C. -^ Divers
L. STEIN. — Wesen und Aufgabe der Sociologie. Eine Kritik der organischen Méthode in der Sociologie [Le problème de Ut sociologie. Critique de la méthode biologique), 38 p., Berlin, Reimer, 1898.
M. St. distingue, parmi les sciences sociales, celles qui traitent de Vétrey celles qui traitent du devenir, celles enfin qui traitent des devoirs de la société, — statique, dynamique ou déontologie sociales ressortissant également à la sociologie, œuvre synthétique et philosophique.
IGO L*AXXKE socioLor.iorK. 1898
Mais elle ne pourra pas s'acquitter de sa tâche si elle se laisse plus longtemps égarer par la méthode organique. Celle-ci a pu provoquer des découvertes. Mais lorsqu'au lieu de comparer les sociétés avec les organismes, on va, comme aujourd'hui, jusqu'à les identifier, on méconnaît l'originalité des faits sociaux et des lois qui les déter* minent. Les faits sociaux, singulièrement plus complexes que les faiUs naturels obéissent moins à une nécessité mécanique qu'à une nécessité léléologique. A vrai dire, la sociologie, pour qui l'individuel est plus important encore que le général, tient le milieu entre les « sciences de lois » et les n sciences d'événements ». (C'est la distinction sur laquelle Windelband et Rickert ont insisté.) Elle découvrira des règles et des rythmes plutôt que des lois. En lîi laissant chercher, sur la foi d'analogies décevantes, les lois naturelles du corps social, la méthode organique fait perdre à la sociologie le bénéfice des recherches circonspectes de la psychologie et de l'histoire.
Et surtout, elle lui fait oublier son rôle moral. Les sociétés ne sont pas assujetties à une sorte de déterminisme faliiliste. La sociologie, si elle ne peut trou\Tr de lois « nécessaires », sait formuler des lois « impératives » qui orientent le devenir social. C'est surtout au nom de ces exigences de la pratique que M. St. repousse la méthode naturaliste.
Nous souhaitons avec l'auteur que l'ère des métaphores biologi((ues soitenlin close. Mais il nous paraît invoquer à tort, dans une question de méthode toute scienlilhiue, les besoins de la morale. Il importe que la sociologie, pour se constituer, apprenne à distinguer entre le souhaitable et le donné, entre la réalité et l'idéal. Et c'est peut-être un des services «lue lui aura rendus la théorie organique (|ue de l'avoir habituée, en lui présentant les faits sociaux comme des choses naturelles, à se dégager des associations d'idées morales, qui troublent les recherches objectives.
(;. UATZEMIOFEII. — Die Sociologische Erkenntnis. Positive Philosophie des socialen Lebens [La Cotinaissance Sociologique), 369 p., 7 fr. UO. Leipzig, Brockhaus, 1898.
Suivant M, U., la « crise des sciences sociales » tiendrait à un manciue de philosophie (p. 4). Il faut un effort de synthèse pour constituer une sociologie à la fois générale et positive qui, non moins nécessaire à la psychologie individuelle que la physiologie, serait aux sciences sociales ce que la physique et la chimie sont aux sciences naturelles (p. 6, 251).
En conséquence, M. I\. recommence à chercher les fondements psychiques et les fondements biologiques de la sociologie (1. II et lll). Il maniue la place de l'homme dans l'univers, délinit l'origine, le contenu inné, les ac(iuisitions de la conscience, puis rappelle, e^^
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commençant par celle de la gravitation, les grandes lois naturelles qui doivent présider au développement des sociétés.
Suit un tableau de la formation des différentes espèces de sociétés humaines dont l'auteur montre l'individualisation et l'entrecroisement (1. IV et V}. Une analyse des forces agissantes de la société, de la volonté proprement individuelle et de la volonté proprement sociale, des moyens par lesquels elles réagissent l'une sur l'autre (l. VI et Vil) termine l'ouvrage.
Et Ton comprend bien en le lisant qu'il faut (comme le voulait M. Goblot), pour constituer la sociologie, « de la philosophie », c'està-dire des définitions de concepts, qui nou» permettent d'orienter nos observations .à travers la masse confuse des faits historiques. Mais ou se demande si pour cela tout un « système de philosophie » est nécessaire. N'est-ce pas lorsqu'elles ont refusé de s'attarder »iux questions d'origine et de principe que les sciences ont progressé ?Jusqucs à quand les sociologues se croiront-ils obligés, avant de comparer quelques phénomènes proprement sociaux, de prendre parti sur la question des « origines biologiques » ou du « contenu inné » de la conscience ?
Cu. R APPOPORT. — Zur Characteristik der Méthode und Hauptrichtiingen der Philosophie der Geschichte (Les Méthodes et les Directions principales de la Philosophie de VHistoire)y 106 p., M. 1,75. Berne, Steiger, 1898.
A grand renfort de citations (les Russes eux-mêmes ne sont pas oubliés), M. R. démontre la possibiHté et l'utilité de la philosophie de l'histoire. Malgré la complexité des phénomènes historiques, qui fait qu'un même ensemble ne se répète jamais, il est possible de découvrir dans l'histoire des causes constantes et des lois d'évolution générales. L'individu a sans doute la puissance de modifier les événements, mais cette puissance obéit pourtant aux influences permanentes de la nature et de l'esprit, comme aux influences variables du milieu historique. Maintenant que la phase providentialiste et la phase métaphysique de la philosophie de l'histoire sont définitivement dépassées, trois principaux systèmes restent debout (physisch'klimalisch , physiologisch-psychologisch et Kiilturhistorisch), dont chacun met en relief une de ces influences. Synthétiser ces systèmes en les fondant sur les résultats de mille recherches spéciales, ce sera l'œuvre de la philosophie de l'histoire vraiment « positive et scientifique «.
M. GARINIÉ. — La funzione dell' Individuo nelle Collettività umane (Hôle de r individu dans la collectivité)^ broch. de 70 p., Seeber, Florence, 1897.
L'idée développée dans cette brochure est que l'individu n'agit E. DuBKHEiM. — Année sociol., 1898. 11
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jamais qu'en vue de ce qu'il considère à tort ou à raison comme son bien, et que les diverses formes sociales ne se maintiennent ou ne changent quautant que la majorité des individus sont ou se croient intéressés à leur conservation ou à leur transformation. L'auteur semble tendre à nier toute inllueuce des idées générales ou des mobiles altruistes sur les événements humains, et à confondre absolument ce que l'individu conçoit comme son bien avec son utilité.
TAMASSIA. — Storia giuridica e sociologia {Rev, itaL de socioL^ I, fasc. 2, p, 178-180).
TANGORRA. — Scienza positiva e scienza idéale in sociologia
(/6tV/., p. 190-207).
S^LVLL. — The sociologist's point of vie^v (American Journal of sociology, sept. 1897, p. 145).
RORLER. — Collectivismus und Individualisnras in der Cfreschichte {Zeùschf. f. Social wiss.), 1898, avril.
ZENKER. — Socicdogie (Handvœrlerb, d. Stûatsu\), t**' supplementbaud. lena, Fischer, 4897, p. 757-769.
tî« ; — PHILOSOPUIE SOCIALE
L. STEIN . — Die sociale Frage im Liehte der niilosophle [La question sociale à la lumière de la philosophie), 791- VI p. M. 16. Stuttgart. Enke, 1897.
