SOCIOLOGIE GÉNÉRALE
Par MM. BOUGLÉ et PARODI 1. — MÉTHODOLOGIE
Des principales publications de méthodologie que nous avons retenues, deux seulement sont dues à des sociologues de profession, — MM. Tarde et Durkheim ; — les autres sont œuvres d'historiens, -- MM. Seignobos, Langlois, Lamprecht, — ou de philosophes, — MM. Goblot et Darlu.
Nous essaierons, en groupant sous deux rubriques les résumés de ces livres ou articles, de mettre en lumière les rapports qui unissent la sociologie, d'une part à l'histoire, et d'autre part à la psychologie.
A. — Sociologie et histoire,
Karl LAxMPRECHT. — Alte und neue Richtungen in der Geschichtswissenschaft, ^Was ist Kulturgeschichte ?
(Tendances anciennes et nouvelles de la science de Thistoire.) 2 brochures, Gœrtner, Berlin, 1896. — Individualitœt, Idée und sozialpsychische Kraft in der Geschichte. (Rôle des individualités, des idées et des forces sociales dans Thisioire,) JahrbUcher de Conrad, 1897, bd. XIII, p. 880-900. — H. Pirenne, dans la Revue historique, 1897, t. LXIV, p. 50-57 donne la biographie complète des articles auxquels Lamprecht répond.
On sait quelles vives polémiques a suscitées la Deutsche Geschichte, II ne nous appartient pas d'examiner ici les cri-
tiques de détail que les disciples de Ranke (les Jungrankianer) ont pu adresser à telle partie de Touvrage de M. Lamprecht, mais de signaler les questions de méthodologie que le débat a soulevées.
C'est en effet par la nouveauté de sa méthode que M. L. paraît avoir irrité les uns, attiré les autres; et cette méthode consiste précisément, dit M. Pirenne, « à considérer Thistoire du point de vue des sciences sociales ».
En fait, suivant M. L., la nécessité et la liberté, la régularité et Taccident se mêlent dans l'histoire. L'œuvre de la science historique, comme celle de toute science, devra être de dégager ce qu'il y a de régulier et de nécessaire dans le flux des événements. Or, parmi les actions humaines qui font la trame des événements historiques, s'il en est de singulières, de personnelles, qui ne s'expliquent que par le but que se proposait leur auteur, il est aussi deç actions typiques, habituelles, pour l'exécution desquelles l'individu obéit, quasi machinalement, à l'influence du milieu; si Texplication « finaliste », qui laisse toujours une place à la liberté, convient seule aux premières, une explication « causale », vraiment déterminante, peut s'appliquer aux secondes. Les vraies raisons de notre conduite se trouvent ainsi, souvent, dans un certain nombre de manières d'agir, de penser et de sentir qui s'imposent à nous, nous étant en quelque sorte extérieures.
Que l'on étudie en effet l'humanité « dans les masses » et non plus seulement dans les individus, on apercevra aisément l'existence propre de ces manières d'être. La statistique nous permettra de discerner des constantes sous les variables individuelles, et d'établir ainsi la réalité des « états sociaux ».
De plus, en observant l'ordre suivant lequel ces différents « états » se succèdent, nous déterminerons les phases de l'évolution collective. Chez les nations, par exemple (les plus importants, de beaucoup, de tous les groupements sociaux), on verra se succéder différentes phases de culture que la constitution de leur régime économique servira à caractériser. En ce sens, il sera permis de dire, suivant qu'elles sont parvenues à telle phase ou à telle autre, que les nations sont vieilles ou qu'elles sont jeunes, comme les individus. En ce sens, comme les individus, elles vivent, et l'on comprend que l'initiative individuelle doive être singulièrement limitée par leur état général. La liberté, même des grands hommes, se heurte aux nécessités des évolutions nationales.
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Et sans doute les lois « statistiques » ou « biologiques )>, par lesquelles on détermine les états sociaux et établit leurs rapports, ne sont pas de véritables explications. Elles nous permettent seulement de supposer, sous les relations empiriques qu'elles constatent, des relations vraiment causales. Le secret des évolutions nationales est dans le jeu des w forces psycho-sociales élémentaires m. C'est dire que l'histoire, pour devenir vraiment explicative, a besoin de la psychologie- M. L. tombe ici d'accord avec les nombreux philosophes allemands ou français, qui pensent que la psychologie doit être aux sciences de l'histoire ce que la mécanique est aux sciences de la nature. Mais il a soin de noter qu'une psychologie tout individuelle, ouverte à la finalité et à la liberté, serait insuffisante ; c'est d'une psychologie proprement sociale qu'il attend la détermination des éléments qui introduisent dans l'histoire humaine une part de régularité et de nécessité.
Avec une pareille méthode, vous faites une histoire « matérialiste » et une histoire « collectiviste ». Tels sont les deux reproches que les lungrankianer lancent à M. L.
C'est la grande place que M. L. a faite, dans son histoire d'Allemagne, au facteur économique, qui lui vaut l'épithète de matérialiste. Il la repousse en faisant remarquer justement que les phénomènes économiques sont, en leur fond, aussi bien que les autres phénomènes sociaux, des phénomènes psychologiques, qu'on a donc tort de les opposer, comme « matériels » et bas, aux formes plus élevées de la vie sociale, qu'au surplus, si leur efficacité a d'abord été mise en relief, c'est qu'ils sont en effet plus faciles à étudier que les autres, mais que bientôt, jusque dans l'évolution du droit comme dans celle de l'art et de la science, on reconnaîtra sans doute, par le progrès des sciences sociales, l'empire de lois générales. Ce n'est pas par leurs conceptions générales, matérialiste ou idéaliste, que les historiens doivent être distingués, ajoute M. L., mais seulement par leur méthode : s'il combat « l'idéalisme » de Ranke ou de Humboldt, c'est qu'en effet leurs postulats mystiques sont contraires à l'avancement proprement scientifique de l'histoire.
