LA FINESSE DES SENS CHEZ LES SAITV'AGES
1.68 aena des sauvages. — Quelques observations sur la délicatesse de rodorat chez les peuples primitifs. — Délicatesse précoce de l'odorat. — La finesse de l'odorat chez les indigènes du littoral de Terrés. — Observations de la Cambridge Anthropoloyical Expédition. — L'odorat parait plus fin chez le sauvage. — Observations sur l'acuité visuelle et le sens des couleurs. — Aptitudes d'observations spéciales au sauvage. — Observations de Hivers et de Ranke. — L'audition chez les sauvages d'après M. Myers. — Limite supérieure de l'audition. — La sensibilité à la douleur et la finesse du toucher, d'après Me DougaU. — Le sauvage a le toucher plus fin, et la sensibilité à la douleur plus obtuse.
Les voyageurs, de tout temps, ont relaté des choses fort extraordinaires au sujet de la finesse des sens chez le sauvage. S'il faut ajouter créance à leurs récits, les sauvages ont, par exemple, une finesse d'odorat qui rappelle souvent celle des animaux qui chassent leur proie au moyen de ce sens. Mais, en même temps, il nous paraît, à nous autres civilisés, que la délicatesse d'odorat de ces mêmes sauvages est très inférieure. Ils prennent plaisir à des odeurs qui nous inspirent de la répugnance : ou tout au moins ils les tolèrent avec une patience dont nous serions incapables.
Tous les explorateurs arctiques ont signalé la fétidité de Tair à l'intérieur des huttes des Esquimaux; et beaucoup de sauvages dévorent avec plaisir de la viande à moitié corrompue. Les Indiens de la Basse-Californie et de l'île de Tiburon — les Séris, dont il a été question déjà — mettent la chair à « se faire », c'est-à-dire à pourrir, sur le toit de leurs cabanes, et dévorent avec délices une viande dont beaucoup de fauves ne voudraient pas, en dehors de la hyène. Ils en sont venus, du reste, à exhaler la même odeur. Les Hottentots ne sont pas plus délicats. Un voyageur, Kolben, déclare que tout ce qu'un civilisé classera comme « puanteur », le HoU.^xA.<i\.
le llairera avec joie, comme le plus exquis des parfums. Il serait intéressant, soit dit en passant, de voir si la réciproque est exacte : si le Hottentot éprouve de la répugnance pour les substances que nous qualifions de parfums.
Les Cafres, dans le sud de l'Afrique, n*ont guère de délicatesse non plus. M. W. L. Distant, parcourant le Transvaal, a vu des femmes cafres dépecer joyeusement un bœuf trouvé mort dans le veldt, dont Todeur lui lit prendre les jambes à son cou.
Dans la même partie du monde, les Manyuema ont aussi un odorat qui ne^ se rapproche guère du nôtre; ils dévorent le cadavre de leurs congénères, morts de maladie, après l'avoir laissé quelques jours dans l'eau courante, où il entre rapidement en putréfaction.
A Bornéo, une touriste anglaise, décrivant les demeures des femmes de la plus haute aristocratie, signale une malpropreté incroyable. Ces demeures sont construites sur pilotis; sous le parquet, formé de planches qui laissent entre elles des jours nombreux, c'est un amoncellement de tous les détritus animaux et végétaux, exhalant une odeur abominable qui pénètre dans toute l'habitation, sans toutefois incommoder les habitants, lesquels paraissent être absolument dépourvus d'odorat. Les peuples peu civilisés recherchent tout spécialement, pour s'en parfumer le corps, des substances qui nous paraissent être purement repoussantes d'odeur. Au pays des Damaras, les femmes portent des colliers faits de reins de Meerkat, ou d'autres petits mammifères : et le parfum «lu putois est chose délicieuse en comparaison du parfum de ces colliers.
Au r«^ste, c'est un pou partout la même chose : les odeurs violentes sont particulièrement recherchées des sauvages, des primitifs, et aussi, dans les sociétés civilisées, des dét^énérés.
Comment accorder cotte absence de délicatesse de l'odorat avec la finesse olfactive qui est attribuée au sauvage? L*un exclut-il l'autre? Il ne nous paraît pas ({uo la chose soit nécessaire, car après tout, avoir l'odorat délicat est affaire do psychologie : l'avoir lîn est affaire de physiologie. Il n'y a pas plus de raison pour rattacher la finesse à la délicatesse, en ce qui concerne l'odorat, qu'il n'y en a pour élîiblir une connexion entre la finesse de l'ouïe et le goilt de la musique.
