SOLIDARITÉ ANIMALE
L'aaaistanoe mutaeUe ohez les animaux. Pigeons et èpervier. — L'union fait la force. — La môsaventure d'une belette. — Mouettes et oiseau de proie. — Comment on décourage un coucou. — Le courage des petits ciseaux. — Comment fut ohAtiè un moineau. — Les birondeUes plus tenaoes que Thomme. — Coopération d'attaque et de défense. — Comment opèrent les bandes de obacals. — Organisation des troupes de perroquets. — Observations sur les cbiens. — Le banditisme canin. — Cbiens associés pour la obasse probibée. ~ Ce qu'ils font dans la RepubUque Argentine. — Association pour le crime. — Une forme plus respectable de la soUdarité.
« J'ai assisté, il n*y a pas longtemps, m'écrit un correspondant, à un singulier spectacle. J'ai vu une douzaine de pigeons ramiers pourchasser et mettre en fuite un épervier. Cet épervier n'avait en lui-môme rien de particulier : il semblait parfaitement normal et bien portant. Il était perché dans un arbre, et prit son vol. Aussitôt, un groupe de pigeons ramiers qui circulait dans ces parages se dirigea sur lui, et lui donna la chasse. Ils n'osèrent Pattaquer, se tenant à distance prudente; mais l'épervier, au lieu de leur tenir tête, se retira, et ses assaillants, bientôt, renoncèrent à leur poursuite. Les cas de ce genre sont-ils fréquents ? »
Fréquents, c'est peut-être beaucoup dire ; mais on en connaît un bon nombre. Les animaux de même espèce, et ceux-là surtout qui appartiennent à une espèce sociable, qui vivent en troupes ou en famille, savent fort bien coopérera l'occasion, et réunir leurs efforts dans un but commun. lisse solidarisent, dans une certaine mesure, et agissent de concert pour le bien du groupe.
Dans bien des cas, c'est pour attaquer. Tout récemment, un observateur anglais était, au cours d'une promenade à travers champs, frappé de la conduite de quelques freux. Ceux-ci étaient au nombre d'une dizaine; ils volaient bas, semblaient fort agités, faisant entendre leur langage sonore, et paraissant vouloir, à intervalles, jouer à l'épervier à l'égard de quelque chose qu'on ne distinguait guère dans l'herbe. Ce quelque chose était une dame belette, et les freux la harcelaient de façon soutenue. De temps à autre, le quadrupède sautait en l'air, arrivant parfois très près de Tune ou l'autre des volailles persécutrices, qu'il eût certainement luée s'il avait pu la prendre au bon endroit, mais sans parvenir à ses fins. Il se perdit bientôt dans les herbes, et les freux, ne voyant plus leur ennemi, allèrent à d'autres affaires.
Dans beaucoup de circonstances, on a vu des animaux plus faibles
s'unir pour harceler un animal plus fort. M. Louis Ternier, un chasseur et ornithologiste distingué, a été témoin du fait que voici, sur les côtes du Calvados. Un pygargue est posé sur le rivage, en compagnie d'une dizaine de corneilles noires. Il s'enlève, et les corneilles font comme lui. Aussitôt, tous les goélands et mouettes des environs arrivent pour le harceler, formant autour de la tache noire deFoiseaude proie un nuage blanc et frissonnant. Ils poussent des cris stridents et piquent sur Tennemi, mais sans aller jusqu à oser l'attaquer; les corneilles, elles, l'entourent et l'approchent sans crainte, semblant le considérer comme un membre de leur bande, en lui témoignant une pleine confiance.
Autre fait, concernant le coucou, qui a été observé en Angleterre. Il s'agissait d'une femelle qui, du haut d'un peuplier, faisait de fréquentes descentes dans le lierre dont s'était vêtu un vieux mur. Évidemment, elle y cherchait quelque nid à sa convenance, pour déposer, selon les traditions de sa race, des œufs qu'elle comptait faire couver par le légitime propriétaire de celui-ci, qui aurait eu, ensuite, la mission d'élever le jeune coucou. Une raerlette suprit le manège, et ne le trouva point à son goût. « J'élève mes propres petits, dit-elle ; et c'est bien assez. Je ne me laisserai pas imposer des volailles d'adoption ». Et elle convoqua son merle, qui, docile, accourut; et tous deux se mirent à harceler le coucou, en lui exprimant, dans leur langage, leur opinion sur les mœurs relâchées des coucous femelles. Deux autres petits oiseaux se joignirent aux merles, et le quatuor chassa l'intrus. Le lendemain, le narrateur constata que les deux couples expulseurs avaient leur nid dans le lierre : ils s'étaient réunis et solidarisés contre l'ennemi commun, pour préserver l'intégrité du foyer conjugal.