C'est pour la même raison qu'il limite leur individualisme. Il ne nie pas a priori l'effet des initiatives individuelles, mais il rétrécit leur sphère d'influence. On a exagéré jusqu'ici, sans doute par souci esthétique et aussi parce que Ton s'occu-
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pait surtout de l'histoire poUtiquej qui est en effet plus que toutes les autres uue histoire de personnes, la part de la personnalité. Une histoire qui veut être complète et scientifique devra naturellement donner le premier rôle à la société.
M. L. se rencontre ici avec M- Monod : « On est trop habitué en histoire, écrivait M. Monod dans la Remte historique^ à s'attacher surtout aux manifestations brillantes, retentissantes et éphémères de l'activité humaine, grands événements ou grands hommes, au lieu d'insister sur les grands et lents mouvements des institutions, des conditions économiques ou sociales, qui sontla partie vraiment intéressante et permanente de révolution humaine, celle qui peut être analysée avec quelque certitude et, dansunecertaine mesure, ramenée à des lois. Les événements et les personnages vraiment importants le sont surtout comme des signes et des symboles des divers moments de cette évolution ; mais la plupart des faits dits historiques ne sont à la véritable histoire humaine que ce que sont, au mouvement constant et profond des marées, les vagues qui s'élèvent à la surface de la mer, se colorent un instant de tous les feux de la lumière, puis se brisent sur la grève sans rien laisser d'elles-mêmes. »
Ces réflexions ne permettent-elles pas d'espérer qu'entre l'histoire et les sciences sociales le rapprochement, auquel veut travailler V Année sociologique, se fera de plus en plus intime? La polémique de M. L, si elle ne tire pas au clair toutes les idées qu'elle fait entrevoir, aura eu du moins le mérite d'attirer l'attention sur le profit qui peut résulter, et pour l'une et pour l'autre, du commerce de l'histoire avec la sociologie .
LANGLOIS et SEIGNOBOS. — Introduction aux Études historiques. Hachette, 1898, 1 vol. 308 p.
La première partie de cet ouvrage, très claire, précise et méthodique, n'intéresse pas directement la sociologie ; elle traite de la recherche des documents, de la critique externe (critique de restitution, critique de provenance), de la critique interne (critique d'interprétation, critique de sincérité et d'exactitude), et aboutit à la « détermination des faits particuliers ». Mais la seconde partie, consacrée aux « opérations
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synthétiques» ea histoire, enveloppe le problème de sa nature scientifique et de ses rapports avec la sociologie . L'auteur (M. Seignobos) commence par mettre en lumière le caractère propre de Thistoire par opposition aux autres sciences : elle se fonde sur une connaissance indirecte des faits et consiste à construire, d'après les traces du passé, mais en môme temps par analogie avec le présent, certaines images de ce qui s'est produit autrefois ; de là tout ce qu'il y a de nécessairement limité et incertain dans Toeuvre historique. Il faut ensuite « grouper les faits », de manière à retracer, soit leurs relations de coexistence, soit leur évolution ; puis intervient le « raisonnement constructif », qui, tantôt négatif, conclut du silence des documents sur un fait à la négation de ce fait, et tantôt positif, conclut de la présence ou de l'absence attestée d'un fait à la présence ou à l'absence non attestée d'un autre fait. Ces opérations analysées, l'auteur en vient à la construction de ce qu'il appelle des (c formules générales », qui lui apparaissent comme le résultat dernier et le plus haut de l'œuvre historique : l'histoire, pas plus que les autres sciences, ne peut, en effet, ((se contenter de Taccumulation indéfinie de faits particuliers » ; elle doit « élaborer les faits bruts ». Ces formules sont d'abord des formules descriptives^ indiquant, pour les événements particuliers, les traits caractéristiques seuls, et, pour les faits généraux (habitudes, institutions), en déterminant le caractère, l'étendue, la durée et l'évolution ; ce sont les histoires spéciales (histoires des langues, des littératures, des religions, etc.) qui ont abouti les premières à des formules méthodiques de ce genre. Enfin, à l'aide des formules descriptives de chacun des petits groupes de faits, il reste à essayer de constituer des foîimdes d'ensemble, qui « condensent le caractère général de tout un ordre de faits, une langue, une religion, un événement complexe » (comme l'Invasion ou la Réforme) (p. 244). Quant à l'explication même des événements, soit dans leur « consensus », soit dans leur succession, il faut se garder d'y faire intervenir des hypothèses théologiques ou métaphysiques, comme celle du progrès par exemple. Aussi, si les histoires spéciales sont arrivées, parce qu'elles procèdent par abstraction, à expliquer certains faits par des espèces de lois empiriques fondées sur l'observation et la comparaison, l'histoire proprement dite, qui est une science concrète, portant sur des évolutions complexes et réelles, doit renoncer à y parvenir par aucune méthode directe
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dès qu'il ne s'agit plus d'événements particuliers. Pour les ensembles de faits, Tauteur semble admettre qu'on n'en pourrait déterminer les causes que par déduction, à l'aide des sciences qui étudient l'homme présent et ses conditions nécessaires d'existence matérielle ou morale, les sciences sociales d'une part et même les sciences anthropologiques de l'autre. « La dernière question de l'histoire reste insoluble parles procédés historiques » (p. 255). Le volume se termine par rétude des procédés « d'exposition » historique.