Suivant M. St., il appartient à la pliilosophie, impartiale par définition, de prononcer entre les partis politiques: habituée à considérer les choses sub specie œlernitatiSf elle signalera les réformes sociales nécessaires qui, permettant d'éviter les révolutions, sauvegarderont les intérêts permanents de rhumanité. La question sociale n'est pas seulement une question d'estomac ; il faut, pour la résoudre, des transformatious non pas seulement économiques, mais juridiques, religieuses, morales. De ces transformatious une réflexion synthétique, informée des faits et des théories, peut dès à présent indiquer le sens, en tenant compte à la fois de la « causalité », de la <( continuité » et de la « finalité » sociales, en un mot, des réalités historiques, de la marche qu'elles ont jusqu'ici suivie, de l'idéal vers lequel on peut les orienter (p. 1-66).
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L'ouvrage de M. St., recueil de leçons professées à Berne en 1890, se divisera donc naturellement en deux parties principales : l'une, plus spécialement sociologique (section I), retracera les origines et l'évolution des institutions sociales ; l'autre, plutôt politique et morale (section III), montrera dans quelle mesure et par quels moyens il faut actuellement leâ réformer pour hâter le progrès humain.
Ces deux parties sont reliées par une longue histoire de la philosophie sociale (section II, p. 175-511). M. St. prétend, en eilet, trouver dans les doctrines des philosophes, en même temps que des inspirations pour son propre système, les expressions conscientes des tendances qui travaillent à l'évolution des sociétés. Cette partie de son livre, dans laquelle d'Hippodamus à Nietzche peu de noms sont oubliés, rendra des services analogues à ceux du volume que nous présentait l'an dernier M. Barth. Seulement, tandis que M. B. se plaçait, en analysant les œuvres de ses prédécesseurs, au point de vue de la théorie et des méthodes, M. St. se place plutôt au point de vue de la pratique et des réformes.
A l'origine des sociétés, M. St. admet une sorte de communisme anarchique, dans lequel les hommes, unis par les seuls liens naturels, tels que celui qui unit l'enfant à la mère, ne distinguaient pas leurs femmes, n'avaient pas de propriété, ne reconnaissaient pas de droits. Ce n'est que peu à peu, les instincts devenant des coutumes, puis des lois, que l'humanité passe de la promiscuité à la monogamie, de la propriété collective à la propriété privée, de la communauté (Gemeinschaft) à la société (Gesellschaft), de la société à TÉtat.
Les circonstances diverses et sans doute variables de ce progrès, M. St. n'entreprend pas de les détailler. Mais il cherche à en définir les conditions psychologiques générales. Des états d'esprit déterminés correspondent aux différentes institutions. Ce sont les obstacles que rencontre, dans la promiscuité, rinstinct de conservation de la race, qui ont amené les hommes à l'idée de la monogamie. S'ils ont conçu la propriété, c'est que la cueillette des fruits naturels, au jour le jour, ne suffisait plus à leur faim. C'est pour sortir de l'état de guerre engendré par le conflit des intérêts personnels qu'ils ont reconnu le droit et demandé à l'État de le garantir (p. 153-4). M. St. explique' ainsi le progrès des institutions sociales par la multiplication et la différenciation des besoins et des facultés.
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C'est à cette méthode w psycho- génétique » qu'il demande des arguments pour ou contre les différentes théories qu'il rappelle. S'il repousse, par exemple, celle de Westermarck sur les origines du mariage, en préférant celle de Morgan, c'est que Westermarck lui parait prêter aux hommes primitifs, lorsqu'il pose la priorité de la monogamie, des sentiments trop complexes ou trop raffinés (p. 70-80). De môme, si M. St. n'admet pas de propriété privée aux origines, c'est que l'homme ne lui paraît pas posséder dès lors cette faculté de prévoir, d'amasser pour l'avenir, qui est la condition psychologique du besoin de posséder en propre (p. 80-90). Des considérations analogues lui servent à prouver qu'un contrat social ne saurait être au point de départ, mais seulement au point d'arrivée de la genèse psychique du droit (p. 143).
Quelles qu'aient été d'ailleurs les conditions complexes de l'évolution de la famille, de la propriété, de toute l'organisation sociale en général, il est possible de marquer, dès à présent, le sens et les résultats principaux de cette évolution. De la communauté primitive, le mariage tend vers une forme d'abord partiellement, puis pleinement individuelle (p. 77). C'est la propriété de plus en plus individualisée, d'abord des instruments, puis des animaux, puis de toutes choses, qui se dégage progressivement de la propriété commune (p. 90). La substitution d'une société réglée à la communauté, puis d'un État organisé à la société, a pour effet de mieux délimiter ce qui appartient en propre aux personnes (116) ; le droit se plie aux exigences de la différenciation individuelle (p. 152). Partout, eu un mot, la réglementation se substitue à l'anarchie pour faire passer l'humanité du communisme à l'individualisme (p. 91).
Mais, eu môme temps que cette tendance,, une autre se révèle, que l'évolution des éléments « mouvants » ilahilé) de la société rend plus sensible encore que celle de ses éléments « stables ». Que l'on considère en effet la marche, non pas seulement des droits, mais des langues, des religions, des philosophies, des morales, des arts, on constatera que, si tout tend à s'individualiser, tout tend aussi, du même coup, à s'universaliser (p. 132). En môme temps que chacun marque, de son cachet proprô, la langue qu'il parle, les langues veulent être parlées du plus grand nombre possible d'individus. Les religions font effort pour s'étendre sur le monde entier, en mente temps que la religion devient, de plus en
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plus, chose toute personnelle (p. 168). Les institutions, comme les doctrines, oscillent entre deux pôles : d'un côté rintérêt de Tindividualité, de l'autre, l'intérêt de la société, de l'espèce, de Thumanité (p. 511-514).
C'est à rharmonie de ces deux intérêts, le particulier et l'universel, que nous devons viser aujourd'hui (section III). Notre époque a pris une conscience claire du sens de l'évolution humaine. Il ne faut pas se le dissimuler : l'utilitarisme est désormais notre programme, mais un utilitarisme social. Nous voulons « le plus grand bonheur du plus grand nombre )> (p. 665-594). Nous devons, en conséquence, maintenant que l'individu a définitivement affirmé ses droits, lui rappeler ce qu'exige la solidarité humaine et ne pas craindre, conformément à ces exigences, de « socialiser » les institutions.
M St. n'est pas, en effet, de ceux qui attendent de la seule amélioration morale des individus les réformes sociales nécessaires. Il veut des transformations du Droit, et, pour les consacrer, un État puissant, capable de tenir la juste balance entre l'individu et la société. Spencer veut dresser « l'individu contre l'État » ; avouons qu'il faut dresser, dans bien des cas, « l'État contre l'individu » et remédier aux excès de l'égoïsme par la force des lois (p. 548). En fait, la propriété n'at-elle pas été maintes fois transformée jusqu'ici, conformément à l'intérêt social ? (p. 549-853). Quoi d'étonnant s'il exige aujourd'hui des transformations nouvelles, et réclame, par exemple, une limitation du capitalisme? Il y a un degré à partir duquel l'accumulation des capitaux, incapable d'apporter aucun plaisir nouveau à l'individu qui les possède, nuit à la société; celle-ci a donc le droit de se défendre contre les capitalistes (p. 869). L'État a déjà pris dans bien des pays la propriété d'un certain nombre de choses, forêts, moyens de transports, établissements d*iustruction publique; on peut concevoir qu'il en revendique d'autres, prenne des mesures pour éviter les crises agraires et industrielles, règle, par une habile distribution des impôts, la concurrence privée (p. 574 à 884). Un régime mixte est légitime, qui profite à la fois et des avantages de la propriété privée et de ceux de la propriété collective. Le plus faible, dans la lutte économique, a droit à la protection des lois (p. 607). Aux réformes qui ont permis la constitution des syndicats professionnels, créé des inspecteurs du travail, limité le surmenage des femmes
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et des eofants dans les fabriques, inauguré des caisses de retraite pour la vieillesse, d'autres doivent s'ajouter qui achèveront la « socialisation » du droit (p. 647). Il faut se contenter d'une liberté « relative » pour atteindre à une égalité « proportionnelle » (p. 603).