Les plus petits volatiles ne craignent pas, lorsqu'ils sont en nombre, de s'attaquer aux plus gros, aux plus dangereux. Le prince Kropotkine, dans son livre si intéressant et si suggestif sar le tt Secours mutuel » *, cite le cas d'un épervier. Cela se passait en Nouvelle-Zélande. Un grand tapage se fit entendre dans les buissons: c'était comme si tous les petits oiseaux s'étaient réunis des quatre coins du pays pour fonder l'unité d'un parti. Les petits oiseaux étaient de simples moineaux, et ce n'est point de politique qu'il s'agissait. Ils étaient assemblés autour d'un épervier, sur lequel Us se lançaient par douzaine à la fois, de tous les points du compas. Le malheureux, ahuri, impuissant, unit par se jeter dans un buisson épais, tandis que tous ses agresseurs menaient autour de celui-ci un tapage éperdu. Les vaùneaux font de même. Ces oiseaux, qui nous sont bien connus, — il s'agit ici du vanneau huppé, — savent parfaitement s'unir pour harceler l'oiseau de proie. Isolés, ils seraient perdus; mais réunis ils en imposent, et leur hardiesse croît avecleur nombre. Les choses vont plus loin : un rapace s'attaque-t-il à d'autres oiseaux, d'espèce différente, ils accourent et les protègent. Ils ne veulent pas laisser prendre de mauvaises habitudes. On a
1. Mutual Aidf a Factor of Evolution ^ W. Heinemann et Cie, Londres, p. ST.
même vu une bande de martinets s'attaquer à un é\
venait de saisir un jeune ramier : par malheur, ils étaienv
nombreux, et durent se retirer, laissant plusieurs des leuI^
de leur vaillance. La vertu n'est pas invariablement récô
— ceci entre nous. * \y
La coopération des petits oiseaux qui s'associent pour d(i chasse à des espèces plus rigoureuses est fréquente. Voici de qui me sont communiqués par M">® Duclaux : « Le 3 juillet, promenais dans la sente d'Aris, à quatre kilomètres de Vie-sur quand je vis une buse qui plongeait dans le bois, en sortir vivement encore, houspillée par une vingtaine de ramiers, qui , vite forcée à gagner la montagne. Le 23 juillet, à Olmet même, n avons de nouveau vu la buse mise en fuite, cette fois, par une bat d'hirondelles ». Et M"»® Duclaux ajoute que Gilbert White, le cla sique observateur de Selbome, a observé et décrit des occurrencif similaires. Il s'en est, en effet, présenté en tous temps et en tou lieux; partout et toujours, mais avec un succès variable, les faibleà se sont unis contre les forts, et ont essayé de contester le « droit des fauves », dont la nature nous offre tant de répugnants exemples, mais qui fait partie de l'ordre des choses.
Autre fait, que je dois à l'obligeance de M. F. Arnaud, à Barcelonnette; il concerne l'aigle. Le matin, au cours d'une excursion dans la montagne, deux aigles magnifiques avaient attiré l'attention des ascensionnistes.
« Vers le soir, au retour, nous fûmes surpris de ne voir revenir qu un aigle, et nous devisions sur cette brouille du ménage royal, quand, de loin, il nous sembla que le fugitif était entouré de mouches. De plus près, nous vîmes que c'était une bande de corbeaux qui tourbillonnaient, rapides, toujours en dessus et en arrière de l'oiseau de proie. L'un après l'autre, par un plongeon soudain, les corbeaux fonçaient sur le fuyard et s'enlevaient de nouveau sans l'avoir fait dévier d'une ligne. Il paraissait indifférent à ces attaques, mais, peu à peu, les grandes spires de son vol descendaient vers le fond de la vallée, et la nuée de corbeaux s'épaississait autour de lui. A la tombée de la nuit, nous le perdîmes de vue vers le cône de déjections de Riou-Bourdaux, presque aux bords de l'Ubaye.
« Le lendemain, un paysan rapportait à la ville les cadavres de 17 corbeaux et celui de Taigle, les yeux crevés et le corps dépenaillé ,et affreusement déchiqueté. Le paysan avait assisté à la lutte suprême et nous la raconta.