Très nettes au point de vue de la description des méthodes, ces pages laissent assez équivoque la relation de l'histoire aux sciences sociales, et la nature même de son caractère scientifique. D'une part, M. Seignobos semble, bien gratuitement, enfermer les sciences sociales dans l'étude des phénomènes actuels (p. 193, 253) ; d'autre part, l'histoire est pour lui une discipline indépendante, uue science en elle-même et par elle-même. Or, il reconnaît lui-même que, « si on retire (à des faits historiques) la mention du temps et du lieu où ils se sont produits, ils perdent le caractère historique » (p. 183) ; et que a c'est l'objet propre de l'histoire d'étudier les différences » (p. 193). Comme il n'y a de science que du général, dans quelle mesure l'histoire peut-elle encore, après cela, être appelée une science ? Les « formules d'ensemble » elles-mêmes, n'étant que la condensation de formules descriptives, restent descriptives encore, c'est-à-dire encore particulières. Il y a ici, en eflet, une équivoque que favorise l'emploi du mot « général » dans la langue courante; c'est tantôt l'ensemble des caractères communs et tantôt l'ensemble des caractères essentiels ; la « formule d'ensemble » de la Réforme ne sera pas vraiment générale, et par suite scientifique, mais seulement collective ; ce sera une somme d'événements caractéristiques, non une loi de ces événements. L'histoire reste ainsi particulière, même lorsqu'elle étudie des institutions ou des mœurs^; si elle n'est pas un récit, elle est un tableau, mais jamais à elle seule ne détermine des causes générales ou ne formule des lois.
C'est que l'histoire n'est sans doute que le travail préparatoire et préalable à la constitution de la science des actions humaines; elle est moins une science indépendante qu'une connaissance méthodique et critique; c'est le répertoire d'événements particuliers où doivent puiser à chaque instant les sciences sociales, le recueil d'observations et d'expériences
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que, seules, celles-ci peuvent utiliser et interpréter scientifiquement. De là Tunion étroite et essentielle de l'histoire et de la sociologie ; elles ne font une science complète qu'en s'associant ; elles sont peut-être logiquement inséparables, et séparées seulement en fait par les nécessités de la division du travail et les difficultés, très grandes ici, de la détermination des événements, qui correspond au travail d observation dans les autres sciences. Voilà pourquoi ce que M. Seignobos appelle les histoires spéciales et qui sont déjà, ou presque, des sciences sociales parce qu'elles trouvent dans les faits historiques leur matière plutôt que leur point d'arrivée, sont parvenues seules, de l'aveu de l'auteur, à énoncer des lois, empiriques encore dans une large mesure, mais en quelque mesure aussi vraiment explicatives. Si Ton conserve au mot histoire le sens, à la fois traditionnel et nécessaire, de détermination des faits particuliers, on pourrait peut-être reprendre, en l'élargissant, la conclusion de M. Seignobos, et dire que « toutes les questions que pose l'histoire restent insolubles par les procédés historiques ».
DARLU. — Sur Tétat actuel et la méthode des sciences sociales. Dans la Revue Pédagogique, mai 1898, p. 392-415.
Dans ce discours, prononcé à la séance générale du dernier congrès des sociétés savantes, M. D. définit, avec une rare netteté, le rapport des sciences sociales à l'histoire.
«L'histoire décrit les événements concrets qui se sont produits un certain jour en un certain endroit, et qui, dépouillés de ce caractère local, cesseraient d'être des faits historiques : une bataille, un traité, le vote d'une constitution, la rédaction d'un code, un partage de terres, une vente de communaux. La science sociale conçoit, à propos de ces événements, des phénomènes généraux de nature à se reproduire : l'ardeur guerrière des peuples pauvres, la forme ou la sanction des traités, les caractères de tel genre de constitution, la production comparée de la grande et de la petite propriété, le rapport, dans un système d'institutions juridiques, du statut personnel et du statut réel. » (P. 396, 397.) L'histoire fait revivre ; les sciences sociales expliquent.
Il est vrai que l'histoire vise déjà à expliquer les faits, mais à sa manière. Le plus souvent, elle se contente de les
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rapporter, comme à leurs causes, à des volontés humaines, devant le mystère desquelles elle s'arrête et s'incline. La trame des événements historiques apparaît, de ce point de vue, comme inextricable, traversée de contingences qu'il est impossible de réduire à des lois. Parfois aussi l'histoire cherche une explication des faits dans des causes plus générales que les volontés Individuelles ; elle distingue les événements principaux des secondaires, l'essentiel de Taccidentel. Mais ici même, elle ne peut arriver à des lois parce qu'elle reste enfermée dans le concret.
Pour découvrir des relations constantes, il faut analyser le réel, il faut abstraire. Les sciences sociales ne doivent pas se perdre dans l'histoire comme les fleuves dans la mer. Elles tendent, au contraire, à s'en dégager, en dissociant, pour définir leurs effets naturels, les éléments brassés et mélangés par le flux historique. £t sans doute, parce que les sciences sociales ne peuvent user des deux principaux instruments de la science, l'expérimentation et le calcul, leur progrès est comme entravé. Elles n'en sont pas moins capables, si elles usent méthodiquement, et de la méthode comparative et de la déduction abstraite vérifiée par Texpérience, de formuler des prévisions, au moins partielles, — de déterminer, sinon des résultats effectifs, au moins des tendances (p. 399).
Mais quel sera le point de départ de leurs déductions ? A quelle idée directrice doivent-elles se fier? — M. D. rappelle que, sur cette question, la sociologie paraît avoir accompli une évolution décisive. On a conçu d'abord la société comme un être réel organisé, dont les individus seraient les membres; c'est sur les relations des individus que Ton fait aujourd'hui reposer tout son être. Les sciences sociales ont passé de la « période biologique » à la « période psychologique ». L'idée spiritualiste a triomphé de l'idée naturaliste. — M. D. rassemble nombre de citations qui prouvent qu'en effet on s'accorde aujourd'hui à chercher dans les lois psychologiques le fondement des lois sociales (p. 406). Mais il a soin de noter que cet appel à la psychologie n'exclut nullement l'étude des phénomènes spécifiques qui résultent de la réunion des individus. « L'idée spiritualiste ne conduit pas nécessairement à l'individualisme; elle peut faire une part à la réalité de la vie sociale. » — En un mot, sans perdre de vue le caractère historique, ni le caractère proprement social
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des phénomènes qu'elle étudie, la sociologie peut être abstraite et psychologique.