Mais, il ne faut pas l'oublier, les lois ne créent pas les idéeè, ce sont plutôt les idées qui appellent les lois (p. 650.
En conséquence une socialisation juridique serait une œuvre incomplète et précaire si elle n'était accampagnée par une socialisation idéologique. Le « matérialisme historique » peut être vrai des premières phases de la société : ce sont alors les besoins et les formes de la production qui déterminent les conceptions de la raison humaine ; mais celles-ci une fois constituées, donnant naissance à de nouveaux motifs d'action, à de nouveaux « impératifs », réagissent sur toute l'organisation sociale (p. 666). L'idée maîtresse et impérative de notre époque est celle de la solidarité humaine (p. 661). Par cette idée, dont la science rend la vérité palpable, toutes les œuvres de l'intelligence humaine doivent être» transformées et comme élargies. Les signes précurseurs n'en manquent pas : la religion, la morale, les arts eux-mêmes, se « socialisent» de plus en plus; triomphant du pessimisme, une « Renaissance sociale » va s'ouvrir, qui accordera le bien de l'individu avec celui de l'humanité.
Que, dans un ouvrage aussi considérable, quelques ambiguïtés doivent se glisser, cela va de soi. Les concepts destinés à embrasser une matière aussi vaste ne peuvent manquer d'être un peu flottants. Cette tendance à l'universalisation que M. St. remarque dans l'évolution des langues ou des religions est beaucoup moins sensible dans l'évolution des formes du mariage ou de l'État ; et surtout il n'est pas sûr qu'elle présente, ici et là, la même signification. Quelque équivoque subsiste sur la question des rapports du droit avec l'État. A la page 139 il est dit que le droit ne suppose pas l'État ; à la page 541 que, en dehors de l'État, le droit est inconcevable.
Quant aux « faits » sur lesquels s'appuie l'auteur, ils sont si nombreux que tous ne pouvaient être également critiqués. Souvent, son choix parait quelque peu arbitraire : pourquoi préfère t-il aux théories de Starcke ou de Grosse, sur le mariage primitif, celle de Morgan ? On n'en voit guère que des raisons de préférence personnelle. Sur la question de la
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ANALYSES. — PHIbOSOPHJK SOCIALE 167
propriété primitive, on voudrait une discussion plus sûre des arguments de Fustel» de Guiraud, de Vierkandt, dont les études précises sont singulièrement plus probantes que les revues de Laveleye.
Le principe de Touvrage lui-même est sujet à caution. Estil légitime de tirer, dès à présent, une nrarale de la sociologie ? et ne vaudrait-il pas mieux, pour l'avancement de la science, distinguer méthodiquement entre la théorie et la pratique, entre l'observation des faits et la prescription des devoirs? M. St. nous dit bien que la connaissance. des faits eux-mêmes dévoile de nouveaux impératifs (p. 653). Mais comment, suivant quelle règle et sous quelles conditions ceci conduit-il à cela? Jusqu^à ce que cette question philosophique soit vidée, toute tentative pour commander au nom des faits telle ou telle réforme sociale, reste suspecte d'arbitraire. Et le lecteur craint toujours que le souci de Tidéal visé par l'auteur ne l'ait guidé, inconsciemment, jusque dans la détermination des tendances qu'il découvre dans l'histoire.
Il reste que l'œuvre de M. St., aussi informée qu'il était possible de l'être, est pleine d'hypothèses fécondes en même temps que de revendications généreuses. De pareilles encyclopédies, qui supposent d'énormes travaux, rendront le grand service d'orienter des efforts plus spécialisés; elles permettent au lecteur de mesurer d'un coup d'œii, en même temps que les récentes conquêtes de la sociologie, les terres encore inconnues.
LESTER WARD. — Dynamie Sociology (Sociologie dynamique), 2 vol. de 706 et 690 p. (1883-1897). — The psychie factors of Civilization {Facteurs psychiques de la citilisation), 1 vol., 360 p. (1893-1897). — Outlines of Sociology [Esquisse de sociologie), 1 vol., 301 p., 1898, Macmillan et C^% New-York.
Ges trois ouvrages, parus ou réimprimés coup sur coup cette année, sont inséparables, puisqu'ils contiennent, de points de vue à peine différents, l'exposé d'une seule et même doctrine, d'un véritable système de philosophie sociale. Ge système, tout en les contredisant ou en les corrigeant sur plus d'un pointr est assez analogue d'intention et d'esprit à ceux de
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Comte et de Spencer, et c'est de leur méthode qu'il se réclame ; la sociologie y apparaît comme la conclusion de toute une cosmologie, essentiellement matérialiste, mécaniste et évolutionniste, et un positivisme un peu étroit et dogmatique s'y donne les allures de la rigueur scientifique. —Du moment que la sociologie est ou tend à être une science, elle suppose le déterminisme scientifique ; les faits sociaux, à la différence de complexité près, sont aussi nécessaires et prévisibles que les phénomènes chimiques ou vitaux. Mais il n'en résulte pas qu'ils dépendent immédiatement des lois biologiques ni que les difficultés en puissent être résolues par la comparaison de la société à un organisme. Une association humaine, quelle qu'elle soit, diffère d'un organisme en ce que chacun de ses membres peut, dans une certaine mesure, s'isoler de tous les autres; en ce que, aussi, elle ne possède pas un organe de conscience central, et qu'ainsi elle ne ressemble qu'aux métazoaires les plus humbles, « ou mieux encore, à ces êtres qui ne sont que des colonies de cellules à peine organisées ». — De même donc les phénomènes vitaux ne sont complètement expliqués que lorsqu'on en connaît les causes efficientes immédiates, de même on ne peut comprendre les causes des actions humaines qu'en les cherchant dans des états internes, du point de vue de la finalité ; c'est sur la psychologie que doit avant tout s'appuyer la sociologie.