« Quand l'aigle exténué eut touché terre en plaine, et tenté en vain de reprendre son vol éperdu, il se mit sur le dos, et, du bec et des serres, abattit les plus imprudents de ses agresseurs. Mais, une fois les yeux crevés, ses coups ne portaient plus, et, à bout de forces, il finit par s'abandonner et succomber à la longue sous ce foucmillement acharné de becs noirs. »
Le paysan n'a point dit :
Combien, au jour de la curée.
Étaient-ils de corbeaux contre Taigle expirant.^
Mais ceci est secondaire. Ils étaient « assez », en tout cas; et, au reste, le corbeau est un volatile fort courageux et intelligent. Il méritait de réussir.
Les animaux peuvent venir au secours les uns des autres dans des conditions très diverses. Voici un fait que ma signalé, il y a six ans déjà, un correspondant, qui parlait de visu. Dans la commune de Larneyrand (Puy-de-Dôme), un moineau se permit de s'introduire dans le nid d'une hirondelle, et de s'y installer. Deux minutes après, trois hirondelles montaient la garde à l'entrée du nid, et plus de vingt autres apportaient de la boue, pour fermer Torifice et emmurer le pierrot. Le travail achevé, on démolit le nid pour libérer Tindiscret : mais trop tard, car le moineau avait péri, asphyxié.
Dans un genre moins tragique, d'autres hirondelles ont fourni un cas intéressant de solidarité relaté dans Nature Notes (juin 1899, p. 116). Une ])aire d'hirondelles avait décidé de faire son nid sous les poutres saillantes d'un toit. Mais le propriétaire de la maison n'approuvait pas cette entreprise : le nid se trouvait placé juste audessus d'une fenêtre, d'où des inconvénients qu'il était aisé de prévoir sans avoir le don de prophète. Il détruisit donc les rudiments du nid. Les hirondelles furent marries, mais non rebutées. Elles recommencèrent aussitôt. Cette seconde ébauche alla rejoindre la première, puis une troisième, et d'autres encore, le bipède ne voulant pas être moins tenace que le volatile. Mais, un matin, le premier dut s'éloigner pour toute la journée. A son retour, il trouva un nid il i)eu près complet. Et il se demanda comment, en si peu de temps, los hirondelles avaient pu abattre tant de b<»sugne. Respectant l'œuvre accomplie, dès le lendemain, il guetta et observa. Et voici ce qu'il vit : une quinzaine d'hirondelles qui, très empressées, faisaient la navette entre le nid et une mare voisim*, ap|)ortant de celle-ci d<; pleines b<*cquées di* boue, et l'employant à construire le nid. C'étaient les hirondelles du voisinage qui, ayant achevé leur nid, avaient pris pitié de leurs compagnes, et leur donnaient un vii:oureux coup de main pour achever leur demeure. Celle-ci finie, chacun retourna à ses affaires, laissant le couple assisté en possession d'un nid qui, cette fois, fut respecté. Il ne fallait pas décourager les secourables petites bètes, n'est-ce pas?
Certains mammifères ont un sentiment tout aussi vif d«* la solidarité. Il arrive souvent aux fermiers de la Plata de détruire les terriers du viscacha, et d'essayer de se défaire des habitants en les enterrant sous un amas de terre. Les autres viscachas de la colonie — car cet animal vit en villages ou communautés — interviennent aussitôt. La nuit venue, ils grattent la terre, et exhument leui-s collègues, tout frétillants, et, espérons-le, reconnaissants J.
