‹ L'Année philosophiqueChapitre 6 sur 77 · RENOUVIER. — LA PHILOSOPHIE MESSIANIQUE DE SAINT PAUL *J · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — LA PHILOSOPHIE MESSIANIQUE DE SAINT PAUL *J

Christ quand il dut assumer la fonction que lui assignait le plan providentiel du Père, pour le salut de riiumanilé. Telle est l'origine accidentelle de ce passage célèbre.

« Sentez en vous-mêmes, cela que sentit le Christ Jésus lorsque, existant en forme de Dieu (iv [j-oo^t, Oîoj 'j--j.Y/yri), il ue conçut pas lidée usurpatrice d'être eu condition d'égalité avec Dieu, mais il se vida lui-même (ixj-rôv i/fvwjcv), prenant la forme d'esclave (;j.opor,v 8rj'j).o'j )>a6(uv), devenant semblable aux hommes, et jugé simplement homme sur sa figure. Il s'est abaissé, il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croi.x. C'est pourquoi Dieu l'a élevé et lui a fait don d'un nom qui est au-dessus de tout nom, afin que, au nom de Jésus, tout genou fléchisse, des habitants du ciel, de la terre et des régions souterraines (/.aTx/Tov'wv), et que toute langue confesse que Jésus-Christ est le seigneur, à la gloire de Dieu Père '. »

L'histoire tout entière de l'humanité a été suspendue, selon l'Apùtre, à cette mission du Christ en vue de laquelle Dieu avait prédestiné le premier né des créatures, pour être auprès de lui le médiateur de ses fils adoptifs, des élus de sa grâce : « C'est dans le Christ qu'il nous a élus, avant l'établissement du monde, pour que nous fussions saints et sans reproche devant lui ; et c'est par le Christ qu'en son amour il nous a prédestinés à devenir ses enfants d'adoption, selon le bon plaisir de sa volonté. » Cette vue providentielle est le mystère que Paul révèle à ceux qu'il veut amener au Christ : « Nous enseignons la sagesse parmi les initiés (iv -rot; tcAeCo-.;) mais non pas la sagesse de ce siècle, ni des chefs de ce siècle, condamnés à passer, mais la sagesse de Dieu, qui est dans le

mystère, qui est cachée (OhoO c;oc;{av vi ;x'jc;Tr,p(w tt,v àzoxr/.vja-

u.£vr,v), que Dieu a prédéterminée avant les siècleS; en vue de notre gloire, et que nul des chefs de ce siècle n'a connue ; car s'ils l'avaient connue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de gloire... Dieu nous l'a révélé par son esprit, car l'esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu. Qui peut savoir ce qui est de l'homme, hormis l'esprit de l'homme qui est en lui?

(I) EpUre aux PhWppiens, ii, o-ll.

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De même, ce qui est de Dieu, il n'y a que l'esprit de Dieu qui le connaisse. Mais nous, ce n'est pas l'esprit de ce monde, que nous avons reçu, mais l'esprit qui vient de Dieu, pour savoir quels sont les dons de sa grâce; et nous ne les enseignons pas en termes savants de science humaine, mais en termes savants de l'esprit, expliquant aux spirituels les choses spirituelles (-vcja^LTixor; irvEuiLocTi/ci). L'homme animal ('i/'j/'./.o'-:) ne comprend pas ce qui est de l'esprit de Dieu. Pour lui c'est folie, mais l'homme spirituel juge de tout et n'est jugé par personne... Nous possédons la pensée du Christ \ »

« C'est à moi, le moindre des Saints, qu'a été faite la grâce d'évangéliser aux nations les richesses inestimables du Christ, pour les éclairer toutes sur l'économie du mystère caché depuis les siècles en Dieu qui a créé l'univers, afin que fût maintenant révélée aux Principautés et Puissances dans les cieux, au moyen de l'Eglise, la sagesse à mille faces de Dieu, dans cette prédétermination des siècles qu'il a établie en Jésus le Christ notre Seigneur, en qui nous avons confiance et libre accès, grâce à notre foi^ » Ce « mystère du Dieu et Père du Christ » qui renferme tous les trésors de la sagesse et de la science cachée (r?,; cjoç^aç xxl -r^ç '^-^^ojgkùz iT.6y.o'jooi) » ^, n'est pas le mystère de la rédemption pris en lui-même, ce sacrifice de la croix sur lequel Paul a écrit le passage célèbre que nous devons rappeler ici : « Puisque, en la sagesse de Dieu, le monde n'a pas connu Dieu par la sagesse (jv -f, aoç':^ toC Oeou,. ojY. Ï--WO) ô y/jri'j.rj; o'.TL TY, ; nfjo'.xç. tôv OcÔv), 11 a plu à Dlcu dc sauvcr les croyants par la folie de la prédication. Les Juifs demandent des miracles, les Grecs poursuivent la sagesse ; nous prêchons, nous, le Christ crucifié, pour les Juifs un scandale, pour les nations une folie, mais pour les appelés (tor; •/.ÂT.-roî:,-), qu'ils soient Juifs ou Grecs, le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu ; car la folie de Dieu l'emporte sur la sagesse des hommes, et la faiblesse de Dieu sur la force des hommes '\ » Ces derniers mots sont une allusion à l'infériorité numérique et sociale des xatiToï, ou membres de Vv/./lr^nix, par rapport aux savants et aux puissants du monde. Mais si la folie de la

(1) Aux Ephésicns, i, 4, et Première aux Corinthiens, ii, O-IG.