Peut-elle aussi, comme nous le voudrions, rester théorique?— Sur ce point, la pensée de M. D. paraît moins arrêtée. Il constate que l'évolution humaine, par la conscience même qu'en prend Thumanité, est susceptible de déviations impossibles à prévoir. En matière de relations sociales, l'art, par cela même qu'il met à profit les lois déterminées par la science, « change sans cesse la matière de la science et s'oppose à son achèvement ». (P. 414.) Kn ce sens, la science sociale restera toujours subordonnée à la morale. — M. D. reconnaît pourtant que les visées de l'une et de l'autre doivent être soigneusement séparées. Autre chose est expliquer le réel, autre chose spéculer sur l'idéal. La confusion du point de vue des causes et du point de vue des fins embrouille les idées sociologiques. Pour se dégager de la morale comme de l'histoire, les sociologues ne doivent pas se lasser, pourrions-nous dire, de « distinguer ».
B. — Sociologie et psychologie.
G. TARDE. — Les lois sociales. {Esquisse (Vune sociologie), 165 pages. Paris, Alcan, 1898.
M. T. ne se contente pas de résumer, dans -ce nouveau livre, les idées que les Lois de l'Imitation, VOpposition universelle et la Logique sociale nous ont rendues familières : il les systématise, et justifie son système par des considérations méthodologiques sur la fin, les procédés, le progrès de la science en général.
Toutes les sciences, suivant M. T., recherchent, chacune dans son domaine propre, comment les phénomènes se reproduisent, se détruisent et se créent. C'est dire qu elles veulent établir, non pas précisément les causes, mais les lois de la répétition, de Yopposition, de Vadaptation des phénomènes. — Mais quelle marche suivent-elles dans la découverte progressive de ces lois 1 — Elles vont, nous dit M. T., du grand au petit, du superficiel au profond, de l'extérieur à l'intime — des répétitions, oppositions, adaptations de grandes masses aux répétitions, oppositions, adaptations d'éléments infinitésimaux et en nombre infini.
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Ainsi, à l'apparence d'une énorme et unique rotation du ciel tout entier, l'astronomie a substitué la réalité d'une multitude innombrable de petites rotations différentes : la loi de Newton a présenté toutes les périodicités de mouvement, quelles qu'elles soient, comme la répétition incessante et continue d'un fait toujours identique, et qui est l'attraction même (p. 18). En biologie, la théorie cellulaire assimile les organismes, non plus par leurs grands caractères extérieurs et superficiels, mais par leurs éléments intimes, qui répètent indéfiniment les modes de nutrition et d'activité, de croissance et de prolifération, dont ils ont reçu le dépôt en héritage. — De môme, les grandes oppositions superficielles entre le céleste et le terrestre, l'eau et le feu, n'ont plus cours : on s'aperçoit que les oppositions réelles sont élémentaires, qu'il faut les chercher dans les actions et réactions des molécules, dans le rythme de leurs vibrations (p. 60). On n'oppose plus, d'une manière vague, la maladie et la santé, l'animalité et la végétation, mais d'une manière précise, l'oxydation et la désoxydalion des éléments anatomiques (p. 60). — Enfin les illusions géocentriques et anthropocentriques, qui supposaient tout le ciel « adapté » à la terre, toute la nature à l'homme, s'évanouissent devant la découverte des petites adaptations internes qui font la vie universelle. Ce n*est pas dans les grands ensembles, mais plutôt dans les détails que le savant admire justement la finalité. « Chaque organisme, et dans chaque organisme chaque cellule, et dans chaque cellule, peut-être, chaque élément cellulaire, a sa petite providence à soi et en soi. » (P. 122.) — Qu'il s'agisse donc d'opposition, de répétition ou d'adaptation, c'est par de petits faits particuliers, en nombre infini, que les sciences de la nature expliquent ses grands mouvements.
Ainsi, la sociologie ne s'achèvera que lorsqu'elle aura ramené les grandes apparences historiques aux faits sociaux élémentaires. Elle aussi a débuté par des assimilations hâtives, des oppositions superficielles, des adaptations illusoires. La philosophie de l'histoire faisait converger vers un seul point tous les événements connus : il semblait, suivant elle, que le progrès des sociétés n'eût d'autre but que de hâter le règne, ici du catholicisme, là du positivisme (p. 123). Elle se plaisait aux antithèses grandioses : entre l'Orient infini et la Grèce finie, entre l'immobilité asiatique et la progressivité européenne (p. 67). Elle se fiait enfin aux analogies larges et
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superficielles : la croyance au parallélisme rigoureux de toutes les évolutions sociales, la doctrine des ricorsi, Tassimilation des sociétés aux organismes en sont les preuves (p. !25-o0). Pour atteindre une explication véritable de la constitution et de l'évolution des sociétés, il fallait descendre du « gros » au « détail », des masses aux individus.