Maintenant qu'il est entendu que l'odorat du sauvage manque de délicatesse; : que devons-nous penser de sa finesse? Les voyageurs ont-ils raison?
Cette question a été posée par les psycho-physiologistes qui ont accompagné la Cambridge Authropolofjical Expédition au détroit de Torrès, et les résultats obtenus se trouvent énumérés dans la belle publication qui a été consacrée à ces recherches et à d'autres encore, par l'Université de (Cambridge '. Les recherches sur la
1. Voir : Report of the Cambridge Anthropological Expédition to Torres Strails, tasc. I et 11 du t. Il, University Press, Cambridge.
finesse de Todorat chez les sauvages — celles-ci on été faites par M. Ch. S. Myers, sur les Indigènes de l'île Murray — étaient d'autant plus nécessaires que les données qu'on possède sont contradictoires. D'après Paulitschke, l'odorat du Somali égale celui du chien de chasse, mais Hyades déclare l'odorat des Fuégiens peu développé ; Lombroso et Ganara en disent tout autant de l'odorat des Dinkas du Soudan. Et M. Myers, que dit-il, lui?
Il dit d'abord qu'il est très difficile de faire des expériences précises. On propose à un indigène de s'introduire dans les narines l'embout d'un olfactoraètre : il s'y refuse péremptoirement. 11 a donc fallu recourir à des méthodes plus simples, mais moins précises : M. Myers s'est servi de camphre : ayant une solution saturée, il en faisait usage pour préparer des solutions plus diluées, approximativement titrées les unes par rapport aux autres. Les résultats ont été très contradictoires et d'interprétation fort difficile. Il a paru que les sauvages ont l'odorat plus fin — plus fin que des Écossais pris comme termes de comparaison, par la même méthode, et en même nombre — chez la majorité, et moins fin chez la minorité. Les voyageurs auraient raison, par conséquent Nous n'insisterons pas sur le détail ou même sur le résultat de ces expériences : elles n'ont pu être conduites dans des conditions véritablement satisfaisantes.
Passons aux autres sens. M. W.-H.-R. Rivers s'est chargé d'étudier Tacuité visuelle.
En ce qui concerne celle-ci, les sauvages auraient une supériorité sur les Européens. Elle existe, peu prononcée sans doute, mais appréciable, bien que moins considérable, de beaucoup, qu'on s'y attendrait d'après les classiques et traditionnels récits relatifs à la finesse des sens du sauvage. Ce par quoi le sauvage l'emporte, incontestablement, c'est la faculté et l'habitude d'observer. Il a coutume, par nécessité, d'ailleurs, de remarquer les moindres détails : c'est par eux qu'il est sans cesse guidé, et à force de les considérer, de les guetter, il finit par acquérir une habileté et une précision qui surprennent. Mais cette aptitude très spéciale à distinguer les détails ne paraît aucunement favorable au développemont des facultés intellectuelles supérieures : il semble que le sauvage paye ses avantages d'ordre sensitif par une infériorité mentale. Et il est inférieur aussi au point de vue esthétique : il n'apprécie pas la beauté du paysage. La myopie est rare chez lui : il est plulcH presbyte, et il s'adapte mieux que l'Européen au passage de la lumière à l'obscurité; il y voit plus clair que relui-ci, pendant la nuit. Le sens des couleurs serait médiocre, à en Juger du moins par le vocabulaire. Nul n'ignore que Geiger et Gladst<»ne, il y a quelques années déjà, ont prétendu que l'auteur des poèmes homériques devait très mal distinguer les couleurs en raison de la pauvreté du vocabulaire en termes désignant la coloration. Si l'argument est valable — et la chose est problématique — certains sauvages distinguent peu les couleurs. Chez ceux du Quensland septentrional, il n'y a que trois mots indiquant les couleurs.
