est pas le principe de sa propre philosophie, c'est le principe d'une philosophie opposée à la sienne que Leibniz combat, lorsqu'il conçoit et défend l'harmonie préétablie. La philosophie de Leibniz, c'est essentiellement la réduction du monde matériel et étendu à des coexistences de forces, et, en dernière analyse, du monde des forces aux manifestations successives des âmes. L'harmonie préétablie, loin d'être en contradiction avec l'esprit de cette philosophie, constitue l'élément nouveau qui la rend possible, c'est le lien idéal qui maintient tout l'édifice » (p. 113).

Oui, certes, dirons-nous, l'harmonie préétablie est inséparable du monadisme leibnizien. Leibnizne pouvait réformer l'idée de substance matérielle et étendue, sans réformer en même temps celle de causalité. Mais il faut bien comprendre que le monadisme auquel Leibniz a été conduit par la critique du dualisme cartésien est une doctrine

PILL0X. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE

de spiritualisme universel. Ses monades ne sont pas, comme les atomes dynamiques de Boscovich, des forces qui agiraient extérieurement, mécaniquement, les unes sur les autres. Il ne s'est pas arrêté à cette conception. Ses monades sont des sujets percevants, des consciences. C'est pourquoi il devait considérer l'harmonie préétablie comme la condition du monadisme, tel qu'il le concevait . On comprend que ses disciples n'aient pas cru pouvoir le suivre jusquelà, et que l'équivoque du mot force1 leur ait permis de s'accommoder d'un genre de monadisme qui ne leur paraissait pas avoir besoin de l'harmonie préétablie et où pouvait être conservé l'influx physique sous une forme nouvelle.

BLOCH (Léon)'. — La philosophie de Newton (in-8°. F. Alcan. Bibliothèque de philosophie contemporaine: 642 p.).

Ce livre, qui fait très bien connaître les travaux scientifiques de Newton, est une contribution importante à l'histoire de la science plutôt qu'à celle de la philosophie. Il est divisé en dix chapitres : i. L'arithmétique et l'algèbre; n. L'origine du calcul des fluxions; m. La portée du calcul des fluxions ; iv. Les notions fondamentales de la mécanique; v. Les principes de la mécanique; vi. La gravitation universelle et la mécanique céleste; vu. La physique mathématique et le mécanisme; vin. La physique expérimentale et l'in/pothcse ; \\. Les idées métaphysiques de Newton; x. Voltaire et Newton. Les deux derniers chapitres offrent seuls un intérêt proprement philosophique.

L'objet que s'est proposé M. L. Bloch est de montrer en Newton un fondateur de la philosophie positive. « Newton, dit-il, a réalisé d'une manière complète l'idéal que feront revivre plus tard les adeptes d'une philosophie positive, savoir constituer la science sans faire appel à la croyance. Le souci qu'il a de n'admettre dans la science que les faits d'expérience et les résultats du calcul peut seul expliquer le caractère restrictif qu'a si souvent la méthode newtonienne. L'induction, l'hypothèse, sont entourées de mille barrières à seule tin d'éviter l'immixtion arbitraire du surnaturel dans le domaine naturel » (p. 490).

Cependant Newton a complété par des idées métaphysiques l'ensemble de sa philosophie naturelle. Ces idées métaphysiques s'expliquent, avant tout, selon notre auteur, par l'esprit profondément religieux de Newton, par l'éducation qu'il avait re<;ue, par le milieu auquel il appartenait. « Pour lui, les vérités fondamentales de la métaphysique et de la religion sont au delà des atteintes du doute, ou du moins l'idée ne s'est jamais présentée à lui d'un doute s'élevant jusqu'à ces objets. A la différence d'un esprit comme Descartes.

1. Voyez L 'Année philosophique de 1903. p. 7G et l'Année philosophique de 1907, p. 437. note 2.

pour qui le doute méthodique s'étend d'abord à toutes choses, et ne se limite que par sa propre impuissance Newton n'a jamais songé

à soumettre à une critique méthodique les principes essentiels de la toi » (p. 492).

M. L. Blocli fait remarquer que, dans sa métaphysique, Newton est placé très nettemenl au point de vue opposé de celui de Des* cartes. « Il acceptait sans hésitation l'existence d'un Dieu vaguement conçu. L'originalité de son système est d'avoir mis ce Dieu, non au début, mais à la fin de la philosophie. Il a libéré de la sorte la science positive de toute contrainte et de tout préjugé, en même temps qu'il ménageait un passage continu des derniers aperçus de la science aux premières aspirations du sentiment » (p. 496).

L'explication que donne M. Bloch des idées métaphysiques de Newton ne nous paraît pas satisfaisante. La conception newtonienne de la cause première ne peut être qualifiée de vague; car elle lie clairement la philosophie religieuse de Newton à sa philosophie scientifique. Ce lien était nécessaire : il résultait logiquement de la réalité que sa philosophie scientifique attribuait à l'espace, des bornes où elle renfermait le inonde, de l'immensité et de l'éternité qu'elle laissait hors de son domaine et qui ne pouvaient être accordées qu'à Dieu. La métaphysique qui, selon Newton, doit compléter la science et à laquelle il est conduit par la science même, cette métaphysique est un théisme nettement affirmé et bien défini, et non, comme le dit M. Bloch. une sorte d'agnosticisme qui pourrait être rapproché de celui de Kant (p. 518). Un tel rapprochement ne peut être admis que par les disciples d'Auguste Comte, pour qui toutes différences s'effacent entre les doctrines métaphysiques dans le mépris qu'elles leur semblent mériter également.

BOUTARD (abbé Charles). -- I. Lamennais, sa vie et ses doctrines. II. Le catholicisme libéral (1828-1834) (in-12, Perrin; vi-407 p.).