11 y a toutefois une réserve à faire en ce qui concerne les viscaches. L'observation qui précède ayant été publiée dans le Temps, le Courrier Je la Platahi reproduisit, en sollicitantdes renseignements
1. Le fait est relaté par Kropotkinc dans son livre déjà cité, Mutual Aid,
H. DE VAIUGNY. — CHRONIQUE PSYCHOLOGIQl
plus précis. Plusieurs auteurs répondirent, et leurs répo ét«:» communiquées. Ce qu'il on résulte, c'est qu'en soi, exact : les viscaches déterrent bien leurs compagnons. toutefois, ne serait peut-être p<is aussi pur qu'on aurait pu tout d'abord. Voici, d'ailleurs, le récit qu'a bien voulu m' un de nos compatriotes, M. J. Dewavrin (Pampa Central, F. C. O., République Argentine) :
«' Les viscaches des deux sexes ne vivent point ensemble Les viscaches femelles sont reléguées par les mâles dans des où elles vivent jusqu'à plus de vingt ensemble, en très bonne hai raonie. Ces terriei-s sont de vrais villages souterrains, avec portes rues, places publiques, maisons à deux, trois, et même quatr étages, communiquant par de longs couloirs. Les mâles, appelé M biscachones >», ou viscachons, par les habitants du « campo >•, beaucoup moins nombreux, font leur demeure à part, un peu éloignée de celles des femelles. Leur terrier n'a qu'une seule entrée ; rarement deux; il ne sert d'asile qu'à un seul habitant. Celui;ci y passe les journées solitaire, le quitte au coucher du soleil, va faire l'inspection des lieux occupés par les femelles, les invite à sortir, les mène chercher leur nourriture aux alentours, servant à la fois de guide et de sentinelle. C'est lui qui aménage les terriers, cherche et choisit les meilleurs endroits où le jeune mâle doit en établir un nouveau et loger son harem extrait du trop plein des bourgades, par suite de l'augmentation de population. Les viscaches femelles voisinent beaucoup, et reçoivent la visite de viscachons qui viennent leur faire cette politesse de plus d'une lieue. »
Ces visites ont lieu de nuit seulement : avant le lever du soleil, Roméo-Viscachon se retire, et rentre chez lui. Il craint la lumière «lu jour, qui l'éblouit, et il aime avoir sa journée tranquille. C'est cette habitude qu'il a de vivre isolément qui explique le fait signalé par Kropotkine. Je reprends le récit de M. Dewavrin.
't Purger ses champs de ces rongeurs est une nécessité dans toute eslancia bien administrée. Mais la chose n'est ni commode ni facile, ù cause, précisément, d'un genre «le solidarité et d'intérêts communs qui semblent lier les terriers les uns aux autres, même les plus éloignés, et aussi de la difficulté de rencontrer l'habitation du mâle solitaire, creusée dans un fourré ou quelque autre lieu caché. Vous avez, à l'aide d'une machine spéciale, dans une seule journée, fait pénétrer de la fumée ou un gaz asphyxiant dans dix, vingt terriers; mais faute de l'avoir découvert, vous avez omis d'opérer dans le terrier d'un viscachon plus ou moins éloigné, et, le lendemain, vous trouvez déblayées les ouvertures que vous aviez fermées avec soin pour rendre effective la « gazocution ». C'est le viscachon oublié, ou peut-être un visiteur venu de loin, qui a aéré le sérail et sauvé les viscaches sur lesquelles l'asphyxie n'avait pu produire encore tout son effet. »
Il arrive que le viscachon ne peut guère intervenir utilement. Si l'odeur du gaz est trop forte, il s'arrête après avoir entrouvert un ou deux des orifices. Mais il reviendra plus tard : il cowUtvm^yîi ^cl
besogne, et il sortira les cadavres de ses épouses. Puis, ayant fait nette et propre sa demeure conjugale, il s'occupe de la garnir derechef; il va chercher des compagnes dans les colonies voisines, et les installe à la place des défuntes, « où elles rendront la vie el Tamour à la ville morte ».
On le voit, c'est interprétation qui diffère : le fait est acquis. Mais, d'un côté, oh l'explique par un sentiment de solidarité; de Tautre, on l'explique par un sentiment moins pUr et moins altruiste, par rinstinct sexuel. Dans un cas, le viscachon rentrerait chez lui, tout simplement, et regagnerait son domicile nocturne, en rejoignant sa famille, ce qui est chose naturelle, en obéissant à un sentiment purement égoïste qui, indirectement, entraînerait le sauvetage des ensevelis; dans Tautre... ma foi, il estasses difficile de préciser le motif de son intei^vention dans le second cas. Il peut être très vague. El beaucoup de naturalistes hésiteront à penser que le viscachon se rend compte que ses congénères courent un danger, et s'empresse de les y soustraire. Le motif doit être moins précis et moins élevé, en réalité. Peut-être l'animal entend-il des cris, etvat-il voir ce qui se passe, comme font les chiens en entendant aboyer un de leurs congénères? Ou bien gi-atte-t-il tout simplement parce qu'il a l'habitude de cette visite, et qu'il sait de façon certaine, par son expérience, qu'il y a un passage par là — tout comme fait la guêpe de terre à qui Ton joue le tour de boucher l'orifice de .son nid.
