PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE SOCIOLOGIE ET PÉDAGOGIE
BOUGLÉ (C). — Essais sur le régime des castes (in-8°, F. Alcan. Bibliothèque Je philosophie contemporaine; xu-278 p.).
L'objet que s'est proposé l'auteur de ces Essais est de rechercher dans les faits les tenants et les aboutissants du régime des castes. Il y traite, dans une Introduction, de l'essence et de la réalité du régime des castes : puis, en trois parties, des racines, de la vitalité el des effets de ce régime.
L'Inde nous présente le régime des castes « à l'état pur ». C'est dans l'Inde que « l'on peut aisément observer ses propriétés caractéristiques (p. 34) »; et c'est laque se rencontrent les caractères qui. selon l'auteur, sont nécessaires à sa définition : spécialisation héréditaire, hiérarchie, répulsion naturelle.
Dans les trois chapitres dont se compose la première partie de l'ouvrage, M. Bougie explique l'origine de ces trois caractères. Il fait remarquer que la civilisation hindoue « a prolongé indéfiniment une phase que les autres civilisations n'ont fait que traverser » (p. 84).
La seconde partie est divisée en deux chapitres : î. La caste et la révolution bouddhique; u. La caste sous l'administration anglaise. Dans le premier de ces chapitres, qui est fort intéressant, M. Bougie fait très bien comprendre pourquoi, « en dépit de son opposition au privilège brahmanique, le bouddhisme n'a pas eu la force et n'a même pas eu l'intention de renouveler lés formes sociales de l'Inde » (p. 107).
Dans les cinq chapitres que comprend la troisième partie, il met • u lumière les effets du régime des castes, l'influence que ce régime exerce sur la distribution des races, sur le droit, sur la vie économique et sur la littérature. Il montre, en conclusion, que, dans l'ordre politique, dans l'ordre économique et même en sa production littéraire. l'Inde nous donne le spectacle d'une sorte d'arrêt de développement.
COMPAYRÉ (Gabriel). — L'adolescence, études de psychologie et de pédagogie (in-12. Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan ; 195 p.).
* Très curieuse cette étude de l'adolescence faite par M. Compayré à travers un livre très copieux, très nourri d'un psychologue américain, M. Stanley Hall. Assez curieuse même pour que nous souhaitions à M. Compayré de laisser prendre à la future édition de cet élégant travail les proportions d'un in-8u. Comme on le devine, les recherches de M. Hall soulèvent plus de questions qu'elles n'en résolvent. Et la raison, c'est que la période de l'adolescence est une période de crises, d'équilibre instable. On est dans « l'âge ingrat ». Ce n'est guère mal dire, car l'adolescent se prépare à être bien plulnl qu'il n'est. Même parfois l'homme futur se laisse difficilement surprendre à travers l'adolescent. Des aptitudes émergent soudainement : d'autres les remplacent. Il n'est pas jusqu'au physique qui, souvent, ne semble hésiter sur la direction à suivre, ou sur la ressemblance à prendre définitivement. Là est la raison pour laquelle l'adolescence a fixé si rarement l'attention du psychologue, l'étude de l'âge ingrat étant, elle-même une étude assez ingrate. Dieu sait pourtant si les documents et les sources d'information abordent surtout depuis les enquêtes de M. Stanley Hall ! Mais il s'en dégage bien peu d'idées précises. Une idée pourtant mérite d'être soulignée. M. Stanley Hall combat l'instruction donnée en commun aux jeunes gens et aux jeunes filles. Et M. Compayré l'en félicite. Il justifie sa thèse par le phénomène prédominant de l'adolescence : la différenciation des sexes et, par suite, la différenciation commençante des fonctions.
Il est une remarque que nous avons eu mainte fois l'occasion de faire et dont il n'est parlé ni par M. (Compayré. ni, vraisemblablement, par M. Stanley Hall. L'enfant pense par images. L'adolescent cherche à penser par idées : de là une diminution apparente, très apparente. de l'originalité. Chez quelques adolescents, l'imagination reprend son essor : pas chez tous, et souvent il faut faire son deuil des espérances données par l'enfant. Dans quelle mesure la remarque peutelle être généralisée 1 Je pose simplement une question. Elle a, croyons-nous, sa raison d'être, et. par là même, son intérêt.