Le premier volume de cet intéressant et important ouvrage a paru en 190'i ; nous en avons parlé dans l'Année philosophique de l'JUIi, p. 258-260. Le second volume comprend seize chapitres, où l'auteur nous fait connaître la vie et les œuvres de Lamennais depuis la publication de son livre Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise jusqu'à sa rupture avec Rome. Tous ces chapitres sont d'une attrayante et captivante lecture. Ils ont été écrits avec le même esprit d'impartialité que ceux dont se compose le premier volume. Nous signalerons, comme particulièrement dignesd'attention : le chapitre n (Le libéralisme), le chapitre v (L'école de la Chesnaié), le chapitre vi [La fondation de l'A venir), le chapitre vil (Le catholicisme libéral : articles publiés dans le journal I'Avenir), le chapitre xm /. Encyclique Mirari vos), le chapitre xv (Le conflit avec Rome), le chapitre \vi (La rupture).

M. l'abbé Boutard fait remarquer avec raison le caractère relatif et opportuniste du libéralisme de Lamennais :

« Son évolution vers le libéralisme n'entraînait pas de sa part, comme on l'a dit trop légèrement, un abandon de ses anciennes doctrines. En thèse absolue, il les maintient toutes, et, sur les principales, il ne fait au libéralisme aucune concession ; il ailirme, au contraire, sans la moindre atténuation, que la vérité seule a des droits, et que, dans un État normalement constitué, ces droits doivent être protégés... Mais quand la division s'est introduite dans les esprits et que l'unité des croyances a été rompue, la tolérance, non seulement pour les personnes, mais même pour les opinions, devient une nécessité sociale » (p. 38).

Plus loin, il montre que Lamennais était fort éloigné de soutenir, sur les rapports de l'Église et de l'État, une doctrine contraire à l'orthodoxie :

« La vérité est que personne ne fut en principe moins séparatiste que Lamennais ; il le devint par tactique, et, devrait-on dire, si ce mot pouvait être appliqué à cet homme, par opportunisme. Nul doute que dans une société constituée à son gré, l'Église et l'État n'eussent été étroitement unis, car dans cette société l'élément politique se serait distingué à peine de l'élément religieux. Telle n'était pas la société de 1830 ; tout y tendait au contraire à émanciper définitivement l'ordre temporel de l'ordre spirituel. En raison de cette tendance dont il avait su mesurer, mieux que personne, la force véritable, Lamennais comprit que, pour atteindre son but, il devait changer ses moyens d'action.

« Il avait rêvé naguère de faire une monarchie théocratique ; il songea dès lors à faire une théocratie républicaine. Le suprématie de l'Église romaine qu'il s'était flatté de rétablir en France avec le concours des royalistes, il se promettait maintenant de l'étendre au monde entier en lui donnant directement pour appui le Peuple » (p. 145).

BRÉHIER (Emile). — Les idées philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie (in-8°, Alphonse Picard; xiv-337 p.).

Cet ouvrage, qui est une contribution importante à l'histoire de la philosophie, a pour objet de faire connaître l'origine et la nature des idées philosophiques et religieuses de Philon. Il est divisé en trois livres : I. Le judaïsme; II. Dieu, les intermédiaires et le monde; III. Le culte spirituel et le progrès moral. Tous les chapitres de ces irois livres renferment des renseignements d'un grand intérêt. Nous signalerons particulièrement ceux que l'auteur nous donne sur la méthode allégorique (ch. m du livre premier); sur le Logos (eh. u du livre II) ; sur la conception philonienne du progrès moral (ch. m du livre III).

Dans la Conclusion, M. E. Bréhier montre l'idée '|n»' Philon s'est faite de la révélation divine, le rôle que cette idée a joué dans sa doctrine morale et religieuse, l'altération qu'elle ;i fait subir aux principes que le philonisme a empruntés à la philosophie grecque :

<< Ces! un trait fort important du philonisme que révélation et raison coïncident pour lui. Le culte de Dieu est un culte rationnel, et la philosophie n'est que la parole divine révélée...

« C'est cette conception d'une révélation rationnelle qui permel à Philon de recevoir dans le judaïsme toute la philosophie grecque. Mais en même temps elle l'altère profondément, et dans son essence même...

« L'objet de la philosophie grecque, depuis les physiciens jusqu'aux stoïciens, est de déterminer les principes des êtres tels qu'ils sont. Mais, si l'on accepte comme moyen de cette connaissance, la révélation, on interpose alors entre l'intelligence et son objet une personne intermédiaire qui lui sert de guide et de maître. C'est Dieu qui donne aux sens et à l'intelligence les choses sensibles et intelligibles. Mais tandis que la connaissance pure était l'objet de la philosophie, le rapport avec Dieu, qui est la condition de cette connaissance, risquera de devenir l'élément principal qui cache tout le reste. L'objet delà philosophie est, pour Philon, moins de connaître que de rapporter à Dieu, par un culte intérieur, l'origine de nos connaissances, ou plutôt ce rapport est le seul moyen de la connaissance stable et certaine. D'autre part, dans la joie de ce rapport intime à Dieu, de cette présence divine dans l'âme, le contenu même de la connaissance tend à s'effacer. Tout être apparaît un néant auprès du maître divin. La révélation, qui était un moyen, devient un but. La connaissance des êtres devient la gnose au sens que le mot devait avoir un peu plus tard...

« De ce point de vue, on comprendra l'attitude de Philon par rapport à la philosophie grecque. Le platonisme est pour lui particulièrement important; mais il n'en recueille pas tout, ni même le principal. Il y voit avant tout le Démiurge du limée qui crée le monde par un acte de bonté, l'amour intermédiaire entre l'homme et^le bien, et le monde intelligible...