Comment s'expliquent en effet les majestueuses assimilations sociales, sinon par Tinfluence qu'exerce un individu sur un autre? Pour comprendre les larges mouvements économiques ou linguistiques, juridiques ou religieux qui sont l'expression de la hausse ou de la baisse des croyances et des tendances collectives, il faut en revenir au « couple jsocial élémentaire » : l'action spirituelle d'une personne sur l'autre, l'imitation de celle-là par celle-ci, voilà l'élément unique et nécessaire de la vie sociale : répétez-le indéfiniment, et vous tenez le secret des plus profondes variations des groupements les plus amples. — De même, si vous voulez comprendre l'extension des guerres, des concurrences, des discussions, représentez- vous, en la répétant, la lutte élémentaire de deux individus, ou mieux, dans un même individu, la lutte de deux partis. Les oppositions extérieures ne sont en effet rendues possibles que parce qu'il y a ou peut y avoir des oppositions internes (p. 77) ; si les individus sont capables de lutter, c'est que l'individu est capable d'hésiter. C'est donc jusqu'au siège de ces hésitations, propagées par l'imitation, que la sociologie doit remonter : les entrechocs initiaux, causes des collisions générales, se cachent au fond des consciences personnelles. — De même, c'est au fond des consciences personnelles que se combinent et s'adaptent les idées fécondes, génératrices des grandes adaptations sociales. Pour découvrir l'adaptation sociale vraiment élémentaire, n'imaginez pas seulement deux hommes, dont l'un répond à l'autre : imaginez, chez un m^me homme, deux idées dont l'une répond à l'autre (p. 128) : « l'invention est une harmonie d'idées qui est la mère de toutes les harmonies des hommes. » j[P. Ii9.) Pour que plusieurs individus se divisent le travail social, il faut d'abord qu'un individu ait conçu l'idée de cette division. Additionnez ces idées heureuses, les trouvailles, non pas seulement des génies, mais de tout le monde, et vous avez la clef de l'organisation progressive des langues, des religions, des sciences, de l'industrie. — La sociologie, suivant en cela l'exemple des autres sciences,
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trouve donc la cause dernière des harmonies, comme des luttes, comme des assimilations sociales, dans la répétition d'un nombre infini d'actions infinitésimales, internes, individuelles ; son progrès consiste bien à passer de la masse à l'élément, du grand au petit.
Mais, dira-t-on, le progrès social ne consiste-t-il pas à aller du petit au grand? Au lieu de petits groupes très différents, ce sont d'immenses groupes assimilés que l'histoire moderne nous présente : langues, dogmes, codes étendent chaque jour leur sphère d'influence (p. 101). Les guerres de leur côté, en même temps qu'elles se raréfient, s'amplifient : elles mettent aux prises des nations-colosses, comme la concurrence met aux prises les géants de l'industrie (p. 88, 96). Les inventions enfin, en même temps qu'elles s'imposent à un plus grand nombre d'individus, synthétisent un nombre plus grand d'idées ou d'actions (p. 131, 138). — Il est vrai, dans tous les ordres de phénomènes sociaux, l'extension est de règle; liraitation ouvre un champ infini à toute invention, et l'opposition n'a d'autre but que de susciter des adaptations incessamment élargies. Mais cela prouve seulement que l'évolution de la connaissance doit être, ici comme partout, l'inverse de l'évolution de la réalité (p. 88) ; la pensée sociologique, miroir renversé de la réalité sociale, doit partir des ensembles pour retrouver par l'analyse les faits élémentaires qui les expliquent; elle ne peut s'arrêter qu'à l'individuel, point d'origine de toutes ces ondes universelles.
Croira-t-on d'ailleurs que leur universalité doive avoir pour résultat final l'effacement de toute individualité ? — A vrai dire, l'uniformité complète, parfaite, vers laquelle il semble que la répétition et l'adaptation tendent en triomphant de l'opposition, serait la mort du monde; elle ne peut eu être le but. Il faut remarquer que « du sein des répétitions précises, des oppositions nettes, des harmonies étroites, éclosent les échantillons les plus caractérisés de la diversité, du pittoresque, du désordre universel, à savoir les physionomies individuelles » (p. 155). Les « nuances » pourraient bien être, ainsi, les vraies raisons d'être du monde. « Les originalités sous-phénoménales des choses travaillent non à s'effacer, mais à s'épanouir, à éclater en haut » (p. 164). Eu ce sens, l'individuel n'est pas seulement au point d'origine, il est au point d'arrivée de l'universel. L'individu est donc Talpha et l'oméga de ce système.
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Est-il vrai qu'il satisfasse par là môme aux exigences de la science en même temps qu'à celles de Tart? Dans cet eflort ingénieux et puissant pour expliquer tout le social par la pure et simple réédition de l'individuel, M. T. s'autorise-t-il à bon droit de l'exemple des sciences antérieurement constituées? Admettrait-on sans équivoque qu'elles nous enseignent à rechercher toujours, dans le « petit », les raisons d'être du « grand »? La petitesse n'a jamais conféré, par elle-même, de valeur explicative. Si les sciences physiques et naturelles remontent des phénomènes sensibles aux éléments de la matière, c'est que ceux-ci, grâce aux caractères qu'on leur attribue, se prêtent à des constructions intelligibles. Or ces caractères sont-ils les mêmes que ceux que M. T. reconnaît, en matière sociale, à l'individuel? Bien loin de là : c'est de la « qualité » propre à l'individu, c'est de son « originalité », exprimée par l'invention et banalisée par l'imitation, que la sociologie de M. T. a besoin pour expliquer les grands changements sociaux. Ce que les sciences physiques demandent, au contraire, aux éléments derniers de la nature, c'est, pourraiton dire, l'absence même de qualité, c'est la simplicité, c'est l'homogénéité, c'est tout ce qui leur permet enfin d'être matière à calculs, à formules, à constructions rationnelles. De « l'élément » de M. T. riche en virtualités personnelles, gros de variations imprévisibles, et capable de bonds qui déroutent, à cet élément des physiciens, il y a toute la distance qui sépare la qualité de la quantité, l'art delà science. L'exemple des sciences constituées, qui se sont précisément constituées eu éliminant toute individualité de leurs fondements, justifie donc difficilement cette sociologie ultra-individlialiste.