Il est très possible, par conséquent, qu'il n'y ait point dans ractioii du viscachon la pureté et la netteté de motif qu'impliquerait le mot lie solidarité. Mais, d'autre part, le sentiment de solidarité a ses degrés selon les circonstances, selon l'espèce; il peut, en certains cas, sembler la chose la plus altruiste du monde, et, en d'autres, essentitîllement égoïste ; et bien habile sera celui qui. dans les motifs des actions humaines, démêlera la part de réuoïsme et celle de l'altruisme. A plus forte raison est-il difficile de déinr^Ier les motifs véritables des viscaches, dont la psychologie? nous est moins famiilière. A vrai dire, très simplistes, jugeant sur b'S ap|>ai*ences, et attribuant aux animaux nos passions et nos tendances, nous portons sans cesse sur les actions de ceux-ci des jui:ements absolument inexacts. La question des viscaches devra donc nrster en suspens. Mais quelques faits méritent encore d'être signalés. De l'enquête du Courrier de la Plnta, il résulterait, d'après quatre observat<'urs, que le viscachon habite bien un terrier sépan'*, et distant. Il serait nécessaire de s'assurer de l'exactitude et de b irénéralité de cette circonstance. Les animaux domiciliés vivent presipie toujours par couples; on aurait peine, je crois, à trouver un exemple analot;ue à celui que donnent les viscaches. 11 faudrait donc savoir si réellement il y a, chez les viscaches, séparation des domiciles et des sexes.
On pournut citer beaucoup d'exemples encore d'animaux s'associant pour repousser un danger commun, ou pour s'aider mutuel- Jement. C'est ici de la solidarité défensive.
H. DE VARIGNY. — CHRONIQUE PSYCHOLOGIQv
Mais une autre forme est tout aussi répandue, la solida. sive : la solidarité, la coopération dans Tattaque.
Elle s'observe surtout chez les espèces sociales, qui, hai vivre ensemble, sont portées, aussi, à agir de concert. Les c selon les observations de Tennent, chassent en troupe à C \
Chaque troupe a son chef, quelque vieux chacal plein d'expér. *
et de ruses, et chez qui la vigueur physique n'a point encore fa* et, partout où le chacal est abondant, le lièvre — une de ses { times de prédilection — ne gêne guère les agriculteurs. Car h fauves, quoi qu'on en ait dit, ont leurs bons côtés, et rendent de. services à l'homme. Mais ceci est une autre affaire : revenons-en aux ruses des chacals. Ils sont pleins de malice, et le font voir dans leurs expéditions de chasse, parmi le bas-pays du nord de l'île. Là s'étendent de larges plaines de sable, parsemées ça et là de broussailles de petite taille, et aussi de touffes épaisses de végétation avec • quelques bouquets d'arbres isolés. Le soir venu, les chacals s'étirent, se rassemblent, et se sentent de l'appétit. On se met en quête. Justement, on a vu un lièvre ou un daim se réfugier dans une de ces touffes. La bande s'éparpille tout autour de celle-ci : quelquesuns restent à faire le guet, surveillant le chemin d'entrée du gibier. Puis, chacun étant à son poste, le chef donne le signal. Il pousse un cri strident, et toute la bande de faire de même. Puis, c'est l'attaque de la retraite du daim ou du lièvre : et celui-ci, entendant les vociférations de l'ennemi et le bruit des pas précipités à travers le branchage et sur les feuilles, s'enfuit. Il s'enfuit par la route qui Ta amené ; et, naturellement, il devient la victime des chacals restés en embuscade, et qui savent son habitude de sortir par le chemin d'entrée. Cela est psychologue, un chacal. Et nous ne sommes pas au bout. Car le chacal qui a saisi le gibier ne se hâte point de le dévorer avec ses compagnons. Il va le cacher dans un buisson. Puis, chacun regarde à l'entour, car il pourrait y avoir un troisième larron qui, ayant assisté au drame, interviendrait volontiers pour s'approprier la victime. Il n'y a rien de suspect à l'horizon? Alors, la bande se met à table. Au contraire, il y a du danger, quelque gros animal ou un homme? On prend un air innocent et on s'éloigne. Ou encore — et ceci a été vu — l'un des chacals saisit précipitamment un objet quelconque, une écorce de noix de coco, et s'enfuit à toutes jambes, comme s'il tenait un objet précieux, pensant donner ainsi le change, et le donnant effectivement. Plus tard, quand les circonstances seront plus favorables, on reviendra à la proie cachée, en abandonnant la noix de coco trompeuse.