Une fois reconnue la nature psychologique des forces sociales, les lois nous en apparaissent non seulement comme différentes de celles du inonde inorganique, mais comme opposées. Ces forces ne sont toutes que des variétés d'une seule, le désir, et le désir à son tour tend au plaisir. Seulement, par l'effet de la concurrence et de la sélection, quelque chose de nouveau apparaît, ce que l'auteur appelle l'intuition : c'est la faculté de saisir des rapports, de relier par la pensée le moyen à la fin, le plaisir à ses conditions ; toujours par l'exercice et la sélection, elle devient l'habileté pratique, l'esprit d'invention, et, à son plus haut degré, le génie scientifique. Ainsi l'intelligence n'est pas une force, mais guide et oriente les forces véritables, le sentiment, le désir : elle est la faculté de convertir les moyens en fins. Il suit de là que, dans la nature, c'est le milieu qui transforme l'animal ; dans l'humanité, c'est l'homme qui transforme le milieu. Par la sélection naturelle, outre que le succès n'est jamais qu'un hasard, il est toujours payé cher, et n'est jamais complet non
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plus : jamais l'être n'est aussi pleinement développé que s'il s'était trouvé placé dans des conditions appropriées à sa nature et intelligemment choisies : aussi l'homme peut-il améliorer les productions naturelles. L'intelligence, en effet, tend moins à la fonction qu'au sentiment qui en résulte. Seule elle est économe de force, seule elle peut réaliser le maximum de jouissance avec le minimum d'efforts; elle substitue à la méthode naturelle une méthode artificielle ; et en ce seus, tout dans l'humanité est artificiel, la société aussi bien que le langage, la religion comme la science. Les accidents heureux que la nature n'eût perpétués qu'au prix d'une sélection sanglante, l'intelligence les conserve directement par art et artifice, en remplaçant l'effort direct et violent vers une fin parla recherche oblique et réfléchie des moyens. Les formes diverses que prennent ainsi, sous l'action directrice de l'intelligence, les désirs essentiels de l'homme, constituent proprement les forces sociales, objet propre de ce qu'on peut appeler la statique sociale; et cela, même si, par leur action répétée et la multiplication de leurs effets, elles produisent un progrès d'ensemble : car, pour M. W., l'étude de toute action qui se répète normalement, suivant une loi immuable, la physiologie du corps humain, par exemple, aussi bien que son anatomie, rentre dans ce qu'il faut appeler la partie statique d'une science. M. W. propose de ces forces la classification suivante :
( Présen'alrices * Po»^^»^^ : recherche du plaisir. ) ' négative : fuite de la douleur.
/ n«„-«j„««-;^„ i directes : passions sexuelles. ( neproduclrice. | indirectes : affections familiales.
^ Esthétiques.
Non essentielles, ) Émotionnelles {sympathiques, morales, religieuses). f Intellectuelles.
Les premières sont, au fond, simplement conservatrices de l'ordre social ; les secondes, par l'accumulation des connaissances, sont seules progressives.
De là la possibilité, à côté de la statique, d'une dynamique sociale, M. W. entend par là une sociologie appliquée, un art social reposant sur la science sociale et en dérivant. Si ce qui distingue l'action humaine du fait physique c'est son caractère « téléologique », ce caractère n'apparaît jusqu'ici que dans la conduite individuelle. Si, dans les relations de rliomme avec la nature, s'est substituée, à la loi naturelle de
Forces essentielles.
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170 L*ANNÊK SOCIOLOGIQUE. I898
la coDCurreace, la loi humaine de radaptation intelligeote, dans les relations des hommes^ entre eux triomphe encore la loi naturelle ; c'est elle qui trouve son expression consciente et systématique dans la doctrine individualiste et anarchique, la doctrine du « laissez laire ». Or, cette loi ne Iriomphequ'au plus grand détriment de la société dans son ensemble ; elle ne s'exerce, comme toujours, qu'avec une immense déperdition de forces et de bonheur; c'est ce que M. W. appelle le « frottement social ». Qu'on ne dise pas, par exemple, que la concurrence commerciale a pour effet d'abaisser les prix ; elle peut avoir pour effet de les hausser, puisqu'elle s'exerce par la réclame, que la réclame, devenant une nécessité pour tous les producteurs, les force à hausser leurs prix, et qu'en fin de compte elle vient ainsi à être payée par le consommateur. — De là l'idée d'une vie sociale assez fortement intégrée pour devenir consciente d'elle-même et de ses intérêts collectifs, pour appliquer la méthode scientifique, la recherche des moyens en vue d'une fin qui est le bonheur général. Cette méthode sera tout autre chose que morale, si la morale est essentiellement un procédé de coercition ou d'inhibition qui, directement, et pour ainsi dire violemment, par ordre ou par défense, prétend produire ou supprimer les actes utiles ou nuisibles à tous. L'art social, comme tous les arts, reposera sur la relation scientifiquement établie de cause à effet, par suite, de moyen à fin. La législation deviendra essentiellement une imention sociale tout à fait analogue à ce qu'est, dans l'activité individuelle, l'invention mécanique. Et ainsi la phase vraiment rationnelle de la société sera une phase de (c législation altractixe », où, en vertu des lois mômes de leur nature, de leurs propres désirs et tendances, les hommes seront amenés, par un art savant, à faire spontanément le bonheur de tous avec leur propre bonheur. Alors seulement la société sera proprement un organisme. Et le seul moyen pour y arriver, c'est la science, la science concrète, positive : ni la religion, ni le gouvernement jusqu'ici n'ont été des agents de progrès, mais seulement les conditions de la vie sociale dans sa période empirique. La science enfin ne pourra donner tous ses effets et les multiplier que si elle est intégralement et également répandue partout, communiquée à tous. Et M. W. termine sur ce tableau d'un socialisme scientifique et idyllique qui, malgré ses protestations, témoigne d'un optimisme vivace.
Sans entrer dans Texamen de cette doctrine considérée en tant que système, remarquons que, hautement scientifique de prétentions, elle ne Test guère peut-être dans sa démarche ni dans son dessein. Ce n'est qu'en se désintéressant, momentanément au moins, des applications possibles, qu^une science se constitue et progresse ; Tinvention et Tart dérivent de la science, mais restent à côté et hors délie ; en tendant toujours à Futilité, le savant risque de laisser échapper les vérités les plus précieuses, dont les conséquences pratiques n'apparaîtront . peut-être qu'après des siècles ; et la sociologie, plus que toute autre science encore, doit se garder de Tempirisme politique.
Ce que M. W. appelle la statique sociale reste donc la seule partie proprement scientifique de la sociologie; s'il peut y avoir dans une science une partie dynamique, ce ne saurait être en aucune fa<;on la partie appliquée, mais bien celle qui étudie les lois dévolution et de changement. Or, sur ce point, la pensée de l'auteur reste -fort équivoque : le passage de Tempirisme à Tart social se fera-t-il brusquement, d'un seul coup? Ou bien lentement, régulièrement? Et en ce cas, le véritable objet de la dynamique sociale ne devait-il pas être d'essayer d'en déterminer la loi d'évolution? d'en rechercher les premières étapes dans le passé et par là d'en augurer l'avenir ? Mais toutes les indications qui nous sont données sur les transformations de la famille, de l'État, des religions ou des arts semblent rentrer, pour M. W., dans la statique, résulter fortuitement de la concurrence, de sorte que l'œuvre de la raison sociale semble rester toute à venir, sans racine dans le passé.
Mais, sans parler de théories de détail ingénieuses ou originales, ce système est instructif, par le témoignage qu'il nous apporte. C'est que, môme en se plaçant au point de vue le plus strictement, voire le plus étroitement positiviste, il faut reconnaître aux phénomènes sociaux une base avant tout psychologique : en dehors des désirs ou des idées humaines, on n'en saurait trouver aucune explication possible ou légitime. D. P.
Ed. VLXCENT. — The social Mind and Education {Ves-
prit social et ^éducation). 1 vol. ISo p., 1897, Macmillan and C% New-York.