Croit-on d'ailleurs que, parce qu'elles tendent à remonter, pour expliquer les ensembles, jusqu'à leurs éléments, les sciences oublient ce qui, dans les efîets totaux, est dû à la disposition de ces éléments mêmes, à la nature de leurs rapports, aux modes de leur association ? M. T. assimile sa théorie à la théorie cellulaire. Mais celle-ci a-t-elle consisté à expliquer le tout des organismes par l'addition d'actions purement individuelles? Les phénomènes proprement biologiques restent ceux qui, irréductibles à la seule opération des éléments physico-chimiques considérés à part, ne s'expliquent que par la mise en rapport, par le contact, par le concert de ces. éléments. La chimie elle-même n'est-elle pas obligée, pour expliquer les propriétés spécifiques du corps qu'elle
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analyse, de teuir compte non plus seulement du nombre des atomes ou des molécules, mais de la façon dont ils sont rangés, distribués, organisés? C'est donc que, dès le monde physique, à côté des effets propres à la nature des éléments, l'arrangement, la distribution, l'organisation produisent leurs effets propres ; comment dès lors n*en produiraient-ils pas dans le monde social? Il appartiendrait à la sociologie stricto sensu de définir et de classer ces efïets, de montrer comment ils varient quand varient les formes de l'association, d'énumérer leurs conséquences et leurs causes. L'exemple des sciences mêmes que M. T. invoque nous autorise à penser que les sciences sociales doivent tenir compte des propriétés du tout autant et plus que des propriétés des éléments ; et que peut-être la sociologie proprement dite commence où finit la psychologie toute individuelle des Lois sociales.
E. DURKHEIM. — Représentations individuelles et représentations collectives. Hetue de Métaphysiqiw, mai 1898, p. 273-30^. (Discuté par M. Goblot, dans la Hemœ philosophique de décembre 98.)
Entre la sociologie de M. Tarde et celle de M. Durkheim, il y a, on le sait, une sorte d'antithèse. Elle s'explique par la divergence de leurs idées sur la science en général, sa fin et ses procédés.
En effet, tandis que, pour M. Tarde, le progrès scientifique consiste à aller du « grand au petit », de l'ensemble complexe à rélément représentable, c'est, pour M. Durkheim, un reste de la « vieille métaphysique matérialiste » que la prétention d'expliquer le complexe par le simple, le supérieur par l'inférieur, le tout par la partie (p. :298). Il faut expliquer les phénomènes qui se produisent dans le tout par les propriétés caractéri^iques du tout, fussent-elles irreprésentables à l'imagination. Si l'on voulait à toute force résorber dans leurs éléments tous les phénomènes complexes, il faudrait dire alors que les propriétés de la vie résident dans les. particules d'oxygène, d'hydrogène, de carbone et d'azote qui composent le protoplasma vivant ? Conception impossible : les propriétés caractéristiques de la vie ne sauraient se retrouver chez tous ces éléments non vivants, puisqu'ils sont de
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(liflérentes espèces; ni se diviser pour siocarner chacune dans un groupe diiïérent d'atomes, puisque la vie est une. Ce n'est donc pas la bien fonder que de la disperser entre les forces élémentaires dont elle est la résultante. Pourquoi, dès lors, en serait-il autrement des faits sociaux par rapport aux individus?
Mais les analogies psychologiques nous seront plus instructives encore que les analogies biologiques : le social est plus près du mental que de Torganique. « La vie collective, comme la vie mentale de Tindividu, est faite de représentations ». (P. 274.) La spécificité de la psychologie nous aidera à comprendre celle de la sociologie.
On repousse ordinairement la théorie épiphénoméniste de la vie psychologique, et avec raison : elle est, prise à la lettre, contradictoire dans les termes. Mais on oublie parfois toutes les conséquences qu'il faut accepter en la repoussant. Par une analyse des conditions de la mémoire, que la permanence d'ébranlements nerveux ne saurait suffire à expliquer (p. 276-281j, et du mécanisme propre à l'association par ressemblance, qu'on essaie en vain de réduire à l'association par contiguïté (p. 281-288), M. D. prouve la nécessité d'admettre la persistance des représentations en tant que représentations, indépendamment des cellules cérébrales auxquelles on se figure chacune d'elles comme matériellement attachée. Que ces représentations soient ou non dans la conscience, saisies directement ou non par le sens intime, il n'en est pas moins sûr qu'elles ont une réalité et une efficacité propres (p. 292) : il est impossible de les décomposer pour localiser leurs éléments dans telle ou telle molécule déterminée, comme il est impossible de réduire les lois de leurs combinaisons aux lois du mouvement de la matière nerveuse. Et sans doute chacune d'elles a pour conditions les modifications matérielles d'un certain nombre de cellules; mais elle résulte d'une synthèse nouvelle, sui generis, où ces modifications entrent comme éléments. En ce sens, on peut dire que les idées ne sont pas prisonnières des cellules : elles débordent chacune d'elles, puisqu'elles ne peuvent exister que dans le tout formé par leur réunion (p. 296). Elles leur sont donc extérieures, dans une certaine mesure, comme elles en sont, dans une certaine mesure, indépendantes. Par là s'explique la légitimité d'une psychologie proprement dite, distincte de la physiologie.
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Or ce qui est dit du rapport des faits psychologiques avec leurs élémeats matériels peut être dit du rapport des faits sociaux avec leurs éléments individuels.
Comme la pensée individuelle a pour substrat l'ensemble des cellules, la société a pour substrat Tensemble des individus associés; mais, de même que les représentations, ne dérivant pas directement d'un certain état des cellules, résultent d'une synthèse originale de leurs actions et réactions, ainsi on dira que les faits sociaux ne sont pas directement produits par les consciences individuelles; s'ils s'imposent à l'individu et le contraignent, c'est qu'en elÏBt ils le débordent (p. 294). C'est seulement dans et par la réunion de ces consciences élémentaires que peuvent s'opérer ces synthèses originales dont sont faites les représentations collectives. La matière première de toute conscience sociale dépend donc du nombre et de la disposition des éléments individuels mis en contact, mais, de ce contact même, des idées sm genem se dégagent, et qui sont capables, une fois dégagées, de se combiner à leur tour suivant des lois propres (p. i29D). En un mot, pas plus que la représentation individuelle ne doit être tenue pour un épiphénomène de la vie physique, la société ne doit être tenue pour un épiphénomène de la vie individuelle. Et sï par psychologie nous entendons psychologie individuelle, il ne faut plus dire que la sociologie ne doit être qu'une psychologie appliquée. Les attributs constitutifs de la vie psychique se retrouvent, il est vrai, dans la vie sociale, mais « élevés à une bien plus haute puissance et de manière à constituer quelque chose d'entièrement nouveau ». De même donc qu'entre l'idéologie des introspectionnistes et la physiologie des psycho-physiciens un naturalisme psychologique se constitue qui se fonde sur la spécificité des faits psychiques, ainsi, entre l'idéologie des psycho-sociologues et le matérialisme de la socio-anthropologie, un naturalisme sociologique doit trouver place, « qui voie dans les phénomènes sociaux des faits spécifiques, et qui entreprenne d'en rendre compte en respectant religieusement leur spécificité ».
