‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 8 sur 94 · RENOUVIER. — JÉSUS A-T-IL CRU FAIRE DES MIRACLES · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — JÉSUS A-T-IL CRU FAIRE DES MIRACLES

façon très claire et sans quitter le Nouveau Testament, pour qui voudra comparer les ouvrages de deux hommes qui furent des contemporains : les Epîtres de Paul et les Actes des Apôtres, dont Tauteur ou l'un des auteurs, que ce soit Luc ou un autre, avait suivi Paul dans une partie de ses voyages apostoliques. Le livre des Actes est, on peut dire, rempli de miracles et des plus inacceptables, depuis la mort subite infligée par une mystérieuse action d'ordre divin à Ananias et à Saphira, son épouse, jusqu'à des résurrections de morts attribuées à Pierre et à Paul lui-même. Cet auteur ne peut faire un pas sans répandre quelque menue monnaie de miracles. Il croit que les linges de corps qui avaient servi à Paul chassaient les esprits mauvais et les maladies (1). Paul, lui, croit à la résurrection du Seigneur, mais seulement d'après le témoignage de « plus de 500 frères ». Personnellement, il l'a vu, mais dans une vision et non dans le cours ordinaire de la vie. Il rapporte encore d'autres phénomènes merveilleux observés sur lui-môme, mais toujours de l'espèce mentale. Voilà le surnaturel, le surnaturel personnel, dont la doctrine de la foi et de la grâce est la théorie générale, et qui implique un surnaturel d'ordre universel, par la croyance en Dieu créateur et en l'homme Christ, fils de ce Dieu vivant. Mais on peut lire les Épîtres de Paul d'un bout à l'autre, on y trouvera la résurrection du Christ, tenue pour un fait avéré et présentée comme le fondement de la résurrection des morts, puis la foi dans l'inspiration divine et dans les visions surnaturelles, on n'y trouvera pas un récit de miracle. C'est une grande supériorité de lumières et de bon sens, en un temps et dans un milieu pareils, chez le plus religieux des hommes, si l'on excepte Jésus lui-même.

Jésus a-t-il été moins éclairé ? S'il a cru seulement à l'exis-. tence d'un pouvoir en lui, aidé de la foi du sujet miraculé y pour guérir, au nom de Dieu, certains malades, et spécialement les démoniaques^ qu'il croyait sans doute possédés par des esprits malins, — opinion universellement reçue dan^ son milieu, — il ne faisait en cela qu'admettre certains faits

(1) Actes, V, 1-10; IX, 36-43; xix, 11-12 ; xx, 7-12,

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possibles et dont il y avait probablemeat des exemples, pour le moins des apparences, et les expliquer comme surnaturels. Ceci peut passer pour vraisemblable, et ne soulève aucune difficulté. Mais si Jésus s'était vanté, comme le porte son message à Jean le baptiseur (cité ci-dessus) de guérir les boiteux, les sourds, les aveugles, et de ressusciter les morts, on ne pourrait pas, en se reconnaissant, comme nous, le droit de nier catégoriquement les miracles, défendre sa mémoire contre l'accusation d'imposture. Mais Luc et le dernier compilateur de l'Evangile de Matthieu ont pu aisément forcer les traits du discours qu'ils mettent dans la bouche de Jésus en cette rencontre. On peut croire aussi que leur sens est métaphorique et moral, c'est l'opinion de plusieurs critiques. Enfin l'anecdote elle-même peut être mise en doute. Le second Evangile n'en parle pas. Celui-ci, qu'on peut regarder ou en lui-même, ou, non moins probablement, à raison d'emprunts faits à la partie narrative du premier dans sa plus ancienne forme, comme le plus digne de foi, nous fait connaître une déclaration formelle opposée par Jésus à ceux qui lui demandent des miracles, et surtout un miracle bien clair, capable de s'imposer aux plus incrédules, un signe du ciel : € Il vint des Pharisiens qui se mirent à disputer avec lui, lui demandant un signe du ciel, pour le mettre à l'épreuve. Mais lui, soupirant en son esprit, dit : Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? En vérité je vous le dis, il ne sera point donné de signe à cette génération. Et il les renvoya... (1) ». Cette parole est conservée dans les deux autres^ synoptiques, mais avec un accompagnement : « Cette génération méchante et adultère demande un signe, et il ne lui sera point donné de signe, si ce n'est le signe de Jonas le prophète. » Et ces mots ajoutés reçoivent dans Matthieu et dans Luc des suites du discours en partie différentes : dans Matthieu : « De même que Jonas passa trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'Homme passera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. Les Ninivites se lèveront au jour du jugement avec cette génération et la condamneront ; car ils se repentirent à la prédication de Jonas, et il y a ici plus que Jonas ; » et dans Ii*c ; « De même que Jonas fut un signe pour les Ninivites, ainsi le Fils de l'Homme sera un signe pour cette génération... Les Ninivites

(1) Marc, VIII, 11-13.

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