RENOUVIER. — LA CRITIQUE DES ÉVANGILES
cher le début, la fin, c'est-à-dire le récit de la passion, et quelques morceaux du corps de Touvrage. L'autre source serait un primitif Matthieu, écrit peut-être en araméen, mais perdu de bonne heure en cette langue, et formé des discours et enseignements (ta T^dyia) — des mémorables, suivant une autre traduction, — du Seigneur (ta xupiaxa). Le troisième Évangile, celui de Luc, le seul qui nous soit parvenu en sa composition originale, sous la forme que son auteur a voulu lui donner, aurait été fait en consultant et reproduisant avec plus ou moins de variantes ces deux ouvrages dont leurs remplaçants ont causé la perte, et en y ajoutant d'assez nombreux éléments qui lui sont particuliers, empruntés à des sources écrites ou orales, nous ne savons lesquelles. Somme toute, les premiers matériaux historiques ont disparu et nous n'avons rien que de seconde main.
Il résulte de là qu'aucun de ces trois Évangiles, sous sa forme actuelle, n'a, pour raison de date, une autorité supérieure à celle des deux autres, à l'égard des faits où ils diffèrent, ou pour les versions différentes qu'ils donnent des mêmes faits. Par exemple, notre Marc, en partie composé sur Vancien Marc, peut très bien nous offrir des textes moins anciens et moins purs que notre Mathieu, aux endroits qui leur sont communs, attendu que ce dernier a pu, lui aussi, puiser dans Vancien Marc et se montrer plus scrupuleux dans les reproductions. Il se peut aussi que Vancien Matthieu comprît une partie narrative : cela est en soi assez vraisemblable, et le mot ).<5Yta pouvait prendre un sens plus large que celui de Discours, chez l'auteur par le témoignage duquel nous connaissons l'existence de ce vieil évangile araméen (1), En ce cas, Vancien Marc n'aurait peut-être fait que traduire en grec cette partie narrative, en y joignant çà et là des traits pour l'embellir, à ce qu'il croyait. Le fait est que la comparaison des mêmes récits dans notre Marc et dans notre Matthieu est à l'avantage de celui-ci pour la sobriété, l'intelligence et le bon goût. On s'expliquerait assez, dans cette hypothèse, que l'ancien Marc, ouvrage primitivement très court, à destination d'une certaine Église, eût manqué de deux parties
(1) Cet auteur, cité par Eusèbe de Césarée, est Papias, homme né dans le premier siècle, puisqu'il est dit avoir entendu Vapôtre Jean^ et mort vers le milieu du second. Or Papias s*est servi du même mot pour désigner le traité de Marc sur les faits et paroles du Seigneur, et Touvrage de Matthieu :
aussi essentielles que les grands discours moraux et la passion. L'auteur ne se serait proposé que de réunir les récits édifiants de l'œuvre théurgique du Seigneur au cours de sa prédication. C'est à l'aide du Matthieu grec, de Luc et d'autres documents encore que son ouvrage aurait été complété plus tard. On s'explique de cette manière que tel exégète ait cru pouvoir démontrer que le second évangile avait été tiré tout entier du premier et du troisième, et qu'une opinion très répandue, mais moins bien étudiée, ait fait de Marc l'abréviateur de Matthieu, Notre Marc n'a rien d'un abrégé; au contraire, il aime à développer, là où le fond est le même ; mais il manque de deux parties considérables, de genres bien opposés d'ailleurs, de ce qui forme l'ensemble de la tradition christologique : les grands discours moraux et le roman poétique de Tenfance (sans parler des généalogies). Sur ces sujets merveilleux, Lu£ et Matthieu sont loin de coïncider, ce qui se conçoit parfaitement quand on songe à l'origine première des légendes, que les rédacteurs de ces livres ont probablement trouvées écrites déjà, mais qui s'étaient formées librement dans l'imagination populaire.
En cet état de la question, avec la possibilité, qu'il faut admettre, des interpolations et des omissions, pendant une certaine période, à chaque nouvelle copie d'un document évangélique, l'exégèse ne peut répondre d'élever beaucoup de ses conclusions au-dessus de l'hypothèse, et de soustraire l'emploi de tels ou tels passages des Évangiles synoptiques à la libre et variable appréciation du critique. Les difficultés, redoublent, quand on tient compte du quatrième Évangile, comme ayant pu, sur plus d'un point, apporter, quoique tar« divement, des faits et des paroles venus de source originale.
On a cru trouver un moyen de se guider dans les synoptiques, en les considérant, tels qu'ils s'ofirent à nous dans leur forme actuelle, comme les représentants, non de l'unité d'inspiration venue de Jésus lui-même, et simplement modifiée par l'accession, ici ou là, de quelques nouveaux éléments, et par le caractère propre de chaque rédacteur, mais de ce qu'on a appelé « le développement vivant et continu de la foi chrétienne ». Il fallait trouver, pour soutenir cette vue, des différences d'esprit suffisamment définies, et portant sur quelques points capitaux, entre les trois Évangiles comparés, et rapportés à des dates successives. Mais ces différences étant, par le fait, ou trop peu marquées, ou démenties par