‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 11 sur 94 · RENOUVIER. -— LA MESSIANITÉ DE JÉSUS · texte numérisé non relu

RENOUVIER. -— LA MESSIANITÉ DE JÉSUS

C'est le sens de toute cette partie mystérieuse des quatre Évangiles où Jésus annonce qu'il iaut qu'il meure et qu'il ressuscite. Le quatrième contient à ce sujet des discours d'un accent très particulier, mystique et touchant, qui ne laissent pas d'avoir le même sens que les déclarations formulées dans les synoptiques. Il prête à Jésus, dans la prédiction de sa mort, une expression étrange, qui lui est propre et qui réunit à l'idée du supplice de la croix celle de l'exaltation et de la glorification : < Quand vous aurez élevé (ô-rav ô^woiQTe) le Fils de l'Homme, alors vous saurez qui je suis ». — Et moi, si je suis élevé de terre (êàv ô^^wôû ix tîJç yfjç) je tirerai toutes choses à moi. Il signifiait par ces paroles de quelle mort il devait mourir ». Cet évangéliste met aussi dans la bouche de Jésus la prédiction de sa résurrection, quoique en termes aflectés ou obscurs, quelquefois bizarres, et il lui fait mêler le sentiment et l'espérance de sa gloire future, auprès du Père, avec la prévision de son supplice (1). Il pèche, malgré de très réelles beautés, par un manque de naturel, qui tient à la combinaison qu'il a voulu faire du Jésus historique, en sa condition d'homme et de victime, et du Jésus idéal et triomphant qu'il se représentait au delà de la mort et au-dessus du monde en son unité avec Dieu et avec ses disciples qu'il appellerait à lui. C'est dans les synoptiques que nous devons chercher le réel Jésus, et l'idée qu'il se formait de lui-même, et la fin qu'il " concevait pour l'humanité.

La distinction du miraculeux et du surnaturel est le fil qui doit nous guider dans l'intelligence de la personne morale de Jésus, de même qu'elle nous a conduit en notre critique de l'idée commune de ce qui est hors de la nature, ou au-dessus de la nature. Nous croyons avoir rendu pour le moins très vraisemblable notre opinion, que Jésus ne s'attribuait pas le pouvoir d'intervenir directement dans les lois physiques, mais seulement, on peut l'admettre, le don de guérir, par une action morale exercée au nom de Dieu, certaines maladies, et, très spécialement, de chasser les esprits m^uvai$, selon les idées reçues, que sans doute il partageait. Nous regardons, par conséquent, comme de pures créations de la légende, dont il n'est en rien responsable, les actes miraculeux, tels que de commander à la teiiipête, de marcher sur les eaux, de ressusciter les morts et de remédier à des vices organiques irréparables,

(1) JeaUy 11,18-22; xiii, 3N33; xiv-xvii, passim.

28 l'année PIIILOSOPUIQUE. 1893

soit par la pure volonté, soit avec l'emploi de recettes d'imagination populaire comme en rapporte l'un des évangélistes. En admettant que Jésus n'a pas fait plus, pour encourager là vogue de ces contes, que les saints nombreux de la légende dorée, sur lesquels la naïve piété du peuple en a tant mis en circulation, nous évitons en toute justice de porter contre lui, dans notre pensée, une accusation, que Mahomet luimême n'a point méritée ; car il est constant que le prophète de l'Islam ne prétendait pas faire des miracles.

Mais Jésus s'est regardé comme une personne surnaturelle. Il a pu croire à sa préexistence d'ordre divin, quoique n'en ayant pas conservé la mémoire ; il a cru à sa résurrection future après son sacrifice, il a cru de soi-même ce que Paul a cru de lui ; et tout ceci ne suppose point de miracles, mais seulement la croyance au surnaturel.

Jésus a-t-il donc cru, comme le porte la formule évangélique, qu'il ressusciterait le troisième jour ? On a tort de prendre, comme on le fait sans y songer, à la lettre, cet emploi du nombre déterminé pour l'indéterminé. C'est une manière que rien ne justifie de fixer les idées sur l'image d'un cadavre qui revient à la vie par un miracle physique, tandis que rien ne prouve que celui qui a cru à son existence antérieure auprès de Dieu, au commencement des temps, ne s'est pas contenté de croire à son existence future, au jour du jugement, — qu'il regardait comme prochain, — s'en remettant pour les moyens à la toute-puissance du dieu qui doit bien aussi ressusciter au même moment tous les hommes dont les corps ruinés et décomposés ont disparu à jamais. Le corps qui naît, s'accroît, se forme et se déforme, traverse la maladie et la vieillesse et finit par la dispersion, est pour la plus simple inspection raisonnée, aussi bien que pour la physiologie savante, une évolution qui va de l'invisible à l'invisible. Le mystère de la résurrection ne s'épaissit pas seulement, il .tourne inutilement à l'absurde quand on se préoccupe de la restauration de ce pauvre corps qui n'a jamais eu rien à lui. Il faut laisser à l'imagination sincère et naïve des disciples l'appui dont leur foi n'a pas pu se passer, et penser qu'un grand esprit a dû s'affranchir de ces grossières images de corps revivifiés, pour concevoir la formation à nouveau des mêmes personnes vivantes. L'Ecriture était au fond favorable à ce dernier point de vue par sa tendance à représenter l'action créatrice de Dieu comme une suscitation immédiate des

Page 1