Ailleurs — à l'île Kiwai -— il n'y a pas de nom pour le bleu, distingué du noir. Le vocabulaire semblerait montrer que la couleur la mieux reconnue, et peut-être celle qui a été en premier lieu distinguée des autres, serait le rouge; les couleurs le moins nettement séparées les unes des autres étant celles de l'extrémité violette du spectre. C'est ainsi que, dans le détroit de Torrès, les sauvages ne confondent nullement le rouge et le vert : ils confondent par contre le bleu et le vert. Cette imperfection forme un contraste marqua avec la condition des Esquimaux qui, eux, possèdent un vocabulaire des couleurs très développé.
Il y a lieu de faire, à IVgard de la vue, une observation qui s'applique aux autres sens. En réalité, les sauvages n'ont pas les sens plus aigus : ils les ont plus exercés. Ils s'attendent à des per^ ceptions auxquelles l'Européen ne s'attend pas; aussi perroivent-ils avant lui. « Nous avons constaté, dit M. W'.-H.-R. Rivers, que dès qu'un indigène a aperçu un bateau et nous en a indiqué la position, nous l'apercevons ». Il n'y a donc pas acuité visuelle plus grande : il y a habitude — imposée par l'usage si ce n'est la nécessité — de fouiller l'horizon. Un voyageur allemand, Ranke, a, du reste, fait à cet égard des remarques très justes. Au premier abord, dit-il, les facultés visuelles du sauvage — que Ranke avait observées sur les Hakairi de l'Amérique du Sud — tiennent du prodige. Mais l'illusion ne tarde pas à se dissiper. Ce que le sauvage possède surtout dans la vie quotidienne, c'est l'art d'observer. 11 cherche partout un certain nombre d'indices, et il les trouve plus vite que celui qui ne les cherche pas. S'il a quelque supériorité, c'est dans la faculté d'accommodation pour la vision ù dislance. Et il y a aussi l'expérit-^nce. A grande distance, le sauvage vous (lit le sexe d'un cen'idé. A-l-il donc vu les cornes? Non : il connaît la démarche caractéristique des deux sexes.
En ce qui concerne l'ouïe, les sauvages étudiés par l'expédition anthropologique de Cambridge ne paraissent pas posséder un»' finesse ou une acuité auditive supérieure à celle des Européens.
Comme le fait observer M. Myers, qui s'était chargé des recherches relatives à l'ouïe, il n'y a pas grand compte à tenir des assertions des voyageurs. Ils remarquent que les sauvages entendent des sons qu'eux-mêmes n'ont pas perçus, en indiquent la nature, la direction. Mais reci ne signifie pas grand'chose. Les sauvages sont habitués à une certaine série de sons; ils les guettent sans cesse, ils les attendent : ils sont préparés à les entendre. Ceci ne prouve nullement que leur acuité auditive soit supérieure à celle des civilisés, Pour savoir ce que vaut celle-ci, chez les uns et chez les autres, il faut des expériences précises, soigneusement conduites avec des méthodes de laboratoire. C'est ce (jue les voyageurs ne fournissent pas — et pour cause.
Les recherches n'ont pu, toutefois, être conduites exactement comme l'aurait voulu M. Myers, et comme il les aurait conduites en pays civilisé. Il n'y a pas de laboratoires, au détroit de Torrès; il faut opérer en plein air, avec des appareils moins Ans,
et moins gradués que ceux dont on dispose dans les Facultés des Sciences. M. Myers a donc dû apprécier Tacuité auditive au moyen d'une pendule de Runne, donnant cinq coups à la seconde, et facile à arrêter ou à mettre en train. Les expériences ont été faites sur
12 garçons, 7 filles et 46 hommes adultes de l'Ile Murray, et sur
13 indigènes de Mabuiag.
Les résultats sont très nets : de façon générale, Tacuité auditive des indigènes étudiés par M. Myers est inférieure à celle des Européens.
Une autre série d'expériences a été consacrée à Tétude de la limite supérieure de Taudition, des sons les plus élevés qu'il soit possible de percevoir. L'instrument employé a été le sifflet de Galton. Ici le résultat a été de faire voir que les indigènes ne sont ni supérieurs ni inférieurs aux Anglais. Dans les deux cas, les enfants entendent des sons plus élevés que ceux que peuvent percevoir les adultes : la faculté d'entendre des sons très aigus diminue avec Tâge. EnÛn, M. Myers a voulu savoir quels sont les intervalles de son les plus faibles que puissent percevoir les indigènes en question, et ici, il a constaté, comme dans le premier cas, que la supériorité appartient aux civilisés. 11 ne faut toutefois pas accorder une importance exagérée à cette conclusion. Les expériences sont plus fatigantes pour le sauvage; son attention est moins forte, et il a moins de culture au point de vue spécial dont il s'agit.