Les perroquets aussi agissent de concert. En Australie, on a souvent observé l'organisation des bandes de cacatoès blancs qui s'abattent sur les cultures. Elles ont un service de reconnaissances excellent. Avant de se mettre en route, elles expédient quelques éclaireurs, qui, se perchant au haut des arbres les plus élevés qu'ils puissent trouver dans le voisinage du champ qu'ils comptent mettre à mal, examinent et observent le voisinage. Entre ces éclaireurs et le gros de la bande, une seconde ligne s'établit : quelques perro-
(juets restent à mi-chemin, perchés eux aussi, écoutant les indications que fournissent les édaireurs, et les télégraphiant — vocalement — aux troupes derrit^'re eux, et servant d'intermédiaires. Une fois que les éclaireurs ont reconnu le terrain et constaté Tabsence de danger, ils font certains signes que les intermédiaires reçoivent et transmettent aussitôt, et alors tous se rapprochent. On ne se met pas h l'œuvre immédiatement, toutefois; quelques éclaireurs entrent dans le champ, et ce n'est que lorsqu'ils ont donné le dernier signal que tout le vol s'abat et fonctionne. En un rien de temps, la besogne est faite, et le fermier, le lendemain, n'a d'autre consolation que de dire son fait à la Providence. Cela ne sert à rien, sans doute, mais cela soulage. 11 faut des soupapes.
Et les chiens, donc! Voilà des animaux qui savent s'organiser en bandes, et agir de concert. Ce peut être à l'avantage de l'homme — et sur ce point les chasseurs sont mieux renseignés que personne, — ce peut être aussi à son détriment. Car la foule canine est, comme la foule humaine, inclinée vers la malfaisance. El quand des chiens se réunissent en bande, c'est d'ordinaire pour quelque méchante besogne. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'on voit souvent s'associer de la sorte, et pour des œuvres ténébreuses, des chiens qui, le reste de temps, mériteraient d'être donnés en exemple pour leurs vertus. Tout le jour ils sont sages presque surnaturellement; la nuit venue, ils se sauvent, se joignent à quelques mauvais garnements de leurs races, et se précipitent dans le crime. Au jour, ils sont de retour, semblant l'image de l'innocence. Ce qu'ils ont fait, la nuit, on finit à peu près toujours par le savoir. Certains chiens, que citait M. S. Biéler, il y a peu de temps, courent autour lies habitations, clierchant à se glisser dans les étables, les poulaillers, les basse-cours ; ils étranglent des chèvres des cochons, et jus^iu'à des dues; ou bien ils donnent la chasse aux bétes domestiques, qui afîolées, se jettent dans les barrières, en s'y estropiant, ou tlans les rivières ou précipices, sur quoi le peuple, toujour* ingénieux, proclame la résurrection de la « bête du Gévaudan >'. C'«'st là du pur banditisme. Il peut, en certaines régions, prendre des proportions redoutables. Un correspondant de Buenos-Ayre? me donnait là-dessus, réceniniont, des détails très précis. « Dans les (f estancias », écrit M. J.-J. (iirado, on est forcé d'élever un grantl nombre de chiens pour la i:ar(le du bétail, et les cas d'assaut île nuit, et même de jour, rausés non seulement par des chiens vac«v bonds, mais aussi par les chiens qui, pendant la journée, gardent les bêtes, sont innombrables. » La bande arrive, et, en quelques heures, elle a mis à mort 20, 30, 40 bêtes. Pourijuoi? Pour \o plaisir, simplement. Et, les instincts sanguinaires assouvis, les chiens n^prennent leur besogne accoutumée, s'en acquittant de manière exemplaire. Not«'z qu'il est rare que de tels forfaits aient pour auteur un chien isolé; presque toujours, il y a collaboration de plusieurs animaux. C'est la solidarité, la coopération dans le crime. Pourtant, on a connu des chiens criminels qui opéraient seuls : et l'histoire de l'un de ceux-ci montre une forme plus res-
H. DE VARIGNY. — CHRONl
pectable de la solidarité animale, années déjà. Un chien s'était échappa naufrage sur la côte du Norlhumberl vanl un troupeau, il put en distrai parut bon ; dès lors, il vécut aux dépei Les bergers s'en aperçurent, et un b pice, il lancèrent sur lui une meuU fut aux abois ; il se sentit perdu, l tomba à plat ventre, puis roula sui pattes, comme pour faire double p guère un confrère en cette posture point mal au criminel. Là-dessus, 1 se sauve comme une flèche ; et la fuyard recommence son manège, voulut l'attaquer, et, pendant quinze jour, toutefois, un berger le surprit ( ainsi...