LÀ DOCTRINE DE JÉSUS-CHRIST
Le résultat des travaux patients, multipliés, interminables de Texégèse du Nouveau Testament ne confirme pas, en ce qui touche u ne solution scientifiquement certaine du problème de la christologie, l'importance extrême qu'on a attachée à la détermination des dates respectives et du mode de composition des trois premiers Évangiles. Ce n'est pas que les conclusions de la critique, en ce qu'elles ont de négatif, ne soient d'un intérêt très grand pour la connaissance de la vérité : elles nous affranchissent d'erreurs séculaires et nous montrent le domaine de l'hypothèse, celui de la foi religieuse, qui est matériellement le même, s'étendant sur un terrain qu'on a cru si longtemps appartenir aux faits, à l'histoire fondée sur des témoignages de nature à s'imposer au sens commun; mais nous voulons dire que les études exégétiques conduites avec la plus sûre méthode, après que nous avons éliminé des récits évangéliques ce que la raison, l'expérience et la connaissance historique des procédés de l'esprit humain nous font juger inadmissible, après que nous avons noté comme incertains d'autres points de la vie ou des discours de Jésus, n'arrivent pas à nous faire discerner, en dehors de nos jugements subjectifs ou de sentiment ou de probabilité, la
(1) Cette étude est extraite d'un ouvraj^e inédit sur )a Philosophie de r histoire des religions. L'auteur demande grâce pour la partie aride du d^'but, quMl n'a pas cru pouvoir retrancher.
piLLON. — Année philos. 1893. 1
2 l'année PHILOSOPUIQUE. 4893
partie indubitable, ou ne fût-ce que positivement la plus ancienne des renseignements que les Évangiles ont transmis à la postérité sur un homme et sur un événement, alors ignorés du monde civilisé, et que, dans la suite des temps, on s'est accordé à reconnaître comme absolument hors de pair, dans l'histoire de l'humanité.
II était naturel de regarder les plus anciens documents comme les plus autorisés, mais même quand la plupart des exégètes ont pu s'entendre pour les désigner, ces documents ne nous étant parvenus que compilés et remaniés par des auteurs postérieurs à ceux qui, les premiers, ont mis par écrit la tradition orale, on ne s'est pas trouvé beaucoup plus avancé dans la connaissance des témoignages en leur forme vraiment pure et originale; il a fallu discuter séparément les différents points si nombreux, les plus importants comme les moindres, sans aucun fil conducteur externe pour juger des provenances et prononcer dans les cas de contradiction. Les opinions et les motifs d'argumentation pour et contre se sont multipliés bien au delà de ce que peuvent imaginer les personnes étrangères à ces études ; et nul critère n'apparaît pour mettre fin à des débats pleins d'ingéniosité, d'érudition et de bonne loi, dont la raison d'être est admirablement éclaircie dans le plus curieux des livres qu'ils ont suscités. Nous voulons parler de celui que l'on cite aujourd'hui le moins volontiers, et qui fit toucher du doigt à un grand public, nouveau dans ces matières, et tout effaré, dans une suite de quinze cents pages d'analyses et d'enquêtes qu'on dirait d'ordre judiciaire (1), un fait que l'habitude et l'autorité lui déguisaient : le fait des divergences, des défauts de liaison et des contradictions des récits évangéliques.
On s'accorde assez généralement aujourd'hui à admettre deux sources premières des Évangiles synoptiqms, — c'est le nom convenu pour désigner les trois premiers et les distinguer du quatrième, qui diffère de ceux-là beaucoup plus profondément qu'ils ne diffèrent entre eux, et qui d'ailleurs leur est postérieur pour sa rédaction, sans conteste. — L'une de ces sources serait un primitif évangile de Marc (Marc étant réputé disciple de Pierre) dont on pense retrouver le contenu dans notre second Évangile actuel, à la condition d'en retran-
(1) Quinze cents pages et plus, c'est le contenu de la Vie de Jésus, de David Frédéric Strauss (la première, car il en a écrit deux), traduite en français par Littré et publiée en 1839, 4 vol. in-8°.