Enfin, M. W. Me Dougall a étudié la sensibilité ou la douleur, et la finesse du toucher.
On connaît le principe de la méthode à employer pour l'étude de la sensibilité tactile. Étant donné un compas dont les deux pointes peuvent présenter les écartements les plus divers, il s'agit de connaître l'écartement minimum qui est requis pour procurer une sensation double. L'expérience est d'exécution facile.
On touche la peau avec le compas, d'écartement variable, et connu, et on demande au sujet, qui tient les yeux fermés, s'il sent une seule ou bien deux impressions. Naturellement en opérant sur des sujets différents, pour la comparaison, il faut établir le contact avec la même région cutanée : car, sur le même sujet, la sensibilité varie beaucoup d'une région à l'autre.
M. Me Dougall a opéré sur la peau de la nuque et sur celle de Tavant-bras, sur un nombre assez considérable d'indigènes et de blancs. En ce qui concerne le bras, il résulte d'observations faites sur 50 hommes et 25 jeunes gens, que l'écartement requis pour fournir double sensation est de 20 millimètres en moyenne pour les premiers, et de 14 pour les derniers. La finesse tactile diminue donc de l'enfance à l'âge adulte, soit dit passant. Pour la nuque les chiffres sont 11 mm. 6,6 mm. et 9 mm. 8 respectivement (21 adultes et 18 jeunes gens). Ici encore, la finesse tactile est plus grande chez le sujet jeune ; et la sensibilité de la nuque l'emporte sur celle de Tavant-bras.
Maintenant comparons avec les chiffres que fournissent les blancs,
REVLES GÉNÉRALES
3ur le bras, M. Me Dougall obtient 44 mm. 6 (Webera Landois 45 : les chiffres sont assez concordants); pour . eu 20 mm. 8 (contre 54 d'après Weber, et d'après I. Donc, les écartements requis pour fournir une seochez l'Européen sont notablement plus élevés quf urent une sensation double chez les indigènes d^
î perçoivent double avec un écartement qui est la i qui est nécessaire à l'Anglais. Leur sensibilité taclus fine : elle est à peu près double de celle de TEu-
derace, et caractéristique de race, dit M. Me Dougall: luvages — des Dayaks, et des Ibans du Sarawak -
chiffres plus élevés, qui indiquent une sensibilité
. sensibilité à la douleur se fait d'une autre manière, i Talgomètre, composé d'une tige qui exerce sur la sion qu'on peut faire varier, et qui se lit en kilolit toucher la tige, puis on accroît la pression jusqu'au sujet, éprouvant de la douleur, déclare en avoir ju'on arrête l'expérience. On lit la pression, et on faut de kilogrammes pour déterminer de la douleur : impie. On opère, chez les différents sujets, sur la aturellement; et on n'opère qu'une fois, la première it la peau plus sensible à la douleur. Dans les expédie Dougall, l'endroit choisi a été l'ongle des doigts, r'oici les pressions requises pour provoquer la doudigènes de Murray (47 adultes et 18 jeunes gens) et i (23 adultes et 5 jeunes gens).
Indigènes do Murray Anglais kilot kilo»
pouce 6,700 3,800
index 5,500 3,600
front 6,200 3,800
pouce 3,800 2,900
index 3,300 2,400
însibilité plus vive du jeune âge. Il faut moins de e souffrir un enfant; il faut 5 ou 6 kilos pour faire te.
nbien la sensibilité de l'Européen est plus grande, lité à la douleur moins vive de moitié chez l'indiu toucher, au contraire, deux fois plus vive, par îc l'Européen. L'indigène souffre plus difficilement, îst plus fin. On se doutait de la sensibilité moins ir, chez les peuples primitifs : mais il était bon de rence. Voilà qui est fait.
lesse est plus grande, chez le sauvage, en ce qui Licher et l'odorat; la vue n'est pas sensiblement idition est inférieure, et la sensibilité à la douleur
aussi. Tout ceci est un peu provisoire comme conclusion : des expériences nouvelles nous renseigneront plus exactement.