FAGUET J:.mile). — Le Pacifisme vin-i2, Société française d'imprimerie et de librairie; 400 p.).
Cet ouvrage sur le pacifisme comprend huit chapitres : i. Bref historique ; n. Les théories pacifistes ; ni. Le Bellicisme; iv. Critique de ces théories; v. Le patriotisme; iv. L' antipatriotisme; vu. Le patriotisme international ; vin. Moyens pratiques de pacification.
Deux '!'• ces chapitres nous paraissent surtoul mériter l'attention; le chapitre iv. consacré à. la critique des théories pacifistes et d<-s théories bellicistes, et le chapitre ym, sur les moyens pratiques de pacification, désarmemenl simultanée! arbitrage.
M. Faguetmontre très bien les difficultés à peu près insurmontables du désarmement :
« Les peuples peuvent-ils désarmer proportionnellement, de telle manière que celui qui a deux millions de soldats n'en ait plus que cent mille et relui qui en a deux cent mille n'en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait en face les uns des autres dans la même situation, mais ce qui allégerait prodigieusement leurs Charges ? Rien au monde n'esl plus difficile et rien au monde ne sérail plus fertile en contestations, en différends, en querelles incessantes conduisant droil à la guerre qu'il s'agit précisément d'éviter...
« Sous le régime des armements limités, chaque nation cherche à tromper l'autre, persuadée que celle-ci même cherche à tromper. El ce qu'il y a de plus grave, c'est que chaque natioir fouille de tous ses yeux toutes les autres pour voir si elles trompent. C'est à peu près ce qui se passe déjà, chaque nation cherchant à savoir où en est l'armement des autres; mais c'est plus grave; chaque nation. sous le régime des armements limités, veut voir ccmme le dessous de toute l'organisation militaire et le dessous de tous les budgets de toutes les nations. Le régime actuel, c'est chaque nation chez elle tâchant d'être forte : le régime rêvé, c'est chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir en faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits que maintenant » (p. .'572 et suiv.).
La question de l'arbitrage n'est pas plus facile à résoudre que celle du désarmement. Pour que l'arbitrage soit efficace, il faut que le tribunal d'arbitrage puisse imposer ses décisions par la force; et nous voilà acculés à cette solution : tribunal international ayant une année.
« Mais, dit avec toute raison M. Faguet, un tribunal international ayant une armée, c'est un État! De même que dans un groupe humain l'État existe quand quelqu'un, prenant des décisions et rendant des jugements, a une force prépondérante pour faire exécutertoutcela, et que l'État n'existe que dans ces conditions; de même, quand vous aurez créé, au-dessus des nations, quelqu'un rendant des jugements et prenant des décisions et nanti d'une force matérielle suffisante à les faire exécuter, vous aurez créé un État: ou plutôt, de toutes les nations, ou d'un grand nombre de nations, de toutes les nations d'Europe par exemple, vous aurez formé un seul Etat » (p. 384).
Dans les objections que M. Faguet oppose aux moyens de pacification proposés, nous retrouvons les idées que nous avons eu souvent l'occasion d'exprimer sur ce sujet, notamment dans la Critique philosophique, nouvelle série, t. VI. p. 237. t. VIII. p. 8f-8:i, t. IX, p. 310.
PJLLON. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 2o'ù
FIESSINGER (D1 Charles). — Erreurs sociales et maladies morales
(in-12, Perrin; 373 p.)
Le D' Fiessinger a fait des travaux scientifiques qui lui font honneur. Il est donc à écouter quan'd il parle de médecine et de sciences générales. 11 est précieux à entendre quand il vient vous dire: « Xe vous pressez pas de décroire. Les vieilles croyances ne sont point si malades que cela. Soyez donc spiritualistes si bon vous semble... » Par malheur le « si bon vous semble » ne parait pas être du iioùf de M. Fiessinger. Il est, comme tout savant dogmatique, implacablement intolérant. Et comme tout esprit naturellement intolérant, il est délicieusement crédule. Il se figure que le gouvernement nomme des professeurs en Sorbonne, à charge d'y « déformer la vérité » (p. 91). Peut-être, en effet, arrive-t-il à des professeurs nommés par le gouvernement d'enseigner ce qui n'est pas le vrai, ce qui ne le sera plus dans dix, vingt ans. Mais j'en donne ma parole à M. Fiessinger, nul de nous à Paris, à Montpellier ou ailleurs, n'a jamais enseigné ce qu'il croyait être faux. Pourquoi donc M. Fiessinger, qui est le plus honnête homme du inonde, se ûgure-t-il qu'il est tant de malhonnêtes gens parmi ceux qui pensent autrement que lui ?
