L. Arré.vt
BOS (G.). — Contributioii à l'étude des sentiments intellectuels. Rev. philos., avril 1904.
L'auteur étudie dans ce travail le rôle que joue le sentiment dans des phénomènes d'où on Ta trop longtemps supposé exclu : dans les opérations intellectuelles.
Ziehen distingue quatre stades dans l'évolution du sentiment (Gefûhlston) :
l® Le Gefûhlston sensoriely lié à la sensation.
2® Le Gefûhlston intellectuel ou mieux représentatif, lié à la représentation.
3** Le Gefûhlston logique^ lié au travail de la pensée.
4^ Le Gefûhlston éthique lié à notre avantage social et qui façonne notre moral.
C*est le troisième stade dont s'occupe M. Bos^ c'est lui qui constituera l'étude proprement dite des sentiments intellectuels. 11 distingue dans ce qu'on appelle sentiment, trois formes, la passion, Vémotion et Yaffection, et sous ce terme général il comprend Tétat sentimental particulier dans lequel nous nous trouvons à un moment donné quelle qu'en soit la cause et quelle que soit notre ignorance de cette cause.
Quand on étudie la sensation, hase de toute connaissance, on s'accorde à distinguer en elle un aspect représentatif et un aspect affectif. Mais en réalité c'est par une analyse factice qu'on les isole l'un de l'autre.
Que faut-il entendre au juste par la propriété affective de la sensation? On répond d'ordinaire en disant que celle-ci provoque du plaisir ou de la peine; mais le plaisir et la peine sont des conséquences, des conclusions tirées par notre sensibilité, ce ne sont pas des phénomènes affectifs primordiaux.
La sensation est en somme une individualité affectivo-organique irréductible, dépendant d'associations, d'actions et de réactions complexes, dont ce n'est qu'une propriété contingente de produire du plaisir ou de la peine et dont la propriété essentielle est de conférer à chaque sensation un timbre affectif propre, sorte de couleur de sentiment (le Gefûhlston des Allemands) ; c'est ce qu'il appelle son signe affectif.
Cette distinction me paraît bien subtile et je me demande si, en allant au fond des choses par une analyse rigoureuse des phénomènes, ce signe affectif ne finirait pas par disparaître pour ne laisser que la sensation pure, dans son aspect représentatif. 11 faut se méfier aussi de ces termes empruntés à des comparaisons, timbre affectif, couleur de sentiment, qui en réalité n'ont aucune valeur, égarent au lieu d'expliquer, et ne prouvent que l'impuissance du langage à expliquer certaines idées.
Je passe sur les faits d'audition colorée que M. Bos invoque à
l'appui Je sa Uiose. Ces faits sont encore trop obscurs et trop peu expliqut's pour Hre utilisrs. Obscurum per obscurius.
Ce signe afTectif qui raraclérise la sensation se retrouve aussi dans la mémoire de la sensation. Quand nous sommes sur le point de nous rappeler quelque chose, V image représentative n'a pas encore surgi, pourtant il y a dans la conscience un [jhénomène positif par où elle se distingue de Tétat d'oubli complet : il y a le sentiment associé à l'image et qui n'est que Vaspect affectif de cette image. Celui-ci réapparaît avant l'autre... Il y a donc un sentiment de mémoire qui préexiste au souvenir proprement dit et en facilite le retour.
Ici nous sommes sur un terrain dangereux, celui de l'observation interne pure, avec toutes ses causes d'erreur. En tout cas, pour ce qui me concerne, en m'étudiant et en m'analysant le plus scrupuleusement possible, jamais je ne puis arriver à constater dans le rappel d'un souvenir, l'existence de ce sentiment affectif dont parle l'auteur. Ce que je constate seulement c'est un ensemble assez complexe de phénomènes surgissant dans la conscience, représentations et images plus ou moins vagues, souvent multiples, à peine saisissables, accompagnés d'états intellectuels, attention, hésitation, doute, et d'étals affectifs, désir, impatience, attente, etc. ; mais ces derniers n'ont rien à voir avec la sensation ou le souvenir de la sensation : tout cela du reste très vague et d'une analyse horriblement difficile à cause de son vague même.
Ce que je viens de dire rend inutile que je m'étende sur ce que dit l'autour du rôle du sentiment dans l'association des idées et dans l'habitude.
Les pages précédentes n'étaient en sorte que préliminaires. L'auteur arrive maintenant à son véritable sujet, l'existence du seninentdans les opérations intellectuelles, jugement, comparaison, etc.