Cet ouvrage représente encore la tendance pratique ; c'est
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un eflort pour appliquer la sociologie à l'éducation. Le but de réducalion est, selon Tauteur, de développer la conscience sociale ; pour cela, il faut déterminer ce que peut être cette conscience, comment elle peut se former, les rapports de son développement avec le développement individuel ; enfin, déduire de là un plan d'études ; et tels sont les sujets des différents chapitres du livre, qui, sans prétention à l'originalité, valent par la netteté et l'étendue de l'information. — Sur le premier point, M. V. rappelle qu'il ne peut s'agir de restaurer, sous le nom de conscience sociale, une entité métaphysique et abstraite : tous les phénomènes sociaux se passent dans la conscience individuelle; mais dans cette conscience même réside toujours un élément qui n'est pas strictement individuel et que constitue l'ensemble des opinions, des sentiments, des traditions de la société tout entière ou de tout un groupe social. Si une telle action, pourtant diffuse et inaperçue de ceux-mêmes qui la subissent, est bien un fait social, elle n'est pas encore une conscience de soi sociale (self consciomness) ; pour que celle-ci apparaisse, il faut que celte action devienne consciente, toujours dans la conscience jndividuelle, de son propre caractère collectif. Ainsi, la société prend conscience de soi dans un individu, et lorsque cet individu se rend compte qu'un sentiment ou une idée sont communs en fait à tout le groupe, et aussi, et le plus souvent, lorsqu'il se rend compte que l'idée ou le sentiment peuvent et doivent le devenir, que tous les individus du groupe ne peuvent pas ne pas arriver à les partager s'ils les examinent du point de vue convenable. Dès lors, c'est la science,, dans ses résultats ou sa méthode, qui forme le contenu essentiel de la conscience que la société peut prendre d'elle-même.
Cette conscience, comme la conscience individuelle, enveloppe deux aspects inséparables ; elle consiste à la fois à distinguer les choses et à les relier entre elles, à analyser et à synthétiser; il n'y a science que là où les diverses connaissances sont reliées en un corps de doctrines; il n'y a, de même, pleine conscience sociale, c*est-à-dire science de la science, qu'où il y a unification des diverses sciences. Suivant quelle loi cette unification se produit, la théorie d'Auguste Comte suivant laquelle les diverses sciences se supposent et s'impliquent Tune l'autre, des plus simples aux plus complexes, nous le fait concevoir. La sociologie, qui enve-
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loppe toutes les autres, en devient ainsi comme la synthèse la plus haute, et s'il n'y a de conscience sociale que fondée sur une science unifiée, elle ne pourra donc se fonder aujourd'hui que sur la scientia scienliarum qui est la sociologie.
Reste à savoir maintenant si la loi d'évolution de la conscience de l'humanité est applicable à l'évolution de l'individu, si Ton peut, en d'autres termes, l'appliquer à l'éducation. L'auteur rappelle, par d'amples citations, comment la comparaison de l'humanité à un individu qui apprendrait continuellement, est devenue, grâce à la loi embryogénique d'après laquelle l'ontogénie reproduit la phylogénie, d'une simple mélaphore, une doctrine scientifique. Mais, quelle qu'en soit la valeur, on ne saurait l'appliquer à l'éducation sans tempéraments : l'individu ne reproduirait exactement l'évolution de l'espèce que si celle-ci avait eu une rigidité toute logique, s'il ne se rencontrait rien en elle de fortuit. S'il n'en est pas ainsi, il est clair qu'il y a des étapes inutiles, par lesquelles l'individu n'est pas tenu de repasser : l'éducation ne devra donc reproduire l'évolution de l'espèce qu'avec de savants et bienfaisants « raccourcis,». — On pourrait ajouter, en allant plus loin que l'auteur, que pour que l'évolution spécifique se reproduisît exactement dans l'individu, il faudrait supprimer toute éducation : toute éducation, en eflet, soumettant l'individu à des influences voulues et préméditées, est en ce sens artificielle. — Conclusion : l'éducateur doit tendre à satisfaire à la fois à la nécessité de l'évolution naturelle et à la nécessité aussi urgente du « raccourci ». — Nous ne dirons rien du plan d'études déduit de ces principes, sinon qu'à tous les degrés il tend à coordonner les connaissances en une unité philosophique, sitôt après les avoir exposées sous forme isolée et analytique.
Un des intérêts de ce livre réside dans l'effort de M. V. pour préciser l'idée d'une conscience sociale, que nous avons déjà rencontrée, plus confusément, chez M. Ward. La notion en reste pourtant ici encore hésitante entre l'analyse scientifique et l'idéal pratique : on la représente comme une fin à laquelle tendrait le progrès social ou que devrait . réaliser l'éducation, plutôt que comme un fait étudié en tant que fait, ou une loi tirée des faits. — Un autre trait à signaler chez les penseurs américains, ce sont leurs prétentions extrêmes, et peut-être dangereuses : la sociologie est ici présentée et définie comme la « Scientia scientiarum ». Or, ce terme ne
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174 l'axkre sociologique. 1898
peut désigner que la synthèse, Tunification supérieure de toutes les sciences, et en ce sens il ne peut s'appliquer qu'à la philosophie ou à la métaphysique. La sociologie ne coordonne pas, ne synthétise par les autres sciences, mais simple^ ment, étant la plus complexe de toutes, elle les suppose toutes avant elle, s'appuie sur elles toutes, leur emprunte à toutes ; pas plus que la biologie ou la physique, elle ne peut prétendre à fournira elle seule une philosophie: il faudrait pour cela qu'elle cessât d'abord d'être une science particulière, qu'elle renonçât à déterminer les lois propres des phénomènes sociaux. Or, son ambition est justement de se constituer définitivement en science particulière, et cette ambition doit lui suffire.
BALDWIN. — Social and Ethical Interprétations in mental development. A study in social psychology {Interprétation sociale et morale du développement mental), Macmillan et C^ New-York, 1897, l vol., 874 p.
Le problème central de ce très intéressant et suggestif ouvrage est celui des relations de Tindividu et de la société; ou encore, si l'on veut, de la psychologie et delà sociologie. La méthode génétique, sans être historique ni anthropologique, consiste à étudier Torigine des phénomènes sociaux dans le développement mental de l'enfant, puis à appliquer les résultats fournis par la psychologie infantile à Tétude directe de la société; et ainsi elle suppose à la fois et vérifie sans cesse la loi suivant laquelle le développement collectif ou spécifique se reproduit et se répète dans le développement individuel. Pour M. 6, toute la vie psychologique est essentiellement sociale; l'homme n'apprend à rien connaître, hors de lui comme en lui-môme, que par ses relations avec ses semblables, à mesure qu'il les distingue mieux les uns des autres, et qu'il enrichit davantage sa notion de ce que c'est que la personne, le moi; et cette notion lui sert tout ensemble à interpréter autrui et à se comprendre soi-même. De là trois phases, à la fois logiques et observables, dans son développement mental : d'abord, la reconnaissance de l'être humain avec telles ou telles qualités, en tant que simple connaissance objeetive, ou comme dit l'auteur, « projective »; puis par le mouvement, l'eflort, l'imitation, un essai pour reproduire ce
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qu'il vient ainsi de connaître; s*il y réussit, sa connaissance devient «< subjective », 8*accompagne de l'idée du moi individuel opposé à autrui; plus tard enfin, il interprète autrui d'après soi, lui prête les propriétés internes dont son expérience imitative lui a permis d'enrichir la connaissance initiale : et c'est la phase dite « éjective ». « Ce que 1^ personne pensé d'elle-même est comme un des pôles ou une des extrémités d'une opposition qui constitue le senti ment de la personnalité en général, et dont l'autre pôle ou l'autre extrémité est ridée qu'elle a d'autrui; de sorte qu'il est impossible et d'isoler à aucun moment la pensée qu'elle a d'elle-même, et de dire qu'en se pensant soi-même elle ne pense pas essentiellement aussi autrui » (p. 10). C'est donc en m'essayant à imiter ce que je connais de la personnalité d'autrui que j'apprends à connaître ma propre personnalité, et c'est en attribuant à autrui les découvertes que j'ai faites dans mon expérience imitative et individuelle que je finis de le connaître. En ce sens, on peut dire que le processus essentiel du développement mental est à la fois imitation et invention, imitation active, qui adapte à mes forces, à mon inexpérience ce que je vois d'autrui, et qui par là est déjà invention ; invention fondée sur la connaissance d'autrui et issue d'elle, et qui par là est à son tour une imitation^ imitation et invention enfin essentiellement et profondément sociales. De là encore une double attitude mentale, très visible chez l'enfant : en présence de ce qu'il voit d'autrui sans l'avoir encore compris et imité, sans se l'être assimilé, attitude craintive, respectueuse, obéissante; puis effort pour agir, réaliser ce qu'il s'est assimilé d'autrui, attitude active et agressive.