(2) Aux Ephésicns, m, 8.

(3) Aux Colossiens, ii, 2-3.

(4) Première aux Corinthiens, i, 21-25.

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croix était réellemeut un scandate pour ceux des Juifs qui persistaient à attendre le Messie glorieux, triomphateur des nations, et uue absurdité aux yeux des moudaius et des politiques de toute race , elle ne laissait pas de répondre au sentiment prof )nd de la vertu du sacrilice et de la prDpiliatiou par le sang des victimes, chez tous les peuples de rauti(iuité. Le mystère dévoilé n'était donc pas là; il était dans le fait de réternelle prédétermination de la prédication évangéli(iue. « Ne sois pas honteux du témoignage à rendre à Notre Seigneur, ni de moi qui suis son jirisonnier », écrit Paul, de sa prison de Rome, à Timothée. « Prends ta part de mes souffrances pour TEvangile, avec la force que Dieu donne, Dieu qui nous a sauvés et ai)pelés par sa vocation sainte (xxAfcjxv-o; -r,;j.a; /./.r.cjc'. i-,"-ï), aou pour nos œuvres, mais selon sou propre dessein et par la grâce qu'il nous a donnée dans le Christ Jésus avant les siècles des siècles, et qui maintenant a été manifestée par l'apparition deNotre-Seigneur Jésus-Christ qui a aboli la mort et mis eu lumière la vie et l'incorruptibilité par TEvangile, pour lequel j'ai été institué hérault, apùtre et instructeur des nations ' ».

Cette élection divine des hommes de foi dans le Christ, et le décret divin, antérieur à la création, ou qui en est inséparable, pour diriger toutes choses à cet accomplissement de la destinée humaine, résument la philosophie de lEvangile selon Paul, et ne s'éloignent probablement des vues de Jésus luimême, ni sur le premier point, puisque toute la prédication de Jésus, soit daus les synoptiques, soit aussi dans le quatrième, nous le montre s'oiïraut pour réaliser la communion des hommes en lui, et par lui avec le Père : ni sur le second, puisque la préexistence du Messie, et sa mission divine de sacrifice et d'enseignement du sacrifice, sont impliqués par la fonction quil s'attribue de ramener à Dieu ce qui aiait péri, ce qui peut être sauvé. Le mystère, eu sa partie d'initiation et d'élection, dont lobjet est de garantir aux appelés la vie et l'incorruptibilité (par la résurrection, en laquelle Jésus les a précédés) rappelle le but, l'enseignement et même la matière des principaux mystères de la Grèce. Le sentiment moral du sacrifice et la haine du mal y prennent seulement plus d'élévation et de force. L'élection y devient une réelle séparation des élus d'avec un monde haï, réprouvé. Les plus grands ad-

(I) Deuxième à Timothée, i, 8-11.

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mirateurs et amis de la civilisation hellénique établiraient difficilement que le spectacle du monde gréco-romain fût de nature à motiver des jugements autres que pessimistes, et des plus désespérants, sur l'aptitude des hommes à observer la justice. L'initiation est pour un monde futur, l'économie actuelle devant bientôt finir. La seconde partie du mystère, et qui en est le fondement théologique, avait manqué aux initiations helléniques, parce que le polythéisme et la mythologie ne leur fournissaient que des matériaux douteux et confus, des symboles imparfaits, des perspectives ou promesses sans garantie, au lieu de ce Christ de Dieu sur qui se portèrent toutes les espérances des Juifs à partir de l'époque messianique. On se figurait ce Messie siégeante la droite de Dieu, préexistant, par conséquent, à tous les siècles du développement humain ; et quand, au lieu de servir seulement à la conservation des espérances nationales, il devint, pour le sentiment chrétien universaliste, la victime sacrifiée pour le salut des hommes de toutes races, et le roi du monde futur, monde céleste, la construction du plan providentiel reposa sur lui, non plus pour rendre au peuple de Jéhovah sa liberté, ou pour le conduire à la domination sur les nations, mais pour ouvrir à Israël, et aux nations avec lui, s'il avait, si elles avaient la foi, l'accès du Royaume des Cieux.

La philosophie de l'histoire, dont on a pu regarder le Livre de Daniel comme un premier essai, quoique inspiré par un sentiment Israélite exclusif, n'offrait que le tableau matériel de la suscitation et de la ruine des empires successifs qui avaient été, contre l'infidélité d'Israël, les agents de la colère divine. Il se terminait par la prophétie de la victoire de l'ange Michaël sur le dernier et le plus dangereux de ces impies dominateurs, le Grec de Syrie, un des successeurs d'Alexandre. Le point de vue était non seulement temporel, mais un peu étroit. LApôtre, lui, venu au moment de la définitive expansion de l'empire de Rome, dune part, et de l'abandon des espérances de Justice humaine et de Royaume des hommes, de l'autre, compose une vraie philosophie de l'histoire, cette fois, embrassant dans son plan l'origine et la fin de l'humanité ; une doctrine essentiellement tliéologique etmorale, enseignée aux personnes pour leur salut éternel, non point révélée à une nation dans lintérôt de son établissement temporel ; et une histoire prenant toutes les choses dans leur esprit et dans leur fond, une théorie de la justice, de la loi et du péché, avec

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