« On chercherait vainement à expliquer par le judaïsme de Philon une pareille transformation de l'esprit grec. Les causes en doivent plutôt être cherchées dans le'milieu alexandrin. C'est là, sous des influences multiples et obscures, que s'est accomplie cette fusion entre philosophie et révélation d'où est sorti le philonisme » (p. 314 et suiv.).

PILL0N. REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 260

FOUCIIER DE CEREIL (Le comte). -- Descartes, la princesse Elisabeth et la reine Christine, d'après des lettres inédites, nouvelle édition (in-8°, F. Alcan ; 219 p.).

Nous avons déjà eu l'occasion d'appeler I'atLention du lecteur sur la correspondance de Descartes avec la princesse Elisabeth, en parlant du livre de M. Victor de Swarte : Descartes directeur spirituel (voy. Y Année philosophique de 1904, p. 210). Les lettres de Descartes font connaître sa conception des rapports de l'àme et du corps, sa psychologie et sa morale. Elles mettent en lumière l'originalité et la portée pratique de son spiritualisme. Le présent volume n'en donne que les sommaires. Mais on y trouve toutes les lettres, très intéressantes et très curieuses, de la princesse Elisabeth, et l'on peut voir que la doctrine de Descartes, qu'elle comprenait très bien, ne satisfaisait pas pleinement son esprit. Elle admirait l'œuvre du philosophe, mais, sur quelques points importants, restait sceptique. On remarquera la précision avec laquelle elle a posé, la première peut-être, la grande question que soulevait l'action de l'àme sur le corps et du corps sur l'âme, d'après les attributs cartésiens qui distinguent les deux substances en les séparant au point d'en exclure, semble-t-il, l'union naturelle ;' les fortes objections qu'elle opposait à la possibilité de concilier le libre arbitre avec la dépendance où, selon le théisme cartésien, toutes choses sont de Dieu ; les arguments tirés de l'expérience dont s'appuyait son pessimisme pour résister aux consolations et aux conseils inspirés par l'esprit essentiellement optimiste de la métaphysique et de la morale cartésiennes.

GEORGES (A.). — Essai sur le système psychologique d'Auguste Comte (broch. in-8°, Lyon, imprimerie A. Rey; 63 p.).

L'objet de cette étude est d'établir, en rapprochant « de nombreux textes trop peu connus », qu'il est injuste de nier, comme on l'a fait et comme on le fait souvent, l'existence d'un système psychologique d'Auguste Comte, quoique le fondateur du positivisme lut très opposé à la psychologie de l'école éclectique et aux conséquences métaphysiques que les spiritualistes de cette école tiraient de la méthode d'introspection, telle qu'ils l'entendaient et l'appliquaient. Nous nous bornerons à en citer la conclusion, à laquelle il nous paraît que l'on ne peut rien objecter :

« Lorsque l'on considère qu'Auguste Comte insista plus que tout autre sur le rapport étroit de la pensée au cerveau et à tout l'organisme, qu'il invitales psychologues à étudier les facultés psychiques des animaux, à comparer les différentes races humaines, les différents âges, les diverses carrières et tournures d'esprit ; qu'il tenta de réagir l'un des premiers contre le dédain des éclectiques pour tous ces modes d'information et spécialement pour l'examen des cas

morbides; qu'il proclama, en face de leur méthode bâtarde, composée de déductions et d'observations intt mes sujettes ■> caution, les droits de l'expérience et de l'observation, étendues non seulement à l'homme el à l'animal, mais encore à toutes les manifestations de la vie sociale ; lorsque l'on se représente la richesse et la complexité de la science que, à l'aide de toutes ces méthodes, il se proposait de créer, on se demande ce que les Anglais et les Allemands ont ajouté d'idées vraiment fécondes à ce grandiose programme » (p. 62).

M. Georges aurait dû peut-être l'aire remarquer que le < système psychologique » d'Auguste Comte s'est modifié et élargi dans la seconde carrière du philosophe, lorsqu'il reconnut la nécessité de joindre la méthode subjective à la méthode objective et de subordonner les cinq premières sciences à la sociologie et à la morale. Si disciples el adversaires se sont accordés à dire que la psychologie est absente de l'œuvre de Comte, c'est qu'ils n'ont voulu voir en cette œuvre que la négation tranchante, absolue, poussée à l'absurde, de la psychologie universitaire et de sa méthode ; c'est aussi que, jugeant. semble-t-il, de la doctrine de Comte uniquement par le Cours de philosophie positive, ils ont méconnu l'originalité et l'importance philosophiques du second de ses grands ouvrages.

MANNEQUIN (A.). — Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie, avec une Préface de R. Th.amin et une Introduction de J. Grosjean (2 vol. in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; t. I, ci-204 p. ; t. Il, 326 p.).

Ces deux volumes, que les amis du regretté Arthur Hannequin ont publiés après sa mort, renferment, outre la rédaction française de sa thèse latine sur la première philosophie de Leibniz, des fragments d'un haut intérêt sur l'histoire des sciences et l'histoire de la philosophie.

Les études réunies dans le tome premier sont : 1° Lue leçon d'ouverture d'un cours sur la philosophie des sciences (1885) : — 2° Une leçon d'ouverture sur l'histoire des sciences (1891) ; — 3° Un chapitre de l'histoire des mathématiciens et des physiciens français dans la première moitié du xixe siècle; — 4° Un article sur les nouvelles géométries à propos de l'Année philosophique de 1891 ; — 5° Un exposé de titres pour une candidature au Collège de France; — 6° Une étude inédite sur la philosophie de Hobbes ; — 7° Quelques pages, les dernières qu'ait écrites Hannequin. sur la méthode de Descartes: — ne élude sur la preuve ontologique cartésienne, où cette preuve est défendue contre la critique de Leibniz.