Il commence d'abord par éliminer les sensations cénesthésiques (jui ne sont que l'accompagnement somatique du travail intellectuel ainsi que les états affectifs qui peuvent se présenter i)endant ce travail. Ce qu'il appelle sentiment intellectuel, modifiant notablement uno détinilion donnée par M"*^ Tobolowska dans sa Thèse, c'est un état affectif spécifique lié à une opération inlellectuelle, en tant que partie intégrante de cette opération, qu'il contribue à effectuer.
Le tlouble aspect de la sensation et de l'image se retrouve dans l'idée. Si donc tout phénomène mental est à la fois cognitif et affectif, nous devons avoir non seulement pour chaque proposition particulière un sentiment particulier, mais pour chaque idée générale un sentiment à elle propre. C'est ainsi qu'on aura un sentiment d'identité, de causalité et ainsi de suite. On voit jusqu'à quel j)oint l'auteur i>ousse les conséquences de sa théorie. Pour ma part il m'e>t inii»ussibl(; de le suivre jusque-là et les objections que j'ai présentées plus haut au sujet de l'aspect affectif des images se présentent ici avec bien plus de force encore.
Il est bien certain que dans la genèse de nos concepts, même les plus abstraits, espace, temps, cause, etc., on retrouve à l'origine et
comme points de départ primordiaux, des sensations sensorielles et cénésthésiques, accompagnées d'états aiïectifs variables, et qu'en un mot la vie affective a précédé la vie intellectuelle, mais ce n'est pas là ce que Tauteur veut dire, si je l'ai bien compris, quand il affecte à chaque catégorie intellectuelle un sentiment particulier. Si Ton voulait, en se conformant aux idées de M. Bos, rechercher et étudier ces sentiments en particulier, on se heurterait, suivant l'expression même de l'auteur, à des difficultés presque insurmontables, tant d'introspection que de dénomination.
H. Be.\unis.
WIJNAENDTS-FRANCKEN. — Psychologie de la croyance en l'immortalité. — Rev. phil., sept. 1903.
La croyance en l'immortalité constitue un des phénomènes les plus répandus, tant chez les individus que parmi les nations, bien qu'elle n'ait pas le caractère d'universalité admis par certains théologiens. Dans le bouddhisme, par exemple, l'anéantissement individuel, la suppression de l'existence personnelle sont considérés comme le bien suprême.
Quoiqu'il en soit, quels sont les mobiles de cette croyance à l'immortalité?
L'auteur reconnaît trois mobiles principaux de cette croyance, le désir de vivre, ki puissance de l'imagination telle qu'elle se manifeste dans le rêve et le mobile moral de la récompense et du châtiment.
J'examinerai d'abord les idées de l'auteur sur le premier et le troisième cas.
Le désir de vivre est pour lui le motif le plus élémentiiire, le mobile essentiel de cette croyance. La plupart des humains ont enracinée dans l'âme la passion de vivre et se cramponnent à l'existence. Le besoin de la conservation personnelle est un de nos instincts les plus puissants et la pensée que la mort termine irrévocablement et absolument l'existence personnelle est insupportable.
Tout cela est parfaitement juste, mais n'explique nullement comment ce désir peut se transformer en croyance. Le désir, quelque violent qu'il soit, ne peut tenir devant un fait, et le fait, indéniable, brutal, c'est que la personne qui était là, tout à l'heure, vivante, respirant, parlant, agissant, est maintenant inerte, sans vie, sans parole, que son corps s'altère et se décompose peu à peu et que, au bout de peu de temps, il n'en reste que quelques débris méconnaissables. Quel désir peut subsister encore devant une pareille démonstration, ou plutôt le désir peut bien subsister, mais ce ne serait qu'un désir vain, stérile si d'autres faits ne venaient montrer que ce désir peut se réaliser, comme on le verra plus loin. Mais le désir seul ne peut conduire à la croyance h l'immortalité personnelle.
Les mêmes objections sont applicables à l'influence du mobile
moral. (Juand le sens de la distinction entre le bien et le mal ^Val L'veillé el que Ton a la notion du juste et de Tinjuste, de la récompense et du oliàliment, celle d'une rémunération doit nécessairement apparaître. Cette rémunération n'a pas lieu ici-bcis; il D*estdonc pas surprenant que le sens moral se révolte et qu'on renvoie la rémunération à une autre vie. Mais il n'y a là qu'une espérance et pas I»lus que le désir l'espérance ne peut prévaloir contre le fait delà décomposition du corps et de sa dissolution. En outre je ferai remarquer que cette notion du juste et de l'injuste est certainement, dans l'évolution de l'idée d'immortalité, postérieure à la «enèse de cette idée.