Mais ridée de la personne n'est pas encore complète. En présence de son père et de tout ce qu'il ne comprend pas ni ne peut imiter de sa conduite ou de ses sentiments, l'enfant conçoit l'idée d'une personne parfaite, d'un moi qui doit ou devrait être; à côté de l'idée plus ou moins claire qu'il a et de sa personnalité propre et de celle d'autrui, il conçoit le moi moral, incarné tour à tour dans le père, dans la loi de la famille, dans la loi de la cité, dans la loi même de l'univers, en Dieu. Ainsi les trois facteurs constitutifs de la pensée humaine sont trois aspects de la notion de personne, tous trois sociaux; et le contenu moyen en forme, à chaque époque, ce queBaldwin appelle l'hérédité sociale, par opposition à l'hérédité physiologique, trésor commun qu'il faut que l'individa
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s'assimile, même pour l'enrichir encore, et telle que nul ne peut ni penser, ni vivre s'il est en trop entière contradiction avec elle. La loi sociale n'est plus en ellet celle de la survivance du plus apte, mais celle de la suppression ou de la (( neutralisation » du moins adapté au milieu social, l'antisocial, le criminel, le fou. L'homme dé génie lui-même n'est vraiment digne de ce nom et n'est reconnu par l'humanité, que s'il ne contredit pas, en le dépassant, l'état moyen de son temps. Et sans doute il peut y avoir opposition parfois entre la pensée de l'homme de génie et l'héritage collectif; mais la pensée, même la plus individuelle, est sociale encore, soit par ses conditions d'origine, soit par la notion d'une personnalité idéale à laquelle elle se réfère nécessairement; et ainsi le conflit n'est plus que le désaccord, plus ou moins temporaire, de deux pensées de même nature, également sociales et logiques, sans que la divergence en exprime rien d'irréductible, rien que ne puissent tôt ou tard résoudre les progrès de la raison commune.
Ces principes posés, l'auteur en cherche la confirmation dans l'analyse génétique des divers sentiments humains, puis des diverses espèces d'action, caractérisées par leurs fins propres, et partout il reconnaît la nature sociale de l'àme humaine : dans l'origine des émotions instinctives ellesmêmes, comme la pudeur ou la sympathie; dans les calculs intellectuels et égoïstes, qui impliquent toujours la détermination corrélative d'un moi et d'un non-moi; dans les sentiments les plus élevés enfin, où le moi moral et idéal joue le premier rôle.
La seconde partie retrouve dans Tétude directe de la société les principes découverts dans l'âme individuelle ; l'auteur y oppose sa conception de la société à celle des principaux penseurs contemporains. MM. Tarde et Durkheim, par exemple, ont, selon lui, déterminé, de manières qu'il juge assez voisines (la « contrainte » de l'un étant une contrainte morale, une suggestion, analogue à ce que l'autre appelle imitation), le processus sociologique, mais il reste à en déterminer la matière ; ils n'ont pas dit ce qui pouvait être objet d'imitation ou de contrainte sociale. Or, il faut reconnaître que cette matière consiste en des pensées, si par là on entend toute sorte d'états intellectuels (imaginations, connaissances, etc.). L'acquisition de ces pensées peut être décrite comme une dialectique du développement social, parallèle et analogue à la
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dialectique du développement individuel : ce n*est que Tenrichissement progressif de Tidée de la personne humaine sous ses trois aspects inséparables : idée de ce que je suis, de ce qu'est autrui, de ce que doit être l'humanité. Tout le mécanisme s'en peut ramener au conflit ou à l'accord de deux forces : la force « particularisatrice », qui est l'individu, et la force « généralisatrice », qui est la société même dans son ensemble. D'où ces conclusions (p. 509) : 1° « La matière de l'organisation sociale est la pensée, dont Tattribut essentiel est d'être commune {publicity), et naît de son attribution, dans l'esprit de celui qui pense en société, à un moi commun; et 2* la méthode ou le type du fonctionnement de l'organisation sociale est l'imitation ». Et encore (p. 521) : «Le progrès social est analogue au développement de la conscience, plutôt qu'au développement de l'organisme biologique. »
Ainsi le résultat dernier des analyses si précises, si riches, si neuves de M. B. est de mettre hors de copteste le caractère psychologique des faits sociaux, ot nul sociologue, non pas même M. Tarde, ne le reconnaît plus formellement. Mais il va plus loin encore, et, pour ainsi dire, intervertit la position du problème : non seulement pour lui la sociologie est une science à base psychologique, mais inversement la psychologie semble rentrer dans la sociologie, puisque la forme sociale se retrouve jusque dans les éléments de la pensée individuelle. Etsur ce point, peut-être y aurait-il quelques réserves à faire. A rigoureusement parler, la théorie de M. B. n'irait à rien moins qu'à rendre la vérité même relative à Tacceptalion sociale ; et l'embarras se manifeste dans les cas où un conflit éclate entre la pensée individuelle et la pensée collective, où un homme de génie peut avoir raison et raisonner juste contre l'opinion de tous. Il ne suffit pas en effet de dire, très justement d'ailleurs, que dans ce cas encore l'homme de génie méconnu se réfère à une humanité idéale, se fonde sur l'acceptation virtuelle de sa pensée par une société future ou parfaite. Lui aussi, en effet, donne un vêtement social, si l'on peut dire, à une exigence logique, mais cette exigence n'en n'est pas moins d'essence logique et non sociale. Il faudrait donc distinguer entre les lois, la forme de la connaissance, impersonnelle, absolue, et la matière où elle se réalise, expérimentale et par suite sociale. Il est vrai que ces lois ne se manifestent qu'appliquées, c'est-à-dire immanentes à des données sociales; mais elles n'en restent pas moins
K. DuRKHBiM, —• Année sociol., 1898. 12
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178 L'ANiXÉE SOCIOLOGIQUE. 1898
iûdépendautes d'elles et supérieures à elles. L'opposition de moi et d autrui, de la personne individuelle et de la personne absolue n'est que Tincarnation, le symbole expérimental de la dualité logique et métaphysique du sujet et de l'objet, et non la cause ou l'origine de celle-ci.