Le second volume contient : 1° Un fragment sur Spinoza ; — 2° La rédaction française de la thèse latine de Hannequin sur le première philosophie de Leibniz ; — 2° Les leçons faites, en 1896-1897. à la Faculté des lettres de Lyon, sur la philosophie de Leibniz et les lois du

PILtON'. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 271

mouvement; — 3° Un travail sur les principes de l'entendement, leur fondement et leur importance dans la Critique de la raison pUre; — 40 Un article sur Y Année philosophique de 1890 intitulé : Un nouvel organe de néo-criticisme ; — 5° Une conférence faite en 1890 sur le problème de la mortalité.

Toutes ces études, qu'il nous est impossible d'analyser et d'apprécier en une brève notice, veulent être lues et méditées. Toutes font bonneur à l'historien consciencieux et bien informé des doctrines diverses, au philosophe pénétrant et profond que fut Mannequin, Toutes font regretter que la mort ait arrêté en plein essor cette noble et forte pensée, qu'il s'en soit allé, comme le dit M. Grosjean, dans une Introduction sur sa vie et son œuvre, qu'il « s'en soit allé, avant quarante-neuf ans, en pleine journée de travail et d'espérances » (t. 1, p. 15). Celles qui, par leur importance, nous paraissent surtout mériter l'attention sont : l'analyse de la philosophie de Hobbes (t. I, p. 117-208) ; la thèse sur la première philosophie de Leibniz (t. II, p. 17-224) : les leçons sur la philosophie de Leibniz et les lois du mouvement (t. II, p. 225-250). Il nous faut signaler également les articles très bienveillants consacrés à l'Année philosophique de 1891 (t, I, p. 87-101) et à l'Année philosophique de 1890 (t. IL p. 281-297). On remarquera la conclusion du premier de ces articles sur la droite euclidienne, que l'auteur considère « comme le soutien unique de toute géométrie », et à laquelle convient, dit-il, le nom de droite inconditionnelle, « parce que, non seulement toutes les géodésiques des surfaces quelconques, mais même toutes les ligures de la géométrie y trouvent leurs conditions, tandis qu'elle n'a elle-même ses propres conditions en nulle autre figure » (t. 1, p. 99 et suiv.).

LALO (Charles). — L'esthétique expérimentale contemporaine (in-8" F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; xv-208 p.)

L'ouvrage est d'une lecture lente et difficile. Mais il est peu d'ouvrages plus véritablement instructifs. 11 semble qu'à travers l'exposé de M. Lalo, Fcchner puisse non seulement être lu, mais encore étudié. Oui certes, l'esthétique expérimentale du fondateur de la Psychophysique, un métapbysicien pourtant, est empiriste et même hédoniste. Expérience et empirisme ont beau ne signifier point la même chose, tout appel à l'expérience, là où cet appel est exclusif, implique la volonté de se soumettre à l'évidence des faits, surtout celle de constater sans commenter. Je crains que le recours à cette discipline ne demande plus d'efforts qu'il ne produise de résultats. Car on ne saura jamais ce qu'une telle mélbode exige d'efforts. Une expérience ne vaut, chacun le sait, que dans la mesure où elle a été bien préparée. Ce qui étonne toujours en pareil cas, c'estl'espril de détail qui préside aux expériences ; c'est la nature, parfois l'insignifiance, des questions posées, souvent même aussi la matière des

♦■ x) m' rie ii rc;s. Je rr l'use pour ma part de me prononcer sur les exemples la page 43. Fechner me présente neuf rectangles en me prianl le choisir celui qui m'est le plus agréable. Je n'ignore point que si l'on nie pressait avec instance, je choisirais en lin de compte. Mais je ne jurerais pas de choisir le plus agréable à voir. Celle expérience, je le déclare peut-être à ma honte, nie paraît de celles qu'il est bon d'éviter, même si l'on a quelque temps à perdre. Et puis, je ne suis pas sur que ce soit là une expérience d'esthétique. L'agréable et le beau peuvent avoir des relations de voisinage. Ils n'en restent pas moins différents : ceci pour Fechner.

Un mot maintenant à l'adresse de son critique, M. Lalo. Sa thèse du « seuil esthétique », considéré comme « fait social » (p. 168-171), ne me parait pas fausse. Elle ne me semble pas, 'quand même, suffisamment établie. On dirait que l'auteur considère le « social » comme une sorte de refuge, que ne pouvant expliquer psychologiquement, il recourt, en désespoir de cause, à une explication par la sociologie. Je ne demande pas mieux que de le croire. Mais ce que j'aimerais encore mieux, c'est qu'il me fit aller voir. Et j'ai beau ouvrir de grands yeux, je ne vois rien, rien. — L'objet en question ne peut pas être ailleurs ! — Soit. En suis-je plus avancé de le savoir s'il me reste insaisissable?

MERLANT (Joachim). — Sénancour, sa vie. son œuvre, son influence (in-8°, Fiscbbacher : iv-346p.).