Cet article contribuera sans doute à dissiper un certain nombre d'équivoques auxquelles les précédentes publications méthodologiques de M. D. avaient donné lieu. 11 sera acquis que, lorsque M. D. parle de Vextériorité des faits sociaux, il n'entend nullement les réaliser sous les espèces
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d oa ne sait quelles substances, et les classer parmi les choses matérielles. De même lorsqu'il parle de leur indépendance, il ne prétend pas que les faits sociaux évoluent tout seuls, sans que les consciences individuelles et leurs représentations entrent pour rien dans les conditions de cette évolution. Le naturalisme sociologique de M. D. serait plutôt « hyperspiritualiste » que matérialiste (p. 802). Il n'exclut pas toute psychologie de la sociologie; il prouve seulement que, puisque les représentations dont est faite la vie sociale sont des synthèses originales des représentations individuelles, c'est par une psychologie spéciale, proprement collective, que la science en doit être constituée.
E. GOBLOT. — Essai sur la classification des sciences.
296 pages. Paris, Alcan, 1898.
Dans cet « essai » général, les questions de méthodologie sociologique n'apparaissent pas d'une manière accidentelle, comme accessoires. C'est pour mieux définir la, position systématique de la sociologie que Tauleur a cru bon de s'élever à une conception de l'ensemble des sciences, de leurs méthodes et de leurs concepts (p. 2).
Suivant M. G., ce n'est pas par les méthodes que les sciences se diflérencient : il faut retrouver, sous la « dualité logique », l'unité de la tendance scientifique. Toute science vraie tend à devenir, par tous les moyens, abstraite et déductive. Si les sciences mathématiques ont commencé par être, en un sens, expérimentales, les sciences expérimentales finiront par être, à leur tour, idéales. A côté de la description géographique ou historique des faits quels qu'ils soient, des théories doivent se constituer qui, partant d'un concept une fois posé, en déduisent les conditions abstraites, universelles et nécessaires, de ces faits mêmes.
Seulement ces concepts premiers diffèrent avec les différents ordres de sciences. Il est impossible, en ce sens, de constituer une science unique de l'univers qui déduirait d'une seule idée toutes ses conditions d'existence. Les sciences forment une hiérarchie unique, mais les degrés en sont marqués par des concepts généraux irréductibles, successivement introduits (p. 70). Ce sont ces concepts, ordinairement obtenus par la généralisation d'un « cas privilégié», qu'il faut
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définir pour apercevoir les groupements naturels des sciences.
Les concepts de quantité, de fonction, de différentielle sont les concepts générateurs de Tarithmélique, de Talgèbre, de l'analyse. La géométrie part de l'idée d'espace, la mécanique de celle de vitesse, la dynamique de celle de force; celle de Tatorae sera le fondement unique de toutes les sciences physiques en général, de toute la cosmologie. Les forces physiques ordinairement distinguées ne diffèrent que par leurs propriétés organolepliques; si on veut en faire la théorie abstraite, on ne constitue qu'une science unique, la physique générale.
De même, une science unique, la biologie générale, énonce les conditions universelles du développement de tous les organismes. Cherche-t-on le concept générateur de celte science, grâce auquel elle est irréductible aux sciences physiques, on s'aperçoit que c'est l'idée d'adaptation, qui suppose rirritabililé, c'est-à-dire la sensibilité, c'est-à-dire, en dernière analyse, le plaisir et la douleur. Or ces idées sont aussi celles qu'il faut poser, pour s'expliquer les phénomènes de la vie psychique individuelle et de la vie sociale. Aussi, pour M. G., biologie, psychologie et sociologie rentrent-elles dans un même groupe de sciences (p. :280).
On comprend dès lors l'attitude de l'auteur vis-à-vis delà théorie des « sociétés-organismes ». 11 jugera que la méthode biologique est légitime, non pas seulement comme méthode d'exposition, mais comme méthode de découverte. Elle a rendu le service de rappeler que les sociétés ne sont pas des machines, des engins fabriqués, transformables à volonté. Elle a indiqué de plus un grand nombre d'analogies acceptables (p. 272). 11 est très vrai que les sociétés, comme les vivants, s'adaptent aux milieux, qu'elles se constituent, en s'adaptant, certains organes nouveaux, que, comme les organes biologiques demeurent indépendamment de la substitution des cellules, les organes sociaux demeurent indépendamment de la substitution des individus. Les mêmes loJB générales, loi de spécialisation, loi de concentration organiques, président au développement des sociétés comme à celui des organismes individuels (p. i278). A vrai dire, de l'individu à la société, il ne saurait y avoir hiatus; l'individu est déjà une société. 11 y a donc continuité entre la biologie, la psychologie, et la sociologie (p. i92].
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Mais continuité ne veut pas dire parallélisme absolu. On se tromperait si Ton concevait tout le monde social à l'image du monde biologique. Par exemple, considérer Thumanilé comme divisée en espèces sociales, analogues aux espèces naturelles, et faire consister toute la sociologie dans la classification de ces prétendues espèces, ce serait égarer la recherche.