De môme qu'elle doit rester subordonnée à la logique, de même la sociologie ne doit pas prétendre absorber la psychologie en elle. Des théories comme celles de M. B. et celles, très voisines, de Josiah Royce, si elles sont précieuses pour la science de Tàme humaine, ne sont pas sans danger pour la science sociale. La psychologie étudie le processus intellectuel ou sentimental ; la sociologie n'en doit étudier que les réalisations concrètes, matérielles, historiques. C'est la science des . effets externes (lois, institutions, mœurs, événements) des sentiments intimes. S'appliquant indifféremment à toutes les conditions historiques, des analyses aussi formelles que celles de M. B. ne peuvent expliquer de la société que le fait même de la Vie sociale. Or, c'est là le postulat de la sociologie plutôt qu'un problème sociologique, de môme que le problème de la vie appartient à la chimie plus qu'à la biologie, ou le problème de l'espace à la métaphysique autant qu'à la géométrie. Si elle doit se défendre contre ceux qui prétendent la faire rentrer dans la biologie ou telle autre science plus simple, la sociologie ne doit pas moins, semble-t-il, se garder de toute prétention à l'universalité; pour vivre, toute science doit se définir, c'est-à dire se circonscrire et se borner.
E. SANZ Y ESCARTIN. — Llndividu et la Réforme sociale.
Trail. Dietrich Paris, Alcan, 1898, 390-yiii p.
M. S. s'iuterroge, comme M. Steiu, sur les rapports de la société avec rindividu. Mais c'est à TÉtat (lu'il s'oppose : son ouvrage, — sorte d'édition espagnole amplifiée du petit livre de Ziegler, — est un appel à l'initiative morale. L'auteur prêche la nécessité du travail et de l'épargne, rappelle les devoirs des riches à côté de ceux des pauvres, montre ce que peut l'amour du bien moral, le sentiment religieux, le goût du beau, l'esprit juridi(iue. De l'instruction obligatoire à l'émancipation civile et économique des femmes, il est peu de questions sociales à propos desquelles M. S., empruntant des exemples à l'Espagne, des modèles aux Anglo-Saxons, et des citations aux auteurs de tous les pays, n'ait un bon conseil à proposer. A ses yeux, les socialistes ont tort d'attendre la réforme sociale de simples
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changements dans les rapports économiques : « Si Tordre économique représente certainement les conditions primaires pour le développement de la vie rationnelle, la raison, une fois formée, est ce qui dirige l'existence et règle ses voies ». Cultivons donc la raison, et les sociétés s'amélioreront naturellement.
Cet intellectualisme sentimental — éloquemment formulé d'ailleurs,— peut sans doute, en convainquant les individus, avoir quelque action sur la marche des sociétés. Toutefois, s'il est avéré que la conduite des individus est en grande partie déterminée par la constitution môme des sociétés dans lesquelles ils vivent, une étude sociologique objective ne serait-elle pas, indirectement, plus utile que vingt prédications morales ?
Fft. HAYMANN. — Jean-Jacques Rousseau's Sozialphilosophie,
40]-x p., M. 10, Leipzig, Veit et C'% 1898.
A la fois précise et systématique, cette étude est une des plus approfondies qui aient été consacrées à la philosophie sociale de Rousseau. Si cette philosophie a donné lieu à tant de contresens, et est, encore aujourd'hui, plus criti(iuée que comprise, c'est qu'on en détache ordinairement des « thèses » plutôt qu'on n'essaie d'en reconstituer le « système ». M. H., tentant cette reconstitution, montre que le problème que se pose Rousseau est celui-ci : « Comment, puisque la recherche de l'intérêt individuel est légitime, peuvent se légitimer les obligations sociales »? Le « contrat social », que Rousseau ne présente nullement comme un fait historique, est la condition idéale qu'il faut poser pour que ces obligations soient consenties, pour que l'intérêt soit «< d'accord avec la justice » , pour que la puissance sociale enfin, au lieu de s'imposer par la seule force, ait une valeiu* morale. De cette condition une fois posée, découle la constitution de la « liberté civile, que Rousseau distingue soigneusement de l'indépendance naturelle », et de la « volonté générale » qui, distinguée de la somme des volontés particulières, servira de fondement à la « sctuveraineté populaire ».
Une critique des idées politiques de Rousseau, inspirée de la philosophie sociale de Stanimler, termine ce remarquable ouvrage.
P. TOËNNIES. — Ueber die Grundthatsaohen des socialen Lebens (Faits fondamentaux de la vie sociale), 75 p., 60 pfg., Berne, Steiger, 1897.
Après avoir limité la valeur de la théorie organique et distingué le point de vue biologique du point de vue proprement sociologique,
M. T. retrace révolution des institutions fondamentales de la vie sociale : le mariage et la propriété.
Il les montre, comme M. Stein, se dégageant peu à peu du communisme primitif pour s'individualiser de plus en plus, et servir ainsi au développement de la personnalité.
Mais, dans la société moderne, les différentes classes profitent inégalement de ces institutions. Par une mauvaise distribution de la richesse, leur équilibre se trouve faussé, et la plupart de leurs avantages perdus. Parce qu'elle ne songe qu'à accroître sou capital, la classe capitaliste ne respecte plus le mariage : il n'est plus qu'un moyen pour l'addition des propriétés. Inversement, parce que la classe prolétaire ne possède pas assez, elle ne peut fonder et entretenir de familles stables. Le mariage est avili, ici par l'absence, et là par l'excès de la propriété. L'œuvre des temps modernes doit donc ôlre de réconcilier, pour ainsi dire, en les restaurant, ces deux institutions fondamentales : par leur rénovation seule, les personnalités pourront se développer librement. C. B.
Cfl. MISMER. — Principes sociologiques, 2^^ édition, 286, xi p.
Paris, Alcan.
C'est la seconde édition, revue et augmentée, d'un livre dont les chapitres furent d'abord publiés, il y a vingt ans, par la Rcime de la philosophie positive. L'inspiration en est positiviste et naturaliste. Liberté, Égalité, Fraternité, sont des utopies de l'âge métaphysique. Remettons l'homme à sa place dans la nature ; cherchons les grandes lois cosmiques auxquelles, comme toutes choses, il est soumis. Nous serons amenés à reconnaître que « la clef de l'ordre moral et social aussi bien que de l'ordre matériel se trouve dans la gravitation ». Les lois de la gravitation nous enseignent la solidarité et la perfectibilité^ principes universels et éternels qui ne risquent pas, eux, d'être démentis par les faits : étant d'ordre naturel, ils sont nécessairement applicables à l'ordre social. Par la mise en pratique de ces principes, la politique, la pédagogie, la morale doivent être renouvelées : ils « dicteront le Credo de la religion future ». C. B.
PILLON. — L'Année philosophique, 8° année, Paris, Alcan, 1898, p. 312, in-8**. Fait comme toujours une place importante à la bibliographie sociologique française, p. 249-280.
m. — DIVERS
Annales de l'Institut international de Sociologie,
publiées sous la direction de René Worras, secrétaire
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général, t. IV, contenant les travaux du troisième congrès tenu à Paris en juillet 1897. — Paris, Giard et Brière, 1898, 1 vol. in-8% 589 pages.
Ge volume réunit les mémoires et travaux présentés au troisième congrès de Tlnstitut international de sociologie, et résume les discussions et observations qu'ils y ont provoquées. — Le sujet qui tient la place la plus considérable est la théorie organique des sociétés : rappelée et défendue dans les travaux de M. Novicow et de M. Lilienfeld (la communication de M. de Lilienfeld est la fin de l'étude parue dans le volume précédent sur la Méthode graphique en sociologie), elle est vivement critiquée et condamnée par M. Tarde, qui y oppose la théorie psychologique dont ses propres ouvrages sont inspirés, par M. Casimir de Kranz qui soutient le matérialisme économique, par M. Ludwig Stein qui préconise une méthode historique et psychogénétique dont il a ailleurs développé les principes ; une dicussion prolongée où ont pris part, en outre, MM. René Worms, Steinmelz, Starcke, Garofalo, Limousin, Karéiev, Espinas, semble au total avoir confirmé la condamnation de Torganicisme, encore qu'elle n'ait pas ébranlé la confiance de M. Novicow.