Cette étude très patiente et très avisée d'une succession d'états d'âme dans une àme très complexe, ouverte à toutes les impressions et à toutes les idées, fait honneur à l'écrivain psychologue qui l'a entreprise, en raison non seulement des difficultés rencontrées, mais encore de l'habileté dépensée, sinon à les vaincre, du moins à les faire constater, pour la plupart, invincibles. L'excessive complexité d'une nature comme celle de Sénancour demandait à être comprise, non à être « réduite ». Il y avait là un devenir mental à jalonner, une évolution à diviser en moments, pas davantage. Encore faut-il ici parler d'évolution au sens presque scientifique du terme, autrement dit d'une évolution par épigenèse exempte d'involution préalable. Ce malade, qui devait souffrir de ce que l'on appellerait plus tard « le mal du siècle », et qui en souffrit un des tout premiers, avant même que le siècle eût commencé, se guérit de son mal, presque à l'heure où il allait le communiquer aux jeunes romantiques des dernières années de la Restauration. En 1809, c'est-à-dire près de vingt ans avant l'épanouissement du romantisme, Sénancour avait (juaraute ans. A cet âge la souffrance se fane, elle perd ses séductions. L'aspiration au repos s'éveille. On s'aperçoit des inutiles tourments d'autrefois, on juge et l'on condamne la conception épicurienne de

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la vie qui en était la source... Ici je pose une question à M. Merlant. Il parle en excellent psychologue de la période épicurienne de Sénancour. N'est-il point de cet avis, que chez un homme né chrétien, même fût-il destiné, comme c'est ici le cas, à ne point rester chrétien, l'épicurisme d'un Épicure ne peut renaître ? Impossible de s'attacher au plaisir en repos. Mieux vaut la douleur, parce qu'avec elle, et par elle, le sentiment de la vie s'exalte, et surtout de la vie que l'on rêve de vivre. Et si l'auteur était de notre sentiment, il serait bien près de prévoir, chez son héros, un passage imminent de l'épicurisme au stoïcisme le jour où les passions auraient cesser de fermenter. Alors on incline vers l'ascétisme et l'on en finit avec des agitations sans but, fatigué d'avoir fait tant de bruit pour si peu de vraie besogne. Une nouvelle vie commence, partagée entre le mysticisme et un vague amour de l'humanité, entre le goût du bien d'autrui et le sentiment confus d'être soi-même impropre à assurer ce bien. — J'ai peur d'avoir fait de Sénancour une esquisse qui ne ressemble plus complètement aux portraits successifs dus à la plume deM. Merlant. J'ai, quand même, pris ces portraits pour modèles et j'espère leur avoir gardé, avec leur original, quelque lointaine ressemblance. Donc, il faut lire le Sénancour de M. Merlant pour bien connaître Sénancour et pour lier connaissance avec un jeune écrivain qui promet. L. D.

XAYRAC (Jeax-Pail). — La Fontaine, ses facultés psychiques, sa philosophie, sa psychologie, sa mentalité, son caractère (in-8°. 11. Paulin; 2o0 p.).

Le travail est conçu et exécuté avec méthode. Il s'agit ici de réunir le plus de documents possibles sur le fabuliste.., et d'en faire un portrait définitif? Pas du tout. Un portrait fixe son modèle dans une attitude. N'ous disons, par exemple, au modèle d'un portrait jugé par nous frappant de ressemblance : « Oh ! comme on vous reconnaît bien là quand vous vous apprêtez à conter ! » Je sais bien qu'un portrait littéraire multiplie ordinairement les poses et les expressions. Mais l'auteur se garde bien de les accumuler. Même s'il visait à n'en oublier aucune, il craindrait de gâter son œuvre. Je crains que M. Nayrac n'ait cherché à être exact en s'attachant à être complet. Il a imité la méthode des cliniciens qui s'appliquent à noter jusqu'aux moindres symptômes. Si je n'appréhendais de me faire appliquer le vieux proverbe latin : « Ne sutor,..., etc. «j'oserais douter que, même au poinl de vue clinique, cette méthode d'analyse et de juxtaposition soit la meilleure. Tous, nous connaissons des médecins capables de formuler un diagnostic en un clind'œil. (Juand ils se trompent, ce qui leur arrive bien de temps à autre, ce n'est jamais à moitié. Mais cela ne leur arrive que de temps à autre. Et on les admire. Et on les célèbre.

Je juge donc la méthode de Nayrao excellente, comme méthode I'hion. - Année i>liilo-~. t:»08. 18

préparatoire. Pas autrement. Elle nous apprend beaucoup de détails, étanl essentiellement cinématographique. Elle empêche l'impression d'ensemble. Si je demandais à l'auteur : « Dites-nous donc ce qu'esl La Fontaine! » il n'aurait qu'à nous tendre son livre: « Lisez, nous répondrait-il, et vous le saurez! » Est-ce certain ? Certes, grâce à M. Nayrac, nous en saurons plus long sur l'auteur des Fables et des Contes. Le connaîtrons-nous mieux? J'en doute. Et c'est pourquoi, tout en louant le zèle, la conscience, l'art d'information de M . Nayrac, je le prie de ni excuser si je ne puis m'acelimater à une méthode dont le moindre défaut est de donner à un auteur l'illusion que son livre est fait quand on a fini d'ordonner les notes prises pour le faire. L. i».

BOBIN (Léon). -- La théorie platonicienne de F Amour (in-8°, F. Alcan; 229 p.).

Dans son livre sur La théorie platonicienne des idées et des nombres, l'auteur nous aide à concevoir le monde intelligible de Platon, non pas seulement à la manière d'une hiérarchie d'Idées, mais comme une hiérarchie de Principes. Au-dessus du monde idéal, Platon aurait conçu une sphère d'existence distincte pour y situer le Bien avec ses deux aspects, le Vrai et le Beau. De plus, il aurait situé l'Ame dans une sphère intermédiaire entre le Sensible et l'Intelligible. Cette interprétation, avons-nous pensé, est plus que plausible si l'on admet que l'inventeur de la dialectique a compris les exigences de sa méthode.