A part cette fâcheuse disposition d'esprit, je n'ai qu'à dire du bien de ce livre où heaucoup de choses utiles à savoir sont facilement et intelligemment mises à la portée du public. Ajouterai-je que certaines pages de ce livre sont d'un vrai sage et d'un esprit élevé'? — Je signale particulièrement au lecteur le dernier recueil d'études : Maladies et attitudes morales. L. I>.
J. A. B. — De la vraie civilisation (in-12, Fischbacher; 252 p.).
Le seul état de civilisation qui réalise ses promesses est « l'état de nature conscient ». L'homme peut y parvenir et parla se procurer le honneur. L'auteur croit qu'il n'écrit rien de risible quand il nous invite, pour être heureux (p. 247), à jouir de tous les biens de ce monde, mais « à éloigner tous ceux que notre fantaisie, sous l'impulsion de l'erreur pourrait créer ». Vivons une vie simple conforme aux lois de l'hygiène : évitons les rhumes de cerveau en allant nu-tête. Evitons même de nous vêtir, etc. .
Ce sont peut-être de sages conseils. Quand la catastrophe de Messine se sera multipliée, que toutes les villes seront détruites, il sera utile de songer à revenir à l'état de nature. D'ici là, j'ai bien peur que les prédicants de cet état n'en soient pour leurs frais de prédication. Cela ne veut pas dire qu'ils aient tort de prêcher, ni même qu'ils aient tort dans ce qu'ils prêchent. Les i.r\mnosophistcs de l'Inde dont la nudité étonnait lés soldats d'Alexandre le Grand ''(aient peut-être de vrais sages El le tonneau de Diogène aurait mieux
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résisté à un tremblement de terre que le Parthénon. Mais que deviendraient les architectes, si on ae leur demandait plus que de fabriquer des tonneaux ? Et qu'adviendrait-il do la moralité publique, si chacun de nous se promenait en costume de baigneur? L'auteur soutient que la forme humaine est la plus belle de toutes les formes et que c'est grand dommage si les femmes portent îles jupes et les hommes des pantalons (p. 109). L'auteur a donc oublié qu'il est de par le monde des êtres difformes et repoussants ? Quand on aura décrété la suppression de la double laideur masculine et féminine, il y aura peutêtre lieu d'examiner la question du nu sur la voie publique : pas avant, croyons-nous. L. D.
M.ÉTIN (Albert). — Les traités ouvriers, accords internationaux de prévoyance et de travail (in-12, A. Colin; ix-272 p.).
Dans ce livre, M. A. Métin fait connaître, en les reliant par un commentaire et un historique, tous les textes de traités internationaux de prévoyance et de travail. Il montre très bien ce qui fait la nouveauté etl'importancede ces traités. «Cesont, dit il, des accords, comme les autres, conclus par les gouvernements actuels, par le moyen des diplomates que secondent les chefs de service compétents. La nouveauté, c'est d'avoir, à côté des préoccupations traditionnelles, fait entrer le souci de la majorité laborieuse et pauvre, d'avoir contribué à transformer la diplomatie des souverains et des groupes divers en diplomatie de la nation, d'avoir ainsi, sans rien changer à l'organisation actuelle, créé une nouvelle conception des rapports entre gouvernenents modernes et donné un aliment à l'opinion publique internationale qui semble se former à notre époque » (p. 219).
PICARD (Roger). — La philosophie sociale de Renouvier (in-8°. Marcel Rivière: 344- p.).
L'objet de ce livre est de faire connaître, en suivant la pensée de Renouvier dans ses divers écrits, les solutions aussi bien que les principes auxquels il s'est attaché en ce qui concerne les problèmes sociaux (p. 2). Il est divisé en huit chapitres : i. L'activité et l'œuvre sociale de Renouvier ; n. Origines morales et sociales ; ni. La justice el le droit; iv. Vidée de l'État: v. Sociologie jyolitique; vi. Sociologie économique ; vu. La morale dans la démocratie ; vni. La sociologie du Personnalisme .