Il me semble donc (|ue, entre un désir et une espérance d'une part. «»l de l'autre une croyance à un fait contre toute évidence^ il y a un fosstr infranchissable, à moins que des faits ne viennent apporter un argument en faveur de la réalisation de ce désir et de cette espérance.
Ces faits je les trouve dans le rêve. Précisément en même temps que M. Wijnaendts Francken publiait un travail dans la Re\Tie philosophique je publiais dans le numéro de juillet>septembre 11K)3 d^ l'American Journal of Psychology (numéro commémoratif de Stanlev- Hall) un article : Contribution à la psychologie du rêve dans lequel je développais cette idée que la croyance à la survivance après la mort et à la vie future avec toutes ses conséquences philosophiques et religieuses a son cerme dans le rôve.
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur ce sujet pour lequel je renvoi»? à l'îirticle mentionné plus haut. Je conclurai s«»ulenient que, loin (b* lui donner, comme semble le faire l'auteur, le rùk- If moins important dans la L'cnèst^ h la croyance à l'immortalité, le rév»? en constitue l'élément essentiel et primitif v.i que le désir de vivre et I»* mobile moral n'en ont été que le stimulus el la cause occasionnelle, pour employer une expression médicale qui rend bien ma pensée.
H. Keainis.
HAtiEOT (ti '. — Sur le seuil de la vie affective. Hev. i.hil., février 1903.
Oii«)ique la psycholoi;i«« de l'enfant soit encore peu avancée, "ii piMit tout^'lois, sur certains points, arriver à des conclusions suflisammeiit nr'ttos. C'est un fait acquis, par exemple, que la vie alTectivc fst la jn-emiére forme de la conscience, et c'est également un lait ([lie cette sensibilité se greffe immédiatement sur la vie phvsiol«»giquo dont elle n'est que la conséquence et la traduction.
Deux théories existent sur la nature de l'e^motion et de la sensibilité élémentaire : la conception psychologique et intellectualist** «1»' Ltîlimann, déclarant qu'il ne se r«'ncontre pas d'état de cunscience purument émotionnel vi que le plaisir et la douleur Son
toujoui'S liés à un état intellectuel, et Tliypothèse périphérique de James et de son école, qui admettent pour toute sensation sensorielle une condition périphérique et réduisent l'émotion à la seule conscience des états organiques.
Que nous enseigne, à cet égard, l'observation de Tenfant? L'observation du nouveau-né, en partant des faits les plus simples, montre que la douleur pure est le premier mode de la conscience.
Bientôt le plaisir fait son apparition. Dans les tout premiers jours, il est négatif et consiste uniquement dans la cessation de la douleur ou du malaise organique (faim, froid, etc.). Je ne sais si le terme négatif peut s'appliquer au plaisir que le nouveau-né éprouve quand il prend le sein; tous ses mouvements, toute son attitude expriment autre chose qu'une simple cessation de la douleur, de la faim.
Avec réveil des sens spéciaux : goût, audition, vue, le plaisir devient perceptif et entre à flots dans la conscience.
Nous sommes ici à la limite de l'afTectivité pure. L'élément sensoriel propre apparaît et il devient très difficile de discerner ce qui lui appartient.
Quoiqu'il en soit, dans les premiers jours et même dans les premières semaines, nous trouvons des étals de conscience qui sont liés à des états organiques tellement généraux et profonds que cette conscience est entièrement indéterminée, absolument passive, momentanée, intermittente sans doute, et telle que nous pouvons la considérer comme radicalement étrangère à toute idéation. Nous saisissons là, à découvert, pour ainsi dire, cette large assise de la vie affectivo-organique, raison et substrat de toute existence psychique. C'est moi, et non l'auteur, qui ai souligné les mots : absolument passive, et je me demande si même dans ces cas, la conscience pst absolument passive et si le cerveau n'a d'autre rôle que « celui d'un appareil enregistreur ».
On constate donc chez l'enfant l'existence de Vaffect pur, comme l'admet Lehmann. Que va-t-il devenir en se généralisant dans la conscience et en s'intellectualisant? Va-t-il changer de nature ou donner naissance à un fait nouveau, inexplicable par les seules fonctions centripètes? C'est le problème même de l'origine et du d«'-veloppement de l'émotion. Peut-on apercevoir cette genèse émotive chez l'enfant?