Il fallait rappeler ce qui vient d'être dit pour expliquer et justifier l'interprétation proposée par M. Léon Bobin de la théorie platonicienne de l'Amour. L'auteur estime que l'on ne saurait exagérer la place qui lui revient dans l'ensemble de la doctrine dont elle accentue l'esprit synthétique. « L'Amour constitue une méthode philosophique et une grâce divine » (p. 228). II est une synthèse de contraires, un Démon, un mélange d'essences, un intermédiaire. On doit en dire autant de l'Ame (p. 167). L'Amour est fils « de la nature senjible à laquelle les Idées font défaut, et de la nature intelligible qui a connu les intelligibles jusqu'à l'ivresse, mais aussi jusqu'à l'oubli qui en est la suite » [Ibid.). L'amour est donc apparenté à l'àme raisonnable en qui se trouve un mélange de fini et d'infini, mélange qui lui fait sentir son infériorité. L'Amour, en conclut M. Bobin, est l'acte propre de l'àme.

Telle est l'interprétation proposée, interprétation qui fait penser à celle de Victor Brochard, mais la prolonge et la consolide. Ajoutons que cette interprétation implique l'antériorité du Banquet au Phèdre et, par suite, l'achèvement, dans le Phèdre, de la théorie du Banquet. On sait assez que le Phèdre est un des dialogues sur la chronologie desquels on s'entend le moins. Il s'y trouve des pages qui respirent

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la jeunesse, l'amour du savoir, l'aspiration à la science. D'autres passages attestent un savoir consommé, une pensée maîtresse d'ellemême, amie de la profondeur et, par suite, de la subtilité qui en est l'inévitable rançon. --Il faut lire le chapitre de M. Léon Robin sur la Formation de la théorie de l'Amour (p. 53-121) pour éprouver les mérites du philologue et féliciter de la fécondité de ses ressources le jeune historien de la philosophie grecque qui vient de se faire connaître. L. D.

ROBIN (Léon). — La théorie platonicienne des idées et des nombres d après Aristote, étude historique et critique, (in-8°, F. Alcan, Collection des grands philosophes; xvu-700 p.).

« Vous m'avez gâté Platon », disait à M. Léon Robin l'un de ses juges de la Sorbonne : car le présent ouvrage est une thèse pour le doctorat es lettres. Il est trop clair que le Platon de Victor Brochard était d'un abord plus facile et que les grâces du langage faisaient oublier les difficultés souvent inextricables de la doctrine. Mais ce n'est pas M. Léon Robin qui doit porter la peine d'avoir gâté Platon. C'est Aristote. Si Aristote n'avait pas tant parlé de son maître et de ses successeurs immédiats et s'il n'y avait pas lieu de discuter l'authenticité de certains dialogues même parmi les plus importants — la doctrine platonicienne pourrait être mise, sans déformation essentielle, à la portée de tous les curieux intelligents. Il est vrai que Platon enseignait quand il n'écrivait pas; que sa vraie pensée veut être cherchée dans ses leçons plutôt que dans ses écrits; qu'Aristote a entendu Platon exposer sa doctrine; qu'il était de taille à la comprendre; bref qu'Aristote est une source pour la connaissance du platonisme d'une valeur sinon pareille, au moins égale à celle des hialoyues, où l'auteur n'a laissé passer de sa philosophie que ce qu'il lui plaisait d'en laisser échapper. Il n'y a point, entre autres, parlé des nombres. Or la théorie des nombres tient une grande place dans l'exposition et dans la discussion aristotélicienne du platonisme. Aussi M. Léon Robin a-t-il cru devoir, pour exposer à son tour le platonisme, s'en tenir aux textes d'Aristote, comme si nous ne connaissions Platon qu'à l'aide d'un doxographe.

M. Ch. Huit a, dans la Revue philosophique de février 1909, rendu compte du travail de M. Robin. Il a rendujustice à ,1a méthode, à la patience de l'auteur. J'aurais souhaité un plus franc hommage à son intelligence d'historien et de penseur. Aristote, convenons-en, sort un peu diminué de cette longue discussion. Il semble que l'adversaire des maîtres de l'Académie ait combattu leurs doctrines avec une ardeur nuisible à la vérité. Mais ce qui étonne et ce qui résulte des constatations de M. Léon Robin, c'est qu'Aristote a exposé les idées de son maître de manière à faciliter l'examen de ses propres objections. Car c'est d'Aristote que se sert M. Robin pour le sur-

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prendre en flagrant délil d'argumentation sophistique. El ceci estdu plus haut intérêt. Désormais il faudrait se délier d A 1 1-1 oi .- <• considéré comme historien de la philosophie ». Il n'expose généralement qu'afln de combattre ett de combattre pour ses propres idées. En général d'ailleurs les philosophes qui savent créer ni; sont poinl d'impeccables interprètes de la pensée d'aulrui.

Mais le but du long el profond travail de M. Léon Robin n'esl pas Aristote: c'est. Platon, car notre auteur déclare s'être voué à l'histoire du platonisme. Aussi s'est-il fait une obligation, après avoir discuté les arguments critiques d'Aristote, de retrouver à travers les expositions d'Aristote la vraie pensée de Platon. La tâche était périlleuse : le risque à courir était beau. Il était grand aussi, car il exigeait des dons de métaphysicien et de dialecticien assez rares. Il nous paraît que M. Hobin n'a pas failli à sa tâche. Et nous le félicitons d'avoir mérité cet éloge.

