‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 9 sur 94 · RENOUVIER. — JÉSUS A-T-IL CRU FAIRE DES MIRACLES · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — JÉSUS A-T-IL CRU FAIRE DES MIRACLES

se lèveront, etc. j Le reste comme dans le Matthwu{i), La phrase de Matthieu^ qui fait- allusion à la résurrection de Jésus, a dû être interpolée sous Tinfluence de l'idée qui s'établit après la mort du maître, au début de la période apostolique, à savoir que sa résurrection était le signe de sa messianité. Signe et miracle sont des idées qui viennent à coïncidence. Il est invraisemblable au plus haut point, et aucun homme de goût et de sens n'admettra que Jésus, supposé qu'il eût voulu annoncer et donner pour signe, en termes incompréhensibles, sa mort et sa résurrection futures, et le nombre de jours et de nuits qu'il aurait à passer dans le sein de la terre (h rij xapSta tî^ç y^ç), soit allé chercher dans un trait comique d'un conte moral sur la bonté de Dieu et la fatuité d'un prophète (2) un miracle, il est vrai, mais qui justement n'est pas un signe et n'a nul rapport, dans ce livre, avec la conversion des Ninivites à la suite de la prédication de Jonas. Le contresens est patent. Pour la même raison, on ne voit pas, dans l'interprétation de Luc, à quel titre Jésus aurait pu dire que Jonas fut un signe pour les Ninivites. Il prêcha, ils se convertirent, et c'est tout ; et Jésus, lui, prêche en vain et ne sera un signe (<niji.etov earai) qu'après sa mort. C'est d'une complète incohérence. Il n'y a qu'un point acceptable dans le trait relatif à Jonas, que le premier et troisième Evangiles ajoutent au plus ancien texte, conservé dans le deuxième : c'est une parole de Jésus, authentique probablement, une objurgation adressée aux Juifs qui se montraient, disait-il, plus rebelles à son enseignement que les gens de Ninive ne l'avaient été à la mission donnée par Dieu à Jonas. Et il se trouve précisément que cette parole est conforme au refus positif que fait Jésus de produire des signes de la sienne ; car, encore une fois, Jonas n'est pas dit avoir apporté rien de plus que ses discours, sa prophétie, pour convertir ses auditeurs.

Si la parabole du pauvre Lazare, qui appartient en propre au troisième Evangile, et dont quelques traits ne sont pas des plus heureusement imaginés, pouvait être attribuée à Jésus à aussi bon droit que les paraboles de Matthieu, il faudrait

(1) Matt.y XII, 38-41 ; Lvtc, xi, 29-31. Gonf. Alatt., xvi, 1-4.

(2) C'est le sens du livre de Jonas qui n'est en aucune façon le livre d'un prophète, mais l'un de ceux de VAncien Testament, où l'intention de l'auteur ressort le plus clairement, avec le caractère de fiction de l'ouvrage .

i24 l'année pniLOSOPniQUE. 1893

citer le trait qui la termine, à Tappui du refus de Jésus de faire des miracles. Mais Luc a bien pu tenir ce dernier de bonne source, et lui donner une place dans cette petite composition d'origine plus incertaine. Le riche de la parabole, plongé dans les tourments, au fond de THadès, voudrait sauver du même sort, qui les attend, ses frères demeurés sur la terre, et, élevant les yeux vers le père Abraham, pour Timplorer : « Si quelqu'un allait vers eux de chez les morts, ditil, ils feraient pénitence. » Et Abraham de répondre : < S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, alors même que quelqu'un ressusciterait d'entre les morts, ils ne se laisseraient pas persuader (1). » Tel n'était pas le sentiment de l'auteur du quatrième Evangile. Il fait fond sur les miracles, essentiellement, pour convaincre le monde. Il nous montre Jésus, par son premier miracle, aux noces de Cana, manifestant sa gloire (ècpavépwdev ty)v 8(5$av auToi») et gagnant ainsi la foi de ses disciples. Il lui fait donner par Nicodème une attestation de sa qualité de thaumaturge, un envoyé de Dieu pouvant seul faire les signes qu'il fait. Il lui attribue une guérison opérée à distance par la pure intention de la volonté. Il déclare, en terminant, qu'il a rapporté en son livre ce petit nombre de miracles, entre beaucoup d'autres que Jésus a faits à la vue de ses disciples, afm que ses lecteurs t croient que Jésus est le Christ, fils de Dieu, et, dans cette croyance, aient en son nom la vie éternelle (2). > Mais Jésus, tel que nous le présentent les synoptiques, ne pouvait pas avoir cette idée qui subordonne la doctrine morale à des prestiges physiques, puisqu'il prédit que les faux prophètes des derniers jours disposeront de ces signes pour égarer le monde : « Alors si quelqu'un vous dit : Le Christ est ici, ou il est là, ne le croyez pas. Car il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes, et ils donneront de grands signes, et feront des prodiges, à séduire, s'il se peut, jusqu'aux élus (3). »

Les récits de miracles dans les trois synoptiques sont fréquemment accompagnés de la recommandation que Jésus fait au miraculé ou aux assistants de garder le silence sur ce qu'ils ont vu. Le miracle de la transfiguration, dont le caractère est si particulier et qui a la physionomie d'un rêve qu'un

(1) Luc, XVI, 19-31.

{2) Jean, ii, 11; m, 2 ; iv, 54; vi, 2; xx, 30-31.

(3) Ma(t., XXIV, 24 et Marc, xiii, 21.

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