L'auleur, admettant la définition bien connue de l'émotion par Ribot, étudie les phénomènes émotionnels chez (juelques enfants par deux procédés.
On suit d'abord les manifestations extérieures et on observe les différents cas dans lesquels elles apparaissent. Ensuite on essaie, après avoir démêlé une émotion simple, comme la peur, par exemples de la suivre dans toutes ses apparitions, en tenant compte de la diversité des causes et des effets.
En employant la première méthode, il a remarqué, chez une petite fille, que le même état organique, ou du moins les mêmes l'année psychologique. X. Vi
maniToslations expressives peuvent être produites par une colique, un appétit (désir du biberon), une colère survenue à la suite dm désir non satisfait (un journal qu*on lui cache). Donc des phénomènes corporels, qualitativement identiques, apparaissent dans des conditions essentiellement dilTérentes. Physiologiquement, rémotiou (la colère, dans le cas actuel) nous apparaît chez Tenfant comme insérée dans un processus organique antérieur à elle et d«'*pcndant de causes diverses. Psychologiquement, elle est conditionnée par un acte perceptif et la définition la plus précise que Ton en puisse donner alors est cette constatation : H y a émotkm toutes les fois quun état psychologique produit dans Corganisme les mêmes effets quun état organique.
Il me semble impossible d admettre cette définition; elle est beaucoup trop large et embrasse une foule de cas dans lesquels il n'y a, en réalité, aucune émotion. Je n'en citerai qu'un exemple. Quand la respiration se ralentit ou s'arrête sous Tinlluence de l'attention, peut-on invoquer l'émotion, à moins d'élargir considérablement la signification de ce mot et d'admetti-e, ce qui pourrait peut-être se soutenir, qu'il y a dans tout état psychologique uue émotion ou un germe d'émotion? Mais ce n'est pas dans ce sens que l'entend l'auteur.
Si, comme l'auteur le conclut de ses observations, il n'a pu constater une relation primitive quelconque entre une émotion donoée et une modification organique déteiminée, et s'il n'est pas d'émotion qui possède originairement son processus spécifiqne, la seule question qui puisse être scientifiquement posée est donc toute iiénéliijue. Il s'agit de savoir comment ces phénomènes organiques nmbiles se déplacent t*t se transposent, en quelque sorte, et comment ils arrivent à s'associer à certains états psychologiques secondairement, après lavoir été primitivement à certains états organiqut's.
Suivent qu«'l«[ues pages sur l'évolution de la peur chez l'enfant. A CL- p<»int de vue, l'auteur signal»^ rinlluence de la vie intra-ulïTinr sur cette évolution. Chez un enfant d(»nt la mère avait eu pendant sa i:n»ssesse un accident de voiture <iui l'avait fortement imj)r«'>sioiinéo (peurs, cauchemars, crainte de l'obscurité et dr la solitu«l«- , le mécanisme d*expressi«»n de la peur se montra dès l'âge d^ deux mois «'t demi, tandis que la tille d'une mère très calme, dont toute la iTiossesse s'était passée à la campagne, ne donna les premiers siunes de peur iju'à neuf mois et demi.
Comment naît une émotion? l'étude de l'enfant nous révèle, non sf'ulement (|ue l'émotion est un fait complexe, mais encore qu'elle est nn fait tardif, postérieur à la sensation, à la douleur, à la c»*nesthésie. et qu'elle réclame d'autres conditions que ces faits iM/'inentaires et la conscience que nous en avons. Un groupement d«* sens.iti«)iis organiques ne donne pas une émotion. On pourrait t<»ul au plus supposer (jue les changements organiques expliquent ee jju'il y a de plaisir ou de soulTrance dans une émotion, qui, en etïet, ne peut rester étrangère à la cénesthésie, mais ils ne peuvent
rendre compte de ce qui fait de cet état une émotion. Ses éléments physiologiques essentiels doivent être cherchés dans des réflexes, des organisations de réflexes ou des habitudes motrices.
L'état émotionnel de Tenfant est en réalité vUo-motcur, Le premier moment comprend une action directe du cerveau sur la motricité, et ce premier moment fait de l'émotion un phénomène elTérent, central et non périphérique ; l'émotion est chez lui essentiellement intellectuelle et volontaire. C'est Taction, plus ou moins généralisée, et plus ou moins réalisée dans l'organisme, d'une ou de plusieurs images motrices.
En somme, la théorie périphérique de l'émotion de James lui paraît inconciliable avec les faits.