Ces huit chapitres nous donnent un exposé clair, méthodique, fidèle et complet de la philosophie sociale de Renouvier. M. R. Picard en a très bien compris et mis en lumière l'originalité, la valeur et la portée. On ne saurait mieux la caractériser, en ses principes, en son esprit général, qu'il ne l'a fait dans la conclusion de l'ouvrage.
« Le socialisme et l'individualisme, dit-il, se rencontrent dans la théorie de Renouvier, en ce qu'ils ont de commun et qui est le souci de reconnaître à la personne tous ses droits à se développer, à devenir une individualité de plus en plus parfaite. La liberté, la justice et le droit sont à la base du système de Renouvier ; toutes ces notions exigent une personne comme sujet et comme objet; elles ne peuvent être susceptibles de réalité et d'application que dans la société ; maisla société n'est qu'une création volontaire des personnes, n'ayant sur elles que des droits qu'elles lui confèrent sous la garantie de la justice. Par là, autant que parles raisons philosophiques qui seules l'ont inspiré, Renouvier était bien fondé à nommer son système le Personnalisme.
« Le respect du droit de la personne inspire toute la morale sociale de Renouvier ; c'est lui qui l'amène à reconnaître toutes les exigences de l'idée de justice pure par laquelle se justifie le caractère absolu des fins morales et sociales de l'homme, et qui lui dicte la modération dans les moyens qu'il conçoit comme propres à tranformer l'état de guerre. C'est ainsi que Renouvier, tout en reconnaisant le droit à l'insurrection, en refuse toujours l'exercice et se prononce contre les doctrines révolutionnaires. Mais il repousse avec la même force les principes de non-résistance au mal, la morale du sacrifice, jusque chez leur dernier et grand apôtre : Tolstoï.
« Sa doctrine est une doctrine d'effort et d'action ; l'homme est pour lui l'agent de ses destinées ; qu'il travaille à les construire selon la justice, l'effort est un devoir strict, le travail est l'équivalent du devoir...
« C'est donc à l'individu qu'il appartient de réaliser le progrès en agissant sur lui et autour de lui pour faire triompher la justice. Libre de ses actes et soumis à l'obligation morale,- l'homme fait sa vie avec les décisions qu'il prend à chaque instant; par là, il fait aussi celle des autres ; son action tend à détruire celle des influences déterminantes de toute nature qui pèsent sur la vie de l'homme. L'action sociale de l'individu peut surtout s'exercer par deux grands moyens en qui Renouvier mettait son espoir de rénovation sociale : l'éducation et l'association » (p. 332 et suiv.).
M. R. Picard se borne à exposer la doctrine sociale de Renouvier, sans la soumettre à un examen critique. Il ne croit pas qu'elle soit à l'abri des objections; mais, dit-il, « celles qu'on peut lui faire n'atteignent que des détails » (p. 335). Nous tenons, quant à nous, que la sociologie de Renouvier est atteinte, en nombre de points essentiels, par des objections très sérieuses.
ROBERÏY (Eugène de). — La sociologie de l'action (in-8°, F. A Iran, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; xi-3:'>"> p.).
Ce volume se présente comme achevant la série des essais de l'auteur sur la morale considérée comme sociologie élémentaire. Les
Pillon. — Annôe philos. 1908. 17
> j 1 1 . 1 1 1 ■ premiers essais traitaient des lois primaires dé l'interaction psychique, ou de l'étiologie sociale1. Le cinquième el dernier essai «'-i consacré ù la recherche des lois secondaires de cette même inter-influence, ou à la sociologie de lacté proprement dit, de la conduite. Il esi divisé en deux parties : I. La genèse sociale de lu rai son; II. Les origines rationnelles de l'action.