M. Ludwig Stein présente un court travail sur la définition de la sociologie, qui se borne à indiquer la position générale des problèmes. M. René Worms étudie la place et le rôle de l'expérimentation en sociologie. M. Giner de los Rios offre un court travail sur « la science comme fonction économique de la société ». — M. Steinmetz, en une intéressante contribution, détermine et analyse une forme de sélection qui concerne particulièrement la sociologie : la sélection indirecte ou corollaire (la perte d'une qualité amenant la perte de la croissance d'autres qualités positivement ou négativement liées à elle et inversement).
M. Pedro Dorado considère brièvement « le rôle de la justice criminelle dans l'avenir ». — M. Garofalo étudie le « cerveau social et le cerveau individuel » et fonde là-dessus un certain système de représentation politique. — M. Starke, de nombreux faits primitifs ou anciens, réunis et comparés, croit pouvoir dégager cinq lois principales de l'évolution politique (par exemple : « Les tâches politiques ont toujours été les mêmes et elles le sont restées, tandis que les moyens de les résoudre ont été extrêmement variables », « Le pou-
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ue se trouve toujours entre les mains de ceux qui ar leur activité les possibilités économiques du il s'efïorce ensuite de vérifier ces cinq lois dans e actuelle. M. Raoul de la Grasserie ajoute à ses prieures sur les idées d'autocratie et de démocratie jur l'évolution de Tidée de monarchie : il recherche vraie nature de cette idée, puis en décrit Tévoluverses sortes, l'état contemporain, et en esquisse stinée probable.
le Loria veut montrer « l'importance sociologique
économiques sur les colonies ». M. Alfred Lam-
ie « l'obligation sociale de l'assistance ». M. Lester
eut sur des idées qu'il avait déjà indiquées ,
spécialement les phénomènes de douleur et de
point de vue social : la thèse soutenue est que
économie de la douleur, pratiquée par la vie
t inférieure, doit se restreindre de plus en plus, et
lomie positive du plaisir, par contre, se développe
civilisation.
le contient en outre les discours d'ouverture et de Congrès, et la liste des membres et des associés t international de sociologie.
PIN AS. — Les Origines de la Technologie,
►logique. — Paris, Alcan, 1897, 1 vol. in-8", 290 p.
les diverses philosophies de l'action, non plus, le fait d'ordinaire, dans leurs relations à des théostraites, mais dans leur rapport avec l'état des arts iniques, déterminer les influences réciproques des îs faits et des faits sur les idées, tel est le point de lu d'où M. Espinas considère la civilisation grecrigines au iv® siècle. Il y distingue deux grandes a première est celle de la technique « physico-théoles idées religieuses dominent et endorment Tactiine ; d'abord effrayé de la puissance arbitraire des •mme en vient peu à peu à concevoir les différents e des dons gratuits de leur munificence, et qui ne re par suite ni modifiés ni améliorés ; l'instrument une « projection organique » de son propre corps, à peu des progrès techniques sont accomplis;
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d'abord consacrés aux temples, les chefs-d'œuvre de Taclivité humaine sont bientôt appliqués à l'usage : c'est la période de Vorganon, de l'outil manié à la main et guidé par le dessein immédiat de l'homme, par opposition à la machine proprement dite qui semble, une fois montée, marcher d'elle-même; du levier à la trirème, de la mesure du temps ou de l'espace à la médecine, c'est alors que toutes les techniques se définissent et se « laïcisent ». Et à ce second âge correspond une philosophie nouvelle, dont l'idée directrice est celle de l'art humain et de sa puissance. Elle prend pourtant deux formes antithétiques : avec les écoles naturalistes des sophistes et de Démocrite, elle oppose l'art à la nature, tantôt pour subordonner celle-ci à celui-là ou celui-là à celle-ci, tantôt, avec Protagoras et Démocrite, pour tenter de les concilier et de faire de l'un le prolongement de l'autre : c'est la philosophie de la « fabrication humaine ». Mais par contre, avec la métaphysique spiritualiste et religieuse, née dans les sanctuaires, inspirée par des prophètes ou des réformateurs comme Pythagore ou Empédocle, précisée par des pliilosophes comme Socrate, ce sont les rapports de Dieu au monde, comme d'un démiurge à son œuvre, qui sont mis en plein relief; c'est la philosophie de la « fabrication divine ». Au seuil du v** siècle enfin, une conception nouvelle va se dessiner, celle du développement organique; et c'est là que s'arrête ce premier volume, qui en fait désirer d'autres.
Il est manifeste que ce tableau de l'évolution des techniques, et de l'évolution d'idées qui l'accompagne, est précieux à plus d'un titre pour le sociologue. Une évolution de ce genre, en effet, est une œuvre collective beaucoup plus qu'individuelle ; les découvertes qu'elle comporte sont assez simples et assez lentes pour qne, si tel individu ne les avait pas faites, elles eussent pu rêtre par un autre ; par là l'élément accidentel ou exclusivement historique est réduit au minimun, et les lois qui s'en dégagent semblent d'une nécessité moins hypothétique et relative qu'ailleurs. Bien qu'à les considérer en elles-mêmes, des études comme celles ci appartiennent à l'histoire encore plus qu'à la sociologie, elles en sont comme la préparation immédiate, et constituent comme le fonds où elle doit directement puiser.
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A. GROPPALI. -— Le teorie sociologiohe di Rob. Ardigo, broch. Lxvii p., Socca édit., Turin, 1898.
L'auteur de cette brochure semble considérer les théories d'Ardigo comme le grand effort sociologique du siècle et les traite couramment « d'œuvre michelangélesque ». — Il les réduit dans son analyse aux points suivants : 1® Une science n'existe que si elle a un objet dVîtude qui lui appartienne en" propre, et les lois qu'elle détermine ainsi ne peuvent être étendues à aucun autre objet. L'objet propre de la sociologie sera donc l'étude des « idéalités humaines », et avant tout de la Justice : celle-ci est la force distinctive des actions sociales comme l'affinité des phénomènes chimiques, ou la vie, des biologiques. 2<* La justice n'a son origine ni dans une faculté transcendante, ni dans la loi civile ; elle naît naturellement, et par évolution, du contact des individus : l'équilibre de forces humaines a peu près égales se traduit en respect mutuel des individus l'un pour l'autre ; ce n'est que plus tard que l'idée de justice, ainsi formée, est garantie et sanctionnée par le pouvoir, et plus lard encore qu'elle réagit à son tour sur la loi civile. — Après avoir comparé ces idées à celles des prédécesseurs italiens d'Ardigo, surtout Vico et Romagnosi, et à celles des sociologues contemporains, M. Groppali est obligé de reconnaître que cette conception de la sociologie est bien étroite, qu'elle la confond avec la philosophie du droit, qu'il suffit à une science pour vivre d'avoir ww point de vue propre d'où on puisse considérer les objets ; et que, dès lors, la sociologie peut être définie comme l'étude générale des formes sociales et de leurs actions mutuelles, et qu'elle jouerait ainsi, à l'égard des sciences sociales particulières, le même rôle que la philosophie à l'ogard des diverses sciences.