Nous jugeons hardies ses dernières conclusions, dont voici la formule synthétique : « Aristote nous a mis sur la voie d'une interprétation néoplatonicienne de la pensée de son maître (p. 600). » La hardiesse et la vraisemblance pourraient bien être, ici, du même côté. Si la dialectique est l'àme du platonisme, c'est qu'il ne s'agit pas seulement de découvrir des principes, mais de leur assigner, à chacun, son vrai rang. L'Essai sur les Eléments principaux de la représentation vient d'en être chez nous un témoignagne décisif. Or, on peut, rien que parles Dialogues, s'assurer que Platon se préoccupait dans ses explications, de n'omettre aucun intermédiaire : j'en atteste la subtile el pas toujours nécessaire multiplication des « hypothèses » du Parméiride. Dès lors, que le platonisme n'ait pu se complétersans s'être compliqué, il n'y a là rien pour notre surprise. Et de là à conclure, fût-ce avec les plus grandes réserves, que le platonisme finissant s'est orienté dans une direction néoplatonicienne, il n'y a presque pas de distance. Aussi le livre « monumental » de M. Léon Robin est-il un instrument de travail des plus précieux pour l'intelligence et des idées de Platon et de l'évolution de la pensée grecque. L. D.

RUSSELL (Bektraxd). — La philosophie de Leibniz, exposé critique, traduit de l'anglais par Jean Ray et Renée J. Ray, avec un avantpropos par L. Léw-Bruhl (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine : xvi-243 p.).

Exposer le système de Leibniz, en prenant pour centre la théorie logique et métaphysique de la substance, telle que le philosophe l'exposa vers 1685 ; dégager les prémisses principales d'où se déduit ce système; montrer les contradictions qu'il renferme : tel est l'objet de cet ouvra-. .

Les principales prémisses de la philosophie de Leibniz sont, selon

l'auteur, au nombre de cinq, qu'il énonce dans les termes suivants : — I. Chaque proposition a un sujet et un prédicat. —H. Le sujet peut avoir des prédicats qui soient des qualités existant à des moments différents. Un tel sujet s'appelle substance. — III. Les propositions vraies qui n'affirment pas l'existence à des moments particuliers sont nécessaires et analytiques ; mais celles qui affirment l'existence à des moments particuliers sont contingentes et synthétiques. Les dernières dépendent des causes finales. — IV. Le Moi est une substance. — V. La perception fournit la connaissance d'un monde extérieur, c'est-à-dire d'existences autres que moi-même et mes états.

L'ouvrage comprend seize chapitres. M. B. Russell indique luimême les matièresquiy sont traitées. « Dans les chapitres u-v, dit-il, on examinera les conséquences des quatre premières prémisses, et on montrera qu'elles conduisent à toutes ou presque à toutes les propositions nécessaires du système. Dans les chapitres vi-\i. on s'occupera des preuves et de la description du monadisme leibnizien, dans la mesure où il est indépendant des causes finales et de l'idée du bien. Dans les autres chapitres, on tiendra compte de ces éléments et on s'occupera de l'âme et du corps, de la théorie de Dieu et de la morale (p. 5): »

Nous regrettons de ne pouvoir suivre l'auteur à travers ces seize chapitres, où il applique à l'analyse et à la critique de Leibniz une pensée originale, pénétrante et subtile. Nous nous bornerons à signaler, comme particulièrement dignes d'attention : le chapitre m (Les propositions contingentes et la loi de raison suffisante), les chapitres vu et vin (La philosophie de la dynamique) et le chapitre x (La théorie de l'espace et du temps et ses rapports avec le monadisme).

Dans le chapitre vu, M. Russell montre que Leibniz n'a pas vu la nécessité de prendre nettement parti pour l'un des trois grands types de théorie dynamique : doctrine des atomes étendus, doctrine du plein, c'est-à-dire d'un fluide pénétrant tout, doctrine des centres inétendus de force, avec action à distance. « Leibniz, dit-il, n'a pas su prendre conscience de ces alternatives, et ainsi, poussé par son goû.t pour les attitudes intermédiaires, il est tombé, non pas entre deux, mais entre trois chaises (p. 101). »

Dans le chapitre x, il fait remarquer la difficulté qu'aurait dû trouver Leibniz à concilier avec son monadisme sa théorie de l'espace. « La difficulté est celle-ci. Les relations spatiales n'existent pas entre les monades, mais seulement entre les objets simultanés de perception de; chaque monade. Ainsi l'espace est à proprement parler subjectif, comme chez Kant. Néanmoins les perceptions de différentes monades diffèrent en vertu de la différence des points de vue ; mais des points de vue sont des points mathématiques, et l'ensemble des points de vue possibles est l'ensemble des positions possibles. Ainsi Leibniz a deux théories «le l'espace, la première subjective et kantienne, la seconde constituant une contre-partie

objective, à savoir les divers points de vue des monades (p. 135). » La philosophie de Léibniz.renferme certainement des contradictions qui viennent, comme nous l'avons indiqué dans \ Année philosophique de 1903,p.76, du dynamisme et de l'infinitisme leibniziens. Pour rendre sa doctrine des monades logiquement cohérente, Leibniz aurait dû admettre, en la poussant à toutes ses conséquences, la subjectivité de l'étendue spatiale aussi bien que celle de rétendue corporelle. 11 aurait dû, non pas choisir entre les trois types de théorie dynamique dont parle M. Hussell, mais les écarter résolument tous les trois, comme également irréels.

RZEWUSKI (Stanislas). — L'optimisme de Schopenhauer, étude sur Schopenhauer (in-12. Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan; 178 p.).