Les idées maîtresses développées dans le présenl ouvrage sont : 'lue l'action s'explique, en lin de compte, par la connaissance ; que la connaissance est un produit social ; que la connaissance comprend la science (connaissance analytique) et la philosophie (connaissance synthétique) ; que la science précède et engendre nécessairement la philosophie; que la science ne détermine l'action qu'en se transformant en philosophie; que la philosophie n'influe sur la pratique que par l'intermédiaire de l'art ; que ces deux intermédiaires, la philoso phie et l'art, empêchent de voir le rapport qui existe entre la connaissance et la pratique. Ces idées sont résumées dans le passa suivant :
« La connaissance n'est pas la conscience, mais une métamorphose sui gencris de ce phénomène psychologique, métamorphose qui ne se produit que dans un milieu social (l'esprit isolé ne pouvant ni généraliser, ni abstraire, deux processus qui forment l'essence de tout savoir). De même, la philosophie n'est pas une connaissance, ou un système de connaissances, une science. C'est, à son tour, une transformation de la connaissance, un changement irréalisable, bien entendu, dans tout autre milieu que le milieu social. Mais cette série de mutations ne s'arrête pas là. L'évolution de la conscience plongée dans le milieu collectif, c'est-à-dire multipliée par un nombre infini d'autres consciences, continue, suit son cours. Science, philosophie, c'est beaucoup, ce n'est pas tout. Il y a autre chose encore. Sous Linlluence indirecte de la connaissance, et directe de la philosophie, la conscience devient esthétique, elle apprend à distinguer le beau dans la nature et dans l'homme. La science et la philosophie ne sont que les deux premiers modes de la pensée qui, de biologique, s'arrêtant à la représentation, à l'image et à l'émotion individuelles, est devenue sociale, capable de faire germer des idées générales et abstraites, de susciter des sentiments communs. L'art est son troisième mode, sa forme syncrétique et symbolique. Enfin, sous l'influence, tantôt directe et tantôt indirecte, de nos conceptions esthétiques, de nos conceptions philosophiques et de nos conceptions scientifiques, un avatar ultime de la conscience remplit le vaste domaine de ce qu'on appelle l'action. Ici, la pensée sociale revêt une forme essentiellement téléologique ou finaliste (utilitaire, pratique » (p. -iuij).
I. Nous avons parlé <l ■ ces quatre premiers essais dans les Ajinées philosophiques 'le IN'iii. [,. 261; de 1897, p. i>36 : de IS'.is. p. i>30 : de 1900. p. 218.
PILLOX. REVUE 1SIHLIOGRAPHIQUE 259
SCHOPEiXHAUER (Arthch). — Éthique, droit et politique, première traduction française avec préface et notes par A. Dietrich (in- 12. F.Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 187 p.).
En ce volume et sous ce titre, M. A. Dietrich nous donne la traduction française de cinq fragments curieux des Parer ga et Paralipomena de Schopenhauer. Ces fragments nous font connaître les vues du philosophe sur le droit, la politique et l'éducation. Nous ne saurions ici les analyser. Nous nous bornerons à citer les passages suivants, qui nous paraissent caractéristiques, sur la notion du droit et sur celle de l'État :
« Celui qui part de l'idée préconçue que la notion du droit doit être positive, et qui ensuite entreprend de la définir, n'aboutira à rien ; il veut saisir une ombre, poursuit un spectre, entreprend la recherche d'une chose qui n'existe pas. La notion du droit, comme celle de la liberté est négative ; son contenu est une pure négation. C'est la notion du tort qui est positive ; elle a la même signification que nuisance — Ixsio — dans le sens le plus large. Cette nuisance peut concerner ou la personne, ou la propriété, ou l'honneur. Il s'ensuit de là que les droits de l'homme sont faciles à définir : chacun a le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (p. 77).
« L'État, dans son essence, n'est qu'une institution existant en vue de la protection de ses membres contre les attaques extérieures ou les discussions intérieures. Il s'ensuit de là que la nécessité de l'Étal repose, en réalité, sur la constatation de l'injustice de la race humaine. Sans elle, on ne penserait nullement à l'État ; car personne ne craindrait une atteinte à ses droits. Lue simple union contre les attaques des bêtes féroces ou des éléments n'aurait qu'une faible analogie avec ce que nous entendons par l'État. De ce point de vue. il est aisé de voir combien sont bornés et sots les philosophastres qui, en phrases pompeuses, représentent l'État comme la fin suprême et la fleur de l'existence humaine. Lne telle manière de voir est l'apothéose du philistinisme » (p. 78).
SORTAIS (Gaston). — Études philosophiques et sociales
(in-12, Lethielleux; vin-131 p.).
Ce livre est composé d'articles dont la plupart ont déjà paru dans la Revue de philosophie et dans les Etudes (des Pères de la Compagnie de Jésus). Les principales questions traitées dans ces articles sont l'intolérance de l'Église, les fonctions de l'État moderne, la décentralisation administrative et l'organisation provinciale, l'origine et la valeur théorique de la connaissance d'après Kant, etc. M. G. Sortais y exprime d'un ton naïvement décisif des idées superficielles el banales.