Les organismes sociaux ne se reproduisent pas comme les organismes individuels, et leurs formes manquent par suite de la fixité propre à l'espèce biologique (p. 276). Elles sont indéfinissables comme elles sont instables. « Une société n'est pas un groupe organique séparable comme un individu vivant, ayant en son intérieur toutes ses fonctions, sa vie indépendante et complète » (p. tlS). La société est forméte par des liens de diverses natures, économiques ou linguistiques, religieux ou esthétiques : autant de différents liens, autant de limites diverses. Réduire la sociologie au classement des groupes sociaux, peuples, nations ou États, c'est donc oublier la diversité de ces liens, et n'en retenir que la cohésion politique (p. 277). C'est de plus confondre le collectif avec le social. On croit à tort qu'un phénomène n'est social que lorsqu'il concerne l'ensemble d'un groupe, la totalité de ses membres (p. 210). L'action de l'individu sur l'individu est un phénomène social, et peut-être celui sans lequel tous les autres restent, faute d'analyse, inaccessibles à une connaissance vraiment scientifique.
Il ne suffirait pas en eiïet, pouf donner à la sociologie des concepts directeurs, de substituer, à la considération des espèces sociales, celle de ce que Dilthey appelle les systèmes sociaux. On pense constituer la science sociale en étudiant à part les phénomènes économiques, politiques, juridiques, religieux, etc. M. G. convient qu'il y a intérêt à étudier à part la façon dont les services s'échangent (économique), dont la cohésion sociale s'opère (politique), dont la loi s'impose (science du droit), dont l'unanimité des croyances s'établit (science des religions) (p. 215-230); et môme il allonge la liste des sciences sociales particulières ordinairement acceptées, puisqu'il propose d'y faire rentrer, sinon la morale, du moins la logique et l'esthétique. Mais il estime que des corps de connaissances ainsi constitués ne peuvent guère contenir que des monographies (p. 270); la découverte de lois universelles ne leur appartient pas, car les systèmes sociaux que chacune de ces sciences veut étudier à part ne se présentent pas dans
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leur pureté. Les différents lieas de la société s^emmèlent perpétuellement. Les familles, les États, les religions assument des fonctions qui ne répondent nullement à leur essence propre (p. 221). Pour obtenir une sociologie vraiment générale, il faut passer de la considération de ces ensembles complexes à celle des relations sociales élémentaires (p. 222).
« Les mœurs, les lois, la morale, la famille, Tétat, ces phénomènes resteront inintelligibles tant qu'on n'aura pas expliqué ces autres plus simples : l'exemple, Tautorité, le respect, la sympathie, et pour les bien étudier, il convient de les considérer comme des relations entre deux individus seulement » (p. 211). 11 faut découvrir enfin le fait social essentiel dont les autres ne sont que des formes diverses (p. 215).
Le trouvons-nous, comme le veut M. Tarde, dans VimUatioUj ou, comme le veut M. Durkheim, dans la contrainte? L'un et l'autre concept sont trop étroits. L'influence de l'homme sur l'homme s'exerce autrement que par l'exemple (p. 206). De même elle s'exerce autrement que par la contrainte, même morale. Un maître qui démontre ne contraint pas (p. 209). Où donc trouver un fait social assez général pour fournir sa base à la sociologie ?
L'auteur essaie cette recherche par l'analyse d'un « cas privilégié », le phénomène économique. En discutant les notions d'utilité gratuite et onéreuse, de richesse matérielle et immatérielle, de produits et de travail, on s'aperçoit que ce qu'elles ont de commun, ce par quoi elles ressortissent toutes à l'économie politique, c'est l'idée même de services échangés (p. 199-204). Élargissons cette idée de services, et nous verrons que la plupart des phénomènes sociaux s'y laissent réduire. Aux services échangés ajoutons les services gratuitSf puis classons les différentes façons dont les hommes obtiennent ces services les uns des autres^ réciprocité^ contrainte, influence (p. 204-214); navons-nous pas un tableau complet des relations sociales élémentaires? La société, sous toutes ses espèces, c'est Thomme utile à l'homme. — Sans doute, l'homme est aussi nuisible à l'homme, et les relations antisociales n'en sont pas moins des relations. 11 faut donc dire que la sociologie, pour être universelle, doit être la science aussi bien des faits antisociaux que des faits sociaux. C'est dire que la définition première doit être rectifiée et élargie ; les phénomènes sociaux sont toute action de V homme sur l*homme (p. 208).
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— Nous croyons en eflet, comme nous le faisions remarquer l'an dernier ici même, qu'il faut en remonter jusqu'à ce degré de généralité si Ton veut n'exclure aucune espèce des phénomènes sociaux : est social tout phénomène dont Findividu ne suffit pas à rendre compte, et qui ne peut s'expliquer que par V « interaction », quelle qu'elle soit, des individus. M. G. a donc bien fait de se dégager lui-même de la notion à laquelle il s'était fié : l'idée de service n'eût pas été moins étroite que celle de contrainte ou dHmitationj et vouloir construire toute la sociologie sur le concept de l'utile, c'eût été <( introduire la considération de nos fins et de nos intérêts dans la science théorique » (p. 208). Or, M. G. a justement raoatré combien il était important, pour les sociologues, de distinguer, contrairement à l'exemple des économistes, entre l'art et la science, entre la pratique et la théorie, entre l'estimation et l'explication.
On peut toutefois se demander si l'auteur lui-même reste fidèle à cette distinction lorsqu'il veut réintégrer dans les sciences sociales l'esthétique et la logique, se fondant sur une définition du beau, qui serait l'expressif, et du vrai, qui serait l'universellement admis. Les raisons sociales pour lesquelles une croyance ou une œuvre d'art s'imposent à la conviction ou à l'admiration restent à distinguer, pour nous, de leur vérité ou de leur beauté intrinsèques. Autre chose est apprécier, autre chose expliquer. Confondre la logique avec la psychologie sociale, c'est ramener le critérium du vrai au consentement universel, c'est oublier la distinction du fait et du droit, c'est confondre les sciences (c normatives » avec les sciences « théoriques », confusion aussi préjudiciable aux unes qu'aux autres. C. B.