‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 12 sur 94 · RENOUVIER. — LA MESSIANITÉ DE JÉSUS · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — LA MESSIANITÉ DE JÉSUS

êtres. Les trois jours et les trois nuits semblent, il est vra provenir d'un dire réel conservé par la tradition, mais ui telle façon de parler se comprend sans peine avec un sens an logue à celui que reçoit le même intervalle de temps dans propos prêté à Jésus par les faux témoins devant Caïphe « Je peux détruire le temple de Dieu et le bâtir en tro jours{\). »

L'idée du Christ ou Messie (en hébreu Machiach, c'est-î dire VOint), en tant qu'être humain typique siégeant aupr^ de Dieu au commencement et à la fin des choses, reposa principalement, au temps de Jésus, sur le passage du Livî de Daniel où le pseudo-prophète a la vision de quelqu'un q\ s'avance, « semblable à un fils d'homme, sur les nuées des cieuj et qu'on fait approcher de VAncien des jours, et à qui soi donnés la domination, la gloire et le règne >. Toutes U nations le serviront; son règne ne passera point. Le Liv^ d'Hénoch, plus récent, mais encore judaïque et palestinien e cette partie, donne également le nom de Fils de l'Homme, ave ceux de Fils de la Femme, et de Fils de Dieu, et de VFAu, ministi de la Providence, à l'être humain transcendant, né avant ] soleil et les étoiles, que Dieu réserve pour le jugement et ] renouvellement du monde. Depuis l'époque des Macchabées, : s'était fait ainsi, dans la Judée, une œuvre de surnaturaliss tion de ce fils de David, roi de l'avenir, dominateur de la terre instituteur de la paix et de la justice universelles, que le Michée et les Esaïe avaient promises à leur nation. Mais celi sur qui reposaient les plus hautes espérances nationales, éter dues ensuite à l'humanité entière, ne pouvait pas devenir pou la pensée religieuse, le justicier des puissances d'un mond mauvais et condamné, le délégué divin pour le gouvernemer du monde régénéré, après la résurrection et le jugement, sac avoir été l'Elu dès l'origine. Le prédestiné pour le règne san fin devait être en quelque sens le préexistant, et non pas soi tir, avec un titre évidemment insuffisant, de l'énchainemeE des générations humaines. Toutefois la conception demeurai entièrement anthropomorphique, et ne laissait rien paraitr encore de ce qui fut plus tard la doctrine du Logos, et qui altérant le monothéisme et faisant entrer un second Dieu dan Dieu, ouvrit la porte à la mythologie métaphysique. À ce

(1) Ajoutons le passage, Luc, xiii ; 32, où se trouve la même expressic proverbiale : « Je chasse les démons et je guéris les malades aujourd'hi et demain, et le troisième jour je suis à ma fin. »

égard, le rôle historique d'un Messie était possible pour un homme, mais semblait en même temps devenir inassumable sans folie, Thomme qui oserait se l'attribuer devant prétendre à la connaissance de soi en qualité d'homme idéal, produit à l'origine des siècles et né pour présider à leur accomplissement. La difficulté, en apparence insurmontable, fut levée par la doctrine du Messie souffrant et du sacrifice volontaire de THomme-Christ pour le salut de l'humanité. Cette doctrine eut son point de départ, autant qu'on peut y remonter, danfs l'étonnante œuvre de prophétie du second Eso/ie, le sublime anonyme qui vivait à Babylone au temps de l'exil, et dont les écrits furent classés dans le canon, par ignorance, à la suite de ceux de l'Esaïe véritable, contemporain d'Achaz et d'Ezéchias au vm"" siècle (1). La théorie, — servons-nous de ce mot théorie, faute d'un meilleur, — du Serviteur de Dieu a pour sujet l'homme innocent chargé des douleurs de sa nation, dont il est la représentation personnelle éminente, et du fait de laquelle il souffre, et dont il consent à porter et expier les péchés. Il prêche la justice et il est abreuvé d'outrages. C'est l'humble et faible rejeton, sorti d'une terre desséchée, l'être abandonné, méprisé, habitué à la souffrance. C'est l'agneau qu'on mène à la boucherie et qui ne se révolte pas. Il meurt pour nos iniquités et nous sommes guéris par ses blessures, Jéhovah l'a frappé à cause de nous, et lui-même a donné sa vie en sacrifice pour le péché, mais il sera à la fin glorifié : « Par sa sagesse, mon serviteur juste justifiera beaucoup d'hommes, dit Jéhovah. Il se chargera de leurs iniquités; c'est pourquoi je lui donnerai sa part avec les grands; il partagera le butin avec les puissants, parce qu'il s'est livré, luimême à la mort, et qu'il a été mis au nombre des malfaiteurs ; parce qu'il a porté les péchés de beaucoup d'hommes, et qu'il a intercédé pour les coupables (2). » L'application des mêmes traits, en divers passages, tantôt au peuple souffrant et tantôt au prophète qui le personnifie, n'empêche pas, quoi qu'on en

(1) L'unité d'auteur des oeuvres ainsi réunies dans le canon, Tidentité des deux prophètes n'est admise que par ceux qui croient qu'un homme du VIII* siècle a pu raconter les événements du vi* avec une précision qui iie peut laisser dans l'esprit aucun doute sur leur application. La question étant ramenée d'un commun accord à ce point, la solution dépend de la critique des miracles. Les raisons données ci-dessus pour rejeter le miracle (sans entrer dans l'examen de sa possibilité) s'étendent à la prophétie dans le sens vuljîaire de ce mot.

(2) EsaXe, lu, 13. — un, 12.

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