Les pages où il croit réfuter le o subjectivisme a de Kanl sonl d'un
esprit peu capable, nous semble-t-il, de réllexion personnelle. Il ne fait que répéter, sans y rien ajouter qui les rende plus spécieuses, les critiques qu'ont faites de la doctrine kantiste certains philosophes de notre temps appartenant à diverses écoles. A ces critiques, qu'il a lues dans leurs écrits, qu'il est heureux de citer et dont s'appuie avec assurance, comme d'une autorité indiscutable, son parti pris d'apologiste, il nous est impossible d'accorder la moindre valeur.
Ce qu'il dit des rapports de l'Église et de l'État est conforme à l'enseignement de la théologie catholique et n'a rien qui puisse surprendre. Ces rapports, dit-il, se résument en trois mots: distinction, concours et subordination. Les deux puissances ayant des fins différentes, doivent être distinguées. Elles doivent s'unir, l'Église apportant « l'appoint de sa force morale et de son influence civilisatrice qui assure le bonheur aux peuples ». et l'État prêtant « l'appui de sa force matérielle, qui fait respecter les lois économiques et réprime les audaces de l'impiété » (p. 32). L'État doit être subordonné à l'Eglise ; car la fin de l'Église « n'étant autre que la lin suprême et dernière de l'homme, dépasse de toute la hauteur du ciel la fin de la société civile » (p. 33).
TOULOUSE (D1). — Comment former un esprit? (in- 12, Hachette ; x-258 p.).
Je félicite le D1' Toulouse. Bien peu parmi nous auraient tenté ce qu'il a osé. Les difficultés de l'entreprise nous auraient trop donné à réfléchir. Et nous eussions fait autrement que lui ; autrement, c'està-dire moins bien. Oui moins bien, et cela grâce à notre science ou plutôt à notre savoir méthodiquement emmagasiné. La pédagogie n'est pas née d'hier. Elle n'est pas en enfance, ce qui impliquerait qu'elle a déjà beaucoup vieilli. Elle n'est pas sortie de l'enfance, telle est la vérité. Dans ces conditions elle gagne à être traitée à bâtons rompus et par un homme qui sait regarder les autres vivre.
M. le Dr Toulouse est-il ou non partisan des études classiques? Il ne leur dit pas d'injures et même il ne fait pas leur procès. Peut-être leuri?eproche-t-il de trop accorder au verbalisme, de préparer de bons professeurs, de bons avocats, mais non de bons vivants : prenez ce mot non dans le sens qu'il a. mais dans celui qu'il devrait avoir. Certes bien développer une idée n'a rien de mauvais en soi, mais la vie ne se passe point à discourir. Et si rien ne meuble l'esprit comme les idées générales, leur maniement nous dispose-t-il à vivre selon les lois de la vie "? En quoi nous avance-t-il dans la connaissance des hommes et dans leur pratique ? M. le D1' Toulouse voudrait qu'on lût moins et que l'on regardât davantage. Les livres nous aideraient à généraliser nos observations, à les rectifier même, au besoin, mais lire la vie dans les livres alors qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour la connaître, c'est aller à contre-voie. N'est-ce pas que la remarque est
juste'? Pourquoi donc a-t-il fallu, pour sa mise en valeur, attendre qu'un homme étranger à la profession de pédagogue s'avisât de nous parler pédagogie ?
Le livre du Dr Toulouse est écrit sans éclat ; il n'est point de « pages » à en extraire, point de « phrases » à en détacher. Ce n'est donc point le livre d'un écrivain. Il n'en est pas moins entièrement à lire. Le sens commun se rencontre quelquefois parmi les hommes : plus rarement le bon sens réfléchi. Et tel est le bon sens du D1' Toulouse. Je connais peu d'éducateurs capables à ce degré de rendre leurs pupilles « attentifs à la vie ». C'est qu'en effet au dire de notre auteur l'excellence d'un esprit se mesure à sa capacité d'attention aux faits de la vie, à l'habileté avec laquelle il sait voir autour de soi. Pour former un esprit, il faut donc commencer par lui apprendre à bien ouvrir l'œil. Et que ce ne soit point chose facile, l'expérience du D'' Toulouse est là pour nous en persuader.