RENOUVIER. — LA NATURE DU CHRIST SELON SAINT PAUL
des attributs et des effets de la puissance divine, et que l'on ideulifia plus tard, assez naturellement, à tort néanmoins, avec le logos des platoniciens d'Alexandrie, ou du quatrième Évanfjile. Or le Christ de la doctrine paulinienne est conforme au Messie juif, et à l'idée que Jésus se faisait de sa propre et humaine nature. Il est facile de s'en convaincre :
Au début de VKpitre aux lionutins, Paul, s'annonçant comme apùtre désii^né pour prêcher aux élus de Dieu, TKAangile de Dieu promis par les Prophètes, parle du « Fils de Dieu » comme « issu de la semence de David selon la chair, et déterminé Fils de Dieu, en puissance, quant à l'esprit de sainteté ; par sa résurrection d'entre les morts' ». Nous savons que la résurrection de Jésus, acceptée à titre de fait, est, aux yeux de Paul, la preuve de cette prédestination messianique toO ôo'.aOivTo; 'jwj Oeoj èv 8-jvxu.e'.. I^iul a cu de plus sa révélation personnelle et sa vocation, où il puise le droit d'inviter à la foi, au nom de Jésus-Christ et par sa grâce, toutes les nations, parmi lesquelles « les appelés et bien-aimés de Dieu » à qui il s'adresse spécialement. Ce sont, cette fois, les premières communautés chrétiennes établies à Rome. On voit que le Christ qu'il leur prêche est un homme d'une condition supérieure et surnaturelle, démontrée par sa survivance à la mort, mais uu homme, et nullement un concept.
Paul ne regardait certainement pas cette existence surnaturelle comme une participation à la nature divine, et, s'il l'eût fait, il eût révolté tous les croyants du monothéisme mosaïque. On ne voit pas que les judéo-chrétiens aient réclamé contre son enseignement touchant l'état du Messie avant sa venue terrestre. Cependant , lui donner part à l'essence divine, ccût été le dire Dieu, et non pas seulement Fils de Dieu, et rendre absurde sa qualité de Fils de Vhomme; et le séparer, en qualité d'essence divine distincte, ce ne pouvait être que du polythéisme. Tout ce qui était possible, en ce sens, c'était l'emploi d'un terme vague et plutôt littéraire que philosophique, comme celui que nous rapporterons plus loin, qui. au fond, ne dépasse pas l'idée de l'homme crée à Vimafje de Dieu, ou dans une forme divine : âv y^'^-Yl '^''^'^•
L'expression formelle de la qualité de créature chez le Christ, et de sa subordination à Dieu, est saillante dans celui des passages de Paul où le Fils de Dieu est peut-être le plus
(1) Ep. Rom., I, 1-7.
exalté puisque la création y est présentée comme suspendue à lui tout entière ; mais nous ne voulons pas dire en tant que créateur.
« Rendons grâces au Père... qui nous a transportés dans le royaume du fils de son amour, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés. C'est lui qui est l'image du Dieu invisible, le premier né de toute la création. Car c'est en lui que toutes choses ont été créées, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les invisibles : les trônes, les dominations, les principautés et les puissances. Tout a été créé à traccrs lui et rapporté à lai (3i' aùTO'j xal s".; aO-rôv), et il est avant toutes choses, et toutes sont constituées en lui. Il est la tête du corps de l'Église, le premier né d'entre les morts, afin que la primauté lui soit acquise en tout; car il a plu à Dieu qu'en lui résidât toute la plénitude (-âv -.à u}.r,pw[ia), et que par lui, toutes choses fussent réconciliées en lui, pacifiées par le sang de sa croix, tant sur la terre que dans les cieux *. »
Le premier né de la création est une créature. En tant qu'image de Dieu, il n'implique pas plus l'idée de divinité que ne fait l'Adam de la Genèse, créé, lui aussi, à cette image. Sa subordination, ainsi marquée dans la cause, l'est également dans la fin, puisque c'est le créateur qui dispose toutes choses pour avoir en ce premier créé leur accomplissement. Le Christ est le roi futur de l'univers selon le plan divin. C'est pour cela que l'apôtre dit que toutes choses ont été constituées en lui (iv y.'j-û) a'Jvi':-■^^y.ty), expressiou qui uc Saurait évidemment recevoir un sens matérialiste ou panthéiste, puisque le sujet dont il est question est le même dont il est dit ailleurs qu'il est ressuscité le premier d'entre les morts. La préposition grecque que nous avons traduite suivant son acception propre, au travers, faute d'un équivalent français pour le sens figuré très complexe qu'elle a, selon nous, dans la formule -i -i-nx 8i' 7.'j-(j\> è'y.T'.^ta'., ne manque pas plus de précision, et ne donae
(I) Aux Colossiens,ï, 12-20. — Le terme d'Eglise, en ce passage, est un argument d'apparence sérieuse qui a fait mettre en doute raullienticité de celte épître. Cependant l'emploi de ce mot, en dehors du sens (pi'il ne tint que plus tard de l'histoire, me semble ju-stihé par son étymologie (v/.y.Ar^alx, de xX^atc, vocation ; racine, ■/.aXs'w) : c'est l'assemblée des appelés, des élus. — Le mot plérôme doit s'entendre de la plénitude des j)cr- Icctions de l'ordre créé. Plus loin (u, 9) il désigne expressément les attributs iliviiis {-0 T:Xr]pw[jia -ry,^ Oîô-:/,-:oî), mais alors le texte ajoute qu'ils résidi'iit dans le Christ d'une manière corporelle (c:'')[Ji3t-:iy.ôj;), ce qui implique un acte de Dieu pour doter un corps humain qu'il crée.