Il nous semble que la thèse de M. Rzewuski repose sur un malentendu. Schopenhauer n'a point soutenu que le monde actuel fût le pire des mondes imaginables. 11 aurait, dans ce cas, méconnu le pouvoir de l'imagination humaine toujours capable de multiplier ce que la perception constate, soit au point de vue du nombre, soit au point de vue de l'intensité. Schopenhauer a simplement constaté la prédominance delà douleur en ce monde et en a conclu que la vie ne méritait pas la peine qu'on se donne pour la vivre. M. Rzewuski constate le caractère indestructible de la notion de bonheur. Schopenhauer eût été de son avis. Et c'est pourquoi il aurait, de nouveau, condamné l'existence. M. Rzewuski prétend au contraire que, dans les fondements de l'univers, le bonheur doit avoir sa place. Et il s'efforce d'arracher à Schopenhauer un aveu en faveur de sa thèse. Pour mieux y parvenir, l'auteur s'appuie sur ce que Schopenhauer a écrit au sujet de la contemplation esthétique et de la vie de renoncement. L'artiste et le sage ont en eux ce qu'il faut pour amoindrir les effets du mal de vivre. Mais de ce que ni l'art ni la sagesse n'auraient de raison d'être dans un monde digne d'être tenu pour le meilleur des mondes possibles, en résulte-t-il que la sagesse nous procure un bonheur véritable, d'une part, et que, de l'autre, les forces de la contemplation et de la production esthétique suffisent à la justification du monde ? Je consens que le remède guérisse du mal puisqu'il n'est remède qu'à ce prix. Encore suppose-t-il la réalité du mal dont il est le remède, et n'est-il toujours ni promptement ni plein aient eiticace. Aussi doutons-nous de « l'optimisme» de Schopenhauer. L. D.

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SCHURÉ (Edouard). — Femmes inspiratrices et poètes annonciateurs (in-12, Perrin : x-360 p.).

Je ne puis passer en revue les dix fragments dont la juxtaposition forment ce livre, l'un des plus universellement intéressants de l'auteur. Je sais que M. Schuré a rendu son nom durable par ses Grands Initiés. Je sais aussi par expérience que ce livre m'a causé une impression toute voisine de celle que me fit, vers 1868, la lecture de Tristan et Yseult, à l'époque où j'adorais les Huguenots et le Prophète. Il se peut qu'on ne se corrige jamais d'avoir adoré ces deux opéras, et que même notre goût littéraire s'en ressente pour la vie. Je n'ai donc à peu près rien compris aux" Grands Initiés. Et mon « incompréhension » — parlons à la moderne — s'est accrue depuis le jour où il m'a été dit que M. Edouard Schuré avait des disciples.

Je suis donc à peu près sûr de déplaire à l'auteur en lui avouant que cette fois j'ai compris les trois quarts au moins de son dernier livre, et j'hésite à lui avouer que j'y ai pris plaisir, étant de ces profanes pour lesquels Edouard Schuré est rarement capable d'écrire. Il faut pourtant s'incliner devant les qualités exotériques de ce livre où le prophète s'efface devant le critique intelligent et avisé. Le morceau sur Mathilde Wesendonk est excellent d'un bout à l'autre. Je donne partout raison à l'écrivain. Peut-être aflirmerai-je moins sûrement que lui la « chute » des deux amants. Et puis convenons que la question «est médiocrement passionnante quand on n'est ni la femme de Richard Wagner, ni le mari de Mrae Wesendonk.

J'aime moins l'étude qui a pour titre Cosima Liszt. Et M. Schuré doit être de mon avis. 11 n'aime guère son héroïne. Toutes les fois qu'il peut s'éloigner d'elle, il le fait sans remords, et même sans assez de remords. C'est qu'au fond, il n'est pas bien sûr que Mme Cosima Wagner ait joué vis-à-vis de son second mari le rôle d'une vraie « inspiratrice ». Je n'en suis pas sûr non plus. Et si j'osais dire toute ma pensée, j'affirmerais que son père Franz Liszt a exercé sur le génie musical de Wagner une influence très autrement profonde. Il me paraît que le rôle de cette femme très intelligente et très attentive au temporel de la vie a commencé depuis la mort du grand maître. J'imagine que le jour où Richard Wagner s'est surpris aimant la fille de son grand ami, il a dû comprendre que l'ère des « inspiratrices » était passée. Il lui fallait une femme qui ne fût pas une muse.

L'article consacré à Marguerite Albana Mignaty, l'inspiratrice des Grands Initiés, est écrit avec une sincérité de reconnaissance qui touche à la candeur et impose le respect. On comprend que M. Edouard Schuré croie à lame, j'entends à une âme radicalemenl distincte du corps et que le corps opprime, car il vieillit, cai il s'achemine vers la tombe. L'âme au contraire est divine, divine au sens grec du mot, toujours immortelle, toujours jeune parce que toujours incorrup-

tible. Si* pour croire, il suffisait de former une suite de souhaits et que la simple capacité de les former les rendît réalisables, je croirais ce que croil M. Schuré. Mais alors j'aurais cessé d'être profane. El j'entends rester profane. L. D.

SPIESS (Le D' Camille). -- La pensée chez Sully Prudhomme, conférence académique prononcée dans L'Aula du Muséum de Bâle broch. in-8°, L. Vanier; 57 p.).

M. le Dr C. Spiess exprime, en cette conférence, l'admiration que lui inspirent la poésie et la philosophie de Sully Prudhomme. Il voit dans le poète-philosophe « un positiviste résigné », dont la mélancolie est sans amertume, parce que sa résignation « n'est pas confiante et mystique, comme celle de Musset, mais raisonnée et voulue ». et chez qui la croyance a fait place peu à peu « à la calme sérénité du scepticisme (p. 35) ». Ce qui lui parait admirable, c'esl qu'en Sully IM-udhomme « à côté du poète des Vaines tendresses qui a vécu ce qu'il y a de plus grand, de plus droit, de plus pur, un rêve gigantesque et sublime, il existe un penseur qui. par le matérialisme scientifique, a su réunir le domaine des Idées à la science des Faits (p. 53) ».

M. Spiess se plaît à retrouver dans l'œuvre de Sully Prudhomme ses propres vues sur la souveraineté de l'expérience objective, sur la psychologie et sur la métaphysique. On peut regretter qu'il ne les ait pas exposées plus clairement.

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