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pas plus de peine pour être transportée au fi.^uré, que les prépositions 6'/i ou rf<(?i.s- appliquées à rendre lidée que la création est toute contenue dans le Clirist. On traduit ordinairement Si' aO-oj : par lui, et l'on comprend que cela signilierait que le Christ est le créateur du monde. Cest un contresens traditionnel, mais un contresens. On ne dit pas de l'ouvrier, de rai:;ont, que l'œuvre a été faite o'.' rjTo:. Nous cherchons vainement des exemples dans nos j^rammaireset nos dictionnaires grecs. Grammaticalement, il faudrait comprendre que le Christ a été pour le créateur nii nioijcn de la création. Mais comment cela un moyen? l'instrument ne saurait en tout cas passer pour l'agent. Si la pensée était que Dieu a créé d'abord le démiurge, et ensuite lui a donné la mission de créer le monde, elle méritait d'être exjiliiiuée ; et comment, en ce cas, aurait-elle pu rester sans explication, alors qu'il s'agit d'une formule qui appartient à toute la littérature apostolique? Nous verrons ailleurs ce qu'il en est pour le quatrième Evangile, mais Paul exclut formellement l'idée du Christ créateur dans un passage où Dieu et le Christ sont distingués par rapport à l'origine première des choses : « Pour nous, il n'y a qu'un seul Dieu, le Père {tk Oco,-, ô -ixxrrip), de qui toutes choses {il oj -7. -ivra), et nous vcrs lui {tU ocOt-îv), et un seul Seigneur, Jésus le Christ, à travers qui toutes choses, et nous à travers lui (5'.' ov Ti -7.V-X y.x'. -f^urJ.; 0'.' aC-TOj) K Ou pourrait traduire : par rapport à qui, au lieu de à travers qui, si ce n'était pas remplacer un terme trop matériel par un autre qui est trop abstrait. Achevons par un passage caractéristique, où les mêmes idées que Paul a exprimées sur le Fils, il les fait remonter au Père, principe au(|uol il faut définitivement que tout se rapporte, quoic^ue incompréhensible : « Qui a connu l'entendement du Seigneur? qui est entré dans ses conseils ? ou qui lui a donné, po\ir qu'il puisse lui être rendu * Toutes choses viennent de lui (i; aOTOj -à -ivTx) et existent par rapport à lui et dirigées vers lui
(O'.' xOto'j y.al £'.; a'JTOv)-.
(1) Première aux Corint/iiens, viii. 6. — Reuss, dans son Histoire de la Ihvologie au siècle aposloliiinc, l. II, p. 09, el dans sa traduction et commentaire des Epilrcs paulinirnnes, t. I, p. l'.'S, et Renan dans son Saint Paul, p. 274, ont suivi la routine des traducteurs, ce qui s'explique, chez tous deux, par la confusion si commune de la doctrine messianique avec la doclrine du lof/o'^.eX chez le second, en outre, par le peu d'intérêt et d'attention ([u'il accordait aux iiucslions tle philosophie et de théolof,'ie.
(2) Aux Romains, xi, 96. — La citation soulignée est un texte du livre de Job, XL, 14.
8 l'année niILOSOPIIIQUE. 1894
La distinction entre le Christ tout anthropomorphique de Jésus et de Paul, et le Verbe de la mythologie métaphysique, qui lui fut substitué, est essentielle à la connaissance du christianisme originel. La Parole de Dieu se rencontre dans les Epîtres de Paul avec son sens métaphorique ordinaire; avec son sens hypostatique, jamais. Il a dû entendre parler du logos dé Philon, mais non pas sans doute d'une application de cette entité à la définition du Messie. Il ne devait pas être question de cela à Ephèse, lieu d'incubation de la métaphysique du quatrième Evangile, à l'époque ou Paul fréquenta les synagogues de cette ville. En tout cas, s'il a connu cette identification du Christ avec la Parole du Créateur, il en a, ce semble, assez donné son opinion en ne la mentionnant seulement pas. Au surplus, Alexandrie et l'alexandrinisme sont évidemment restés hors du cercle habituel des relations de l'Apôtre ; et ses visées, de tout temps, furent du côté de Rome, où il trouva la mort, nous ne savons dans quelles circonstances, mais probablement dans les horreurs qui suivirent l'incendie de Rome en l'an 64.
On s'étonne de ne trouver dans les Epîtres aucun éclaircissement sur le mode d'existence du Christ par rapport à Dieu, ou antérieurement à sa vie de sacrifice comme Messie souffrant ; c'est qu'on est toujours préoccupé de quelque théorie à découvrir sur les hypostases, et qu'on cherche de la métaphysique où il n'y en a point. Si Paul a cru simplement ce que croyaient les auteurs des apocalypses palestiniennes, à savoir que le Christ avait vécu auprès de Dieu {à la droite de Dieu) depuis le commencement, en forme corporelle, quelle autre explication avait-il à donner à des hommes qui, Juifs ou judaïsants, s'en formaient précisément la même idée? Nous pouvons ajouter seulement qu'il se représentait ce corps du Fils de Dieu comme transfiguré, exempt des assujettissements des organismes actuels, puisque c'est avec des corps de cette espèce que devait avoir lieu, selon lui, la résurrection des élus, et que s'était déjà produite celle de Jésus, prémices de la nôtre. Le seul point auquel il pouvait être amené à faire allusion est celui qui concerne la résolution prise par le Christ de se dépouiller de la forme qu'il avait (juand il était auprès de son Père, pour prendre celle d'un fils de David. L'occasion s'en offrit à lui d;nis une rencontre où, pour donner une leçon d'amour et d'humilité aux chrétiens de l'Eglise de Philippes, il les engageait à réfiéchir aux sentiments qui furent ceux de Jésus-